PARIS
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Couronne était la quatrième fille et le cinquième enfant de madame Riche, qui elle* même avait cinq sœurs et quatre frères, tous en&nts légitimes d'un propriétaire marchand de bestiaux, et tous, à l'exception de madame Riche et de la famille de sa sœur ainée, plus près de l'indigence que de l'aisance.
A l'âge de dix-sept ans, madame Riche fut mariée, contre son gré, à M. Riche, auquel, toujours en criant par^dessus les toits qu'elle ne
-â COURONNE
l'aimait pas, elle avait donné un garçon et six filles, plus belles l'une que l'autre.
Pourtant M. Riche était ce qu'au village on appelle im homme comme un arbre. D'une taille haute, élancée, il avait des traits réguliers, et sa figure était d'un blanc rose comme celle d'une vierge ; mais jamais jeune fille ' n'avait vu la couleur de sa parole.
Or, madame Riche, avant son mariage, nonseulement était une belle /j^une fille ronde, fraîche, bien prise de taille ; non-seulement elle était fière , et à juste titre^ de sa petite main, de son petit pied et de sa chevelure noire, épaisse, lustrée, ondée, mais encore elle aimait à causer, à faire preuve d'esprit aux dépens de ses voisines, et M. Riche, soit avant, soit après le mariage, ne lui donna la réplique que pour les affaires, . s'abstenant , pour le reste, de tout blâme et de tout éloge.
Soit nature, soit habitude, M. Riche ne parlait que commerce et qu'intérêts. 11 était devenu père de six charmantes filles, sans avoir jamais dit à la mère qu'il l'aimait, sans avoir même adressé une parole de tendresse à ses enfants. Il ne manquait pourtant pas aux de-
voirs de mari et de père, devoirs qui, pour lui, consistaient à travailler pour leur procurer de Taisance. Pendant vingt-cinq ans de mariage, il avait accumulé terre sur terre, maison sur maison, cheptel sur cheptel. Quand la mère maria ses filles aînées, car lui ne s'en occupait guère, il annonça aux fiancés qu'il donnerait à chacune dix mille francs de dot; mais si quelqu'un lui avait parlé d'un sentiment d'amour nécessaire pour le bonheur dans le mariage, il eût haussé les épaules sans répondre.
Aussi madame Riche, tout heureuse qu'elle était par le fait, se sentait-elle parfois la plus malheureuse des créatures humaines. Comme Id plupart des femmes, elle eût mieux aimé que son mari lui dît qu'il l'aimait que de l'aimer sans le lui dire. Le jour de son mariage fut pour elle comme un étouffement violent de son cœur, dont elle avait un vague pressentiment ; car le cœur ne se sent qu'au moment où il a envie de se donner. L'âme ne se voit qu'en se reflétant dans une autre âme. Un corps opaque, un bloc de chair sans idéal, l'obscurcit, l'éclipsé et avec le jour peut lui ravir la vie.
Madame Riche ne se sentit renaître que le jour où elle devint mère. Mais le sentiment de la maternité même n'est qu'un crépuscule, s'il n'est pas illuminé par le soleil de l'amour conjugal. Une mèrfe qui n'est pas aimée du père de son enfant, ou qui ne l'aime pas, n'aura jamais pour cet enfant qu'un instinct de devoir et de conservation.
L'amour non-seulement est une émanation éthérée de la raison pure, mais encore lui seul donne à l'homme un reflet de dignité idéale, et à la femme cette auréole de vierge éternelle qui, purifiant et transfigurant tout autour d'elle,, devient pour elle-même une révélation de tendresses inconnues, d'affections non encore senties ; tendresses et affections qui de son cœur s'épandient, plus saintes et plus pures, sur l'enfant né de cet amour révélateur.
Aussi les quatre premiers enfants de madame Riche furent-ils simplement un mélange de deux êtres humains assez beaux de forme, mais nuls d'esprit et de sentiment.
Elle avait vingt-sept ans quand elle devint grosse de sa quatrième fille à laquelle elle donna le nom alsacien de Couronne.
Une année avant la naissance de Couronne, — je tiens ces détails de la mère même, — madame Riche se plaignait d'une grosseur au sein, suite d'un coup de coude involontaire de .son mari. Elle s'était droguée, mais en vain, pendant trois mois, lorsqu'une juive du village, son amie et coreligionnaire, l'engagea à aller consulter le sorcier du Rhin, célèbre par ses cures sympathiques.
Cet homme merveilleux était un simple paysan, retiré dans un village sur une île du Rhin. Madame Riche s'y rendit, accompagnée de sa mère et d'un de ses enfants. Le sorcier, qui n'acceptait jamais de rétribution, ne se prêtait pas non plus à toutes les cures, et plus d'une fois, après avoir vu et regardé le malade, il lui disait : « Mon ami, je ne puis rien pour vous. » On avait alors beau le prier, le supplier, lui promettre monts et merveilles , il répondait comme le magicien Balaam au roi Balak : «ie nepuîs. » Mais, à peine eut-il regardé madame Riche, qu'il lui dit :
— Madame, avec l'aide de Dieu nous vous guérirons.
C'était un homme de quarante-cinq ans,
paraissant dix. ans de moins que son âge. II avait de grands yeux . bleus , et une main fine et délicate, surtout pour un paysan. Ses habitudes étaient si simples, ses besoins si restreints, ses paroles si sobres, qu'on l'eût pris pour un philosophe déguisé en campagnard. Personne, du reste, ne savait d'où il venait. De temps ^en temps il faisait une excursion à l'autre bord du Rhin, où, disait-on, il allait toucher une petite rente d'un prince allemand qu'il avait guéri.
Il pria madame Riche de s'asseoir. Puis, la regardant doucement, mais fixement, il caressa de sa main la partie malade, et prononça à voix basse des paroles sacramentelles. Jamais sensation pareille ne frissonna dans le cœur de madame Riche.
Non- seulement la douleur de son mal disparaissait comme par enchantement, mais son sang, refluant tour à tour des extrémités vers le cœur et du cœur dans le cerveau, lui donnait des bouffées de vertige. Si elle n'avait pas été assise et retenue par sa mère , elle serait tombée aux pieds de son médecin.
Religieuse jusqu'au fanatisme, prude jus-
qu'à l'excès, elle ne put se rendre compte du sentiment extraordinaire, de l'oubli d'ellemême qui, malgré elle, s'était emparé de tout son être. Elle faisait, mais en vain, de violents efforts pour baisser les yeux, pour ne pas regarder l'opérateur; et quand celui-ci eut fini ses passes et ses exorcismes, elle tomba presque inanimée, dans les bras de sa mère, en se couvrant la figure de ses deux mains.
— Ma chère dame, dit le sorcier en la congédiant et en posant sa main sur le front brûlant de madame Riche, remettez-vous. Avec Taide de Dieu, je vous promets une prompte guérison.
Revenue à elle, madame Riche partit comme une folle, comme si elle avait commis un crime.
— Au fait, dit-elle à sa mère, croire à la sorcellerie, c'est se donner au diable ! Jamais je ne verrai plus cet homme !
Elle ne le revit plus, en effet, mais, jamais non plus la figure et les traits du sorcier ne s'effacèrent de son âme. Non-seulement son mal avait disparu, mais la fille qu'elle mit au monde, une année plus tard, avait les yeux bleus, le nez et les mains du sorcier.
Nous verrons bientôt qu'elle en avait aussi la volonté qui donne la force magique.
C'eçt cette fille qui porta le nom de Couronne.
Quand madame Riche maria sa troisième fille, Couronne entra dans sa dit=-septième année. Elle avait encore deux sœurs plus jeunes qu'elle. L'une avait quinze ans et se nommait Héva, — en Alsace on prononce Heffe , — ^ l'autre n'en avait que huit, et s'appelait , tout court, l'enfant ou Fanfan .
Héva, beauté précoce, était éclatante de fraîcheur et de nullité: Il est rare qu'une jeune fille, parfaite de formes, de lignes, de traits et de couleur, soit autre chose qu'un corps développé, dans lequel l'âme est pour ainsi dire restée à l'état de naine; car, dans un enfant, la croissance de l'âme ne seiait ordinairement qu'aux dépens du corpSj souvent de la santé.
On dirait que le sang est l'aliment de 1 ame , et qu'en pompant ces sucs précieux, elle rend les traits plus pâles et empêche le développement .de la beauté physique. C/est peut-être pour cette raison que TAnoien Testament dit : « Tu ne mangeras pas de sang, car le sang c'est la substance de Tâme. »
D'ordinaire , ces jeunes beautés précoces excitent l'admiration du vulgaire, c'est-à-dire de la majorité des hommes. Aussi Héva ne faisait-elle que parader toute la journée au village, sous prétexte de promener Fanfan, mais, en vérité, pour savourer lés compliments que tout le monde lui adressait sur sa jeunesse et sa beauté.
Comme ces admirations banales revenaient de droit à la mère, madame Riche ne pouvait s'empêcher d'en être fière, et de croire , par moments, que Couronne était, sinon laide, du moins de beaucoup inférieure en beauté à Héva.
La différence, en eflTet, était grande entre Couronne et Héva.
Héva avait des cheveux noirs en si grande abondance, qu'on ne pouvait les enserrer de ses deux mains. Sa bouche, son nez, ses dents,
ses oreilles, tout était admirable^ de lignes et d'harmonie. Sa taille de quinze ans était aussi voluptueuse que celle d'une vierge de dix-huit ans. Sa main seule faisait ombre dans ce concert de beautés, elle était large et rubiconde. Il Mlait être un grand connaisseur pour découvrir, sous cette peau rosée, veloutée sans un pli, une insensibilité parfaite, et pour ne trouver, à la place du cœur, qu'une boule de neige devenue chair.
Héva était une femme toute faite pour un richard sans idéal. Les hommes d^esprit et d'imagination n'aiment guère ces fleurs éphémères qui, dès l'âge de quatorze ans, sont arrivées à leur parfaite croissance pour monter en graine, et qui, comme des plantes et des épis vides, se tiennent toujours toutes droites, n'ayant même pas l'avantage d'une statue ; car la statue, du moins, conserve sa froide beauté, tandis que ces blocs de chair veinés, rosés et accidentés, perdent tous les jours quelques grains de l'harmonie des contours. N'ayant ni le sel conservateur de l'esprit, ni l'éternelle jeunesse du cœur, ni l'énergie de la volonté qui régénère, ces beautés, en peu d'années,
deviennent si laides, qu'elles n'inspirent même pas un sentiment de pitié ; car la laideur ne fond pas sur elles comme un malheur, mais comme une vengeance du destin.
Si elles avaient été toujours laides, on leur aurait appris à être aimables, afin de racheter, par le caractère et des prévenances si chères aux hommes, le défaut de beauté.
Mais, ayant été belles, et d'une beauté impertinente, elles n'ont appris qu'à s'habiller et qu'à se faire admirer.
Au lieu d'être aimables pour les autres, elles exigent, rien qu'à paraître, que tout le monde le soit pour elles.
La beauté est une tyrannie qui demande un culte, une obéissance passive; tyrannie contre laquelle les hommes, et surtout les femmes moins belles, se révoltent, dès qu'ils trouvent le défaut de la cuirasse.
L'esprit seul conserve la beauté sur son trône .
Et quand, à la fin, il faut qu'elle en descende — car, si beau que soit le soleil, il faut pourtant qu'il se couche — l'esprit lui offre tant de consolations, qu'elle ne regrette pas le temps de sa splendeur.
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Un seul moment de réflexion lui prouvera que les droits de ce pouvoir ne valent pas les devoirs qu'il impose.
Couronne était en ^ut le contraste -de sa sœur cadette.
En elle tout était voilé, discret ; on eût dit une pâle lithophanie, à laquelle il faut un rayon de lumière pour resplendir aux yeux des profanes; car, pour le connaisseur, Couronne était un diamant dans sa gangue. Elle avait des cheveux châtains et des yeux bleus dont toute la beauté était dans le regard lent, gazé, velouté, mais pénétrant et se gravant dans la mémoire. Ses sourcils étaient bruns, épais, mais bien arqués, et séparés par un intervalle symétrique. Son nez était long, mais les narines étaient fines, flexible^ et délicatement relevées. Sa bouche était moins bien que celle d'Héva, car elle avait les lèvres un peu fortes , mais, quand elle souriait, la phosphorescence de son sourire, aspirant, pour ainsi dire, une étincelle de son âme, illuminait toute sa figure, d'ordinaire d'un pâle mat. Elle était plus délicate, plus fluette que sa soeur; sa gorge était moins curieuse, Ronsard eût dit moins saute^
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lante, que celle d*Héva. Elle se cachait, pour ainsi dire, de pudeur, dans sa ronde coquille. Madame Riche, qui connaissait ce trésor, reprochait souvent à sa fille ^înée de ne pas faire valoir ses grâces natives. Parfois, en lui arrangeant ses jupes et son corsage, elle l'engageait à lutter de beauté avec Héva ; mais Couronne, après avoir rougi malgré elle, courait dans sa chambrette aplatir son corset, et se regardait à plusieurs reprises dans la glace pour s'assurer de la chasteté de sa toilette. Elle mettait autant de coquetterie à cacher sa taille que sa sœur à en faire ressortir la richesse.
Pendant qu'Héva se faisait admirer par les bavards et les commères du village. Couronne soignait le ménage ou passait son temps chez sa voisine, madame Sommer, une Bordelaise qui avait épousé à Paris un soldat alsacien et qui l'avait suivi au village ; jeunes époux s'adorant l'un l'autre, et travaillant à l'envi, lui en faisant des souliers et des bottes, elle en tricotant des bourses pour des marchands de Strasbourg.
Couronne était l'idole de ce tnénage. La Bordelaise lui avait appris le français, car elle
ne savait pas un mot d'allemand ; le mari, qui n'était pas un homme ordinaire et qui avait beaucoup voyagé, aimait à causer avec cette noble jeune fille, prête à tout instant à s'imposer des privations pour venir au secours des pauvres et des malheureux.
Couronne , d'ailleurs , avait une rage de s'instruire^ et dévorait tous les imprimés qui tombaient sous sa main. Elle savait lire l'allemand et le français. Sa mère l'appelait Dévore-tout; mais, tout en appréciant ses qualités intellectuelles, madame Riche ne put s'empêcher de convenir qu'Héva avait partout plus de succès que Couronne, et que monsieur et madame Sommer exceptés, personne ne lui avait jamais parlé de la beauté de sa fille aînée , tandis que toutes ses connaissances ne tarissaient pas sur l'éclat , la fraîcheur et même sur l'esprit d'Héva.
Cette opinion fut encore corroborée par un événement de famille.
La sœur de madame Riche, morte depuis quelques années et laissant deux fils, avait engagé, sur son lit de mort, son fils cadet à épouser une de ses' cousines.
— Tu choisiras, disait-elle, non pas la plus jolie, mais la plus pieuse*
Ce fils, devenu jeune homme, après avoir travaillé durant deux années dans une étude de notaire, d'abord à Strasbourg, puis à Nancy, revint dans le pays pour s'y établir comme négociant. Son but, en se faisant clerc, était d'apprendre le français de la chicane, afin de pouvoir lui-même rédiger dûment un acte d'achat et de vente. 11 était Tiche; de sa mère il possédait près de cinquante- mille francs, et son père, quoique marié en secondes noces, passait pour un des plus riches propriétaires du canton.
Outre ces avantages, le jeune Léon — c'était son nom — avait rapporté de Nancy une barbiche des mieux peignées et une grande prétention au bel esprit, prétention favorisée par ses jeunes compagnons, auxquels il apprenait un tas de nouvelles modes plus surprenantes les unes que les autres, dans le but de se faire admirer par les jeunes fillettes du village.
Léon était venu pour faire une visite à sa tante. Il vint, vit et fut totalement vaincu par les beaux yeux et surtout par la taille précoce
d'Héva. Le clerc endimanché de Nancy, le fendant élégant du canton, fut frappé d'apoplexie amoureuse à la vue de cette belle jeune fille qu*il avait quittée enfant, et qu'il revoyait vierge, entourée d'une auréole de beauté resplendissante^ Il se rappela les paroles de sa mère, et, sans longtemps réfléchir, il dit à madame Riche :
— Ma tante, avant de mourir, ma mère a émis lé vœu de me voir épouser une de tes filles. Situtiens à m'avoir pour gendre, donnemoi. Héva. Ma mère m*a bien recommandé d'épouser la plus pieuse ; mais je suppose que tes filles sont également religieuses et aus^î bien élevées les unes que les autres.
— Et pourquoi me demandes-tu Héva? répondit la mère. Tu sais pourtant qu'il n'est pas d'usage et que c'est contraire aux mœurs de notre pays de marier la fille cadette avant la fille aînée.
— Je pourrais te répondre, ma tante, que j'aime Héva et que je n'aime pas Couronne. Cela suffirait. Mais je serai plus franc...
Puis, posant sa casquette sur l'oreille et tirant sa jeune moustache, il ajouta :
— Couronne est à Héva ce que la lune est au soleil. Je ne te dis pas cela parce que j'ai étudié à Nancy; je pourrais me servir d'une autre comparaison; niais, enfin, si ignorante que tu sois, ma tante, tu connais la lune et tu connais le soleil.
— Parfaitement, répondit la mère en souriant ironiquement.
Car, si ignorante que fût madame Riche, elle avait plus d'esprit et de science d'observation que son fat de neveu.
— 11 n'est pas nécessaire , ajouta-t-elle , d'avoir étudié et d'avoir dépensé vingt mille francs pour comprendre que tu viens de dire une sottise. Car, admettons que mon Héva te plaise comme un soleil, cela ne prouve pas que ma Couronne, malgré sa pâleur, ne soit aussi bien qu'elle.
— Mais je lui ai fait un compliment, reprit Léon. La lune est encore belle, et non-seulement je trouve ta Couronne laide, mais encore très-fîère. D'ailleurs, j*aime Héva.
— Mais je ne suis pas sûre , répondit la mère, qu'elle t'aime. Du reste, je ne la consulterai pas. C'est encore une enfant, et puis
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jamais je ue marierai ma fille cadette avant Couromie. « On ue récolte pas les regains avant les foins , » dit le proverbe. A t'éntendre , ajouta-t-elle, tu n'aurais qu'à paraître, comme le prince Charmant , pour enlever tous les cœurs.
— Ma tante, dit le jeune homme, me £sare aimer d'Héva, c'est mon affaire à moi. J'ai vingt-cinq ans^t je viens de Nancy.
— Certes, tu n'es pas plus mal qu'un autre.
— Mais plus riche, ma tante, et peulrêtre plus jeune.
— Et pourquoi ne me demandes-tu pas Couronne?
— Assez, matante.
— Eh bien , répondit madame Riche de mauvaise humeur, reviens faire ta demande quand Couronne sera mariée.
— J'attendrai, ma tante, promets-moi seulement de ne pas fiancer Héva à un autre.
— Je consultera mon mari .
— Ce serait la première fois.
Cette conversation fut interrompue par Hé-
va, entrant brusquement et se plaignant de Tabsencede Couronne, qui passait sa journée chez madame Sommer.
— Je voudrais savoir, dit-elle, quel peut être Tattrait que cette Française exerce sur ma sœur.
— Je \ais te le dire, répondit la mère qui trouvait du plaisir à humilier Héva devant son adorateur. Couronne ne croit jamais être trop belle et trop savante. Madame Sommer lui parle en français. Tu ferais bien mieux d'imiter ta sœur, car tu ne sais rien de rien.
— Ah bah! interrompit Léon. A Nancy on parle un meilleur français qu'à Bordeaux; et, comme j'en viens^ je ne demande pas mieux que de donner des leçons à ma belle cousine .
Et, comme madame Riche avait fait un signe de désapprobation à cette exclamation, le jeune homme ajouta :
— Bien entendu, ma tante, quand Héva sera ma femme .
Cette parole gonfla d'orgueil la jeune étourdie.
Elle comprit qu'il avait été question d'elle,
et que son riche cousin la préférait à sa sœur aînée.
— Va- t'en j s'écria la mère. Ce sont là des paroles en l'air.
Héva s'en alla, mais non sans avoir guetté un regard amoureux de Léon. Puis elle s'enfuit dans sa chambre pour savourer sa victoire.
Mais^ avant de poursuivre cette histoire, il faut que, malgré moi — car je déteste les descriptions topographiques — je donne au lecteur une idée de la maison de madame Riche. Le site de cette habitation et sa distribution intérieure ont une certaine influence sur les événements que je vais raconter.
La maison qu'habitait madame Riche s'appelait le petit château, parce qu'avant la Révolution elle appartenait au seigneur de l'endroit. Cette maison n'avait absolument rien de seigneurial, sinon qu'elle était bâtie sur la crête d'un coteau, et que de ses fenêtres on avait la vue sur une vaste plaine de prairies et de champs de colza, bornée, à l'extrémité, par un bois de hêtres et de chênes, et sillonnée de petites rivières.
Comme toutes les maisons du village , le petit château n'avait qu'un étage ; mais il se distinguait par sa toiture hollandaise, pointue, escarpée, égale des quatre faces et en-
tre-coupée de petites fenêtres mansardéeSi M. Riche l'avait fait couvrir à neuf avec des tuiles et des bardeaux, et sur la façade prin* cipaJe on lisait la date de 1 840 chiffrée avec de» tuiles de couleur.
Les chambres du rez-de-chaussée se distinguaient par la hauteur du plafond et par deux architraves lambrissées. Comme dans toutes les maisons de l'Alsace, il y avait à l'entrée un vestibule carré. En face se trouvait la cuisine, et, à droite et à gauche, deux portes conduisant à deux pièces carrées et planchéiéés.
Le premier étage avait la même distribution. Seulement , à la place de la cuisine, il y avait un grenier assez spacieux , servant de séchoir^ de magasin à bois , et flanqué des deux côtés de plusieurs bahuts et armoires à linge, à farine et à autres provisions de bouche. De ce grenier on voyait toute la nappe émaillée de la campagne. C'était la plus belle pièce du petit château.
Monsieur et madame Riche couchaient dans l'alcôve de la pièce à droite du rez-de-chaussée, où se trouvaient deux lits allemands. Cette alcôve était séparée de la chambre par une
cloisoa en bois de sapin , avec une corniche et deux portières en étoffe de perse. Couronne et Héva couchaient dans la chambre à gauche et le fils Riche occupait la même pièce au premier. La pièce d'honneur, au premier à droite , s'appelait la chambre des fiancés , parce que , d'ordinaire , les fiancés des demoiselles Riche y logeaient quand ils venaient faire visite à leurs beaux parents.
Toutes les pièces étaient meublées à la paysanne : un bahut, une table, une commode, un poêle et quatre chaises de bois. Mais dans la chambre des fiancés on trouvait un luxe d'ameublement, un certain reflet de la fortune de M. Riche. Non-seulement il y avait un lit à la française avec un couvre-pied de soie piquée et un édredon, mais encore un canapé , un poêle de faïence cerclé de cuivre, une glace vénitienne achetée dans une vente à Hagpenau , une table de nuit en acajou , et , à la place de la commode, un bureau avec des tiroirs secrets, qu'on appelle secrétaire en Alsace. Couronne avait mis tous ses soins à bien entretenir cette chambre ; elle lavait le parquet de sapin au moins une fois par se-
maine, et le saupoudrait d'un sable fin couleur d'or qu'elle faisait chercher dans une carrière assez loin du village ; les rideaux des fenêtres étaient d'une blancheur irréprochable et les meubles reluisants de propreté.
Souvent , au lieu de se promener le samedi et le dimanche avec les autres jeunes filles du village ou de se plaire comme sa sœur à écouter les fades complipients des campagnards, elle se plongeait dans un coin du canapé d'où elle pouvait embrasser toute la vallée ,- et s'abandonnait à ses rêveries , ou bien lisait la traduction des Psaumes qui se trouvaient dans ses prières , car elle n'avait jamais lu d'autre livre que la traduction de la Bible , dont elle savait prononcer le texte hébraïque. -
Il est d'usage en Alsace, — et cet usage date du moyen-âge , — quand un fiancé vient apporter les cadeaux de noces à sa promise, que celle-ci lui tienne un bougeoir et le conduise jusqu'à la porte de la chambre où il doit coucher.
La fiancée est censée être seule. C'est un commencement d'émancipation; mais excepté chez le bas peuple , elle est toujours surveillée
à' son insu y soit par la mère , soit par une soeur.
Couronne devait être la surveillante de sa sœur aînée le soir où celle-ci portait la bougie à son futur mari. Sa mère lui disait : - ^
— Couronne , mon bijou , quand ta sœur montera avec le jeune étranger,, tu les suivras à pas de loup y et tu appelleras ta sœur si elle tarde à descendre.
Couronne , quoique âgée de seize ans , était si innocente , qu'elle ne comprenait pas en quoi elle avait à surveiller sa sœur; et, au lieu de suivre le jeune couple , elle resta au bas de l'escalier, prête à se coucher. Mais soudain effrayée par un bruissement qui ressemblait à un baiser, la jeune fille poussa un cri et s'enfuit.
Un instant après , arriva d'abord la mère, qui se retira en souriant, puis la fiancée toute rouge, qui tomba comme une furie sur la pauvre jeune fille et l'accabla d'injures et de coups.
Couronne ne riposta pas; mais, elle se dit qu'elle ne serait jamais la fiancée d'un villageois. Sans se rendre un compte exact
des mœurs des jeunes gens, elle avait trouvé leur manière d'aimer bien grossière, et leurs protestations mutuelles un échange de sentiments purement matériels et de procédés peu délicats.
En sa qualité de fille aînée , la chambre des fiancés lui appartenait maintenant de droit. Mais elle avait eu soin de la transformer entièrement et de changer les étoffes de couleur voyante contre des couleurs plus tendres et pour ainsi dire plus chastes. Ainsi, le couvre-pied, de jaune qu'il était, devint blanc. L'édredon avait reçu une housse de soie rose, et les housses des chaises et du canapé, jadis en toile écrue, prirent également une couleur plus appropriée à l'ensemble de la pièce.
Le soir même où Léon avait parlé à sa tante , il y eut dans la maison Riche deux scènes de lit^ Tune entre M. et madame Riche dans la chambre à droite, l'autre entre Couronne et Héva dans la pièce à gauche.
M. Riche ronflait déjà comme un bienheureux quand madame Riche , toute songeuse , se mit au lit en arrangeant sa cornette et en faisant d'amères réflexions sur les maris en général et sur le sien en particulier.
— Allons 1 s*écria-t-elle , assez ronflé. Ne dirait-on pas qu'il n*a plus le moindre souci I Est-il possible de dormir de la sorte quand on a encore trois filles à marier !
— Qu'est-ce que tu me chantes-là de tes
filles? grommela le père en se retournant brusquement : on les mariera , tes filles ! Elles sont assez bien faites pour cela, excepté peut-être Couronne.
— Comment! toi aussi tu décries Couronne, la seule...
— Quoi! la seule? interrompit M. Riche en se mettant sur son séant et en tirant son bonnet de nuit.
— Mais Couronne est ravissante , dit . madame Riche. Elle a quelque chose d'attrayant que mes autres filles n'ont pas.
— Elle a sa dot comme les autres, dit M* Riche, et en voilà assez causé. J'ai besoin de dormir.
— Est-il possible, s'écria madame Riche ^ que j'aie vécu avec cet homme I Jamais , de* puis que je le connais, il ne m'a dit autre chose que : « Laisse-moi tranquille, laissçmoi dormir. » Eh bien, non, non-etnon, tu ne dormiras pas 1
Et madame Riche accompagna ce cri d'une tape sur l'épaule de son mari .
Celui-ci riposta bel et bien par un soufflet.
— Miséricorde! voilà qu'il me bat. Un homme que je n'ai jamais aimé 1
— Ah! tu ne m'as jamais aimé! s'exclama M. Riche en se retournant de nouveau du côté de sa femme.
— Non certes! Je n'ai jamais connu le bonheur, répondit fièrement et d'un ton ferme madame Riche. Une seule fois j'ai pressenti quelque chose qui ressemble à de l'amour , mais je pensais à un autre.
— Ah! tu as pensé à un autre! s'écria encore M. Riche sans toutefois bouger de sa place.
— Oui, répondit madame Riche en lui jetant un regard provocateur qui le fit trembler. Oui, quand j'étais grosse de Couronne. Et après?
— Maintenant, dit le mari d'un ton calme, je sais pourquoi elle est si maigre et si laide. Cela ne m'étonne plus.
— '■ C'est pourquoi , grand sot , reprît la femme, maîtresse du terrain , c'est pourquoi Couronne est moins sotte que toi et tes autres filles. Je m'étais dit, si je pense toujours à
mon benêt, à mon manant de mari, je ne mettrai au monde que des ronfleurs. Pensons pour une fois à un homme d'esprit et de cœur. Damèl j'y ai pensé plus que je ne l'ai désiré. Mais, après tout, je me suis vengée. Ah ! si je n'avais pas eu peur d'offenser Dieu et de pécher contre ses commandements ! . . .
Madame Riche s'attendait à une nouvelle bourrade de la part de son mari ; mais celuici , qui n'avait jamais tant parlé à la fois^ crut en finir en disant à sa femme :
— IV'importe ! quand tu étais grosse d'Héva, tu as fièrement pensé à moi, car elle me ressemble; et tu diras ce que tu voudras, j'étais un. bel homme.
— Et moi donc , je n'étais pas belle I Tu m'as peut-être épousée pour ma dotl Dis-le donc tout de suite , avoue-le , sans coeur que tu es!
— Enfin, c'est fait, dit le mari. Penses-en ce qu'il te plaira et laisse-moi dormir.
• — Eh bien, non! s'écria de nouveau madame Riche , pour cette fois-ci tu ne dormiras pas! Quand je ne dors pas, je ne veux pas
que tu me nargues avec ton ronflement de tambour-major.
— Et moi , hurla le mari , je te prouverai que je suis le maître ici, et que je dormirai, x Ne dirait-on pas que la maison brûle?
— 11 brûle quelque chose dans la maison.
— Eh bien , va l'éteindre , et laisse-moi en repos.
, — Léon brûle pour Héva. 11 me Ta demandée en mariage.
— lia raison , ce garçon , s'écria M . Riche en se réveillant tout-à-fait. Hein ! il ne brûle pas pour Couronne : c'est fluet , maigre , et pâle. Mais Héva, en voilà un beau morceau de femme !
— Quel langage de brute I Eh bien , Léon n'aura pas Héva 1
— 11 l'aura !
— 11 ne l'aura pas I
— Et pourquoi pas , madame !
— Parce que je veux qu'il épouse Couronne !
— Ta, ta, ta, ta! C'est à cause de celiri auquel tu as pensé.
— N'importe pour quelle cause ! 11 n'aura
pas Héva la cadette avant Couronne qui est Taînée. Et comme il ne peut pas les épouser toutes deux Tune après Tautre...
— Fais ce que tu voudras , et laisse-moi dormir.
— C'est ce que je voulais savoir. Maintenant, dors si tu veux. Demain je répéterai à Léon qu'il faut qu'il se décide ou à épouser Couronne ou bien à attendre qu'elle soit mariée ; et Couronne n'épousera pas le premier venu.
M. Riche ne répondit plus, il dormait.
Ce soir même, pendant la même heure, Héva, qui avait compris que Léon l'aimait, et craignant Couronne comme rivale, — car elle savait que sa mère ne marierait pas sa fille cadette avant sa fille aînée, — se proposa de sonder sa sœur au sujet de Léon^
Couronne avait l'habitude de se mettre au lit sans que sa sœur pût la voir déshabillée. Les fées, dit-on, se couchent ainsi. Une fois dans sa couchette et couverte jusqu'au menton , Couronne regardait s'a sœur qui se déshabillait chiffon par chiffon, morceau par morceau, et qui aimait à s'admirer demi-nue
dans une mauvaise petite glace suspendue audessus de la table de nuit.
Héva avait mis plus d'une demi -heure à se dévêtir, pendant laquelle elle songeait tantôt à Léon , tantôt à la ruse qu'elle devait employer pour surprendre l'opinion de sa sœur au sujet du beau cousin. Mais les moyens intellectuels d'Héva étaient trèsbornés. Le vide de son esprit se cachait d'ordinaire sous un silence gracieux , accompagné d'un beau sourire, et tout au plus suivi d'une réponse banale qu'elle lançait avec un certain mouvement de tête, comme si elle voulait ajouter • « J'en sais autant là-dessus que vous. > Eiifin, ne trouvant ni ruse ni prétexte, elle se coucha, sans éteindre la lumière.
Mais, comme toutes les personnes fausses, Héva était caressante et démonstrative. Elle embrassa donc sa sœur en lui disant :
— Je t'aime bien, ma sœur.
— Si tu m'aimes bien , répondit Couronne, fais-moi une amitié...
— Laquelle? s'écria Héva. S'agit-il de Léon?
— De Léon? reprit Couronne. Est-ce que je pense , moi , à un jeune homme?
— Léon est notre oousin , dit Héva, et maman m*a dit qu'il doit t'époûser.
— Maman t'a dit cela 1 répondit Couronne toute songeuse.
— Léon^ reprit Héva, est beau, jeune et riche. Moi, à ta place, je le prendrais de mes deux mains.
— Tu as donc envie de te marier?
-^ On ne me mariera pas avant toi. Aussi c'est toi qui épouseras Léon.
— J'espère qu'on me demandera d'abord mon consentement
— On ne te demandera rien du tout, ma belle dédaigneuse, répliqua Héva. Est-ce qu*on a consulté nos sœurs aînées sur le choix de leurs maris? Et tu ne feras pas une exception. Si maman me disait : Tu épouseras Léon, ou bien même un autre que lui, jamais je^ ne ferais un signe de désobéissance !
— Comme tu parles bien, Héva! dit Couronne. Jamais tu ne m'en as tant dit. Tu aimes peut-être Léon?
Héva , qui sentit la rougeur lui couvrir le front, essaya de tirer la couverture à elle.
— Et si je l'aimais! dit-elle après une
pause. Je n'ai pas encore seize ans , bien qu'on m'en donne dix-huit, et je ne pourrais en aucune manière lutter avec toi , car si tu es moins belle que moi . . .
Elle s'arrêta ; elle avait vu un sourire d'ironie effleurer les lèvres de Couronne.
— Continue toujours , dit celle-ci.
— Eh bien , oui , ma sœur , reprit Héva en se mettant sur son séant et en se découvrant les épaules comme pour s'admirer : on m'a dit bien des fois que j'étais plus fraîche, mieux faite et plus belle que toi. Mais, moi, je sais bien que tu as plus d'instruction et plus d'esprit que moi.
— Continue toujours , reprit Couronne , en jetant un regard scrutateur sur sa sœur sans que celle-ci s'en aperçût.
— Je ne sais plus ce que je voulais dire. J'ai perdu le fil de...
— 11 s'agissait de Léon, interrompit Couronne.
— Âh! oui... Moi, je né désire nullement me marier avant toi , et Léon ne pense pas à moi .
— Et s'il pensait à toi ?
— Il faudrait d'abord que tu renonçasses à lui , et que tu en fisses l'aveu à ma mère.
— Ecoute ^ Héva , dit Couronne en se mettant à son tour sur soii séant, mais en tirant la couverture sur ses épaules , notre voisine, madame Sommer, est sur le point d'accoucher. Malgré le travail de son mari et bien qu'elle-même n'ait pas cessé un instant de travailler , tout manque dans ce ménage. Elle n'a pas même de quoi faire une layette pour l'enfant qu'elle va mettre au monde.
J'ai vidé ma tirelire, je n'ai plus rien. Toi, tu es riche , car tu es avare : tu dois avoir plus de cinquante francs .
— Eh bien ! interrompit Héva, tu espères peut-être que je les donnerai à ta Bordelaise, qui se moque de moi et qui m'appelle une sotte.
— Tu ne la connais pas. Madame Sommer ne dit de mal de personne. Oui, j'espère, répéta Couronne, que tu me Iqs donneras pour elle. Faire la charité, c'est le premier commandement de notre religion. Pour plaire à Dieu, il faut plaire aux pauvres, ses chéris.
— S'ils sont ses chéris, dit Héva avec une
moue, pourquoi ne leur donne-fr-il pas de fortune ?
Cette réponse blasphématoire était un coup de couteau pour Couronne, car elle ne croyait pas sa sœur si endurcie de cœur.
— Je vois bien, dit-elle d'un ton douloureux, que tu ne me donneras pas les cinquante francs.
— Non certes I D'abord il me faut une robe neuve.
— Et si je te vends Léon pour ces cinquante francs ? dit Couronne en regardant fixement sa sœur.
— Ne dirait-on pas, riposta Héva, qu'il t'appartient? Me vendre Léon! mais il ne t'aime seulement pas I
— Mais je suis l'aînée, et si je tiens à l'épouser...
— Il te refusera, dit Héva, sans réfléchir, d'un ton sec et cassant. Il m'aime, moi, et je n'ai nullement besoin de l'acheter.
— C'est bien, dit Couronne en détournant ses beaux yeux et en s'enfonçant dans sa couchette. N'en parlons plus.
Héva soufQa la chandelle.
Couronne lui tourna le dos et s'endormit. Aune heure du matin, Héva éveillar Couronne et lui dit :
— Je te donnerai mes cinquante francs pour madame Sommer. Mais tu diras à maman que tu n'aimes pas Léon.
— Je lui dirai, dit celle-ci, que tu l'aimes, toi.
; — Eh bien, oui^ dis-le lui. Et puis tu te marieras bientôt, car* il faut que tu te maries avant moi.
— Jamais! répondit Couronne.
^ — Tu n'auras pas mes cinquante francs !
— Si tu ne me les donnes pas, je les demanderai à Léon, qui ne me les refusera pas, car Léon a bon cœur.
— Je te les donne , dit Héva, mais c'est moi qui les demanderai au cousin.
— Du moins, tu auras l'air d'avoir un cœur, dit Couronne.
Et puis^ se tournant, elle s'endormit de nouveau.
Le lendemain de ces scènes, le jeune fils Riche rentra tout joyeux vers midi en s*écriant .
— Maman, il nous arrive une vraie bonne fortune. Le meilleur maître d'école de T Alsace a consenti à venir habiter notre village; de plus, il demande à loger chez nous et à payer pension.
— Qu'est-ce que tu me dis là? s'écria la mère.
— Je te dis, reprit le fils, que M. Seibel, qui a eu tous les premiers prix de l'enseignement, vient, pour cause de santé, de quitter une école rapportant quinze cents francs, pour s'établir dans notre village, où l'air,, dit-
on, est bon pour les poitrines délicates. Notre école ne rapporte que huit cents francs ; M. Seibel se charge de sa direction. Je viens de le quitter chez M. le Maire, où toutes ces conventions ont été débattues. Mais ce jeune homme désire loger dans notre maison, parce qu'étant, par sa position, la plus élevée du village, elle a la réputation d'être en même temps la plus saiue. C'est M. le Maire qui a engagé M. Seibel à te demander cette faveur.
— Ce monsieur donc, dit la mère, a jeté son dévolu sur ma maison et probablement aussi sur ce qu'il y a dedans.
— Qu'est-ce que tu entends par là, maman ? demanda le fils Riche,
— Je veux dire, nigaud, que, quand on a deux filles à marier, on ne loge pas de jeunes gens si forts en enseignement. Ce serait enfermer le loup dans la bergerie.
— Quant à cela, ma mère, reprit le fils, tu n'as qu'à regarder ce jeune homme pour être tout-à-fait rassurée. 11 est si petit, si chétif , si laid, qu'on pourrait sans aucun danger le loger daas la couchette même de la plus belle brebis blanche.
4â COURONNE
— Qu'importe! s'écria la mère. Ma maison n'est pas une hôtellerie, que je sache 1
— Tu oublies, ma mère, que, s'il logeait chez nous, nous profiterions tous de ses leçons, surtout Héva, qui ne sait pas grand'chose.
— A-t-on jamais vu? s'écria Héva, qui, debout dans le vestibule, avait écouté cette conversation. Tu crois donc que, si je voulais, comme Couronne, sacrifier mes belles couleurs et devenir pâle comme elle, à force de lire, je n'apprendrais pas aufisi bien qu'elle ?
— Si tu voulais, ma sœur, soit. Mais jusqu'à présent tu n'as jamais voulu. 11 te faut un maître qui veuille pour toi. Tu ne sais pas un mot de français, et pourtant tu es Française, Léon m'a dit que c'était là ton seul défaut, et qu'il donnerait tout au monde pour que tu apprisses cette langue.
— Léon t'a dit cela? répéta la mère.
— Oui, et il a ajouté que nous étions de vrais ignorants, de vrais manants vifr-à-vis de ses connaissances qu'il a laissées à Nancy. Il m'a même parlé de la nécessité d'avoir un maître d'école sachant et parlant parfaitement le français.
GOURaNNE 43
— Mais Léon, dit la mère, sera peut-être jaloux de voir un jeune homme dans ma maison?
— Oh ! poiu* cela, maman, riposta Héva, il n'y a pas le moindre danger.
— Ne dirait-on pas, répondit la mère, que tu es seule ma fille et que Couronne n'existe pas?
Dans ce moment le nouveau maître d'école, qui avait envoyé le jeune Riche en éclaireur, parut sur le seuil de la porte.
— Voilà M. Seîbel lui-même , dit le fils Riche.
Héva, après avoir jeté un coup-d'œil sur le nouvel arrivé, et après avoir échangé avec sa mère un sourire de dédain, s^nvola comme une colombe.
Madame Riche, tout en approuvant Topinion de son fils sur le maître d'école, courut vers l'alcôve pour changer son bonnet, qui était sale, et sa jaquette , qui était déchirée, contre un autre bonnet non moins sale et une autre jaquette qui, sans être déchirée, n'en était pas plus fraîche. Mais, tout en faisant sa toilette, elle trouva le temps et le moyen de
regarder à son aise le maître d école , qui , après avoir échangé une poignée de main avec lè jeune Riche, s'était assis sur une chaise en bois de chêne et jouait avec une badine en attendant tranquillement le retour de madame Riche.
Elias Seibel était le fils d'un fripier juif de Ha^uenau , qui , après avoir vécu d'expédients pendant des années , bouchant un trou pour en faire un autre, tirant le diable par la queue, et finissant par une faillite de vingt-trois francs treize centimes , avait pris , comme on dit en Alsace, le bâton de roulenTj en entrant gaiement dans la bande de gueux et de mendiants juifs qui, dans les départements du Haut et du Bas-Rhin , vont de village en village, s'invitant eux-mêmes à la table de leurs riches coreligionnaires, lançant des injures et des malédictions à ceux qui leur refusent la charité , et occupant les moments perdus à faire des mariages entre les familles
Israélites répandues en Alsace, en Lorraine, aux bords du Rhin et jusqu'au Palatinat.
Le fils vint au monde dans une auberge des pauvres sur une litière commune , et son père, pour lui donner quelque chose, lui donna le nom d'Elias.
Comme Rachel la tragédienne, le jeune Elias voyageait sur le dos de sa mère , enveloppé dans un grand drap sale , et plus d'une fois , pour téter , l'enfant était forcé de grimper comme un singe sur l'épaule de sa mère , qui, la chose faite, le rejetait dans sa sangle de drap , véritable hamac portatif inventé par les bohémiens, très-nombreux en Alsace.
Le jeune Elias aimait beaucoup sa mère, qu'il voyait souvent en pleurs , car elle était d'une assez bonne famille, et, dès l'âge de trois ans, il lui disait : « Ne pleure pas, maman ; bientôt je serai grand , et alors tu seras riche. » La pauvre femme, à ces paroles, levait les yeux vers le ciel , comme si elle eût voulu dire : « Que le bon Dieu là-haut t'exauce, mon enfant. > Puis, après l'avoir embrassé, elle poursuivait sa route de misère.
Grâce à la gentillesse d'Elias et à son esprit
précoce , il fut admis à l'école des pauvres à Haguenau dès Tâge de trois ans et demi. Il y apprenait à lire et à écrire le français et Tallemand. Il était nourri aux dépens de la commune juive. A mesure qu'Elias grandissait, voyant son père blanchi sous la misère , il se creusait la tête pour gagner de l'argent. 11 aurait pu mendier comme tant d'enfants pauvres , mais le jeune Éliàs était fier comme s'il eût été le fils d'un gentilhomme, et, dès l'âge de sept ans , il avait obtenu de son père qu'il se fixât de nouveau dans la ville , renonçant à tout jamais à la mendicité.
Le malheureux père, qui adorait son fils, se résigna, mais ce fut au prix de sa vie
Il mourut bientôt après et mourut de chagrin pour avoir été forcé de renoncer à ses pérégrinations continuelles, causant, chantant, narrant, sans souci et sans peine , aspirant le grand air, jouissant de la belle nature , assistant à toutes les fiançailles , à toutes les noces qui se célébraient sur son passage.
Le jeune Elias, ayant une jolie voix, se présenta chez le chantre de la synagogue de Haguenau, et se proposa comme haute-contre pour
accompagner les chants religieux qu'il savait par cœur. Après examen, sa proposition fut acceptée, et, dès Tâge de huit ans, Elias pouvait donner dix francs par mois à sa mère. Le rabbin de Haguenau, qui avait distingué ce jeune homme , Tadmit dans son école talmudique. Bientôt le jeune Seibel se lança tête baissée dans Tétude sacrée, sans pourtant négliger le français, l'allemand, l'histoire, le calcul et la géographie. Il s'absorba tellement jour et nuit dans la âcience, qu'il^ en tomba malade, et que le médecin lui défendit formellement de poursuivre ses études. Sans cette maladie, il eût été envoyé comme boursier à l'école rabbinique de Metz pour y obtenir le diplôme de grand rabbin ; mais les médecins ayant déclaré qu'il avait la poitrine trop délicate pour supporter les veilles et les privations, force lui fut de gagner sa vie et celle de sa mère par des leçons d'écriture, de français et de calcul. Sa santé s'étant un peu raffermie, Seibel renonça de lui-même à l'état de rabbin,' se décida pour l'enâeignement,^ passa ses examens, et obtint les premiers prix avec le brevet de maître d'école.
Grâce à ce brevet, il fut exempt de la cens* criptiou, bien qu'il n'en eût pas eu besoin ; car, malgré l'indulgence moderne de l'administration de la guerre pour la taille, Elias n'eût eu qu'à se montrer pour être réformé. 11 avait £^pris chez son chantre à s'accompagner sur la guitare et sur le piano. A force de donner des leçons de musique, il devint assez bon musicien, et ces leçons lui rapportaient presque autant que son état de maître d'école.
A l'âge de vingt-trois ans, il fut de nouveau exposé à perdre la vie par une fluxion de poitrine. 11 ne fut sauvé que grâce aux soins d'une dame chez laquelle il logeait, et dont on disait même assez de mal . pour la récompenser du bien qu'elle faisait à ce jeune homme. A peine fut-il remis, que le médecin lui défendit de diriger une école si riche d'élèves. Il lui conseilla d'abord^ puis lui ordonna, de choisir un petit village dans la plaine de l'Alsace, où il y eût bon air, bonne nourriture et peu d'élèves.
Quand Elias se présenta chez madame Riche, dont la maison lui avait été recommandée, il avait vingt-quatre ans; mais, sans
ses favoris, on ne lui en eût donné que dixhuit. Il était aussi maigre que petit, avec des bras, de vrais fuseaux, et des jambes, pas beaucoup plus grosses que celles d'une cigogne. 11 avait le nez étroit et petit, un avorton de nez ; la bouche large et les lèvres minces, mais ses dents étaient courtes, serrées, blanches, et sa main, quoique amaigrie, était belle de ton et d'harmonie. Pourtant, malgré sa main, ses dents et sa chevelure assez aoondante, il eût été un monstre de laideur sans la beauté de ses yeux, qui, très-vifs d'expressioù, avaient un regard bleu dénotant une grande volonté tempérée par une grande douceur. Toutefois, pour distinguer cette beauté, il eût fallu le coup d'ceil d'un grand connaisseur, et, pour le moment, madame Riche ne voyait que la taille, le nez, les bras et les jambes de son futur pensionnaire. Elle sortit de l'alcôve en faisant une génuflexion commune aux femmes du village et en s'excusant -d'avoir fait attendre un homme si remarquable par son talent.
Elias s'était levé de son siège, et, après avoir salué madame Riche, il lui jeta un de ses regards doucement insinuants et lui dit :
— Madame, Votre fils a dû vous expliquer la cause qui m'amène dans ce village et dans votre maison.
— 11 a de beaux yeux, se dit à part madame Riche.
Puis, prenant la parole assez brusquement, elle répondit :
— Monsieur, j'ai l'habitude d'être franche. Soyez franc comme moi, et dites-moi pourquoi vous avez choisi ma maison de préférence aux autres; car vous devez savoir qu'il y a dans le village des familles plus riches que la mienne et qui ont plus d'influence que moi sur le choix d'un maître d'école y
Madame Riche faisait allusion à la famille de M. May, maire du village, un des plus riches propriétaires et commerçants du département du Bas-Rhin.
— Le médecin , répondit ÉUas , m'a recommandé de ne pas loger au bas du village, à cause de la rivière. En me promenant dans la vallée, j'ai reconnu que des fenêtres de votre maison on avait une très-belle vue sur toute la plaine. Voilà, madame, les raisons qui m'ont engagé à vous demander l'hospi-
talité. Je ne suis, d'ailleurs, guère exigeant. Une table, un lit et deux chaises me suffisent. Quant à la pension, vous fixerez vous-même la somme que je vous devrai. Peu m'importe, madame, que vous soyez plus ou moins ri^he que vos voisins ! En ma qualité de maître d'école, je ne juge que les aptitudes et les dispositions plus ou moins heureuses de mes élèves. Quant à moi, tout ce que je demande, c'est de rétablir tout-à-fait ma santé, de gagner ma pension et celle de ma mère, dont je suis l'unique soutien. Vous aussi , madame, vous avez des enfants, et, sans les connaître, je m'engage à leur rendre doublement, par mes leçons et mes enseignements, les soins que vous aurez pour moi.
Madame Riche était vaincue par la simplicité et le charme de la parole d'Elias. Pourtant, afin de se ménager une issue , elle répondit :
— Monsieur, votre demande est très-flatteuse pour moi et mes enfants ; mais, comme je ne fais rien sans l'avis de mon mai^i, je suis forcée de vous remettre à demain Ce soir, je lui en parlerai .
— Ce que ma mère décide est décidé ! s'écria le fils Riche malgré lui.
— Je le sais, répondit Elias, on me Ta déjà dit; mais votre mère, jeune homme, est une femme d'un grand esprit. Pour commander, rien ne vaut mieux que de faire semblant d'obéir.
Cela dij;, il salua et promit de revenir le soir. Ce compliment ne manqua pas son effet sur madame Riche, qui ne voyait pas qu'elle même s'exposait à trouver un maître sachant très-bien faire semblant d'obéir.
Madame Riche s'était proposé de tenir un dernier conseil de famille pendant le dîner , mais ce conseil devint inutile par la subite arrivée de Léon .
Héva, sachant que Léon devait venir vers le soir, l'avait attendu en dehors du village, sous prétexte de promener sa petite sœur. Elle se fit apercevoir par le jeune homme, qui nécessairement témoigna sa joie de la rencontrer afin de pouvoir lui dire qu'il venait pour elle. La jeune fille profita de cette circonstance pour montrer son bon cœur et son esprit de charité en demandant à son amoureux les cinquante francs réclamés par Couronne pour la pauvre madame Sommer.
— Il ne faut pas, dit-elle à Léon, que ma mère sache que je vous ai parlé ; elle me gronderait. Je n'ai enfreint sa volonté que pour cette pauvre accouchée. Le Wen et la charité avant tout !
Léon était en admiration.
— Hein! se dit-il, comme je connais les femmes ! comme j'ai tout de suite deviné cette belle âme dans ce beau corps ! 11 est seulement dommage que ma belle et généreuse fiancée ne sache pas le français, et que je ne puisse lui parler en présence de ses parents sans qu'ils nous comprennent I
Avant de s'éloigner et de rentrer au village par un autre chemin , Héva apprit à Léon qu'un maître d'école horriblement laid venait d'arriver, et qu'il demandait à loger chez sa mère.
— Eh bien, dit Léon, il faut le loger.
— Ma mère, dit Héva, craint, à cause de Couronne, qu'il ne soit inconvenant de Içger un jeune homme.
Cela dit, elle disparut en jetant à Léon un regard qui voulait dire : « Quant à moi, je ne crains rien, car j'aime mon cousin. »
Quand Héva rentra à la maison, Léon était à table avec Monsieur et Madame Riche et leur fils. A la porte elle rencontra Couronne et lui remit les cinquante francs que celle-ci courut porter à son amie.
— Eh bien, dit la mère, il ne manque plus que l'avis de Couronne. Je vois que ce jeune maître d'école a toutes les voix pour lui , même celle d'Héva.
— Moi, répondit celle-ci, je n'ai pas de voix au chapitre. Mon cousin parlera pour moi.
— Vous êtes donc d'accord ! s'écria la mère. Savez-vous que ce n'est pas bien, surtout à l'égard de ma fille aînée ?
— Maman, dit Héva, je ne me marierai pas avant Couronne^ mais quanta Léon, ma sœur ne l'aime pas; elle me Ta dit.
— C'est-à-dire, interrompit Léon que, moi, je ne veux pas de Couronne, parce que j'aime Héva. Je puis bien le lui dire, puisque mes intentions sont honnêtes et qu'elles s'accordent avec la dernière volonté de ma mère.
'Et puisque j'attendrai Héva, dussé-je grisonner, vous trouverez bien à Couronne un mari qui lui convienne.
M. Riche ouvrit de grands yeux et ne répondit mot.
— Voilà comme j'aime les amoureux, dit la mère. Héva, tu seras heureuse.
— Avant tout, répondit Héva , je désire flaire le bonheur de M. Léon en apprenant le français. Je n'ai rien appris, moi.
— Tout vient à propos, répliqua la mère, et le fiancé qui est beau, et un maître d'école qui est laid. C'est entendu, nous logerons M. Seibel.
— jNon seulement, dit Léon, je désire que ma fiancée apprenne le français par principes, mais je serais heureux de l'entendre chanter une romance et s'accompagner sur la guitare.
Les yeux d'Héva lancèrent dés étincelles de joie.
— CourouAC chante mieux que moi, ditelle pour recevoir- un compliment de son cousin.
— Couronne ne sait rien mieux que toi, répondit^ en effet, le jeune homme.
— Mais où logerons-nous ce jeune monstre? demanda la mère qui, en présence de
Léon, exagéra la laideur de M. Seibel. Car, quant à la chambre des fiancés, la voilà occupée de nouveau, puisque Léon vient de se fiancer tout seul avec Héva.
— Oui, s'écria Léon, en se levant et en trinquant avec monsieur Riche. Oui, j'épouserai Héva que j'aime et que j'aimerai toujours. Mais je ne serais pas fâché d'apprendre làdessus l'opinion de nion oncle. Voyons, monsieur David Riche, je vous demande votre fille Héva en mariage. Me l'accordez- vous ?
— Cher Léon, dit la mère, tu sais que ton oncle a son opinion à lui, qu'il ne communique qu'à moi seule. C'est convenu. Tu auras notre fille Héva; mais tu ne l'auras pas avant que Couronne, notre fille aînée, soit mariée.
r— Moi, dit l'oncle, je voudrais te voir les épouser toutes deux, comme notre patriarche Jacob.
Dans ce moment le jeune maître d'école se fit annoncer et entra dans la salle.
— Monsieur Seibel, dit la mère, mon gendre que voilà, — car il est fiancé à ma fille cadette que voici . . .
Le maître d'école fit une révérence. Madame Riche poursuivit :
— Mon gendre et mon fils ont plaidé votre cause. Nous vous logerons. Mais je ne pourrai pas vous donner la belle chambre du premier, qui est destinée à M. Léon quand il veut nous faire le plaisir de passer quelques jours avec nous. Il ne me reste que le grenier. Mon fils me dit qu'on peut en faire une belle pièce par une double cloison. De là vous aurez toute la vue sur la plaine, et, pendant labsence de Léon, vous pourrez disposer de sa chambre pour vos effets et vos livres.
— Madame, répondit Elias, pourvu que je respire Tair de votre maison, cela me suffira. On m'a dit tant de bien de vous et de votre famille, que je considère comme une faveur l'honneur d'y être admis. Quant à monsieur Léon, il a été en France, j'espère que nous serons de bons amis.
— Monsieur Léon, dit la mère, vous dira quelles sont les obligations que nous vous demandons en échange du logement et de la table que nous vous promettons. Nous ne sommes pas des gens à vendre nos soins et nos dîners .
Nous VOUS traiterons comme le fils de la maison.
Monsieur Seibel se confondit en remercîments et engagea la conversation avec monsieur Léon. Au bout d'un quart d'heure, Elias avait reconnu qu'il avait affaire à un jeune homme aussi bon que fat, ne sachant pas grand'chose, mais appréciant les avantages de l'éducation et de la civilisation. Il lui promit de vouer tout le temps qui lui resterait aux enfants de madame Riche, et principalement à Héva.
Pendant la courte absence d^Élias pour chercher ses Uvres et ses effets, madame Riche lit arranger son grenier et arrêta une bonne, car elle ne trouva pas convenable que Couronne, qui jusqu'alors avait fait le ménage, soignât la chambre du maître d'école. Monsieur àSeibel arriva un mercredi, trois jours avant l'entrée de la nouvelle domestique. Pour la première fois il vit Couronne, qui, dans une toilette plus qu'ordinaire, venant de faire la cuisine, se prêtait avec une vivacité peu commune à arranger, poser et classer les effets du jeune homme. La toilette, la physionomie douce et sans prétention de Couronne contras-
taient tellement avec les allures d'Héva, que Seibel la prit pour la domestique de la maison. Pourtant à voir la noblesse de sa démarche, la grâce de tous ses mouvements et un certain air de famille dans ses traits, Elias se dit : « C'est probablement une orpheline de bonne maison, une pauvre enfant réduite à soigner le ménage de sa tante moins distinguée qu'elle. » Il ne put s'empêcher d'établir certaines comparaisons entre le sort de cette jeune fille et le sien. De prime abord, ses sympathies furent pour elle, et il se proposa, afin de lui épargner du travail, de la prier de ne s'occuper ni de ses livres, ni de sa chambre, vu qu'il avait l'habitude de faire son petit ménage lui-même. Deux jours se passèrent sans qu'Elias trouvât l'occasion de lui adresser la parole. Il ne quitta presque pas sa chambre, car il était convenu qu'il n'ouvrirait l'école que le dimanche suivant.
Le vendredi matin il rencontra Couronne sur l'escalier et osa la regarder en face. La jeune fille, comme fascinée et clouée sur la la marche, ne sut ni reculer ni avancer. Elle baissa d'abord ses beaux yeux; mais, comme
Seibel, non plus, ne bougea de sa place, leurs regards, malgré eux, se rencontrèrent. Ce fut comme un éclair électrique traversant et liant à la fois deux âmes. Couronne prit la fuite sans prononcer une parole, et le jeune homme, tombant dans une longue rêverie, remonta lentement l'escalier pour rentrer dans sa chambrette.
Jamais Seibel n'eût osé jeter un regard sur Couronne, s'il avait su qu'elle était la fille aînée de la maison. On lui avait bien parlé de deux, et même de trois filles de madame Riche^ mais comme la mère ne tarissait pas sur ses filles mariées et non mariées , il ne sut pas encore se rendre un compte bien exact des membres de la famille. En outre, depuis que Seibel était dans la maison. Couronne, vêtue d'une robe d'indienne et portant des sabots, faisait la cuisine, mettait le couvert, balayait les chambres et les escaliers, pendant qu'Héva, accompagnée de Fanfan qu'elle habillait, se promenait dehors et ne rentrait qu'aux heures de repas pour raconter à haute voix à sa mère les cancans du village, auxquels Couronne, comme si elle
eût été étrangère à la maison, ne prenait pas la moindre part. De temps en temps il entendait madame Riche gronder Couronne, tandis qu'elle n'avait que des paroles douce reuses pour Héva. Eîifin, pendant les repas, que les domestiques des juifs orthodoxes prennent à la table même des maîtres, il n'avait pas entendu une seule fois madame Riche appeler Couronne ma fille ^ et Couronne, de son côté , faisait sa besogne sans proférer une parole, pas même celle de ma nière.
Seibel avait l'habitude d'inscrire dans une espèce de journal aes imipressions sur les hommes et les choses, à la manière des anciens rabbins, sous différents versets des psaumes et des prophètes, mêlant ainsi le sacré avec le profane, ou plutôt élevant le profane jusqu'à la hauteur des choses sacrées. Il était entré dans la maison Riche le mercredi. Le vendredi à midi, avant de s'habiller pour la fête du Sabath , il inscrivit dans son livret les lignes sui^ vantes sous le verset de Salomon :
€ Celui qui a trouvé une femme d'élite a trouvé le bien et la vie. »
« Je ne sais ce qui m'attire involontairement et avec une force invincible vers cette pauvre fille qu'on appelle Couronne. Serait-ce
notre pauvreté commune ? Non , car, à D ,
village que je viens de quitter, j'ai vu plus d'une pauvre domestique plus belle qu'elle et qui eût été enchantée de me plaire malgré ma laideur. Depviis que je suis entré dans cette maison, je suis un tout autre homme. On m'avait condamné à mourir jeune, je m'étais résigné à ce sort, mais, depuis que je vois cette orpheline, je sens en moi une force vitale inconnue jusqu'à ce jour : je veux vivre et je vivrai parce que je le veux !
» Quelle noblesse dans les traits de cette divine créature 1 Ainsi a dû être llebecca dont Moïse dit : « Elle était belle de traits et gracieuse à voir ! » Comme sa belle âme perce à travers son corps frêle et délicat ! On dirait du parfum que Ton voit. Et comme la grâce se joue dans tous ses mouvements, même quand elle s'abandonne aux travaux les plus vulgaires ! Esther était peut-être plus belle; mais, certes, elle n'était pas plus gracieuse que Couronne. C'est que Dieu aime à se manifester plutôt dans
la base que dans le sommet de la société humaine. C'est pourquoi il s'est montré à Moïse dans un buisson de ronces et non sur la cime d'un cèdre. 11 prouve par là aux hommes que la grâce, seule beauté de l'âme, n'est nullement héréditaire; que telle fille de reine est commune et sotte, tandis qu'une pauvre fille du peuple porte sur son front dès sa naissance l'auréole de la beauté. Rien de grand ici-bas n'est héréditaire : ni le génie, ni la vertu, ni la beauté ! Couronne est une fille de Dieu. Telle a dû être Ruth quand elle a dit à Noémi : « Partout où tu iras, j'irai ; où tu vivras, je » veux vivre; je mourrai où tu mourras, et où » tu seras enterrée, l'on m'enterrera. »
» Couronne ne se connaît pas, c'est un diamant dans un tas de cailloux. Pourquoi ne m'est-il pas donné de polir ce diamant et de l'enchâsser dans mon cœur ? Que Dieu m'accorde la vie et la santé, j'apprendrai à cette fille enchanteresse à apprécier sa valeur, à se connaître elle-même ; et si , par la grâce de Dieu, je ne lui parais pas trop laid ni trop repoussant, je ferai de cette orpheline ma femme, mon épouse en Dieu , dès que j'aurai la certi-
tude de vivre, de pouvoir vivre pour elle, et de remplir en même temps mes devoirs de fils envers ma chère et pauvre mère. »
Après avoir relu et corrigé ces lignes, Elias se mit à écrire à sa mère une lettre pleine de consolations et de projets chimériques pour l'avenir; puis, sa toilette de samedi faite, il profita de quelques moments de liberté qui lui restaient encore, — car les juifs ne jouent d'aucun instrument le Sabath , — pour chanter une romance sur sa guitare. Sa voix, quoique affaiblie par la maladie, était pure, juste et harmonieuse , mais, dans ce moment, elle rendait avec un charme indicible tous les sentiments dont un instant auparavant son cœur avait vibré. Madame Riche et ses deux filles étaient accourues au bas de l'escalier où elles écoutaient avec une naïve admiration.
— Comme Léon sera heureux , dit madame Riche dans un moment d'intervalle à Iléva, quand il t'entendra chanter cette romance ! car je veux dès après demain que M. Elias te l'apprenne.
La bonne était arrivée depuis deux heures.
Couronne, sans dire mot, prêta l'oreille jusqu'à la dernière note, puis se retira dans sa chambre pour faire sa toilette de Sabath.
11 est des sentiments dont l'honime ne sait se rendre compte et qui le dominent malgré lui. On pourrait appeler ce genre de sentiments la volonté involontaire ou Tinstinct de rame. La volonté raisonnée est une idée qui, grâce à la réflexion, se détache comme objet, mais le mouvement involontaire subjuguant rhomme, est tellement incarné dans le sujet, que la réflexion la plus mûre ne l'explique et ne saurait l'expliquer.
Ce mouvement de Tâme, involontaire, irrésistible, poussa le jeunB Elias vers Couronne, avant même qu'il eût le temps de^ rendre jus* tice à ses qualités intellectuelles. Et, à son tour,
Couronne, sans songer au jeune maître d'école qu'elle n'osait pas regarder, eut une envie de coquetterie et s'habilla de manière à pouvoir plaire. Peut-être fut-ce de sa part une idée ambitieuse plutôt qu'un mouvement du cœur. Jusqu'à ce jour Couronne n'avait pas daigné être jolie pour les villageois de sa connaissance. Mais, en présence d'un jeune homme qui passait pour un esprit supérieur et qui venait d'exprimer de doux sentiments par une musique suave et enchanteresse, elle se sentit mordue d'amour-propre et résolut de paraître, ne fût-ce que pendant une soirée, dans toute sa beauté native, sauf à reprendre le lendemain sa cuiller de bois et son balai de genêts.
Le jeune Elias était revenu de la synagogue avec M. Riche et son fils. Il avait bravement soutenu tous les regards et tous les salemalecs des villageois, les uns ses maîtres, les autres ses futurs élèves. Il chantait à haute voix le Chant du hien-venu adressé aux anges du Sabath, lorsque Couronne et Héva entrèrent, s'inclinant et présentant toutes deux leurs têtes pour recevoir, selon l'usage, la bénédiction patriarcale de leurs père et mère.
Héva avait mis sa belle robe écossaise aux couleurs voyantes, serrée à la taille pour bien faire ressortir les grâces de son corsage. Ses beaux cheveux noirs tombaient en deux grosses nattes jusque sur ses hanches, et, pour se faire bénir, elle mit un beau mouchoir brodé sur sa tête, car il faut que la tête soit couverte pour que les parents y imposent la main.
Couronne, comme une enfant, avait retenu ses cheveux dans une résille de filets faisant chignon et s'arrêtant sur la nuque. Elle avait mis une robe de mérinos bleu très-niontante, indiquant une taille chaste et virgin^^^le. Un fichu de soie blanche était négligemment jeté surv l'épaule. La robe était un peu courte, car Couronne avait grandi depuis que sa mère la lui avait achetée, mais ce défaut mettait en lumière toutes les grâces d'un pied de Cendrillon chaussé d'un bas blanc et retenu dans un simple escarpin. Héva, au contraire, qui avait le pied plat, portait des bottines lacées et des robes très-longues dont les bords étaient toujours salis par la boue du village.
En voyant Couronne , qui baissa religieuse-
ment ses paupières en même temps qu'elle s'inclina devant sa mère pour recevoir sa bénédiction, Seibel crut voir une apparition de l'autre monde. Elle ne ressemblait, en effet, à aucune figure dont il avait orné ses rêves bibliques. Aucune d'elles n'avait comme Couronne ce reflet , ce nimbe qui flotte au-dessus de la tête et qui semble être l'émanation électrique d'une âme toute brûlante de feu sacré !
Le jeune homme, malgré lui, ferma les yeux, devint pâle comme un n^ourant et chancela.
-^ Qu'avez-vous , mon Dieul s'écria madame Riche.
— Ce n'est rien, madame, un étourdissement comme j'en ai tant eu !
— Il ne me manquerait plus, pensa-t-elle^ que mon fils m'eût amené un malade à soigner.
Seibel, qui lisait cette pensée à travers le front de madame Riche, reprit :
— Ne craignez rien, madame. Je vais mieux. Vous pouvez bénir vos enfants.
— Que Dieu te bénisse, dit la mère en hébreu et à haute voix en passant sa main sur la
tête de Couronne, que Dieu te bénisse comme il a béni Sarah, Rébecca et Rachel.
— Amen ! répondit la fille , et que le Dieu d'Israël, ajouta-t-elle en allemand, me conserve longtemps mes parents chéris et leur réserve des jours de bonheur et de félicité !
Quant à lléva, elle ne sut dire qu'amen et à voix très-basse.
Seibel n'eut garde de communiquer sa méprise à qui que ce fût. Seulement il n'osait plus jeter le moindre regard sur Couronne, et, dès le samedi soir, il effaça l'inscription de son journal en y ajoutant ce verset de David : « Qu*est-ce que l'homme, ô mon Dieu! pour que tu te souviennes de lui? Et qu'est-ce que le fils d'Adam pour que tu le hantes ? >
Puis, plus bas, la devise de Hillel le Sage : « Gam su letobah. — Cela aussi sera pour le mieux, »
La résignation d'Elias était aussi sérieuse et aussi subite que sa pensée de faire sa femme de Couronne quand il la croyait orpheline.
En Alsace , chez les paysans aussi bien que chez les juifs du village, les lignes de démarcation sociale sont bien plus tranchées, et plus rarement franchies que dans Tintérieur de la France et dans les villes. Madame Riche était, certes, plus fière de sa position sociale qu'une duchesse du faubourg Saint-Germain , et la duchesse eût, plus facilement que madame Riche, consenti à donner sa fille à un maître d'école de sa religion.
Chez les juifs orthodoxes, car les autres partagent les vices et les vertus de leurs égaux,
une seule noblesse égale toutes les autres . celle de la science talmudique alliée à une grande piété. Si Elias eût été rabbi, il eût pu, bien que fils de mendiant, élever ses visées jusqu'à Couronne, et même plus haut dans les familles du vieux rite. Mais n'étant que maître d'école , passant pour avoir lu des livres français et allemands, il ne pouvait prétendre qu'à une fille du commun, d'autant que, malgré sa piété officielle, et bien qu'il n'enfreignît pas une loi rabbinique, il passait, comme tous les érudits profanes, pour un franc-maçon, ayant des velléités réformatrices, hérétiques, et ne croyant pas à grand'chose au fond de son cœur.
M. Elias savait tout cela, et, dans son for intérieur, il maudissait tous ces préjugés, bien qu'il fût sincèrement religieux. Déjà au village qu'il venait de quitter on lui avait fait une guerre atroce pour sa guitare. Quand le bruit se répandit que la fille d'un riche juif n'était pas tout à fait sourde à la voix sympathique du jeune maître d'école, ^t qu'elle était aveugle poiu» sa laideur, il fut question de faire exorciser la malheureuse par un grand rabbi d'Al-
lemagne, s'appelant le Bal Haschem (l'homme (le Dieu), ayant la réputation d'expulser les démons, de rendre inefficaces les philtres, le mauvais œil par des amulettes en parchemin et, finalement, par ses prières. Grâce à la maladie du maître d'école, et aussi un peu aux moqueries de quelques jeunes juifs plus civilisés, ces rumeurs se calmèrent, et le jeune homme put quitter le village. N'était sa faible complexion , Elias eût quitté l'Alsace de bon cœur . Mais, outre les soins qu'il devait à sa santé, il aimait à embrasser de temps à autre sa mère adorée, qu'il avait mise en pension dans un village près de Strasbourg.
Elias donnait donc ses leçons au\ deux -demoiselles Riche sans aucune arrière-pensée et dans la ferme résolution de ne jamais trahir son secret.
Il était tout aussi prévenant pour Héva que pour Couronne. 11 corrigeait les fautes de français et d'allemand d'Héva avec autant d'indulgence que celles de Couronne. Une tenait pas à lui que la fiancée de Léon ne devînt aussi instruite et aussi distinguée que l'élue de son cœur. Mais Couronne non-seulement avait déjà fran-
chi la moitié du chemin, mais encore, dès qu'elle avait un instant à elle , elle s'enfermait dans la chambre des fiancés, où se trouvait la bibliothèque de Seibel, pour lire durant des heures entières. Elias s'était aperçu des visites secrètes de Couronne pendant son absence ; mais, loin d'en profiter, il eut soin d'enfermer sous clef tout livre qui ressemblait à un roman, ne laissant sur le bureau et sur les rayons de sa bibliothèque que des ouvrages sérieux, tels que la Bible traduite en allemand par Mendelsohn et Ottensosser, l'historien Josèphe en français , l'histoire romaine pal* un professeur de l'Université, l'histoire universelle en allemand par Beker, et un volume des Études sur la nature de Bernardin de Saint-Pierre.
Héva, en retard pour tout ce qui était histoire, langues et sciences, l'emportait sur sa sœur pour la romance et la guitare. En trèspeu de temps elle apprit la fameuse Romance du grenier, — - madame Riche lui avait donné ce nom; — et à s'accompagner elle-même; siœprise qu'elle ménageait à Léon pour son jour anniversaire, car en Alsace et en Allemagne on ne fête que le jour de naissance.
Madame Riche, d'ordinaire, assistait aux leçons de ses deux filles, et M. Riche lui-même, qui de sa vie n'avait tenu de livre dans sa main , excepté son paroissien hébraïque , prenait plaisir à entendre sa fille racler la guitare. Il se faisait servir du français « de l'allemand et de l'histoire juste assez pour faire tous les soirs son petit somme sur son fauteuil de chêne et de cannes.
Elias, d'ailleurs, au bout de six mois , s'était concilié les suffrages de tous les villageois. Sa santé s'était visiblement raffermie, et, depuis son malaise du premier vendredi soir, il n'avait plus ressenti aucun mal. 11 engraissait
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même à vue d'œil. Toutes les juives du village avaient félicité à plusieurs reprises madame Riche d'avoir été préférée par le jeûne maître d'école.
En Alsace, les Israélites pauvres du village, surtout les femmes , ont leur franc parler , et , généralement, ils se vengent des coups de la fortune par des coups de langue.
Un samedi donc, madame Riche, en quittant la synagogue en compagnie d'une demi-douzaine de commères, reçut de nouveau un compliment d'avoir été choisie par le maître d'école conrnie maîtresse d'hôtel. Madame Riche, plus ûère de sa fortune que de son esprit, répondit avec aigreur et d'un ton hautain qu'elle n'avait pas besoin de la préférence de M. Elias; qu'elle avait assez de fortune pour pouvoir payer un professeur de langue et de musique ; qu'en réalité les leçons données par M. Seibel à ses filles lui coûtaient plus cher qu'aux autres jeunes personnes du village.
Ces considérations à part, ajouta-t-elle, je suis contente des progrès de mes filles, surtout d'Héva. Quant à M. Elias, poursuivit-elle, il serait ingrat s'il ne faisait pas grand cas de ma
maison. Ce jeune homme, en arrivant au village, n'avait pas de souffle. 11 était aussi maigre qu'un manche de balai. On n'eût pas osé lui donner une chiquenaude de peur de le renverser; il avait des défaillances comme une jeune personne. Grâce à ma table ^ — car on ne fait pas trop mauvaise chère dans la maison Riche, — grâce surtout à mes soins et à ceux de toute ma famille, M. Elias se porte bien et l'école communale aussi ,
— Quoi d'étonnant ? répondit madame Feissel, une pauvre femme n'ayant jamais accepté d'aumône et vivant misérablement du travail de son mari et de ses enfants , quoi d'étonnant ? Si M . Elias se porte bien et engraisse chez vous, c'est qu'il y est comme un coq dans une basse-cour.
— Que voulez-vous dire par là, impertinente? s'écria madame Riche.
— Je veux dire , reprit madame Feissel , que je connais un village où M. Elias a été maître d'école, et d'où il a été chassé pour avoir ensorcelé une jeune fille de la maison dans laquelle il avait daigné prendre son logement. Je vous dis cela, ma bonne madame Riche, ajouta cette
femme avec un sourire grimaçant, parce que je sais que c'edt trop tard. Je suis bonne femme, moi !
Cela dit , elle hâta le pas et disparut.
— Prenez garde, madame Riche, dit alors madame May à son amie^ vous connaissez la méchanceté de cette femme. 11 n'y a pas mi mot de vrai dans tout ce qu'elle vient de dire. Mais je ne trouve pas M. Elias si laid qu'il en a la réputation. On ni'adit qu'il faisait un brin de cour à votre Héva.
Ce furent autant de coups de poignard pour madame Riche.
— Le fait est, répondit-«lle, que vous nous jalousez toutes parce que ce jeune homme nous estime et nous préfère à vous. Vos cancans ne m'effleurent même pas. Et si ce jeune homme aime ma fille, tant ïïiieux, cela prouverait qu'elle a plus d'esprit et de beauté que beaucoup d'autres, car M. Elias est un grand connaisseur.
Elle ne pensait pas un mot de tout cela,
mais enfin elle avait fait taire les commères.
Elle rentra rouge comme un coquelicot en se
disant -
9â COURONNE
— ■ J'en aurai le cœur net , et aujourd'hui même !
Pendant le dîner elle regarda tour à tour Elias et Héva, mais elle ne découvrit rien qui pût confirmer les soupçons de madame May.
Après le dîner, qui a lieu à une heure, les jeunes gens du village ont l'habitude de se promener dans la forêt. MiBiis depuis la présence d'Elias, ni Couronne ni Héva ne s'y étaient rendues; Héva, en sa qualité de fiancée, n'acceptait plus le bras d'aucun jeune homme aspirant à sa main, et C!ouronne n'avait jamais répondu aux gros compliments des gars du village. Ces deux jeunes filles, au lieu de sortir le samedi, avaient l'habitude de réciter après le dîner leurs leçons d'histoire et de religion, puis Couronne se rendait chez son amie Sommer, et Héva, avec l'cAligatoire Fanfan, faisait un tour au village même pour rapporter à sa mère les propos du jour.
Le dîner à peine achevé, madame Riche, décidée à attaquer le bœuf par les cornes, engagea son mari à faire son somme , et dit à ses filles qui préparaient leurs livres :
— Mes enfants, c'est peut-être la dernière
leçon que M. Elias vous donnera. Tâchez d'apprendre vite.
A ces mots, Héva leva son beau museau comme une levrette; mais Ck)uronne devint tout à fait pâle. Madame Riche, n'observant que sa fille cadette, ne remarqua pas l'impression que ses paroles avaient produites sur Couronne.
— Voyons, monsieur Elias, poursuivit-elle, j'ai l'habitude de jouer cartes sur table. Pourquoi avez-vous quitté le village où vous gagniez le double de ce que vous gagnez ici? Vous ne paraissez pas si malade que vous disiez.
Elias, qui , à la mine de madame Riche, jugea qu'elle savait quelque chose, répondit :
— Madame, j'ai quitté ce village pour deux raisons : la première, c'était ma santé vraiment ébranlée par le trop grand nombre d'élèves ; la seconde. . . c'est que j'ai eu le malheur,
— ce n'est pas par fatuité que je dis cela,
— oui, j'ai eu le malheur d'être aimé par une folle.
— On dit , reprit madame Riche, que vous lui avez donné des leçons comme vous en donnez à mes filles ; que vous l'avez ensorcelée ;
enfin, l'on dit que vous possédez des moyens occultes pour vous faire aimer.
— Le fait est, répondit ironiquement M. Elias, que, po(ur qu'une jeune personne m'aime, il faut qu'elle soit folle ou ensorcelée.
— Et puisque cette fille vous aimait, pourquoi ne l'avez-vous pas épousée ?
— Moi , s'écria Elias, moi , pauvre maître d'école, épouser une jeune fille qui a vingt mille francs de dot ! C'eût été m'imposer à ses parents, abuser de leur confiance,' c'eût ,été une mauvaise action !
Un sourire approbateur effleura les lèvres de Couronne, qui , pendant ce dialogue, n'osa pas relever la tête.
— Ce que vous dites là,, reprit la mère, prouve que vous vous rendez justice ; car je suppose que jamais les parents de cette jeune personne ne vous l'auraient donnée de bon cœur. Non pas, monsieur Elias, que je ne vous croie pas homme à rendre une femme heureuse; mais, enfin, on ne donne pas vingt mille francs de dot à un maître d'école qui gagne mille francs par an, et qui, au bout de vingt ans, peut arriver au mieux à quinze cents.
— =Je gagnais près de deux mille francs par an, madame, répondit Elias. Toutes les jeunes filles chrétiennes du village fréquentaient mes cours de calcyl, d'écriture et de musique.
— Qu'est-ce que tout cela nous fait , maman! interrompit enfin Héva. Après tout, ce ne sont que des cancans. Il n'y a pas de danger que M. Elias m'ensorcelle. J'aime Léon.
— A t'entendre, dit la mère, il n'y a que toi ici ! D'ailleurs, il ne faut pas qu'il puisse y avoir le moindre soupçon dans une maison comme la mienne , et je prie monsieur Elias de se chercher un logement ailleurs.
— Si vous me refusez votre maison, répondit* Seibel en regardant Couronne, je quitterai le village. On dirait peut-être aussi que j'ai voulu plaire à vos filles. La vérité est, madame, que la demoiselle dont vous parlez m'aimait. Elle me l'a écrit ! Je vous montrerai sa lettre quand vous voudrez. Seulement, loin d'avoir employé des moyens occultes, moi je ne l'aimais pas ; et, si laid et si pauvre que je sois, jamais je n'épouserai une femme sans l'aimer de toutmon cœur, fût-elle la fille de Rothschild !
Cda dit, il se leva de table et sortit.
Les joues de Couronne se colorèrent d'un rose vif. Son âme nageait dans l'exaltation. Jamais homme ne lui parut si beau, si sublime de franchise et de grandeur d'âme. Le sentiment de Couronne fut partagé en quelque sorte par sa mère silencieuse, qui, malgré elle, ne pouvait s'empêcher de rendre justice au jeune niaître d'école, et de' se dire qu'elle regretterait son départ.
Le silence fut rompu par Héva, qui de nou-
veau s'écria :
— Maman, Elias est un honnête homme.
Jamais il ne m'a adressé un cojnpliment , jamais il ne m'a regardée comme un jeune homme à prétentions.
Couronne fit un signe approbatif et se leva . Elle sortit toutefois sans dire un mot , et il ne fut plus question de cette scène.
Le lendemain, quand Elias descendit pour se rendre à Pécole , il rencontra Couronne dans le vestibule. Depuis bien longtemps il n'avait plus osé jeter un regard sur elle ; mais , désirant lire dans ses yeux la volonté de sa mère, il s'arrêta.
— On a donc dit à madame votre mère que je regardais un peu trop Héva ? •
— Héva vous a rendu justice, répondit Couronne.
— En ce cas, mon enfant, j'espère pouvoir rester dans votre maison... à moins que votre mère ne me chasse 1
— Monsieur Elias , répondit Couronne, ne fera jamais rien de contraire à Thonneur et à la loyauté.
— Merci, Couronne, dit-il de sa voix la plus douce. Vous seule, vous avez lu dans mon âme !
Couronne le regardait partir. 11 était déjà loin, hors de vue, et la jeune fille restait toujours dans la même position, dans la même contemplation sur le seuil de la porte
Les rivières profondes, calmes d'ordinaire, deviennent violentes quand par suite d'un obstacle leur cours est forcément interrompu.
Ainsi fut Couronne.
Elle ne savait pas qu'elle aimait Elias , elle ne s'était point encore rendu compte du désir instinctif qu'elle éprouvait de se rencontrer avec le jeune homme, et de lui dire par,un regard qu'elle était contente de le voir, ni du bonheur qu'elle trouvait à s'enfermer dans la chambre d'étude du maître d'école et d'y passer des journées entières. Heureuse sans le savoir, et heureuse d'une félicité pure et innocente. Couronne, dans son ignorance, croyait
que cela durerait toujours ainsi ; mais depuis qu'elle avait entendu sa mère parler de renvoyer M. Elias, le cœur de la jeune fille reçut un choc violent et tremblait comme un édifice menacé par une secousse de la terre, ou d'être renversé, ou d'être englouti.
L'homme est ainsi fait. 11 ne sent son cœur que lorsqu'il ne lui appartient plus , et son bonheur qu'au moment où il disparaît.
0)uronne ne dormait plus. « Ma mère, se disait-elle, a voulu chasser Elias pour l'avoir soupçonné d'aimer Hé va ; que ferait-elle donc si elle savait que je l'aime ! » Elle n'osa pas prononcer ces paroles, mais elle les pensa. Elle s'efforçait de cacher son âme, et surtout les sentiments dont elle débordait ; sentiments si poignants, qu'ils réagissaient sur le corps, au point de faire rougir la jeune fille, même quand elle était toute seule. Peut-être, devant sa mère, les joues de Couronne eussent conservé leur pâleur virginale et transparente; mais seule, en présence de sa coîiscience, la jeune fille ne pouvait s'empêcher d'avouer qu'elle aimait , et qu'elle aimait avec une ardeur qui la domptait , qui la subjuguait , qui
la rendait esclave. Devant ce mouvement involontaire, Couronne, honteuse d'elle-même, rougissait dès qu'elle se regardait dans une glace. On eût dit qu'elle évitait sa propre présence et qu'elle désirait sortir d'elle-même. Ce sentiment devint si violent , quelques jours après la scène qui eut lieu entre madame Riche et Elias, que Couronne, presque toujours hors de la maison, errait seule, tantôt dans le bois, tantôt dans la plaine, en évitant même son intime amie, madame Sommer. Tout visage humain lui paraissait un miroir. Dieu sait que de prétextes elle inventait pour quitter le village et faire de longues cour-ses ! Tantôt il s'agissait de venir au secours d'une vieille femme demeurant dans un hameau éloigné, tantôt elle allait à la ville chercher des livres et de la musique commandés par Elias pour Héva; elle engagea même sa sœur à demander à sa mère la permission de se rendre à Strasbourg dans le but d'y faire les emplettes nécessaires pour le trousseau d'Héva. Rien n'y fit ! A peine partie , Couronne, par le même instinct involontaire, se sentait poussée à rentrer à la maison, et, à peine rentrée, elle était
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tellement bourrelée d'inquiétude, qu'elle cherchait un nouveau prétexte pour sortir.
Pauvre enfant ! vouloir s'oublier et ne pouvoir plus dormir !
Souvent, à deux heures de la nuit, elle éveillait Héva pour lui parler de Léon, et de son futur bonheur. Mais Héva, sûre de son cousin qu'elle n'aimait que parce qu'il l'avait choisie pour femme, priait sa sœur de remettre la causerie au lendemain et de la laisser dormir.
Depuis deux jours , le frère de Couronne , fortement indisposé, s'était établi dans la chambre des fiaucés, où le soir Elias lui faisait la lecture. Couronne, qui entra par hasard pour apporter de la tisane à son frère , s'était aperçue qu'Elias , dès son arrivée , avait supprimé la lecture et fermé le livre qu'elle n'avait jamais vu.
Vers deux heures de la nuit , après une insomnie violente, Couronne se leva, jeta un peignoir sur son corps , alluma une bougie, et se glissa comme une ombre dans la chambre de son frère où se trouvaient les livres d'Elias.
C'était une imprudence; mais la jeune fille,
outre la curiosité de savoir à quoi s'en tenir sur ce livre qu'on ne voulait pas lire devant elle, sentit qu'il lui fallait absolument de quoi pouvoir s'oublier elle-même, de quoi noyer son âme dans une lecture quelconque.
Hélas ! c'est ce sentiment qui pousse les amoureux au suicide. Ils croient pouvoir échapper à leur âme, à cette âme qui se point, se torture, se flagelle, et qui, réduisant le corps à l'état de machine, le meut selon sa volonté et lui fait faire des sottises, des absurdités et des folies ! Si l'amoureux savait qu'il s'oublierait tôt ou tard, et qu'en s'oubliant il anéantirait, pour ainsi dire, l'objet de sa passion, jamais il ne songerait à se détruire.
Couronne ne sentit son imprudence qu'en descendant l'escalier pour retourner chez elle ; mais elle tenait le livre qu'Elias avait oublié sur la table de nuit du fils Riche. Ce livre était l'histoire de Paul et Virginie,
Cette hardiesse faillit la perdre. Voici comment. Elle avait commencé la lecture de ce roman vers trois heures du matin. Vers six heures, — il faisait déjà grand jour, — sa mère, inquiète depuis quelque temps de la
santé de sa fille aînée , se plaignant de violents maux de tète, entra dans la chambre à coucher de ses enfants et trouva Couronne li- , sant et sanglotant.
— Qu'as-tu ? mon Dieu ! s'écria madame Riche. Pourquoi la bougie est-elle allumée, et pourquoi sanglotes-tu , Couronne ?
Penser qu'une jeune fille, qu'un être humain, pût verser des larmes sur une histoire, sur un livre, sur un roman, cela ne serait jamais entré dans la tête de madame Riche , qui n'eut des pleurs poétiques qu'ime fois tous les ans, le 9 du moisL juif d'Ab, jour anniversaire de la destruction de Jérusalem, Jour où, assise à terre, elle lisait régulièrement le tableau déchirant qu'en fait l'historien Josèphe... Grande fut donc sa colère en entendant Héva, qui, sortant sa belle tête du lit, s'écria :
— Mamaii, je crois que Couronne devient folle. Voilà trois heures qu'elle lit dans ce livre; et, durant ces trois heures, je n'entends que pleurs et sanglots, que sanglots et pleurs ! Impossible de reposer à côté d'elle, et voilà un mois que cela dure I
La mère, comme frappée d'une idée à la-
quelle, malgré quelques indices accusateurs, elle ne voulait pas croire, arracha Iç livre des •mains de sa fille et le déchira en morceaux. Puis, sortant précipitamment , elle revint bien- / tôt avec la petite Fanfan, et lui dit :
— N'est-ce pas toi , mon enfant , qui m'as dit hier que Couronne faisait des yeux à ce singe d'Éliàs?
- — Oui, maman, répondit l'enfant, et voilà comme elle fait.
Et l'enfant terrible se posa sur le seuil de la porte, en lançant des regards amoureux à faire rire aux éclats madame Riche et Héva.
— Et lui, mon ange, demanda la mère, qu'est-ce qu'il fait ?
Et l'enfant , tournant ses yeux du côté opposé, poussa plusieurs soupirs.
Couronne, lâche vis-à-vis d'elle-même, recouvra tout son calme , tout son sang-froid en face de cette accusation .
— Voyons, Héva, dit la mère, qu'en pensestu ?
— Moi ; ma mère, répondit celle-ci , je ne pense qu'à Léon. Je n'ai rien vu entre Couronne et Elias; mais il est vrai que, dans nos leçons.
c'est toujours elle qui a les bonnes copies , et ^ c'est moi qui fais toutes les fautes. Je ne suis cependant pas plus sotte qu'elle , et bien des . fois j'ai pensé qu'Elias lui corrigeait les thèmes en cachette; — c'était une horrible calom-, nie.
— Et puis, ajouta-t-elle , M. Elias nous parle quelquefois de choses si élevées! — Je n'y en* tends rien, moi, mais Couronne les dévore comme si elle seule pouvait les comprendre.
Pendant cette réponse, Couronne, qui s'était levée, jeta un regard de dédain sur sa sœur; puis, prenant la petite par le bras, elle la poussa afin de pouvoir s'éloigner.
— Je te défends de sortir ! s'écria la mère.
— C'est4)ien, ma mère, je reste, dit-elle.
— Voyons, ma fille, dit madame Riche, me feras-tu la honte d'aimer le fils d'un mendiant, d'un gueux ?
— Maman, elle l'aime ! s'écria la petite diablesse.
— Réponds donc. Couronne, mais réponds donc! éclata la mère d'une voix aiguë -et stridente. L'aimes-tu ? En ce cas, mieux pour toi vaudrait mourir sous mes yeux. Ou bien.
ajouta-t-elle en fureur, va imiter l'exemple de ton amie la Bordelaise, va courir après lui, cramponne-toi à ses jambes de cigogne, pendstoi à ses bras d'araignée et vis à ses crochets comme une fille de rien , sans père ni mère, comme une fille maudite !
— Ma mère, ma mère ! sanglota (^iOuronne.
Elle allait parler, elle allait reprocher à sa mère, non sa dureté envers sa fille, mais ses injures envers Elias. Puis, réfléchissant qu'aucun sentiment généreux ne mordrait sur la dure écorce d'une villageoise qui n'avait jamais lu un livre, et craignant en même temps d'offenser Dieu, elle s'arrêta, aimant mieux souffrir et se taire. Ce silence ne fit qu'exaspérer madame Riche, qui eût mieux aimé voir sa fille se défendre.
— Voyons, dit-elle, tu allais me répondre. Qu'as-tu à me dire? Est-ce possible qu'une fille d'honnêtes juifs pleurniche sur une histoire faite par un païen ? Je croyais avoir élevé une enfant4)ieuse et craignant Dieu ; mais ce damné go'i^ ce soi-disant instructeur de la jeunesse, a corrompu l'âme de ma fille. Qui sait? il lui a
peut-être appris à mépriser sa religion et ses parents. Mais en voilà assez! ce misérable quittera ma maison, et aujourd'hui même !
— Maman, répondit enfin Couronne presque malgré elle, tu peux me gronder et me dire tout ce qui te passe par la tête, mais tu ne fais pas bien de calomnier M. Elias, qui ne m'a jamais rien appris de mal.
— Ah! hurla la mère hors d'elle, tu t'es donc enfin trahie ! Tu oses le défendre, tu le défends contre moi, contre ta mère. Il aurait dû se casser bras et jambes avant de niettre les pieds dans la cour de ma maison. Que n'est-il mort de la belle maladie qu'il a faite au village où il a également séduit une honnête jeune fille !
Puis, s'animant de plus en plus , et cherchant un objet quelconque, une canne, un balai, une baguette, -^ car les criards colériques, comme les saltimbanques, se fatiguent bien plus vite quand leurs mains ne sont pas occupées, — elle poursuivit :
— Mais c'est Tenfer qui Ta craché dans ma maison, ce bâtard du diable ! Car il n'est pas naturel qu'un monstre pareil inspire de l'a-
mour à une jeune et jolie fille sans le secours de la sorcellerie. Il t'a jeté un sort. Madame Feissel le disait bien , il t'a donné un philtre, il a peut-être laissé des cheveux ensorcelés dans ce livre.
Puis, saisissant les débris du livre, elle ajouta :
— Et puisque cela vient de lui, je veux que tout cela soit réduit en poussière sur ta tête, (^est le seul moyen de te désensorceler.
Et, frappant à coups redoublés sur la pauvre tête de Couronne, elle cria :
— Au diable le sorcier ! lé mécréant ! le païen ! le goï ! Qu'il soit brisé, cassé, fracassé, anéanti comme j'anéantis son œuvre au nom de Dieu !
Couronne ne bougea pas, ne sourcilla même pas. Son calme, opposé à une colère spasmodique, allait pousser la mère à d'autres voies de fait, lorsque Elias, qui avait entendu les cris de madame Riche, parut à la porte.
— Madame, dit-il, je viens vous annoncer que je pars ce matin même.^ H y â* deux mois qu'on m'avait offert une place en Afrique. Le climat d'Afrique est salutaire à ma santé, et
l'on m'offre mille francs de plus qu'ici. J'avais refusé; mais je viens de changer d'avis. Je pars. Je vais avertir ma mère. Un commissionnaire se chargera de mes effets et de mes livres. Je ne dois rien à personne, madame, si ce n'est à vous de la reconnaissance pour votre généreuse hpspitalité que je n'oublierai jamais. Adieu, madame Riche. Ma mère s'occupera de mes petites commissions. Adieu, et que la paix de Dieu soit avec vous et vos enfants 1
Abasourdie du coup, madame Riche ne retrouva pas tout de suite sa langue ^ Mais à peine vit-elle le jeune homme hors de la maison, qu'elle courut après lui ens'écriant :
— Monsieur Elias, on ne quitte pas une honnête maison comme un voleur. Que vous avons-nous fait ?
— Rien, madame, absolument rien. Mais vous savez que mes résolutions sont aussi rapides qu'inébranlables.
— Malédiction sur vous ! dit madame Riche. Vous aimez ma lïlle Couronne.
— Qu'est-ce que cela vous fait? répondit fièrement Elias en revenant sur ses pas, moins dans le but de se défendre que pour revoir en-
core une fois Couronne. Vous en ai-je jamais parlé? lui en ai-je parlé? Que vous fait à vous Tétat de mon cœur? Suis-je forcé de secouer devant vous mon âme afin d'en faire sortir les sentiments qui s'y sont fixés?
— ^Vous êtes un sorcier, un messager de l'enfer ! s'écria madame Riche. Vous avez jeté un sort à ma Couronne. On me l'a bien dit.
— Madame , répliqua le jeune homme d'un •ton ferme mais adouci , jamais vous ne me forcerez à vous dire une sottise. Mais si j'étais V comme vous le dites, un sorcier, c'est vous. que j'aurais ensorcelée. Quanta Couronne, votre fille, qui est un ange, une perle jetée au milieu d'un tas de cailloux, — et, disant cela, il la regardait tendrement, — jamais elle ne désobéira à sa mère, et c'est moi qui le lui ai appris. Oui, madame, c'est moi qui ai enseigné à vos filles que jamais enfant désobéissant à ses parents ne sera heureux et ne saurait l'être. Est-ce vrai. Couronne?
— Oui^ monsieur Seibel, répondit CouriDnne d'une voix étouffée et sanglotante.
— Vous le voyez, madame, reprit Elias. Vous n'avez donc jamais rien à craindre ni de ma
part ni de la part de votre fille. Et puisque je m'en vais, j'aime mieux m'en aller en ami, en obligé, car vous avez été bonne pour moi. Vous êtes meilleure que vous ne voulez nous le faire accroire; meilleure que vous ne le savez vousmême. L'écorce est rude, mais le cœur est bon. Adieu, madame , et que Dieu vous ait en sa sainte garde !
Et Seibel disparut.
— Ce jeune homme, quand il parle, se dit madame Riche presque calmée, me fait une impression telle que je comprends Couronne. Ce n'est plus le même homme dès qu'il prend la parole. Jamais, d'ailleurs, je ne l'ai vu en colère. Pourquoi faut-il qu'il soit maître d'école et fils de mendiants! Et, puisqu'il part. Couronne l'oubliera. H y a loin d'ici en Afrique 1 Tout est donc encore pour le mieux.
Puis, en s'en allant , elle dit :
— Mes enfants, pas un mot de tout ce qui s'est passé ici ce matin.
— Ah ! tu crois, s'écria le jeune fils Riche qui, bien que malade, descendit l'escalier pour mettre un terme à tout ce bruit. . . Ah ! tu crais
que roii ne t'a pas entendue ? Regarde un peu dans la cour.
En effet, la cour était pleine de curieux^ hommes et femmes, juifs et catholiques^ qui n'avaient pas perdu un mot et qui avaient souhaité un bon voyage à Elias.
Quant à Couronne, à moitié habillée, elle se glissa par la porte de derrière auprès de son amie en pleurant à chaudes larmes et en disant :
— 11 part, il est parti!
L'orage qui s'était abattu sur la maison Riche semblait mourir avec le départ de M. Seibel. De petits coups pourtant se répétaient encore de loin en loin. Ainsi, quand le commissionnaire vint pour chercher les effets du maître d'école, Héva, sachant que sa mère ne lui rachèterait plus de guitare , cacha celle d'Elias dans l'espoir peu scrupuleux qu'on l'oublierait. L'homme de peine, qui l'avait demandée plusieurs fois^ mais en vain, allail s'éloigner, lorsque madame Riche , apprenant la ruse de sa fille, lui ordonna d'aller chercher la guitare, la lui arracha des mains, et courut la remettre elle-même, comme si c'eût été un objet de pestiféré.
Ah ! ma fille, s'écria-t-elle en rentrant, tu
ne connais pas le pouvoir d'Elias. C'est vraiment un sorcier , et rien n'est plus dangereux pour une femme qu'un objet qui a appartenu à un de ces hommes. J'en ai connu un qui m'a donné seulement une épingle censée de cuivre, mais qui était d'or. Tout le temps que j'ai eu cette épingle il m'a été impossible de dormir. Qui sait ! j'expie peut-être dans ce moment le péché de l'avoir écouté une seule fois dans ma vie! Et maintenant que M. Seibelest parti, que son nom ne soit plus jamais prononcé dans ma maison. Entends-tu, Héva? il faut que <iOuronne l'oublie, c'est de ton intérêt; car je ne te marierai pas avant ta sœur aînée, et jamais je ne consentirai qu'elle épouse ce petit démon, cet épeleur de phrases, ce ménétrier, ce jeteur de sorts. Je te le répète, pour moi il est hors de doute qu'Elias possède des moyens occultes. Comme le sorcier du Rhin, il n'a qu'à vouloir pour pouvoir.
— Il faut convenir, maman, dit Héva, que Couronne' ne fait pas preuve de bon goût, elle qui a tant de prétentions ; car Elias, quel que soit son pouvoir, m'a toujours paru d'une laideur peu commune.
Madame Riche haussa les épaules, car elle ne détestait tant le jeune homme que parce qu'au fond de son cœur elle approuvait sa fille. Loin de trouver Elias laid, elle comprit la toutepuissance de sa parole, le charme enchanteur de son regard. Et, si elle n'eût pas craint de nourrir la passion de sa fille, elle eût hautement défendu ce jeune homme contre les quolibets des jeunes gens du village, qui, jaloux de la supériorité d'Elias, envieux de ses succès, se rabattaient sur sa laideur, sur son air malingre et sur ses prétentions à plaire par ses romances.
Madame Riche haussa donc deux fois les épaules en réponse aux propos d'IIéva, et dit à part soi : <c Si j'avais à choisir entre Léon et Elias, mon choix serait bientôt fait. Mais, enfin, Tun est riche, l'autre est pauvre; l'un est fort, l'autre est faible de complexion; l'un est de ma famille, l'autre est d'une famille de mendiants et de gueux. »
Quant à Couronne, depuis le départ d'Elias, elle passait presque toutes ses journées auprès de son amie, qui, pour toute consolation, l'embrassait et la serrait contre son cœur. Peu à
peu, un calme sérieux et profond avait suivi Torage dans le cœur de la jeune fille. On eût dit un fleuve qui, après avoir débordé un instant, rentre dans son lit et creuse en bas au lieu de déverser ses flots sur les bords. Après s'être bien rendu compte de Tétat de son cœur, de l'opinion de sa mère et de la situation d'Elias, Couronne s'était dit : « Ma mère ne consentira jamais à me marier avec Seibel. Je dois obéissance à ma mère, je dois donc renoncer à devenir jamais la femme d'Elias, et, par conséquent, je dois renoncer au mariage ; car nul pouvoir au monde ne saurait me forcer de me marier à un autre. En même temps , Couronne se proposa de ne jamais répondre à sa mère, de se soumettre même à ses mauvais traitements, et de ne lui opposer que sa force d'inertie.
Ces résolutions prisés. Couronne rentra résignée chez elle, se félicitant intérieurement du prompt départ d'Elias.
La volonté, qui, dans la magie et dans le magnétisme, arrive à vaincre les lois de la nature, s'appelle V isolation. De même, dans la vie ordinaire, une volonté qui se met au-dessus des convenances et des lois de la société dans laquelle elle est forcée de vivre, n'y arrive que par Visolement. Seulesr, les natures d'élite ont le pouvoir de s'isoler par la volonté; car, pour dédaigner la vie ordinaire, il faut pouvoir se créer une vie imaginaire, beaucoup plus pleine, plus fleurie et plus accomplie.
Volonté et imagination sont presque synonymes. Sans imagination point de volonté possible, et tout être humain qui se construit un idéal, véritable palais enchanté, re-
garde avec un sourire de dédain les cabanes de chaume dans lesquelles demeurent ces soidisant heureux de la terre, millionnaires d'argent, mais gueux d'imagination. A leur tour, les hommes manquant d'imagination, mais pleins d'habileté et de savoir-vivre, regardent ces êtres comme des fous; mais, au fond, ils leur envient leur bonheur, surtout la faculté de pouvoir vivre seuls.
On a beau dire que le monde est une des plus belles distractions, que l'homme est créé pour vivre avec ses semblables. Oui, pour leur être utile. Autre chose est vivre pour^ autre chose est vivre a^ec les hommes .
Reste à savoir lequel des deux êtres humains est plus riche, de celui qui, pour vivre, a besoin de millions, ou de celui qui se suffit avec quelques sous. Reste à savoir qui est plus heureux de celui qui crée son bonheur dans son cœur, bonheur qu'il porte et emporte avec soi, que nul tyran ne saurait lui arracher qu'avec la vie, ou de celui qui a mis son bonheur en dehors de lui, en face de lui, au-dessus et audessous de lui, dans la société enfin de ses semblables.
Ce malheureux n'est-il pas forcé de déménager chaque jour et d aller demeurer chez les autres pour jouir d'un brin de bonheur? Encore, tôt ou tard, Thomme sans imagination, vrai mobilier de Tâme, vivant en dehors de lui, est obligé de rentrer chez soi et de rester en face de lui-même; car, pour vivre avec et dans le monde, il faut non-seulement le trouver beau, mais encore chercher à lui plaire. Vienne l'âge, et toutes ces âmes refoulées et, pour ainsi dire, mises à la porte de la société, se trouvent chez elles dans un désert où elles meurent d'ennui, véritable inanition de
1»A ame.
Couronne possédait au plus haut degré cette puissance d'isolement. Dès son enfance elle avait vécu dans un monde imaginaire. Quand elle était encore tout à fait ignorante, elle rêvait un monde à part dans lequel les hommes se distinguaient de tous ceux qu'elle connaissait par un langage et des sentiments qu'elle avait entrevus dans les contes de fées. Devant ce monde imaginaire, celui dans lequel elle vivait lui paraissait laid et insupportable. Dans sa naïveté, elle croyait que cette société rêvée
i 1 0 COURONNE
se trouvait à Paris où étaient le roi et la reine . Il n'y avait pour elle qu'un seul empêchement d'y parvenir jamais ; ce roi et cette reine n'étaient pas de sa religion.
Plus tard, madame Sommer abondait dans le sens de Couronne en l'assurant qu'il y avait une grande différence entre les hommes de Bordeaux, de Paris et ceux qui habitent les villages alsaciens.
Couronne ne se rendait pas bien compte de l'amour de madame Sommer pour le cordonnier de son village. Elle ne savait pas que madame Sommer n'était que femme de chambre à Paris, quoique dans la maison d'un gentilhomme, et qu'elle avait suivi l'alsacien parce qu'il était le père de son enfant. Toutefois^ Couronne était forcée de reconnaître que M. Sommer se distinguait de ses coreligionnaires villageois par des manières polies, qu'il était même supérieur à Léon, qui avait bon cœur, mais qui était trop fat de sa personne.
Mais depuis qu'elle avait lu les poésies de la Bible, depuis qu'elle admirait des hommes historiques tels que Moïse , Joseph , David, Salomon, et, en dernier lieu plusieurs savants
juifs allemands, entre autres Mendelsohn, dont elle connaissait la traduction du Pentateuque et des Psaumes; depuis qu'à ces figures historiques elle avait pu ajouter quelques héros de roman sachant vivre et mourir pour une femme bien aimée, Courontie, qui d'adord n'était qu'indifférente pour le monde dans lequel elle vivait, se mit à le mépriser. Elle n'excluait ni son père ni sa mère, ni sa sœur de ce dédain, et, si elle continua d'obéir à ses parents, c'est parce qu'en leur obéissant, elle broyait plaire à Dieu, qu elle aimait selon le commandement de ses prières, de tout son cœur, de toute son âme et de tout son pouvoir.
Pourtant, en observant ces commandements, elle ne croyait pas être forcée à pousser l'obéissancejusqu'au suicide de son cœur, c'està-dire jusqu'à se laisser marier contre son gré. « Ma mère, pensa-t-elle, ne saurait non plus me forcer à être gaie, à aimer le monde quand je préfère m'enfermer en moi-même et rester seule. Pourvu que je vaque aux travaux qu'elle m'indique, pourvu que je ne l'offense pas par des réponses irrévérencieuses, c'est tout ce qu'elle
peut exiger de moi. Quant à m'expliquer, à lui confier les secrets de mon âme, les rêves de mon idéal, elle ne me comprendrait pas. Ma mère n'a jamais aimé, elle ne croit même pas qu'on puisse aimer. »
L'amour, en effet, est un désir de sortir de soi, de se refléter et de se retrouver dans une âme supérieure. Le cœur ne se donne que pour se retrouver plus beau. Aimer, c'est pour ainsi dire, déménager d'une maison longtemps habitée pour s'installer dans un palais neuf. L'objet aimé est toujours un être supérieur et enchanteur Rarement, il est vrai, il accomplit l'idéal de celui qui aime; mais enfin dans ce rêve est le bonheur. On pourrait bien dire que cet amour n'est que l'égoïsme du sublime. Soit! Il n'est point de noble passion ici -bas, pas même le martyre, qui ne soit un égoïsme. Le martyr, en allant à la torture, nage dans une égoïste félicité. L'âme humaine, en se dévouant, trouve le suprême bonheur dans cet égoïste dévouement.
Pourtant, cet égoïsme de l'âme se distingue de l'égoïsme du corps en ceci : qu'il sert toujours, soit une autre personne, soit une idée
qui fait le bonheur de milliers d'iiumaius.
Certes, la jeune fille qui aime idéalement . rêve un monde enchanté dans Tâme de son adoré. Loin de se croire souillée, elle espère se retrouver embellie, grandie, enrichie. Mais, pendant ce voyage dans le monde idéal, autour de son cœur, son bonheur a été partagé, et ce bonheur est parfait, autant du moins qu'une félicité humaine peut être parfaite. Le réveil, la déception ne commence que du moment où cet idéal, embellissant Tâme, tend à se traduire par une jouissance matérielle. Dès lors cette éternelle lueur de félicité s'éclipse dans la volupté comme une flammette dans un incendie. Un instant après, il ne reste que cendre et que fumée.
Couronne, dans l'âme de laquelle il n'était jamais entfé un sentiment matériel, était tout à fait insensible à ce qu'on appelle la* beauté d'un homme. Pour elle, un homme devait être une femme supérieure, et je crois que toutes les jeunes personnes innocentes ont cette idée de l'élu de leur rêve; non pas qu'elles désirent un homme avec une beauté de femme , au contraire; mais cet homme, à la force qui
leur manque, joint toutes les délicatesses des sentiments, toutes les ardeurs du dévouement dont elles se sentent capables; en un mot, un homme a l'âme forte, rayonnante de lumière et d'imagination, s'irradiant sur tous ceux qui s'approchent d'elle, et qui se mettent sous son ombre.
Loin donc de voir la laideur du maître d'école. Couronne ne voyait que la beauté de son âme, que le pouvoir enchanteur qu'il exerçait sur tous ceux qui se nourrissaient de sa parole et s'abreuvaient de sa science' Elias était le premier homme, de tous ceux que Couronne avait vus, qui se détachait de la généralité des humains par des qualités purement intellectuelles et idéales .
Bientôt il semblait à Couronne que toutes ses pensées ne lui étaient venues que d'Elias et qu'avant de l'avoir vu, elle n'avait jamais senti son cœur- Sa vie ne datait que de ses leçons. Si forte que soit la volonté d'une femme, toujours faut-il qu'une volonté supérieure d'un homme la domine et en dirige les mouvements.
Puis Elias ne vivait que dans un monde
idéal de science et d'art, tandis que-les hommes du village ne parlaient que pluie, neige, vaches, chevaux, foires et jeunes filles. Jamais Elias ne donna son opinion sur la beauté d'une femme; jamais il n'adressa la parole à une jeune personne en dehors de ses leçons. 11 ne vivait que pourplaire à Dieu .
D'ailleurs , Elias, par son état de maître d'école, avait acquis une patience d'ange. Soit que sa santé délicate lui défendît toute commotion violente, soit qu'il fût de bonne heure parvenu à maîtriser ses passions, jamais personne n'avait vu Elias se mettre en colère.
Couronne rêvait d'Elias , plutôt comme compagnon de vie que comme mari. Elle s'était dit à elle - même : « Puisqu'il faut , comme on le prétend, qu'une jeune fille vive tôt ou tard mariée à côté d'un jeune homme, voilà le jeune homme avec lequel je pourrais me décider à vivre. »
Couronne, avait donc fait son choix. L'âme d'Elias était son palais enchanté ; elle s'y était installée, s'y était meublée et s'était dit : « Je ne sortirai plus d'ici, car je m'y plais. »
Rien de plus tyrannique qu'une volonté
d*âme amoureuse qui s'isole et qui, par cette isolation^ se commande et commande aux autres.
Seulement, si une volonté plus forte la déloge de sa niche fleurie, parfumée, et Ten expulse violemment, elle peut la tuer du coup. Dès que Tâme perd sa volonté, elle meurt.
Couronne avait un vague pressentiment de cette vérité. Elle sentait que, si sa mère ou Elias Itti-même l'empêchait de vivre dans ce rêve, elle mourrait, si non du coup, du moins à la longue, de langueur et d'ennui.
Mais qu'importe la mort à une ame qui aime ! puisque pour elle la mort est un espoir plutôt qu'une déception. C'est comme si l'on menaçait quelqu'un, étouffant pour manque d'air, de le jeter par la fenêtre !
On défend à une personne de rêver dans l'âme de son bien-aimé. On l'en expulse. Vivre alors est un exil éternel ! Mourir est peut-être marcher vers cette demeure enchantée !
Madame Riche, qui avait plus de cœur que Couronne ne lui en supposait, ne se trompa pas sur le- calme apparent de sa fille, et ne crut pas la bataille gagnée parce que l'ennemi avait pris la fuite. Elle eut une nouvelle discussion avec son mari, non pas pour avoir son avis, — il n*^n avait pas, — mais pour lui communiquer sa résolution, et cette résolution fut de marier Couronne.
Ordre fut donné à tous les agents matrimoniaux ambulants, à tous les mendiants nomades qui montent et qui descendent les Vosges, l'Alsace et la Forêt-Noire, de trouver un jeune israélite orthodoxe qui consentirait à
épouser Couronne avec dix mille francs de dot et un trousseau représentant deux mille francs.
Léon qui poussait à la roue, de concert avec Héva et madame Riche, crut devoir faire jouer une autre mine. H fut résolu, entre ces trois conjurés, d'employer tous les moyens possibles pour faire décrier le jeune maître d'école absent afin d'en dégoûter Couronne.
Car, chose curieuse, depuis son départ^ tout le monde prétendait avoir su et vu qu'Elias était aimé de Couronne, et qui, plus est, qu'il se mourait d'amour pour elle. Madame May et ses filles, toutes femnies d'esprit, ne tarissaient pas d'éloges sur le compte d'Elias^ " et disaient ironiquement devant madame Riche que sa fille Couronne était une vraie parisienne, une demoiselle qui savait très-bien juger les hommes et se mettre au-dessus des préjugés du village. « M. Seibel, s'écria la fille aînée des May, n'est pas un homme ordinaire. — Après tout, ajouta la mère, la science est une noblesse qui vaut bien celle des écus. Ce n'est pas la faute du fils si le père portait la besace. Il ira loin, et madame Riche le regrettera peut-être. »
Ce furent autant de coups de lance pour cette pauvre madame Riche.
— D'ailleurs, ajouta la cadette des May, en guise de fusée finale, Couronne a la tête de sa mère. Elle aime Elias, et m'est avis qu'elle n en épousera jamais un autre.
Madame Riche dévorant sa colère, n'eut garde de montrer son embarras et son chagrin à ses amies les ennemies. Rivalisant de malice, elle répondit .
— Le fait est que, si Couronne voulait, elle aurait M. Elias pour mari. Mais il est des filles, ajouta-t-elle , qui ont trois fois plus de fortune que la mienne , et Seibel ne les épouserait jamais, fussent - elles belles comme Héva !
Pourtant au fond dé son cœur, elle savait que les May disaient vrai. Aussi engagea-telle tous les jeunes gens qui, de près ou de loin, avaient des vues sur Couronne, à ridiculiser sa passion pour le maître d'école, et à rapetisser ce dernier en sa présence, n'importe par quels moyens.
Ces ordres furent exécutés les uns après les autres.
— >• Savez-vous la nouvelle? s'écria un jeune homme revenant de Strasbourg et s'arrêtant comme par hasard devant la croisée de madame Riche. Vous croyez peut-être qu'Elias est parti pour s'étabhr en Afrique? Chansons! Il est toujours à Strasbourg où il soigne sa pauvre petite poitrine. Le médecin a déclaré qu'il n'avait plus deux mois à vivre, et qu'à la chute des feuilles il s'éteindrait comme une lampe sans huile.
— Pauvre jeune homme! s'exclama la mère. Je m'en doutais.
— Tant que je vivrai, se disait Couronne à part sans témoigner la moindre émotion, il ne mourra pas, puisqu'il vivra en moi. D'ailleurs, lui mort,* je le suivrai; que m'importe donc sa maladie !
Trois jours plus^tard, Léon revint subitement en visite, et, le soir après le souper, il tira de sa poche un petit livre où Seibel avait inscrit ses impressions du jour.
— Croirait-on, s'écria un villageois compère de Léon, que cet homme, qu'on dirait fait par un mulot et une araignée, — car ce n'est qu'un nabot d'homme, —se moquait non seulement
des jeunes gens du village, mais encore des demoiselles, et même des femmes ! C'est le cas de lui appliquer le proverbe alsacien : « Le hibou raille tous les oiseaux parce qu'il en est le plus laid. »
— Comment 1 s'écria madame Riche, il a osé se moquer de moi! moi qui, pour mon malheur, l'ai soigné comme un fils !
— Non pas, dit Léon, qui sentait que vouloir prouver trop serait ne rien prouver du tout, il ne parle que d'Héva, qu'il appelle une fleur non odoriférante Quant aux autres jeunes filles et femmes, il ne fait mention que de leurs qualités intellectuelles et de leurs plus ou moins de dispositions pour apprendre.
— Qui a trouvé ce livre? demanda madame Riche.
— Héva, répondit Léon, l'a ramassé en nettoyant le grenier.
— Elle l'a volé 1 s'écria Couronne en l'arrachant des mains de Léon et en l'emportant au premier où elle s'enferma à double tour. .
— Si quelqu'un ici doit se fâcher, c'est moi, dit Léon, car il m'appelle un fat. J'ai grande
envie d'aller à Strasbourg et de lui flanquer une bonne paire de soufQets.
— Allons donc ! répondit madame Riche , toi te commettre avec un fils de mendiant I Laisse-le où il est, et qu'une fois pour toutes il ne soit plus question de cet homme dans ma maison I
Le lendemain un pauvre juif demanda à parler à madame Riche.
— J'ai, dit-il, un excellent parti pour votre allé aînée.
— Restez ici, répondit celle-ci. Après le dîner nous en parlerons en présence de ma fille, car je ne voudrais pas vous charger d'une mission qui de prime abord serait en pure perte.
Donc, après le dînef , madame Riche ordonna à Couronne de rester avec elle, son père et le vieil entremetteur de mariages.
— Ma fille, dit-elle, voici un homme qui désire te marier. Il sait ce qui s'est passé dans notre maison. Mais, comme tu sais à ton tour que jamais je ne te donnerai à l'enfant de la
besace, tu écouteras et nous diras si tu agrées le mari qu'on te propose.
Couronne ne répondit pas.
— Qui ne dit mot consent, dit le vieux. Et il se mit en position d'étaler sa marchandise.
Le jeune homnie dont je vous parle, ma fille, monsieur et madame, poursuivit-il, est l'honnête et légitime fils d'une famille juive très-pieuse, très-orthodoxe et très-riche du village d'Odersé. Il a vingt-cinq ans; son père donne dix mille francs de dot à sa fille, et ils ne sont que deux, le fils ,et la fille. Le jeune homme fait le commerce de chevaux.
— Dites donc tout de suite un maquignon^ interrompit Couronne.
— Eh bieii, oui, un maquignon! s'écria la mère. Après? Crois-tu que, parce que tu t'appelles Couronne, le dauphin de Paris viendra te demander en mariage? Voyez un peu cette princesse de Navarre !
— Il n'y a pas de sot métier, mon enfant, répliqua le vieux.
— Mais il est des sots, repartit Couronne, qui font de vilains métiers.
— Te tairas-tu 1 s'écria la mère. Je sais bien ce que tu veux, mais je te verrai plutôt porter en terre .
— Mademoiselle, reprit le vieux d'un ton calme et insinuant, à vos réponses je reconnais votre esprit. Croyez-moi, mon enfant, si je suis venu vous demander pour un de mes clients, — beau garçon, ma foi I un des plus beaux de l'Alsace, — c'est que votre réputation de distinction et de piété a pénétré jusqu'à lui . Car, permettez-moi de vous faire observer que votre dot ne le tente nullement, puisque j'ai là dans ma poche six jeunes filles avec vingt et vingt-cinq mille francs de dot qui se lécheraieiit les doigts pour mon jeune Charles. 11 s'appelle Charles; sa mère l'appelle Kalman; mais, pour tous les autres, il s'appelle Charles. Et il sait parler et écrirelp français conmie pas un avocat. Ce n'est, permettez-moi de vous le dire, ni un sot ni un brutal, puisqu'il vous recherche, car c'est lui qui m'a envoyé ici. J'avoue qu'il vous croit très - belle. Aussi , avant de vous exposer sa demande, j'ai voulu me convaincre qu'il ne sera pas trompé dans son attente. En effet, mademoiselle, je vous
trouve charmante; et, quoique d'une autre beauté, je vous trouve plus belle que votre sœur cadette qui passe pour la plus jolie juive du département.
Le vieux compère, maître expert ès-flatteries, s'attendait pour le moins à une réponse polie de la part de Couronne; mais la jeune fille, qui n'avait pas entendu un mot de tout cela, se leva et dit :
— Monsieur, ce n'est pas vous qui désirez m'épouser. C'est, comme vous dites, un de vos clients^ un homme qui vous paye. Eh bien ! quand ce jeune homme se présentera ici, je lui répondrai oui ou non.
— Ainsi donc, ma toute belle ^ reprit le vieux, vous permettez qu'il se présente.
— Je ne défends à personne notre maison, répondit Couronne. Ma mère est assez hospitalière pour offrir un dîner et une chambre à un coreligionnaire étranger.
— C'est bien, ma fille, dit M. Riche. Tu as plus d'esprit que ta mère. Elle croit et dit à qui veut l'entendre que tu ne veux pas te marier, et que, de prime abord, tu refuseras tous les partis.
A ces paroles, Couronne, toute frissonnante, jeta un regard de tendresse filiale sur sa mère en se disant : « Devinerait-elle ce qui se passe en moi ?»
Madame Riche avait bien vu ce regard, et, le vieux schadjen parti (c'est ainsi qu'on appelle eii Alsace les entremetteurs juifs), elle dit à son mari :
— Nous ne faisons que battre de la paille battue et vide. Couronne n'épousera pas un Alsacien. Cette fille raccourcira ma vie de vingt ans.
Le lendemain, madame Riche attendait en vain le vieux qui avait promis devenir prendre Iç café avec elle. Elle envoya son fils le quérir, mais il avait quitté le village de bonne heure.
Couronne, accompagnée de madame Sommer, l'avait attendu la veille à la porte de l'auberge des pauvres. Là, grâce à ses prières, grâce à deux pièces de cent sous et à un gros baiser qu'elle lui donna de bon cœur, le vieux juif avait promis de partir de grand matin et de ne plus jamais s'occuper de la marier.
Un mois plus tard, un autre schadjen vint et parla à madame Riche d'un parti brillant
pour Couronne. Cette fois-ci, M. Sommer, sur les instances de sa femme, l'attendit au bout du village et le roua de coups de tire-pied, en menaçant du même traitement tous ses semblables, si jamais ils revenaient à la charge.
Aussi longtemps que C40uronne s'épuisa en ruses pour écarter les prétendants, la passion qu'elle portait dans son cœur ne parut pas sur ses traits. Elle était devenue un peu plus pâle qu'à l'ordinaire, et cette pâleur, on pouvait l'attribuer à des préoccupations d'esprit plutôt qu'à un dérangement de santé.
Mais depuis trois mois, depuis que la lutte d'inertie que Couronne soutenait contre sa mère avait cessé, du moins en apparence,- les joues de la jeune fille se creusaient, ses yeux se cernaient, et parfois , au milieu du travail , Couronne, prise d'extrême lassitude, était forcée de s'asseoir et de se reposer. Longtemps
avant madame liiche, madame Sommer s'était
aperçue de ce malaise persistant, croissant, et, dès quelle se fut rendu un compte exact de Tétat maladif de sa chère amie, elle écrivit la lettre suivante àlVI. Elias, dont elle s'était procuré l'adresse à l'insu de Couronne :
« Monsieur,
» Vous connaissez madame Sommer, vous la connaissez comme une honnête femme, et comme la seule et unique amie de Couronne, votre élève. Vous me croirez donc sur parole si je vous dis que je vous écris à l'insu de ma malheureuse amie. J'ai réfléchi longtemps avant de vous écrire, mais il s'agit du salut d'une belle âme. Vous me pardonnerez donc ma démarche auprès de vous.
» Depuis que vous avez quitté le village , tout le monde sait que Couronne vous aime ; mais personne ne sait si vous l'aimez, ou si vous l'avez jamais aimée, pas même moi, son unique et sa plus fidèle amie. Auriez-vous joué la comédie ? Auriez-vous fait semblant d'aimer une pauvre jeune fille, sans ressentir pour elle une sainte passion? En ce cas, il est de votre devoir de me le dire, car je sais que le
monde excuse ces tromperies. Et si vous l'avez aimée, et que vous l'ayez oubliée, — car, loin des yeux, loin du cœur, dit-on, — vous devriez encore me l'avouer. Je vous sais honnête homme, et, en cette qualité, vous me devez la vérité afin que j'agisse en conséquence.
» Car je puis bien, je dois même vous dire qu'en partant vous avez enlevé le cœur, le bonheur, qui sait? peut-être la vie de cet ange de douceur et de pureté qui porte à si juste titre son nom de Couronne.
» Sans parler de vous, elle refuse tous les partis que sa mère et ses connaissances lui proposent. On a ourdi des intrigues contre vous; on vous calomnie en sa présence; on parle de votre laideur, de votre santé débile, de votre manie de vous moquer de tous. Couronne écoute sans daigner vous défendre vis-à-vis de vos ennemis, qu'elle ne considère pas conune vos pairs, et qu'elle tient pour indignes de recevoir d'elle , soit un regard, soit une parole. Elle ne répond même pas à sa mère, qui,, dans le but de la faire parler, la maltraite et la malmène quelquefois. Elleaime mieux se taire et dévorer ses larmes.
Souffrir pour vous paraît être son suprême bonheur. Je ne vous aurais pas raconté tous ces détails ; mais cette guerre continuelle soutenue par une jeune fille contre toute sa famille, contre tout un village — car le dernier des manants qui la rencontre la nargue et lui demande si le prince Elias ne viendra pas bientôt enlever la bergère Couronne — tout cela ruine et tue la santé de la jeune fille, qui, j'en suis certaine, est décidée à se laisser mourir plutôt que de renoncer à vous.
» Je vous le demande donc, dans toute la sincérité de mon âme : Aimez- vous Couronne ? Ou bien : L'avez-vous aimée, et Tavez-vous oubliée ?
» Si vous l'aimez, il est de votre devoir de la demander formellement en mariage. Léon presse madame Riche de marier Héva , qui a maintenant dix-sept ans. Madame Riche hésite et tergiverse , elle veut gagner du temps , elle espère que Couronne vous oubliera ; mais elle se trompe, elle ne connaît pas sa fille. Cou-* ronne ne vous oubliera jamais , même si vous l'avez oubliée !
« Vous me direz sans doute que madame
Riche vous refusera sa fille, et que, demander Couronne, ce serait augmenter sa douleur et son chagrin... Je n'en sais rien. Mon mari dit qu'un honune de cœur doit toujours faire son devoir, et que le reste est à Dieu.
c Mais, s'il est vrai, comîne le disent les jeunes gens du village , que vous êtes un séducteur sournois, que vous savez jeter de^ sorts aux jeunes filles pour les égarer, sans en aimer aucune et sans même avoir l'envie de vous marier. . . alors vous devriez du moins, ne fût-ce que par pitié , dégager cette créature si pure , la désensorceler, et m'envoyer dans une lettre le secret que vous possédez pour vous faire oublier, afin de sauver la vie à cette enfant. Songez-y bien, monsieur Elias, l'abandonner à son sort serait un véritable assassinat 1 Je vous le répète, elle en mourrait, et vous auriez à rendre compte de son âme devant Dieu, le juge des juges, le roi des rois," devant lequel disparaît tout art diabolique de l'enfer et de ses démons.
c J'attends de vous une prompte réponse : votre silence prouverait que vous êtes un malhonnête homme. Vous pouvez adresser votre
lettre à mon mari ; mais il faudrait l'affranchir, car nous ne sommes pas riches. Nous ne voulons d'ailleurs pas que Couronne sache que nous vous avons écrit , à moins que votre réponse ne soit de nature à la rappeler à la santé et à lui procurer un moment de bonheur. « Je suis , avec amitié ,
« EsTKER Sommer. »
Un mois après avoir mis à la poste cette lettre pleine de fautes d'orthographe, madame Sommer reçut la réponse suivante sous une enveloppe portant le timbre de la ville d'Alger :
« Madame,
« Merci tout d'abord de votre sincérité et de votre franchise , et merci une seconde fois d'avoir eu confiance en ma loyauté.
a Je vais répondre une à une à vos questions.
« Vous me demandez si j'aimé Couronne.
Je l'aime depuis le moment où je l'ai vue ; je n'ai jamais aimé avant de Tavoir vue , et je jure sur mon honneur que nulle autre que Couronne ne sera ma femme !
a A VOUS qui êtes son amie , je puis bien faire cet aveu ; mais j'y mets une condition , et, comme dit l'Écriture, « je la noue sur votre cœur. » Malédiction sur vous si vous la violez! Cette condition, la voici : Vous ne répéterez jamais ces paroles à Couronne, excepté le jour, ou la veille du jour, si jamais il arrive, où je la conduirai sous le dais nuptial de notre teniple. Que Dieu le veuille! Car, à quoi bon lui dire que je me meurs d'amour pour elle si elle est perdue pour moi ?
« Ceux qui ont volé mon journal — car on me l'a volé — ont du voir, que , le jour de mon entrée dans la maison Riche, voyant Couronne plus que simplement vêtue vaquer aux travaux les plus durs du ménage , pendant qu'Héva promenait au village sa beauté paresseuse, je l'avais prise pour une orpheline de la famille , réduite à servir pour sustenter sa vie et sauvegarder son honneur. Dès ce moment, j'avais pris la résolution d'épouser Couronne, et de la demander. . . soit à sa tante,, soit à sa maîtresse. Le cœur joyeux, j'avais inscrit cette résolution dans mon journal. Je ne l'ai effacée que lorsque , à ma grande dou-
i 36 COURONNE
leur, j'appris que Couronne , loin d'être une pauvre orpheline , était la fille aînée de madame Riche. Mais si j'ai eu le pouvoir d'effacer mon amour sur le papier, je n'ai pu l'éteindre dans mon cœur. J'aurais pu, j'aurais dû quitter le lendemain la maison , surtout après avoir connu les sentiments et le caractère de la mère toute-puissante de Couronne; mais, franchement , c'eût été trop tard ; je ne l'en aimerais pas moins , et , à mon grand regret , je reconnus bien vite que la jeune fille me payait d'un retour sincère.
« Et puis, c'était pour moi une félicité infinie de cultiver cette âme d'élite, car jamais plus belle âme ne sortit des mains du Créateur. Et, à vrai dire, il n'y avait rien à cultiver dans le cœur de Couronne, il n'y avait qu'à admirer. Elle comprend naturellement tout ce qui est grand et noble, comme si elle n'avait jamais rien vu de bas et de petit. Elle parle la langue du ciel^ comme si elle n'était janiais descendue sur la terre. Aussi, au lieu de lui donner des leçons, bientôt je ne causais avec elle que pour en recevoir. La chaleur et la lumière qui jaillissent de ses sentiments et de sa pensée ont
souvent raffermi non-seulement la santé de mon corps, mais encore celle de mon âme. Elle n'avait qu'à me regarder pour guérir mon mal de tête; et quand, las de travailler, dégoûté des honunes et de leurs méchancetés, je je lui disais mes douleurs et mes colères, elle n'avait qu'à me faire une ou deux observations, et toute mon indignation disparaissait comme la poussière disparaît sous la rosée !
« Loin donc d'avoir ensorcelé cette jeune fille, cette fleur du paradis qui a poussé dans un champ de ronces et de chardons, c'est elle qui m'a ensorcelé. Je l'ai quittée , parce que j'ai senti que ma présence doublerait son malheur ; peut-être aussi espérais-je pouvoir l'oublier avec le temps. Hélas I je ne me connaissais pas. Et, si elle souffre pour moi, je ne souffre pas moins pour elle. Elle ne lutte que contre les autres; moi, j'ai à lutter contre moi-même.
» Je ne demanderais donc pas mieux, chère madame Sommer, que de faire une tentative auprès de madame Riche. J'eusse voulu écrire à Couronne, afin de la soutenir de ma parole, afin de la consoler par l'assurance de mon
amour éternel et inaltérable; mais, tout bien considéré, j'ai renoncé. à ce moyen, attendu qu'il n'est pas convenable qu'un jeune homme, si pures que soient ses intentions, adresse des lettres à sa bien-aimée à l'insu de ses père et mère. 11 n'est, hélas! pas de bonheur possible pour une jeune fille qui débute dans la vie sociale par la violation de ses devoirs à l'égard de sa mère !
» Je me suis dit : Si Couronne m'aime et qu elle persévère dans son amour, elle trouvera bien la voie pour engager sa mère à abandonner ses préjugés et les moyens pour me le faire savoir. Car, vous le croirez ou non , malgré ses brusqueries, ses colères, let surtout ses cris de paon, madame Riche a plus de cœur qu'elle ne s'en doute elle-même; et, à cet égard, je ne partage pas tout à fait l'avis de Couronne, avis que j'ai deviné, car nous n'avons jamais parlé ni de vous ni de madame Riche.
» Je suis même certain que, malgré les prévenantes cajoleries de madame Riche pour Héva^ dont la beauté tant vantée flatte sa vanité de mère, elle aime mieux sa fille aînée.
et qu'elle n'aime réellement bien que CoU'ronne... à son insu peut-être. Qu'importe! L'influence magique de Couronne s'étend jusque sur sa mère, et elle n'aurait qu'à y croire pour la dominer. Malheureusement elle n'y. croit pas! Manquant de foi, elle manque de volonté. Elle saura bien lui résister, parce que, pour résister^ il suffit d'une force d'inertie; mais elle ne saura pas agir sur elle, parce qu'elle ne veut pas; et, elle ne veut pas, parce qu'elle ne lui croit pas de cœur.
a Je vous le répète donc, je suis prêt à demander la main de Couronne dans une lettré adressée à sa mère; mais, d'abord, je désirerais recevoir un mot d'encouragement de Couronne elle-même : car ai jamais je ne lui ai dit que je l'aimais, elle, à son tour, ne m'a jamais fait savoir qu'elle agréait mon amour. . . Si madame Riche me refuse, je prierai Dieu qu'il attendrisse le cœur de cette femme, et j'attendrai ; car, en vérité, je vous le dis, — et jamais Elias Seibel n'a menti, — Couronne sera ma femme, ou Elias mourra garçon!
» Veillez sur cette enfant chérie, madame; ne la laissez pas tomber dans le chemin hérissé
d'épines du désespoir. Dites-lui que nous vivons , que nous devons vivre pour soufiFrir et pour braver la douleur. Qu'elle ne se laisse pas abattre; qu'elle ne doute jamais de moi ; ^qu'elle espère en Dieu qui n'abandonne pas les âmes justes. Et, si nous ne devons pas vivre ensemble, nous vivrons séparément l'un pour l'autre !
Qu'importe que nos corps se marient ou non, puisque, d'après ce que vous m'apprenez, nos âmes sont mariées indissolublement, bien qu'à trois cents lieues l'une de l'autre.
» Veuillez lui remettre le billet ci-inclus, mais gardez-vous bien de lui lire ma lettre.
» En vous remerciant de toute mon âme de votre sollicitude, de votre délicatesse de cœur, je suis votre reconnaissant ami et serviteur,
c< Elias Seib^l. »