‹ Courbet, souvenirs intimesChapitre 11 sur 16 · BLAGUES · texte numérisé non relu

BLAGUES

Dans le peintre, il y a toujours du rapin.

L'amour des scies d'atelier est une plante vivace qui pousse de si rameuses racines que pour en délivrer un artiste il faudrait à vrai dire, en même temps, lui arracher, le cœur.

Le triomphe du rapin, c'est la charge.

Nous dirons quelques-unes des bonnes mystifications de Courbet.

Ce que les persécutions ont plus de douloureux pour ceux qui les subissent, c'est qu'elles écartent momentanément les amis.

Le réaliste avait passé par cette épreuve.

Il ne garda rancune à aucun de ceux qui l'avaient quitté.

La seule vengeance, bien inoffensive, qu'Use permit, fut exercée contre un naïf bourgeois de Besançon qui avait été l'un de ses condisciples à Ornans.

L'embarras de ce pauvre M*** fut très-grand lorsque Courbet reparut en Franche-Comté.

Ses doctrines conservatrices, d'une part, lui défendaient de frayer avec le déboulonneur ; ses anciennes relations, de l'autre, lui commandaient d'aller serrer la main d'un vieux camarade.

Que faire dans une pareille altenative ?

Aussi était-ce pitié que de voir ce malheureux, errant dans les rues de la ville, le front assombri par le remords, la démarche alourdie par la crainte.

Entrevoyait-il de loin le peintre ?

Vite, il se précipitait dans une autre rue. Ou bien, il entrait dans la première maison ouverte, et s y cachait daas les escaliers. Puis, il revenait au logis, bouleversé, haletant, près de tomber en défaillance.

Courbet qui avait tout compris, se donnait le malin plaisir d'aggraver encore ce supplice.

Il se mit à le filer.

Dans les derniers temps, M... ne pouvait plus entr'ouvrir sa porte, risquer un pied sur l'asphalte, sans apercevoir dans le lointain la large face de son ami, la pipe aux dents, qui ricanait.

De bonnes âmes obtinrent grâce.

On prépara une rencontre.

Les deux vieux copains furent, comme par hasard, placés à côté l'un de l'autre. M..., ne pouvant plus s'enfuir, dut s'excuser. Le com-

munard voulut bien tout admettre.

jg GUSTAVE COURBET

Il ne fit point d'observations, point de reproches, et il accepta un déjeuner pour le lendemain. ,

Le menu fut excellent. J

Lorsque l'on eut retiré la nappe et apporté les canettes, Courbet, qui connaissait la crédulité de son ami, pensa que l'heure du châtiment était venue.

— Mon vieux, dit-il, j'ai une excellente affaire à te proposer.

Puisque nous voilà redevenus intimes, il est ^ juste que je t'indique un moyen nouveau et sûr < de décupler tes revenus. Que penses-tu des ac tions de \& Compagnie de navigation souterraine entre Besançon et Ornans ?

— La Compagnie de navigation souterraine, qu'est-ce que cela I Tu veux blaguer.

— Point du tout. Je suis sérieux. Tu ne sais pas qu'il va s'ouvrir une ligne de bateaux mouches entre Besançon et Ornans ?

— Tu est complètement saoul, Gustave.

— Je ne suis pas saoul. Ecoute-moi. — Entre les deux villes, il existe, tu le sais, le marais de Saune. Au-dessous du marais de Saune, il y a d'immenses carrières abandonnées.

Eh bien ! une compagnie vient d'acquérir ces carrières, et d'obtenir le droit de dessécher le marais. En un instant le canal sera créé.

On fera un petit trou à la croûte de terre, et crac ! l'eau se précipite dans un nouveau lit.

Ce n'est pas tout.

Comme les galeries, sans solution de continuité, vont d'Ornans à Besançon, on lance des bateaux sur l'eau, et voilà une nouvelle voie de communication entre les deux cités. — Comprends-tu ?

M... comprenait, mais il se refusait à croire à la possibilité d'une pareille entreprise. —

Courbet lui fournit de si belles raisons qu'il finit par être convaincu.

Bien mieux que cela, l'enthousiasme le prit.

Il se leva, courut vers son secrétaire, et tendant un billet de cinq cents francs au peintre, il s'écria :

— Magnifique ! splendide ! voilà le vrai progrès. Tu m'as dit que tu connaissais quelqu'un dans le conseil d'administration, prends-moi pour cinq cents francs de titres, — s'il en reste.

Un général ne fut pas plus heureux avec lui.

Monsieur X. commandait alors la septième division. Un jour de fête, à Besançon, un concours de tir fut établi au polygone.

Ces sortes de réunions, inconnues des Parisiens, attirent beaucoup de monde en Franche-Comté.

Les solides gaillards de la montagne et de la vallée accourent avec leurs fusils.

Nos voisins les Suisses n'ont garde de nous oublier.

On les voit, le feutre en tête, la plume de coq au chapeau, descendre du chemin de fer pour disputer les premiers prix.

Jusqu'aux arbalétiers du canton prochain, tout le monde veut s'en mêler.

Le général était donc au tir, jugeant les coups, comptant les mouches, donnant ses conseils.

Il avise un gros garçon plein d'entrain et dont la belle humeur faisait la joie de l'assemblée.

Il engage la conversation avec lui, et demeure bien surpris, au bout de quelque temps, de s'apercevoir qu'il a affaire à un homme trèsdistingué, et ce qui vaut mieux, — à un grand inventeur.

Voici, en effet, ce que celui-ci lui contait :

«c Nous voilà fouillant dans la maison.

«c L'un prend un vieux sabre de cavalerie, «c L'autre saisit un pistolet de la première ré- « publique. Le troisième un casser-tête.

« Comme le plus brave, je me contente d'un rotin.

« Neuf heures sonnent sur le chaudron de « l'église du village; nous nous mettons en « route.

« L'un des fils s'en va, cent pas devant nous, « en éclaireur. M*** forme le centre. Moi et « l'autre jeune homme nous sommes d'arrière- € garde.

« Nous marchons ainsi une demi-heure, « une heure, sans rien voir, sans rien enten- « dre de suspect.

« Tout se passait pour le mieux. La route « était magnifique ; la soirée était sereine ; la « lune flqwbajft comme uu miUiAa <fc becs de

«c gaz ; à notre droite, la rivière nous envoyait

«c des effluves de fraîcheur qui nous réjouis-

«c saient- Nous étions donc plongés dans la plus

«c douce sécurité, lorsque tout à coup...- mes

<c héjaaorrhoïdes me tourmentent»

«c — Attendez-moi là, dis-je à mon compare gnon. Je vois là-bas un buisson très-épais. « Je vais m'y arrêter.

«c Je traverse les champs. Je m'installe, bé- « nissant les buissons touffus que Dieu fit « pour servir de paravents aux braves réa- « listes en souffrance.

<c J'étais à peine là depuis un quart d'heure, « lorsqu'un coup de fusil m'est tiré de loutre « côté d'une haie, un peu plus haut, à l'endroit « où se trouve un rocher.

« Pan ! Psitt ! J'entendis la balle passer.

« Ma foi, je l'avoue, la peur me saisit.

Uti fiUSTAVI COCKSKT

« Je me levai en poussant des cris terribles.

« Je me à mis à fuir travers les terres labou- « rées. Il n'est pas commode, je vous assure,

* de courir à toutes jambes dans les terres la-

* bourées, surtout lorsqu'on a oublié de re-

* mettre son pantalon.

« Je fis plus de dix culbutes dans les sillons.

« Je me croyais même perdu, lorsque le « reste de l'année vint pour me défendre.

« 11 était temps,

< Les bandits n'osèrent point se montrer, et « nous pûmes revenir sur nos pas.

« A partir de ce jour, j'ai cru aux brigands « de Xaisey.

■ L'aventure fit du tapage dans le pays.

f Tous les paysans voulurent voir la haie, : Us connaissaient mon infirmité,

«c lorsqu'ils eurent découvert sur une touffe

« d'herbe deux ou trois petites guilles grosses

« comme des groseilles, le fait ne fut plus

« discuté.

« Une souscription s'organise pour élever « un monument dans cet endroit.

« A ceux qui croient que je blague, je « réponds :

« — Allez près d'Ornans ! Allez voir mes « guilles!

« Elles sont toujours là. Je les ai laissées »

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