‹ CourbetChapitre 13 sur 17 · L'HOMME, SON ŒUVRE SON ACTION · texte numérisé non relu

L'HOMME, SON ŒUVRE SON ACTION

Courbet, en suivant sa pente, en s'abandonnant à ses propensions naturelles, s'est montré supérieur comme artiste, alors qu'il ne fut point parvenu à se distinguer, s'il fut entré dans une autre voie que celle de l'art. Il était organisé pour produire quelque chose de supérieur dans un ordre donné, mais les facultés d'où lui venait cet avantage étant de nature très particulière, sa supériorité ne pouvait se dégager que dans un sens et d'une manière exceptionnelle. C'est pourquoi les critiques et les littérateurs de son temps l'ont si mal jugé. Ils eussent voulu qu'il possédât l'attache au clacissisme latin et à la tradition littéraire, qui formaient alors le fond de la culture générale et sur lesquels s'appuyaient les peintres d'histoire, promoteurs de ce qu'on appelait le grand arl. Ne hii voyant pas ce qu'ils déclaraient essentiel à tout lionimc,

})oiir s'élever par riiilelligence dans le domaine de l'art, ils ne faisaient plus de lui qu'une sorte d'ouvrier, n'ayant de l'art qu'un côté de métier.

Ils voyaient bien ce qu'il n'avait pas, mais ils ne voyaient pas ce qu'il avait. Or c'est autant par l'un que par l'autre, qu'il a pu être supérieur dans la forme d'art qu'il venait inaugurer. Il n'avait rien pris de la culture classique et littéraire, il manquait de respect pour la tradition, il ne tenait aucun compte des conventions mondaines et attaquait les formes politiques et sociales dominantes. Mais s'il eut, comme les autres, respecté et défendu ce qu'il dédaignait et attaquait, il fut entré, comme les autres, dans l'engrenage et au lieu de faire ce qu'il a fait, eut fait, comme les autres, de la peinture d'histoire selon la formule traditionnelle. Il était bon compagnon, après ses journées de travail il allait chercher la. détente à la brasserie la pipe à la bouche et la chope à la main. Mais c'est parce qu'il était ainsi simple, familier, éloigné de la vie mondaine, qu'il se tenait de préférence en contact avec la nature, qu'il éprouvait de la joie à venir constamment s'y retremper. C'est par la même raison qu'il restait attaché aux bourgeois et au commun peuple de ses entours et qu'il a pu les rendre avec cette force et cette vérité, qui ont fait le caractère à part de son art.

Chose singulière ! Il n'est jamais venu à l'esprit des critiques et des littérateurs, ses contemporains, qui

XXXVIir. — L'APOTRF JEAN JOl'RNET.

PARTANT POUR LA CONQUETE DE L'HARMONIi: UNIVERSELLE.

ont prétendu le juger de si haut, qui se sont tant occupés de ses dires, de ses « charges », de ses démêlés avec les jurys et les personnages officiels, de son action politique, de reconnaître que tout cela n'avait aucun intérêt par rapport à sa valeur comme artiste. Et chose aussi singulière, il ne leur est point arrivé, en sens contraire, de découvrir que ce qui était important et décisif pour son art, c'était la persistance avec laquelle il se tenait devant la nature. C'est de là que venait son genre de supériorité, c'est cela qui était chez lui essentiel et c'est de cela que les critiques, les journalistes, le public de son temps n'ont paru en aucune façon désireux d'être informés.

Sorti du contact avec la nature et de l'exécution des œuvres qui en art le faisaient supérieur, Courbet ne possédait aucun don pour se tirer de pair. Il n'était pas écrivain, il ne pouvait parler en public, ses théories et conceptions de l'ordre politique n'étaient autres que celles qu'on entretenait dans les milieux républicains, lorsqu'il a essayé de l'action, il s'est trouvé dépourvu d'ascendant pour manier les hommes, il s'est même trouvé dépourvu de la clairvoyance, qui hii eut permis de se conduire avec sûreté dans sa propre cause.

Il ne possédait donc que ces facultés qui le rendaient supérieur en art, mais alors il en combinait qui ne se rencontrent que rarement réunies, telles que l'extrême sensibilité et la grande puissance physique.

Il n'y a pas d'art qui demande aux exécutants plus de force et de santé que la peinture. On en a la preuve par l'exemple de ces artistes doués du côté de la sensibilité mais qui, s'ils sont faibles physiquement, ne peuvent produire que des œuvres de petites dimensions ou maigres de substance s'ils veulent les étendre. La combinaison chez Courbet de la sensibilité et de la puissance physique se révèle par l'aisance et l'ampleur de la facture, à l'aide desquelles il sait fixer sa vision, aussi bien dans ses grandes œuvres que dans ses moindres études. La maxime qu'il se plaisait à répéter, qu'il donnait comme le résumé de son esthétique, était : « Un peintre ne doit peindre que ce que ses yeux peuvent voir». Et pour peindre un sujet il avait besoin de le voir, de le tenir sous ses yeux. De là sont venues les attaques persistantes dirigées contre lui par les artistes et les critiques de son temps, qui donnaient eux pour fondement à l'art, un travail de l'imagination pure et le maintien de types traditionnels.

Courbet n'embrassait pas le champ entier de la peinture. Aucun artiste ne l'a jamais fait et ne saurait jamais le faire. Tout homme quelque soit sa supériorité est forcément circonscrit. A côté de Courbet se trouvaient Ingres et Delacroix, des hommes eux aussi grandement doués, d'une autre manière, représentant par conséquent d'autres faces de l'art que la sienne. Mais dans l'ordre de l'art que l'on a aj)pelé du réalisme,

c'est-à-dire étroitement uni à la vie, rendant les aspects du monde ambiant, il a été complet.

Le fond de l'art des Hollandais, des Espagnols a été aussi le réalisme. Courbet se rattachait à la lignée des artistes, qui ont donné aux arts de la Hollande et de l'Espagne leur caractère. Le reproche qu'on a voulu lui faire de se renfermer à ne peindre que ce qui s'offrait à ses yeux, on eut pu l'étendre rétrospectivement à quelques-uns des plus grands maîtres de la peinture. Il ne peignait que ce qu'il pouvait voir, mais il voyait avec une grande justesse. Derrière sa vision il s'opérait un travail de l'imagination des formes, de l'association des couleurs, de l'émotion ressentie qui, servi par une exécution robuste, élevait son art à la suprême puissance.

Le tempérament de l'artiste dominait chez lui. Aussi bien il était excessivement sensible et impressionnable. Il se laissait constamment aller, sous le coup de faits et d'événements en eux-mêmes peu importants, à les prendre pour plus qu'ils ne valaient, soit pour en tirer plaisir et vanité, soit pour s'en affliger et en gémir. De son temps, les artistes avaient h\ |)rétenli()n de se mettre à part des autres, de se conduire de manière à se distinguer de ce qu'ils appelaient les « Bourgeois ». Ils aimaient à faire des « charges », à se laisser aller à des assertions plus ou moins excentriques, de nature à ébahir les «Bourgeois». Courbet était entré en |)lcin

dans cette coutume. Il tenait constamment des propos et se livrait à des actes qui, en dehors de leur caractère de (( charges » et de plaisanteries propres aux artistes, pris au sérieux par de graves personnages (1) et les réels « Bourgeois » des entours, ont amené à porter sur lui les jugements les plus faux, à le représenter à l'occasion comme un pur vaniteux et un homme sans équilibre.

Dans ses rapports avec ses amis, familiers et commensaux, il se montrait d'une grande cordialité, d'une parfaite camaraderie, jovial, plein d'entrain à se divertir. Il était d'un temps où l'on avait l'habitude de chanter des chansons. Alors dans les réunions d'amis ou de famille, aux mariages, aux baptêmes ou simplement le soir après dîner, les hommes ayant les dispositions voulues chantaient des chansons de Désaugiers, de Déranger, à la délectation de l'assistance, qui reprenait en chœur les refrains. Courbet, dès sa jeunesse, était passé maître dans cette sorte de divertissement. Il ne se bornait pas aux chansons des autres, il chantait aussi celles qu'il avait lui-même composées, dont il était fier. Aujourd'hui que ces pratiques sont abandonnées, elles peuvent paraître singulières, mais c'était une raison de la popularité de Courbet que la

(1) On peut voir, entre autres, dans le livre Nos peinlies du siècle (1899) par Jules Breton, membre de l'Institut, comment un homme grave a pu se complaire à rassembler, pour les prendre au sérieux, les mots que Courbet aura émis à l'état de " charges » et de plaisanteries, en y ajoutant ceux que, dans les ateliers, on lui a alors prêtés, qui ne lui ont jamais appartenus.

bonhomie avec laquelle on le voyait, devenu célèbre, entonner en société quelque chanson familière.

Son caractère était surtout fait de laisser-aller. Il montrait envers les femmes une condescendance allant jusqu'à la faiblesse. On peut voir dans le livre que Riat lui a consacré, comment il a toute sa vie entretenu une correspondance affectueuse avec ses parents, les mettant au courant des moindres événements qui le concernaient et prenant lui-même la part la plus vive à tout ce qui les touchait. Ses disi)ositions bienveillantes se sont particulièrement révélées dans ses rapports avec les jeunes artistes. Le jugement sur, en ce qui concernait les choses de l'art, qui était un de ses dons, l'amenait, à la simple vue d'une œuvre de débutant, à découvrir sa valeur en germe et le mérite qu'il pourrait développer.

Whistler était un jeune américain venu à Paris sans recommandations. Il présente, en 1859, une œuvre au Salon, Au Piano, qui est le fusée. Bonvin la prend, ainsi que celles de quelques autres jeunes gens également refusées, j)oiir les montrer dans son iileiier. Courbet vient les voir. 11 loue Whistler de son tableau. Il a reconnu ses dons exceptionnels. Il l'introduit dans son intimité. Il le tient auprès de lui à Trouville, dans les étés de 1865 et de 18()(), où ils peignent enscMuhle des vues de mer et où Courbet, sous les litres de Jn, femme (VIrlande et de Iai belle Irhiudnise, j)eint en dou-

ble le portrait d'une jeune Irlandaise, que Whistler menait avec lui et qui lui avait servi de modèle pour sa Fille blanche, en 1863.

En 1869 Courbet est à Munich, où il se meut dans une sorte de triomphe. Il y trouve un jeune peintre méconnu, Leibl. Il entre avec lui en amitié. Il prône ses œuvres. Il les recommande aux artistes de Munich. Quand Leibl séjourne à Paris, en 1870, il le visite à son atelier, il appelle sur lui l'attention et l'aide ainsi grandement à se faire connaître. Sa liaison avec Courbet fut décisive, pour faire entrer Leibl dans la voie réaliste, vers laquelle ses propensions l'avaient déjà porté et où il devait se signaler. En plus la façon dont Courbet l'avait mis en vue, lui valut un avantage immédiat. Lorsque la guerre éclata, en 1870, il était avec ses 26 ans, astreint au service militaire. Quittant Paris, où il travaillait alors, il rentra en Allemagne se faire incorporer. Mais l'ambassadeur de Prusse à Paris, qui savait ce que Courbet et ses amis pensaient de lui, le désigna au roi Guillaume. Et le roi, usant de son autorité souveraine, le fit exonérer du service militaire, comme un artiste de mérite exceptionnel dont l'existence importait à l'art allemand (1).

Passant dans la rue de Paris, au Havre, en 1861, Courbet « découvre à la vitrine d'un papetier de petites marines consciencieusement faites sur galets » . C'est ce

(1) Wilhelm Leibl von Emil Waldmanu, Verlag Bruno Cassirer, Berlin.

LA l'I'MMI- l)l' Ml'XAC.i:.

U'Ili'i' /lu Pfimn fin'i h/Miiwirnfv

que nous apprend Schaunard, qui l'accompagnait. Il entrevoit en l'auteur un homme de talent. Il demande son nom, son adresse et va le trouver pour le féliciter. C'était Boudin, encore ignoré. Né à Ronfleur, il se tenait au Havre, où il cherchait péniblement à retirer de son art le moyen de vivre. Courbet en fait immédiatement un compagnon, s'en va sous sa conduite à Honfleur, où il peint des vues de l'embouchure de la Seine et des sites du voisinage. A partir de ce moment les relations entre eux deviendront de plus en plus intimes, à Paris, lorsque Boudin s'y rendra et sur les côtes normandes, lorsque Courbet y viendra régulièrement peindre.

Boudin, de quinze ans son aîné, avait été le premier guide de Claude Monet s'adonnant à la peinture. Ils se tenaient tous les deux sur les côtes normandes et y peignaient des vues et des marines. Courbet trouve ainsi Monet avec Boudin, en 1866, lorsqu'il va passer l'été à Deauville. Monet était dès lors entré dans sa voie personnelle de la peinture claire, exécutée en plein air. Courbet qui a vu ses tableaux aux Salons de 1865 et de 1866 et qui a reconnu son originalité, lui prodigue les encouragements. Ce dont Monet avait grand besoin, son art, pendant ces premières années, ne rencontrant que mépris et le laissant dans une extrême gène. Courbet vient à son aide, il le secourt, à diverses reprises, de sa bourse. Il sera un de ses témoins à son mariage.

Courbet dans le cas de Boudin et de Monet avait bien placé son amitié. Ils sauront lui témoigner leur gratitude. Quand après sa condamnation, emprisonné, il verra tant de ses soi-disant amis le renier, ils lui écriront pour le réconforter et le visiteront à la maison de santé de Neuilly, où il sera prisonnier sur parole.

Indépendamment des artistes que nous venons de nommer, avec lesquels Courbet a plus particulièrement entretenu d'étroites relations, il a encore fait profiter de ses conseils ou influencé de diverses manières nombre de jeunes gens destinés à la célébrité : Legros, Fantin-Latour, Renoir, Cézanne, etc.

Sa conduite envers les jeunes a été ainsi le contraire de celle que tiennent d'habitude les maîtres donnant l'enseignement, qui ont, on peut dire, horreur de la véritable originalité. Il n'est pas un seul des grands peintres du xix" siècle, qui ait été encouragé, dans son développement, par les maîtres à la tète des ateliers où Ton apprend les éléments du métier. L'élève possédant certains dons, sans posséder cette puissance qui relèverait très haut, est celui qui sera choyé et encouragé par ses maîtres, vanté et soutenu par ses camarades. Les artistes s'entre-regardent avec une profonde jalousie, celui qui fait montre de facultés absolument exceptionnelles, n'a rien à attendre des autres qu'il éclipsei-a. Il devient pour eux un ennemi. 11 faudra (jii'il fasse son chemin contre vent et marée. Courbet,

— Vô'i —

lui, s'ai)pliquait généreusement à faire connaître et à soutenir les jeunes, doués d'une véritable supériorité. A un certain moment il était allé, désireux de se rendre serviable aux débutants, jusqu'à ouvrir un atelier d'enseignement, rue Notre-Dame-des-Champs. Il avait vu y accourir les jeunes gens en éveil, prêts à s'engager dans les voies nouvelles, mais cette sorlc d'action prenait troj) de son temps et le détournait de ses propres travaux, il avait du y renoncer.

La recommandation qu'il faisait aux jeunes, sur laquelle il revenait sans cesse, était d'entrer en contact avec la nalure, de prendre leurs modèles i)armi les êtres vivants autour d'eux. Puis, se mettant à exécuter, de le faire sans s'inquiéter des formules, selon leurs propensions, de manière à dégager leur personnalité. C'est ce qui explique que les nombreux artistes ((u'il a influencés aient pu se produire de façons si variées cl développer, en définitive, des formes d'originalilé si diverses.

Nous pouvons maintenant reconnaître l'action que Courbet a exercée sur l'art de son lem|)s. Kloigiiés des polémiques et des jugements liât ils, nous pouvons reconnaître que son œuvre, |)ar sa valeur intrinsèque, par la puissance avec laquelle elle donne expression à une forme éternelle de l'art, le rendu de la vie, a en une énorme influence pour amener l'école française à se rapprocher de la nature et nous voyons aujourd'hui

que telle était bien la direction qu'il lui fallait prendre. La peinture d'histoire, qui constituait le fond de ce que l'on appelait le grand art, se mourait. Le clacissisme, comme forme élevée, avait trouvé son couronnement avec Ingres et après lui perdait toute force. Le romantisme disparaissait avec Delacroix.

Il n'y avait donc, pour continuer à créer, qu'à revenir à la source où tout art a trouvé son point de départ, l'observation de la vie et de la nature. C'est à cela que Courbet a puissamment contribué. Il y a eu avant lui et autour de lui d'autres ouvriers de la même œuvre, Géricault, Rousseau, Corot, Millet, etc. Mais aucun d'eux n'a rompu aussi complètement que lui avec les vieilles formules, aucun d'eux n'a aussi nettement accentué les traits de l'art nouveau. C'est ce qui fait que l'impressionnisme a pu venir après son réalisme. L'impressionnisme a été ce point de développement, où l'art saisit la nature et la vie sous la multiplicité et la mobilité de leurs aspects.

Page 1