‹ Courbet, souvenirs intimesChapitre 2 sur 16 · LE PÈRE COURBET · texte numérisé non relu

LE PÈRE COURBET

Gustave Courbet est mort récemment.

Il laisse un gros garçon joufflu, au large poignet, aux reins solides, qui ne demande qu'à lutter.

Son nom est Réalisme.

Le hasard, ce bon diable, nous ayant mis en rapport avec le peintre, nous allons recueillir nos souvenirs. L'œuvre, nous la mettrons de côté. Pour l'homme, nous le photographierons aussi exactement que possible. Esprit, tempérament, tête, cœur, pipe et palette, tout y passera.

Consacrons ce chapitre à la famille de l'artiste.

Artiste est-il bien ?

Non. Retirons le mot. Courbet ne serait pas content, s'il pouvait le lire.

— Les artistes, nous disait-il, je les méprise.

Ecrivons tout simplement : peintre.

Courbet n'était qu'un peintre.

Son père, — le père Courbet, comme on dit à Ornans, — aura bientôt quatre-vingt-cinq ans. Pour d'autres c'est la vieillesse.

Comme son fils, qui n ignorait, d'ailleurs, aucun de ses avantages, — et bien lui en prit, puisque tous ses confrères les niaient, — il aime à donner encore des preuves de sa vigueur.

Certain curé des environs en fit l'expérience à ses dépens. L'aventure eut lieu en pleine rue, à la grande joie des bonnes gens rassemblées.

Le curé passait. Le père Courbet l'appelle et se met à causer.

SOUVENIRS INtlMES 15

Dans le feu de la conversation, pour mieux convaincre son interlocuteur, il lui saisit le poignet. Dès lors, il ne le lâche plus. Il parle de ceci, de cela; du beau temps, de ses prés, de Gustave ; serre peu à peu, jure beaucoup, — tient bon pendant une longue demi-heure. La main du prêtre devint bientôt aussi noire que sa soutane.

Quelques jours auparavant, il avait daubé Gustave dans le pays.. Le bruit en était venu jusqu'à la pçtite ville. Gustave était vengé!

Du biceps, voilà ce qui caractérise physiquement le bonhomme.

De l'entêtement, joint à une parcimonie paysan nesque, voilà pour le moral.

Son activité est grande, mais ses affaires ne prospèrentpas.

Dès l'aube, les mains dans les poches, la casquette sur l'oreille, il cawrt, à longues enjambées, visiter son bien. Il travaille toute la

journée, soignant ses prairies, inspectant chacun de ses sillons. Quant an profit, quel est-il ? — Il possède une vigne. Il en demande un prix déraisonnable et ne parvient pas à la louer. —Veut-il la cultiver lui-même? Le temps de la vendange venu, il faut embaucher des ouvriers. Mais les ouvriers coûtent trop d'argent ! Sur le sarment pourrit le raisin. — Il est maître d'un coin de bois. Les chênes y poussent superbes. Il les fait abattre et débiter. Seulement, il prétend les vendre trop cher* Personne ne l'écoute. Il cherche alors un strartagème : il enverra l'écorce aux tanneurs, qui la céderont aux pharmaciens pour faire du quinquina; le bois, façonné à ses frais, deviendra des essieux et des rais de voitures. Grâce à cet expédient, il parvient encore à se débarrasser de l'écorce ; le prix est fait, il n'y a pas à marchander. Les essieux moisissent dans son grenier.

On cite un trait de lui.

Il est en discussion avec un de ses fermiers . De part et d'autre on s'échauffe, on veut plai-

der. Qu'imagine le madré compère, pour justifier ses prétentions ?

— « J'ai loué à Pierre l'un de mes champs, cçlui qui est au bord de la Loue. C'est très-bien, je le reconnais; il y a un bail. Mais dans ce champ se trouvent deux noyers; ces deux arbres sont à moi ; tout ce qu'ils produisent m'appartient. Or, sur la fin de l'automne, Pierre fait enlever les feuilles qui tombent, — sous prétexte qu'elles empêcheraient l'herbe de pousser. Donc, il doit me les payer. »

C'est pourquoi Pierre demeura, certain jour, ahuri devant un mémoire de son propriétaire,

où se lisait la petite ligne suivante :

Pour les feuilles des deux noyers, 25 fr.

Un digne homme, au demeurant, ne valant ni plus ni moins que ses voisins. Ses défauts lui viennent de son état et de son milieu. Ils ne tranchent guère sur le fond commun que par une innocente exagération. — Courbet avait quelques traits de ce caractère.

Cette esquissse fera s'eabaudir les bourgeois du Marais. Ils se demanderont, — si tant j&st qu'ils se demandent quelque chose, ne pouvant rien se répondre, — quel accueil dut recevoir Courbet quand, renonçant au droit, il vint trouver cet homme pratique et lui déclarer que sa vocation l'entraînait vers les arts. Par les temps de spiritualisme qui courent, il est admis que si l'on aime ses enfants, on doit les faire épiciers. — Eh bien ! Le père Courbet ne fut pas étonné. Il ne récrimina point. Il encouragea Gustave. Il ouvrit son porte-monnaie !

C'est qu'il aimait son fils par-dessus tout, se souciant pourtant de l'art moins que d'une guigne !

Quelle fut son indignation quand le conseil municipal d'Ornans fit enlever le Pêcheur de Chavots! Le grand promoteur de ce décret était un M*** qui se défendait comme un énergumène d'avoir jamais connu le philosophe Proudhon, son parent.

Les charpentiers du pays refusèrent de

fréter leur aide. On raccola quelques pauvres diables, et le pêcheur, délicatement enveloppé dans un paquet de cordes, fut ramené i TateHer. -

Le père Courbet entra dans une colère terrible. Il cria si fort que toute la contrée fut sens dessus dessous.

Crier, c'est le faible de cet homme lorsque ça ne va pas. Il crie d'autant plus haut qu'il est presque sourd

Quand son fils sortit de prison, il fit un voyage à Paris. Gustave raconta au vieillard ce qu'il avait enduré : la fuite pendant la bataille des rues ; les angoisses qui le saisirent dans le lieu où il s 'était caché ; son arrestation ; son départ pour Versailles, à pied ; les plaintes de ses compagnons.

Il y en avait un qui pleurait ; sa femme, à côté de lui, était furieuse : « Raidis-toi donc, lui disait-elle ; tu te tiens comme une vache ! » Il n'avait pas oublié le mot qui lui plaisait.

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Dans l'avenue des Réservoirs, un jeune homme cracha sur la barbe du peintre, Une gaupe lui brisa son ombrelle sur la tête.

— Cré tonnerre, cria le père, on t'a fait ça ?

— Oui, père.

— Ne me retiens pas. Je renverse les maisons...

Gustave inspecta du regard avec défiance les environs.

— Ecoute, mon pauvre vieux, dit-il : j'ai renversé la colonne ; toi tu veux renverser les maisons. Ce serait le comble ! Retournons au pays.

Et il entraîna le paysan, qui se débattait...

Le peintre, possédait, du terroir cette pointe d'humour franc-comtois que Ton trouve dans

le Retour de la Conférence. Le père l'avait aussi, et bien aiguisée.

Nous le connûmes lorsqu'il reçut la croix du roi de Bavière pour Courbet. Pendant que les journaux de Paris reprochaient au républicain de subir cette décoration, le père la portait dans le fond de sa poche.

Chaque matin il faisait son tour de Grand'- Rue. Il montrait la breloque à quiconque passait, et il blaguait. Sous un amas de mouchoirs, de clefs, de couteaux, de ficelles, gisait l'étoile morfondue. Il fallait admirer le ruban ! Lorsque Ton avait bien ri, l'hommage du tyran reprenait place dans ce petit bazar que porte toujours avec lui un agriculteur rangé.

Courbet avait trois sœurs. Nous ne voulons pas parler de celle qui vient de se révéler au public par un procès. . .

Des deux autres : l'une est devenue son héritière: la seconde est morte en 1871 •

Nous vîmes celle-ci pour la première fois dans une de nos promenades à Ornans.

Elle était chez son père, dans l'écurie. Les bras nus, à pleines mains, elle ramassait du fumier. Nos instincts romantiques de l'époque,

— nous étions jeune, — furent d'abord froissés. Cela puait d'autant plus qu'il faisait une chaleur torride ; cependant, lorsque la jeune fille releva la tête pour nous parler, et que nous vîmes ses deux yeux, blancs et longs comme des œufs, nous comprîmes tout de suite le réalisme. Cela ne puait plus tant. De touteévidence, il pouvait se trouver de belles choses dans ce que les gommeux de lettres appellent la pourriture. — Courbet a fait le portrait de cette jeune femme,

— Les yeux y sont très-beaux.

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