XXXII. — L'AUMONE DIX MICNDIANT
Salon (le ISOS.
D'aprrs \c dossiii dr Courl reproduit dans l'.l//>/i;ii nu ijruphiiiue de 18C8.
éprouvé une absolue répulsion et- le souci de se soustraire à toute participation dans l'acte décrété avant son entrée, mais dont on poursuivait l'exécution après son entrée, ils l'eussent empêché d'entrer et tenu à l'écart.
C'est que la Commune n'était pas une simple assemblée délibérante, où la majorité par ses hommes qui gouvernent est seule responsable des mesures prises et des actes exécutés, la minorité opposante étant à l'abri. La Commune était le gouvernement même. Il n'y avait point au-dessus ou à côté d'elle de pouvoir exécutif. Elle était à la fois assemblée délibérante et pouvoir exécutif. Les décrets promulgués l'étaient sous la signature impersonnelle La Commune, impliquant de même majorité et minorité et comportant ainsi une part de responsabilité de chacun des membres dans n'importe quel acte. Le seul moyen de se préserver des conséquences, à l'occasion d'une mesure qu'un membre put réprouver, eut été de donner sa démission et de se retirer.
Les déclarations présentées par Courbet, son défenseur et les témoins à décharge ne pouvaient donc servir qu'à diminuer, sans la supprimer complètement, la part de responsabilités encourue dans les actes réalisés, y compris le renversement de la Colonne cl par suite faire réduire autant que possible, faute de mieux, la condamnation à intervenir. En effet le conseil de
guerre, tel qu'il était appelé à juger les prévenus qui lui étaient déférés, avec les lois qu'il lui était donné d'appliquer, ne pouvait se dispenser de les condamner tous à une peine quelconque, n'}^ eut-il contre quelquesuns d'entre-eux que la simple inculpation d'avoir fait partie de la Commune, sans charges spéciales. Courbet fut donc condamné par les membres du conseil de guerre, à l'unanimité, à six mois de prison, cinq cents francs d'amende et les frais du procès.
Si on considère cette condamnation, on ne peut, vu l'état des esprits au moment où elle fut prononcée, la juger que commue modérée. De la part d'un conseil de guerre, qui appliquait aux autres membres de la Commune des peines telles qu'à deux d'entre eux la mort et à beaucoup d'autres la transportation, les six mois de ])rison, pour avoir demandé l'enlèvement de la Colonne et avoir fait partie d'un gouvernement l'avant renversée, laissaient voir une certaine mansuétude et prouvaient que les explications fournies par Courbet sur son vrai rôle avaient porté. Le conseil de guerre, dans la circonstance, ne s'était point laissé influencer par les voix du dehors. S'il les eut écoutées, sa condamnation eut été autrement sévère. Il faut en effet avoir présent à l'esprit que la clameur de vengeance, la demande de châtiments implacables, qui s'étaient élevées à la suite des événements tragiques ayant accompagnés la chute de la Commune, se fai-
saient toujours entendre. Le fait que des accusés se trouvaient en présence de juges, qui pouvaient leur infliger les peines les plus terribles, n'arrêtait en rien les attaques qui se produisaient au dehors, pour grossir leurs crimes et accroître, si possible, leur degré de culpabilité.
Courbet était personnellement en butte aux basses injures, aux accusations que déversaient sur lui les journalistes, les hommes les plus divers et jusqu'à des écrivains célèbres. Ce reproche qui, de tout un côté du monde artistique et littéraire, l'avait si longtemps poursuivi de n'être qu'un artiste grossier, dont les œuvres réalistes manquaient d'idéal et de noblesse, se reproduisait encore accru, pour le représenter comme quelqu'un qui étant de bas instincts en art, ne pouvait être en politique qu'un homme sans foi et sans morale. Les partisans du régime déchu au 4 septembre, dans l'état changé de l'esprit public, se relevaient. Les bonapartistes, les romantiques encore épris de la grandeur napoléonnienne, les chauvins pénétrés du vieux fanatisme militaire, sentant que la destruction de la Colonne soulevait une colère générale, en rendaient Courbet responsable et l'accablaient de toutes les manières. Ils trouvaient ainsi outre l'occasion de satisfaire leur haine propre, celle de remettre la main sur le peuple, en se donnant auprès de lui pour des justiciers, pour les vengeurs du crime accompli.
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Courbet, eu égard aux circonstances, eut pu prendre sa condamnation à six mois de prison comme une peine après tout légère et supporter la malédiction dont il était l'objet avec équanimité. Dans un pays comme la France où, au cours des révolutions qui se sont succédées, la vengeance du vainqueur s'est presque toujours appesantie sur le vaincu, la première qualité que doit posséder l'homme engagé dans la mêlée politique est cette force de caractère, qui lui permettrait de subir, sans en être accablé, la défaite et les persécutions. Mais si nous avons dit que Courbet était dépourvu de ces dons, qui lui eussent permis de prendre part avantageusement à l'action politique en temps normal, il manquait encore plus des qualités voulues, pour supporter de sang-froid les insuccès et les revers à prévoir en période troublée.
Le tempérament de l'artiste est fait d'une sensibilité, qui ne comporte pas la force de résistance nécessaire à l'homme politique. Courbet était un artiste fourvoyé dans la politique. Cet homme impressionnable qu'émouvaient les spectacles de la nature, l'aspect des bois, la vue de la mer, qui recevait souvent d'un incident de la vie ordinaire comme une commotion, qui le lui faisait considérer hors de toute proportion avec sa réelle importance, n'était point organisé pour se roidir en cas de malheur. Il était à cette époque devenu obèse, grand travailleur tel qu'il l'avait tou-
jours été, le poids du travail commençait, en même temps que l'âge, à se faire sentir et il se trouvait dans une condition où les angoisses morales et les chagrins cuisants, venant fondre sur lui, devaient l'accabler.
Lorsqu'il parut devant le conseil de guerre, on vît un homme vieilli, affaissé sur lui-même, atteint au fond de son être. L'écroulement de ce rêve humanitaire que Proudhon lui avait communiqué et qu'il avait cru devoir se réaliser avec la Commune, l'afflux de malédictions dont il était l'objet, le reniement de toutes sortes de gens, dans sa prospérité, ses familiers ou ses amis, les souffrances physiques de l'emprisonnement constituaient un poids trop lourd pour son extrême sensibilité naturelle et sa constitution affaiblie. La répression de la Commune lui avait porté un de ces coups dont on ne se relève pas.
Il était tombé malade pendant sa détention préventive, on avait du le transporter à l'hôpital militaire de Versailles. Il fut après sa condamnation mis à la prison de Ste-Pélagie, à Paris, pour y purger ses six mois de prison. Entré à Ste-Pélagie à la fm de septembre, il y resta trois mois, mais à la lui de décembre, repris par la maladie, il obtint d'aller prisonnier sur parole, à la maison de santé du D' Duval, à Neuilly, où il subit une opération du D' Nélaton et finit le temps marqué à son emprisonnement.
Il lui fut permis de peindre à Ste-Pélagie. Aussitôt
qu'il reprenait ses pinceaux, il retrouvait sa grandeur. Les modèles lui manquaient, mais tout pouvait lui servir de modèles. Il se procura des pommes rouges et blanches. Il les a peintes en petits assemblages de deux ou trois, ou groupées en assez grand nombre avec des accessoires. Il en fait des chefs-d'œuvre. A Ste-Pélagie et à la maison de santé, il a aussi peint d'autres fruits, des raisins, des châtaignes et quelques tableaux de genres divers.
Ayant recouvré la liberté, il put s'apercevoir, par les avanies qu'on cherchait à lui infliger et les coups qu'on venait à lui porter, combien le soulèvement contre lui avait été et restait profond. L'atteinte la plus sensible lui vint alors des artistes. Il avait envoyé deux tableaux à exposer au Salon de 1872, La Femme de Munich et des Pommes rouges. Le jury les eut laissé passer sans encourir la responsabilité, sur le terrain politique, de se prononcer en sa faveur, puisque ses œuvres entraient au Salon de plein droit. Il était Horsconcours. Cependant le jury, entraîné par le soulèvement de l'opinion au dehors et le partageant, à la demande de son président Meissonier, eut l'ignominie de frapper arbitrairement Courbet, sur le terrain artistique, en déclarant qu'il déshonorerait le Salon et en refusant ses tableaux. Des seize peintres que comprenait le Jury, deux seulement, Fromentin et Robert Fleury, votèrent contre cette exclusion. Puvis de Cha-
vannes, qui faisait partie du Jury, indigné de l'injustice qu'on allait commettre s'était retiré avant le vote, démissionnaire. Le Jury se vengea de lui, en refusant son tableau Les jeunes Filles et la mort, qu'il présentait cette année là au Salon.
Courbet put malgré tout reprendre, tant bien que mal, son genre de vie habituel à Paris et à Ornans, aussi longtemps que le gouvernement de M. Thiers subsista. Il avait eu des rapports personnels courtois avec M. Thiers, qui le lui rendaient bienveillant. Et M. Thiers et son gouvernement ne pouvaient penser que Courbet, après qu'il eut accompli son temps de prison et payé l'amende et les frais du procès auxquels il avait été condamné, ne fut pas entièrement libéré. Mais le 24 mai 1873, M. Thiers et son gouvernement furent renversés et remplacés par un gouvernement où, avec le Maréchal de Mac-Mahon, se coalisaient les hommes des régimes déchus et où les bonapartistes pourraient exercer leur influence.
Le gouvernement de M. Thiers laissait, soumis à l'examen de l'Assemblée nationale, un projet de loi, qu'il lui avait présenté, portant que la Colonne sur la place Vendôme serait reconstruite. Le ])rojet voté, devint loi quelques jours après le 24 mai. A cette occasion les bonapartistes, rendus audacieux par leur alliance avec les droites légitimiste et orléaniste victorieuses, introduisirent à l'Assemblée une motion pour
que les frais de reconstruction fussent sujoportés par Courbet. Et le ministre des finances, M. Magne, homme lige du régime impérial renversé le 4 Septembre, d'accord avec eux, se mit immédiatement en mesure d'obtenir prise sur lui. Courbet avait été condamné au criminel, comme ayant participé au renversement de la Colonne, on allait maintenant demander au tribunal civil de reconnaître que la condamnation au criminel le faisait, au civil, redevable envers l'Etat des frais de reconstruction du monument. Comme mesure préliminaire, le ministre des finances, en attendant le jugement demandé au tribunal, faisait procéder à la saisie des tableaux et des biens lui appartenant.
Courbet se voyait donc tout-à-coup exposé à la vengeance de ses pires ennemis, maîtres du gouvernement. Les attaques qu'ils avaient dirigées contre lui, alors que dans l'opposition ils étaient encore contenus par M. Thiers, lui faisaient juger ce qu'il pouvait attendre d'eux, maintenant qu'ils possédaient la force que donne le pouvoir. L'action qu'on allait introduire au civil, qui serait d'après la jurisprudence invoquée sûrement reçue, aurait pour effet de le laisser le reste de sa vie sous le poids de paiements écrasants à exécuter, alors que la saisie à laquelle on procédait de ses tableaux et de ses biens commençait par le priver de ses ressources, puis il avait en perspective ra])plication qu'on pourrait lui faire de la contrainte par corps, c'est-
à-dire de l'emprisonnement, en cas de non versement des sommes qu'il serait condamné à payer.
Il ne lui restait qu'un moyen d'échapper à ses ennemis et d'assurer sa liberté, c'était de s'exiler. En juillet 1873, il quittait Ornans et, franchissant la frontière, arrivait aux Verrières, sur le territoire suisse. Il lui fallait, en prévision de la longueur possible de son exil, se chercher en Suisse un lieu de résidence. Après avoir visité plusieurs villes, il s'arrêta définitivement à la Tour de Peilz, à côté de Vevey, sur le bord du lac Léman. Il y acheta une maison avec un jardin, baigné directement par les eaux, d'où l'on jouissait d'une vue superbe sur le lac et les montagnes qui l'environnent. C'était une ancienne auberge connue sous le nom de Bon-Port, comme l'indiquait encore l'enseigne placée sur la façade.
Il s'y installa. Il avait pu sauver, avec l'aide de ses amis, un assez grand nombre de ses tableaux épars çà et là, ainsi que d'autres éléments de sa fortune, que les agents du fisc n'étaient pas parvenus à saisir à temps. Il pouvait compter par surcroit sur le produit des tableaux qu'il allait encore peindre. Sa situation pécuniaire était donc satisfaisante. Il se fit des amis à la Tour de Peilz, il y eut des familiers et fut l'objet des prévenances des habitants, fiers de posséder au milieu d'eux un artiste célèbre. Il se trouvait ainsi établi dans des conditions aussi favorables que i)ossible, pour suj)-
porter l'exil, qui devait s'étendre aux dernières années de sa vie, sans qu'il put revoir la France.
Il se remit à peindre à la Tour de Peilz, mais il n'avait plus sa grande force physique. Les coups qu'on n'avait cessé de lui porter, sa ruine que l'on poursuivait, en l'obligeant à payer la reconstruction de la Colonne, le parti douloureux qu'il avait du prendre de s'exiler, étaient venus définitivement l'abîmer. 11 n'était plus en état d'entreprendre de ces grandes œuvres d'autrefois. Il devrait se contenter désormais de peindre des tableaux de petite ou moyenne dimension, avec des intervalles de repos. Ses qualités d'exécution ne se sont pas moins retrouvées ici, comme elles s'étaient retrouvées à Ste-Pélagie, dans des conditions déjà défavorables. Il a peint à la Tour de Peilz des œuvres telles que le portrait de son père, maintenant au Petit Palais des Champs-Elysées, telles que la Vigneronne de Montreux et aussi des vues du château de Chillon, des bords du lac et des sites entourant le lieu où il résidait.
Alors qu'il s'établissait à la Tour de Peilz, le minisire des finances, à Paris, avait introduit auprès du tribunal civil l'instance, qui devait le renchT redevable des frais amenés par la reconstruction de la Colonne. Courbet s'était porté partie opposante auprès du tribunal. Il trouva, en Castagnary, un ami fidèle, pour veiller à ses intérêts, le renseigner et suivre le cours de son procès.
La demande venue du ministre ne pouvait être repoussée. La loi rend le condamné passible de réparer de ses deniers le dommage dont l'existence a été établie par sa condamnation. Aussi lorsque le procès vint à être plaidé, l'avocat de Courbet Lacliaud, gêné dans sa défense sur le terrain légal, se plaça-t-il sur le terrain des convenances morales et des sentiments naturels d'équité, pour s'élever contre une revendication introduite par pur esprit de haine. Un gouvernement tout puissant allait choisir arbitrairement, entre tous les condamnés, un artiste comme Courbet, pour lui faire supporter le j3oids de la réparation exigée. Le caractère secondaire de son rôle politique eut dû le mettre à l'abri des poursuites en pareil cas. Il eut fallu le laisser à l'écart et l'oublier, après qu'il eut subi les peines portées contre lui au criminel, comme l'avait justement fait le gouvernement de M. Thiers.
Le tribunal, faisant droit à la demande du ministre, astreignit Courbet à pa^^er les frais entraînés par la reconstruction de la Colonne, valida la saisie anticipée d'une part de ses biens et donna pouvoirs de procéder à toutes nouvelles saisies. Courbet appela de ce jugement que la Cour confirma. La demande du ministre reçue, il fallait fixer le montant de la somme exigible. Là, les délais se prolongèrent. Le compte ne pouvait être établi qu'après entier achèvement des travaux. Puis lorsque les dépenses furent totalisées, (Courbet
en disputa l'élévalion et introduisit une demande pour expertise et réduction à obtenir. Le règlement de ces questions complexes pris un long temps et ce ne fut que le 24 mai 1877 que le tribunal rendit un jugement, fixant définitivement à trois-cent-vingt-trois mille francs, payables par annuités de dix mille francs, la somme que Courbet aurait à verser pour la reconstruction de la Colonne.
Courbet se rendait compte qu'aussi longtemps que les partis du passé coalisés avec le Maréchal de Mac- Mahon resteraient triomphants, il n'obtiendrait point de cesse à la persécution dirigée contre lui. Il ne lui restait l'espérance d'en être délivré que dans un changement, qui ramènerait les républicains au gouvernement. Il pouvait se promettre dans ce cas de les voir revenir sur les actes accomplis par leurs adversaires politiques et, par une amnistie générale ou des mesures bienveillantes prises en sa faveur, être déchargé du poids mis sur ses épaules. Aussi suivait-il avec anxiété les événements.
Lorsque l'Assemblée nationale, qui avait renversé le 24 mai 1873 le gouvernement de M. Thiers, eut été remplacée par une chambre composée en majorité de républicains, le Maréchal de Mac-Mahon fut contraint d'appeler au ministère des républicains, Jules Simon, Léon Say. Courbet commença alors à prendre espoir. Mais son procès suivait son cours légal, qu'un gouver-
nement ne pouvait facilement interrompre et avant qu'il ne fut terminé, le Maréchal de Mac-Mahon renvoyait ses ministres républicains. Il rappelait le 16 mai 1877, M. de Broglie et ses partisans, c'est-à-dire les hommes mêmes qui avaient engagé ou laissé engager le procès contre Courbet.
Le ministère de Broglie fut renversé en septembre par la majorité républicaine d'une chambre réélue après dissolution. Alors Courbet put réellement prendre espoir. Les républicains allaient revenir tout puissants au gouvernement, non seulement en s'emparant du ministère, mais encore de la présidence de la République, dont le Maréchal de Mac-Mahon serait obligé de se démettre. Ce changement se produirait trop tard pour qu'il put en profiter. Il touchait au terme de sa carrière. Depuis l'ébranlement qu'il avait éprouvé à la chute de la Commune, sa santé était allée en déclinant. Le foie et les reins étaient atteints. L'hydropisie, comme conséquence de son affaiblissement général, survint. Elle fil dans l'été et dans l'automne de 1877 d'énormes progrès. Les secours que lui prodiguèrent les médecins et en dernier le D' Colin, un de ses amis venu de Paris, turent vains. Il mourut le 31 décembre 1877 à la Tour de Feilz et y fut inhumé.
Les prix que l'on paie les tableaux ne sont point en relation directe avec leur mérite intrinsèque. Mais
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il est intéressant de voir, reflétant les variations de l'opinion à l'égard des artistes, les variations que peuvent subir les prix de leurs œuvres à travers le temps.
Les poursuites exercées au civil contre Courbet, pour le contraindre à payer les frais de reconstruction de la Colonne, avaient amené les Domaines, à saisir, dans son atelier, des meubles et des tableaux. Après que le jugement l'astreignant à payer les frais eut été rendu, le 24 mai 1877, les Domaines firent vendre les objets saisis, afin de s'en approprier la valeur. La vente eut lieu le 26 novembre 1877, à l'Hôtel Drouot, « à la requête, était-il dit en tête du catalogue, de M. le directeur des Domaines, en vertu de jugement et d'une ordonnance de référé. » Courbet malade touchait alors au terme de sa carrière, cette vente fut un événement douloureux, qui lui porta un véritable coup et aggrava sa maladie. Elle fut désastreuse. Le Cheval du piqueur du Salon de 1863 n'obtint que 2600 francs; le portrait de Proudhon du Salon de 1865, 1500 francs; Les petite Anglaises maintenant au musée de Copenhague, 970 francs; le portrait de Pierre Dupont, 395, etc.
On pouvait constater la baisse de prix qui atteignait
les tableaux de Courbet. Dans les années précédant 1870, il était arrivé à les vendre à des prix soutenus, les principaux à des prix élevés. Mais maintenant après la Commune, le torrent de malédictions et d'invectives déversé sur lui, éloignait la clientèle riche et les gens
(( respectables » . Ses tableaux restaient ainsi à la traîne chez les marchands et ne trouvaient plus, à l'occasion, d'acheteurs, qu'à des prix très réduits.
Le dommage éprouvé par Courbet, d'une vente judiciaire désastreuse, avait aussi été éprouvé par un de ses grands devanciers, par Rembrandt. Entraîné par sa passion de collectionneur d'objets rares, Rembrandt avait fait des dettes dont il ne pouvait s'acquitter. Ses créanciers firent vendre ce que renfermait sa maison. On ne sait presque rien sur la fin de sa vie. Après avoir joui apparemment au début de la faveur et avoir trouvé des acheteurs, il semble les avoir perdus et avoir perdu sa réputation, pour être devenu tout à fait grand maître à la fin, en élargissant et accentuant sa manière, ce qui est arrivé aussi à certains peintres modernes.
Il faut, en tout cas, que Rembrandt, à un certain moment, n'ait pu vendre de tableaux ou n'ait pu en vendre qu'à des prix très bas, puisqu'il n'a pu se procurer, pour désintéresser ses créanciers et arrêter leurs poursuites, une somme équivalente à ce que pouvaient valoir aproximativement les objets saisis, dont la vente publique ne produisait que la somme de cinq mille ilorins. Puis, pendant le xvnr siècle, ses tableaux n'obtenaient que de petits prix, dérisoires, comparés à ceux d'aujourd'hui. Voilà un précédent qui eut pu amener Courbet, s'il eut été moins sensible, à s'en remettre à l'avenir et à prendre son sort en patience.
La réparation et la mesure de clémence en sa faveur que Courbet avait toujours espérées, mais, qu'il n'avait pu vivre assez longtemps pour voir intervenir, allaient se produire après sa mort, en faveur de sa famille, de ses héritiers. Le Maréchal de Mac-Mahon avait du abandonner la présidence de la République, les partis légitimiste et orléaniste, avec lesquels s'étaient coalisés les bonapartistes, les ennemis acharnés de Courbet, avaient perdu le pouvoir, les républicains étaient revenus au gouvernement et à leur tête, à la présidence de la République, se trouvait M. Grévy, un Franc-Comtois, un compatriote de Courbet qui, comme tel, allait s'entremettre pour relever sa mémoire et favoriser sa famille. Dans ces circonstances, l'abandon des poursuites du fisc, réclamant les frais de reconstruction de la Colonne, se produisait naturellement. L'Etat déclarait en effet dégager la succession de Courbet de toute obligation et la libérer de la somme dont le jugement du 24 mai 1877 la grevait.
Les héritiers, c'est-à-dire en tête la sœur, M"'' Juliette, purent après cela se remettre en possession ouverte des œuvres laissées. Au premier moment, après la condamnation, les amis de Courbet, pour les sauver, étaient allé prendre comme leurs, celles qui se trouvaient dans l'atelier ou chez les marchands, en même tcm])s que les membres de la famille conservaient, en
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les dissimulant, celles qu'ils avaient entre les mains. Maintenant que les amis et la famille étaient maîtres de leur conduite, ils poursuivirent une double action : faire des œuvres de Courbet des expositions, qui pussent ramener sur elles l'attention et en faire des ventes qui pussent procurer aux héritiers un légitime accroissement de fortune. Aussi bien ils exposaient, dans l'été de 1881, au foyer du théâtre de la Gaîté, un ensemble de tableaux, vu de tous les hommes s'intéressant aux arts. Cet ensemble faisait ensuite l'objet d'une vente publique à l'Hôtel Drouot, le 9 décembre 1881, annoncée comme « 33 tableaux et études, dépendant de la succession de G. Courbet. »
Les prix se relevaient en comparaison de ceux qu'on avait connus à la vente judiciaire de 1877, faite au moment où Courbet encore vivant était au plus bas dans l'opinion publique. Il faut aussi dire que l'Etat — les Domaines — n'ayant pu saisir que des œuvres des moins appréciées et en petit nombre, la vente qui avait suivi avait présenté un caractère après tout secondaire, tandis que celle qui avait lieu maintenant, en 1881, par la célébrité et le nombre des œuvres, prenait une physionomie toute différente. On voyait comme prix : La belle Irlandaise, 8000 francs; L'Homme blessé, 11000 L'Homme à la ceinture de cuir, 26000; La Sieste, 29000 Le Combat de cerfs, 49000; L'Hallali du cerf, 35000 L'Atelier, 21000, etc.
L'Etat achetait pour le Louvre L'Homme blessé, L'Homme à la ceinture de cuir, Le Combat de cerfs. L'Hallali pour le musée de Besançon. La ville de Paris achetait La Sieste. C'était comme une amende honorable faite à la mémoire de Courbet. En même temps les prix élevés payés par l'Etat, pour les tableaux qu'il acquérait, révélaient l'influence de M. Grévy, qui faisait ainsi accorder à la famille une sorte d'indemnité, en dédommagement des anciennes saisies et de la vente judiciaire. En mai 1883, Castagnary organisait à l'Ecole des Beaux-Arts, une exposition d'œuvres de Courbet, qui prenait, du lieu où elle se trouvait une sorte de caractère officiel, confirmé par la visite que le Président Grévy venait y faire. Les divers côtés de l'art de Courbet y étaient représentés par 193 tableaux, portraits, paysages, marines, fleurs et fruits, dessins, empruntés à des sources diverses.
Cette exposition, comme celle qui avait eu lieu au théâtre de la Gaîté, était suivie d'une vente faite le 28 juin par la famille. Y figuraient de ces tableaux montrés à l'Ecole des Beaux-Arts, surtout de ces tableaux peints par Courbet en Suisse, par conséquent partie de sa dernière production. Cette vente était, par sa composition, moins importante que la première et l'Etat ne s'y présentait point, les prix obtenus restaient donc inférieurs à ceux de 1881. Cependant ils étaient honorables pour l'époque. L'Aumône d'un mendiant
du Salon de 1868, 9000 francs; Baigneuse vue de dos, 14000; Les Lutteurs, 5800; Le Cheval dérobé, 5400. Cette vente devait être la dernière faite par la famille.
Au moment où Courbet était en butte aux coups de ses ennemis, quelques défenseurs courageux lui étaient ouvertement demeurés. On voyait maintenant des hommes qui, ayant dès longtemps reconnu le mérite de ses œuvres et s'en étant fait les promoteurs commerciaux, s'appliquaient à les soutenir et s'efforçaient d'en relever les prix. Tel était M. Durand-Ruel qui, comme expert dans les trois ventes, la judiciaire et celles de la famille, s'était prodigué, pour rallier les collectionneurs. Tel était encore M. Bernheim-Jeune qui venait, après les ventes de la famille, procéder à une importante vente privée. Le 24 avril 1883, il dirigeait et soutenait de ses deniers, la vente de la collection Paton, où ne figuraient pas moins de dix-sept Courbets. L'Alerte, entre autres, réalisait 10.200 francs; La jeune Fille arrangeant des fleurs, 7.600; Bouquet de fleurs, 3.410. Cette vente et les précédentes faites par la famille marquaient un relèvement de la baisse, on pourrait dire de l'effondrement des prix, survenu au moment de la vente judiciaire.
Mais ce qui prouve combien l'art de Courbet avait à son apparition heurté le goût général alors régnant et combien le soulèvement contre l'homme politique devait ensuite en retarder l'appréciation, c'est que dans
les qiiaire grandes collections formées à cette époque et léguées depuis à l'Etat, les collections Thomy- Thierry, Chauchard, Moreau et de Camondo, il ne se trouve aucun Courbet. Qui pourrait aujourd'hui imaginer des collections, formées par des hommes ayant la pensée de présenter un ensemble de l'art français moderne, qui ne comprendraient pas de Courbets ?
Le relèvement des prix marqué par les ventes de 1881-82-83 devait continuer sans arrêt. On allait constater de nouveau que les circonstances qui peuvent ameïier, à certains moments, la dépréciation des grandes œuvres ne sauraient empêcher, en dernier lieu, l'action du Temps, qui assure la juste reconnaissance de leur mérite. Aujourd'hui, en 1918, le Temps a fait sentir son action. Le Courbet homme })olitique a disparu de l'attention, les jugements passagers, portés sur les œuvres par les contemporains, sont oubliés. Les œuvres restent là, dans leur jouissance, et disputées, à des prix de plus en plus élevés, elles entrent dans les musées et rendent célèbres les collections j)articulières où elles se trouvent.