COURBET ET SES ENNEMIS
A l'entrée du village d'Ornans, à gauche, la première maison que l'on aperçoit est l'atelier du peintre.
Au milieu du jardin mal clos, où les plantes sèchent et meurent, l'édifice abandonné se
délabre.
Les murailles s'effritent. Le plâtre se détache. Les vitres crépitent et tombent sous la pierre des enfants en tournée buissonnière.
Les portes, mal jointes, ont été fermées par le père Courbet selon la méthode naïve et économique de l'âge de... sapin : il a cloué transversalement des planches entre les deux
battants,
Expédient bien inutile contre les rôdeurs de nuit, et les farceurs cléricaux de la vallée ! Le matin venu, on trouve la porte ouverte.
Les quelques meubles qui restent ont été saccagés.
On a crevé les dernières études suspendues, çà et là, dans la vaste salle.
On a déposé des immondices dans les coins.
Le vieillard pousse alors de hauts cris :
— Il n'y a donc plus de police à Ornans ! Il n'y a donc plus de gendarmes pour défendre le bien des honnêtes gens ! . . .
D'ailleurs, il va courir chez le commissaire pour lui dire son fait...
Celui-ci répond: — Qu'y pouvons-nous?
Achetez une serrure. Mettez un cadenas. . .
Mais le bonhomme ne l'entend pas ainsi.
Il revient au crépuscule. Il cloue de nouveau ses planches. Ensuite, il va se coucher, — avec la certitude d'avoir, cette fois, au moins, opposé un obstacle sérieux à l'entrée des vauriens.
Le lendemain, la besogne esta recommencer.
Voici tantôt un an que cela dure...
Ce que des imbéciles, campagnards inconscients, font dans cet atelier, — d'autres imbéciles, citadins méprisables, l'ont fait dans la vie du preintre.
Sous prétexte d'idéalisme, on a pénétré dans son existence privée. On a crocheté ses secrets. On a mutilé, sali, souillé tous ses rêves. On a tout bousculé, tout déchiré, tout brisé.
Puis, en se retirant, on a donné l'exemple aux goujats des bords de la Loue : — On a laissé, pour carte de visite, ses immondices dans les coins.
La diffamation est l'arme des sots.
A quel parti doit se résoudre l'artiste que Ton attaque? — A céder? C'est le suicide. — A dédaigner? Cela est difficile. — Il reste un dernier moyen : l'orgueil.
A celui qui s'en sert alors que pourrait-on reprocher?
Courbet fut orgueilleux.
Il eut raison dans ce vice.
Modeste, il n'eût rien fait.
On prend d'autant mieux son parti des critiques qu'elles sont plus exagéfées. Jusque dans sa famille, le réaliste rencontra des ennemis. Une personne qui le touche de très près l'a dénoncé aux autorités fédérales.
Elle a demandé son expulsion. Elle a sollicité presque son emprisonnement.
Aussi fallait-il entendre le proscrit de la Touiwle-Peilz parler d'elle.
— Si elle vient ici, criait-il, je la fous dans le lac !
Évidemment, il ne l'aurait pas fait.
Il s'était, depuis longtemps, fabriqué une douce philosophie où la conscience de son talent entrait pour beaucoup, mais où entrait aussi pour quelque chose une certaine habileté.
Il savait que la calomnie est la plus utile des réclames.
On criait : il augmentait d'autant le prix de ses tableaux.
Quelquefois il prenait même le soin d'aiguillonner ses adversaires qui l'oubliaient. — A ce propos, nous nous souvenons d'un dîner officiel qui eut lieu à Besançon.
Il nous raconta que le hasard l'avait placé à
côté de M. Lancrenon, un peintre de l'école de
David.
Ce Lancrenon est mort il y a peu de temps.
Il avait la spécialité de ces toiles mystiques où Ton voit de jeunes femmes à thorax excavé monter au ciel, dans un brouillard, au milieu d'une volée d'enfants ayant des ailes et ces grosses fesses que Rubens a inventées. — On trouve un échantillon de son savoir-faire dans une des chapelles de l'église Saint-Laurent.
C'est bien peint. C'est correct. Il y a du dessin. Il y a de la couleur. Il y a tout ce qu'il faut pour constituer quelque chose, et cependant, cela ne vaut rien.
C'est splendide de nullité !
Trop solide mangeur et trop bon buveur pour molester, à jeun, le classique le plus détesté, Courbet se mit à disséquer une truite du pays en attendant la bataille..
Quand son estomac fut satisfait, quand il eut vidé deux vieilles bouteilles, il commença l'attaque :
— Monsieur Lancrenon ?
— Monsieur Courbet ?
— Que pensez-vous de ma peinture ?
— Heu! heu !...
— Je suis plus grand que Raphaël, n'est-ce pas?
Le pauvre classique se leva d'une pièce. Il jeta sa serviette sur la table et disparut.
Courbet entama sa troisième bouteille par un toast: A M. Lancrenon, professeur de dessin de la ville!
Le malheureux artiste ne cessa pas de déblatérer contre lui. — C'est ce que le paysagiste demandait.
L'orgueil le mieux trempé demeure toujours flexible. Courbet aimait assez les éreintements de la presse ; toutefois, une juste louange ne le laissait pas insensible.
On peut très-bien savoir son mérite et ne pas négliger la réclame. — Il fut dupe un jour de son habileté.
Un journaliste anglais lui fut présenté en Suisse. Il écrivait, — ou prétendait écrire, — dans une des plus grandes feuilles de Londres. — Réaliste convaincu, il voulait faire partager son enthousiasme à ses compatriotes.
Malheureusement, peu de toiles du grand franc-comtois avaient traversé la Manche.
On avait visité son exposition particulière en 1867, mais cela ne suffisait pas.
Il aurait désiré emporter quelques beaux ouvrages capables d'enflammer des amateurs.
Il les montrerait à ses amis, à ses connaissances, — ensuite il lancerait une série de petits articles bien troussés, adroits, qui, comme des furets, poursuivraient l'or dans ses
cachettes, et sauraient bien, aoh! s'en emparer.
Le marché est conclu.
Courbet se frotte les mains.
Il confie trois tableaux d'une valeur de quatorze mille francs au fils de la blanche Albion.
Celui-ci remercie, prend le train, et ne donne plus de ses nouvejUes.
— Nous nous trompons sur ce dernier point :
il écrivit un an après, mais c'était pour demander six cents francs nécessaires à l'encadrement de ses paysages.
Il y eut des circonstances où l'amour-propre de Courbet, affirmé hautement, le vengeait des manœuvres de ses adversaires.
En 1872, après le refus de ses tableaux au Salon, il écrivit au président de l'Exposition de Vienne.
Il lui proposait deux toiles destinées à flétrir le principe barbare de toute guerre.
IflÔ GUSTAVE COURBET
Dans la première il eût représenté le départ d'un conscrit. — Le jeune homme, frêle, le sac au dos, le bâton à la main, dit adieu à sa famille.
La mère et les sœurs sont désespérées. Le grand-père aveugle, accoudé sur la table, rêve tristement aux anciennes boucheries dont il fut l'un des acteurs.
L'enfant, qui veut montrer du courage, réserve ses larmes pour le moment où il sera loin des siens.
L'étude de cette peinture fut commencée.
Elle appartient aujourd'hui à M. Marcel Ordinaire.
Dans la seconde toile, le jeune soldat s'est transformé.
Il a profité des leçons de la discipline. Il a recueilli les bons conseils des vétérans. L'esprit militaire a soufflé sur lui.
Le voilà à Solfèrino.
Il est zouave. Il a combattu courageusement.
La bataille est terminée. La route est couverte de cadavres et la nuit descend.
Le timide conscrit, devenu soldat féroce, s'est accroupi sur l'un des morts et lui a coupé la tête. Il l'agite en l'air avec des cris sauvages.
Ces deux tableaux devaient avoir de grandes dimensions.
Il allait, écrivait-il, se mettre sur-le-champ à l'ouvrage ; seulement, il exigeait une chose : son œuvre serait soumise à un jury étranger.
Le jury français venait de faire preuve d'une partialité révoltante à son égard. Il le détestait.
La réponse arriva bientôt.
La règle était uniforme pour tous. Chacun devait être jugé par ses compatriotes.
16g QUOTA VE COURBET
Il abandonna son idée, croyant avoir donné une leçon à M. Meissonmer.
Nous raconterons l'histoire de l'ami Jérôme à ses détracteurs.
Jérôme, un des vieux camarades du peintre, unissait à la plusp rofonde modestie mille qualités dont les hommes, pour l'ordinaire, se montrent très-glorieux.
Il était doux, travailleur , sobre , fidèle, serviable, courageux.
Nous ne savons pas de pied plus agile et plus leste que le sien lorsqu'il s'agissait de gravir les rochers, tout en portant le chevalet, la boîte de couleurs, et les châssis du paysagiste en quête de modèles.
Compagnon dévoué, on le trouvait toujours disposé pour des excursions pénibles et nouvelles.
Par le froid, par le chaud, par le vent et
la neige, par le soleil <et la pluie, il marchait sans se plaindre, sans songer à se reposer.
C'est qu'il avait conscience, ce brave Jérôme de l'honneur qui lui était accordé!
Etre le dépositaire des pinceaux et de la palette de M. Courbet, il y avait de quoi lui créer des jaloux dans toute la Franche-Comté.
Aussi, fallait-il le voir s'avancer avec son illustre ami le long des haies, sur la lisière des bois de sapins, sur la crête de la montagne, dans les sentiers qui filent à travers les blés.
Ses instincts artistiques étaient alors fortement surexcités, et lorsqu'au détour d'une route, un paysage digne d'être reproduit s'offrait à son regard, il s'arrêtait. — Il s'arrêtait et tournait la tête vers le peintre.
Celui-ci comprenait.
— Jérôme ne veut pas aller plus loin
disait-il ; il doit y avoir là une belle vue.
Et en effet, Courbet n'avait qu'à se mettre à travailler.
Lorsque le crépuscrule commençait à jeter sa cendre sur le brillant des couleurs, Jérôme s'avançait vers le réaliste, ouvrait la mâchoire, — nous avons oublié de dire que Jérôme est un petit âne, — saisissait entre les dents le tricot de son maître, et à le secouait.
Cela voulait dire :
— Il faut rentrer ; nous ne ferons plus rien qui vaille.
Courbet se levait.
On revenait doucement à la maison, où vous attendaient une fraîche botte de foin, et un bon verre d'absinthe de Pontarlier.
C'est Jérôme qui a découvert la remise aux chevreuils.
— Si tu pouvais écrire des salons, mon
vieux, quel fameux critique tu ferais, disait Courbet en caressant ses longues oreilles.
C'était vrai. A combien de chroniqueurs parisiens en paysage, Jérôme n'en aurait-il pas remontré.
Malheureusement, depuis la mort de son maître, désespéré, il a renoncé aux beaux-arts pour toujours.