‹ CouronneChapitre 3 sur 5 · BILLET INCLUS · texte numérisé non relu

BILLET INCLUS

a Mademoiselle,

« Je désire me marier, et c'est vous que j'ai choisie. Je gagne ici deux mille trois cents

francs, et, grâce à mes leçons, mes appointements vont jusqu'à trois mille francs. J*ai fait la connaissance du gouverneur de l'Algérie, qui m'a pris en affection et qui me promet un bel avenir. Si je demandais votre main et que votre mère consentît, m'aimeriezvous assez pour quitter votre famille, votre village et me suivre en Afrique? Répondezmoi un mot par votre amie madame Sommer, et croyez-le bien, quelle que soit votre résolution, je m'y soumettrai. N'êtes-vous pas ma couronne et ma reine? Moi, je ne suis que votre serviteur, mais dévoué jusqu'à la mort.

«Elias Seibel. »

Voici la réponse de Couronne :

« A MONSIEUR ELIAS SEIBEL. »

« Vous m'avez appris à traduire une prière hébraïque, extraite de la Bible, dans laquelle il est dit : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton » cœur, de toute ton âme et de tout ton pou- » voir. » C'est ainsi que j'aimerai mon mari.

» Si donc maman consent à vous accorder

i iS COURONNE

pour femme sa fille Couronne, non-seulement votre femme quittera sa famille pour vous suivre en Afrique, mais elle vous suivra, s'il le faut, au bout du monde, prête, si ce n'est pas offenser Dieu, à vo.us aimer de tout son cœur, de toute son âme, de tout son pouvoir.

« Couronne Riche. »

Madame Sommer, en envoyant cette lettre, pressa le jeune homme de faire sa demande, car le danger pour ce couple amoureux grandissait à vue d'oeil.

11 est à remarquer, à l'éloge du genre humain, qu'au village même, une passion réelle venant du cœur, rencontre, — bien entendu « après les sarcasmes et les railleries, ^-- plus d'admirateurs que de détracteurs, et qu'une jeune fille, qui se fait connaître par un attachement sincère mais pur pour un jeune homme, loin d'être abandonnée, trouve à l'instant des épouseurs par douzaines.

Soit que le jeune homme qui la recherche

se flatte que cette jeune fille, une fois mariée, sera aussi fidèle à son mari qu'elle Tétait à Félu de son cœur, soit que la méchanceté humaine aime mieux risquer son bonheur, pourvu qu'elle enlève celui d'un autre, le fait est que Couronne, dont l'amour pour Elias était connu dans tout le département du Bas- Rhin, du moins de toutes les familles juives qui avaient des fils et des filles à marier, fut par sa passion même comme hors ligne et attira les regards de plus d'un jeune homme riche, qui, sans cette aventure, n'eût jamais pensé à elle.

D'abord, de village en village, et à mesure qu'on se racontait l'histoire de Couronne, sa beauté, d'une part , et d'autre part la laideur d'Elias furent exagérées, au point que la jeune fille passait pour une espèce de fée qu'un démon vomi de l'enfer allait enlever. On commença, dans son village même, à rendre justice à la distinction de sa grâce et de son esprit; car, disaitr on, M. Elias trouverait encore une dot égale à celle de Couronne, puisqu'il a refusé vingt mille francs et une jeune fille également amoureuse de lui. Si donc il a jeté son dévolu sur

Couronne, c'est qu'elle est en effet la perle du Tillagey peut-être même de toute l'Alsace.

Tel fut le raisonnement d'un jeune fabricant de drap de Bischwiller, qui, ayant connu M. Elias, et ayant entendu parler de son amour ainsi que de son départ forcé , nourrissait l'espoir de lui enlever Couronne. Ce jeune homme, d'une très-bonne famille, et dont la position commerciale était brillante, car il était l'associé de son patron, n'hésita pas à déclarer ses intentions à madame Riche, le jour même où il vit Couronne pour la première fois.

Pour quiconque ne l'avait pas encore vue. Couronne, malgré sa pâleur transparente, ou peut-être à cause de cette pâleur qui reflétait pour ainsi dire son âme, était une créature plutôt céleste que terrestre. Tout en elle rayonnait d'idéal et de dévouement. Depuis quelque temps, faute de santé et de forces, elle ne soignait plus le ménage.' Sa toilette était toujours simple, mais beaucoup plus élégante que' durant le séjour d'Elias dans la^ maison . D'une part, n'ayant plus rien à faire, — car sa mère lui avait défendu toute lecture et lui eût ar-

raché des mains n'importe quel livre, — elle tuait le temps à peigner et à natter ses beaux cheveux et à bien se chausser. Lé matin donc, après avoir passé une et quelquefois deux heures à sa coiffure, après avoir mis son peignoir gris-perle serré à la taille par une cordelière bleue, elle s'asseyait sur le vieux canapé où elle restait des heures entières plongée dans ses rêveries, à moins que sa mère ne lui permît d'aller voir madame Sommer.

Tout le monde disait que Couronne était malade, qu'elle pâlissait à faire peur, qu'elle faiblissait au point d'avoir des défaillances de dix minutes ; mais, comme madame Riche connaissait la cause de ce malaise, elle ne s'en préoccupait nullement. « Quand elle sera assez ennuyée, disait la mère^ de songer toujours à la même chose, elle reprendra sa santé et sa fraîcheur. »

Le jeune fabricant de drap était non-seulement bien de sa personne, mais, ayant été élevé au collège, il se distinguait par ses manières et son langage. Aussi, après avoir causé avec madame Riche, et après s'être convaincu que la mère ne consentirait jamais à donner sa

fille au maître d'école, il résolut d'emporter la position et de rendre à Couronne le paradis perdu en la berçant de l'espoir de Tépouser.

11 avoua d'abord à madame Riche qu'il serait disposé à songer à sa fille s'il était sûr que Couronne renonçât à Elias.

— Je n'en suis pas sûre du tout, répondit la mère. Ma fille dédaigne et la jeunesse et la fortune. Ah! si elle me ressemblait, ajouta- 1elle, mon choix serait bientôt fait. Pourtant, tout en vous invitant à vous présenter à ma fille, je ne puis, je ne saurais engager ma responsabilité. Couronne est fière, et elle n'estime d'un homme que son esprit et ses sentiments.

Piqué au jeu , — ce qui était l'intention de madame Riche , — le jeune fabricant demanda une entrevue à Couronne, que celle-ci Jui accorda.

11 débuta par des compliments sur sa beauté et sur sa jeunesse. Couronne le laissa parler quelque temps ; mais, le jeune homme restant court 6t cherchant dans sa mémoire quelques propos galants appris par cœur, Couronne lui dit :

— Monsieur Salomon , ne vous donnez pas

la peine d'avoir de l'esprit. Gardez ce trésor pour votre heureuse fiancée , qui , je l'espère, sera plus belle et plus riche que moi . Quant à moi, je n'ai que mon cœur, et il est donné.

Après ce refus à bout portant, le jeune honmie, pour se venger de Couronne, alla auprès de sa mère et lui demanda formellement sa fille en mariage.

Cette demande mit le feu aux poudres.

Couronne, que sa mère avait laissée tranquille depuis deux mois , fut mise à la torture. Les reproches, les railleries, les injures ne cessaient plus. On l'appelait maîtresse d'école , Africaine , fiancée de besace. Héva et la petite diablesse de JFanfan'ne passaient pas devant elle sans fredonner une certaine chanson alsacienne où il ^st question d'un char noir , constellé , traversant les airs , ayant un singe fpour cocher et deux chauvessouris pour laquais, qui viendrait enlever Couronne pour la transporter dans le pays où croissent les cédrats et les palmiers, deux articles que les juifs orthodoxes tirent d'Afrique pour la fête des cabanes.

Couronne ne répondit pas à ces quolibets ,

mais ils contribuèrent à empirer l'état de sa santé ; et depuis le refus donné au jeune fabricant , madame Riche avait défendu à sa fille la maison de madame Sommer, disant tout haut qu'elle aimait mieux voir sa fille mourante que mariée à un enfant de la pègre et de la gueuserie.

^ Un autre danger flottait sur la tête de Couronne.

Léon, qui jusqu'alors se croyait amoureux d'Héva, commençait à douter de cet amour. Il s'était pris de compassion pour Couronne , et bientôt le jeune homme crut l'aimer à la place de sa fiancée.

Tantôt, en voyant la fraîcheur, la rondeur et la couleur d'Héva, il se disait : « Décidément, c'est elle que j'aime. » Tantôt, en plongeant son regard dans l'œil de Couronne, en voyant sa taille fine et souple, son pied de Cendrillon et sa main de duchesse, il se disait : « Mais ce damné d'Elias a plus de goût que moi. J'aurais dû la demander avant l'arrivée de ce jeune homme au village. Je serais marié et heureux. Il me semble qu'Héva a moins d'esprit que Couronne et qu'elle n'a pas

comme elle le sentiment religieux. La vérité est qu'Héva répondrait tout autrement à sa mère et serait incapable de tant de résignation si elle était tourmentée comme Couronne. Une femme si résignée, d'une patience si angélique, d'une volonté si ferme... » Bref, Léon ne dormait plus depuis quinze jours et ballottait dans sa tête la question de savoir si , au lieu de presser son mariage avec Héva , il ne ferait pas mieux d'aller prier sa tante de lui donner sa fille aînée. Comme Salomon , Léon se flattait que Couronne, forcée d'oublier Elias, serait heureuse de devenir sa femme.

C'est au milieu de ces trames et de ces douleurs, que, quelques jours avant Pâques, le facteur apporta une lettre datée d'une ville d'Afrique et adressée à madame Riche.

Madame Riche se trouvait au jardin quand Fanfan lui remit la lettre en disant qu'elle venait d'Afrique et que le facteur repasserait pour s'en faire payer le port. Elle l'ouvrit avec des tremblements convulsifs dans les doigts. La lettre était écrite en allemand et en caractères hébraïques y la seule écriture que madame Riche sût lire.

A peine avait-elle lu quelques lignes qu'elle poussa trois cris de paon suivis de mamanï maman! son exclamation de suprême douleur. La lettre lui échappa des mains. Puis, après avoir laissé tomber ses bras comme une machine démontée, eller s'affaissa sur un banc en exhalant de gros sanglots. Fanfan, effrayée,

cria au secours. Couronne malgré sa faiblesse, vint en toute h|Lte, prit sa mère dans ses bras, la releva, lui fit respirer des sels et la rappela à la vie.

A peine remise ,* les lamentations commencèrent de plus belle et allèrent toujours croissant, au point que tous les voisins accoururent effrayés et stupéfaits. ,

— Ah! cria-t-elle, on n'a pas chanté à mon berceau que je subirais cette honte ! Que ne suis-je morte et enterrée !

— Ma mère, dit Couronne, quel malheur est donc arrivé ?

— Oh ! poursuivit la mère , moi qui ai refusé le plus beau garçon du canton parce que sa famille n'allait pas de pair avec celle de mes parents! J'étais fière de cette noblesse, de cette famille sans tache , et voilà qu'une mendiante — et sa voix prenait des éclats retentissants — et voilà qu'une gueuse, que j'ai vue moi-même demander l'aumône devant la porte de ma mère, ose vouloir s'apparenter avec moi et venir me tutoyer dans ma propre maison! Ah! je n'aurais jamais cru pouvoir survivre

. GOURONiNE 153

à une pareille honte ! Qu'ai-je donc fait , mon Dieu ?

A ces paroles ^ madame Riche , dans le paroxisme de la colère, se décoiffa et déchira son bonnet eh mille morceaux.

— Je ne me connais qu'un seul péché ^ ajouta-t-elle, en ébouriffant sa belle chevelure, que depuis son mariage, selon la loi talmudique , jamais' personne excepté son mari n'avait vue , et je l'expie cruellement. Je me suis laissée guérir par un sorcier. Hélas ! c'est un vil ensorceleur, qui m'enlève mon enfant !

Puis d'une voix larmoyante et à moitié enrouée, elle poursuivit : Efcoutèz ; vous tous, vous avez connu Jacob Seibel , ce quémandeur de liards, ce banqueroutier, ce rouleur de grand chemin. Eh bien, son fils vient de me demander ma fille en mariage ! On a bien raison de dire qu'on doit être humble quand Dieu vous a affligé de filles. Voyez mon affliction... Mais, plutôt que de la lui donner, je la vendrais à l'encan. ^

Et, saisissant sa fille dans un accès de fureur spasmodique, elle s'écria :

— Une fille à vendre! qui veut acheter une fille?

Puis, Ja repoussant loin d'elle, elle ajouta :

' — Personne ne voudra d'une fille qui aime un mendiant ! Ce malheur, ce châtiment, n'a été réservé qu'à moi seule !

Couronne resta stupéfaite, interdite, plus morte que vive.

Héva, qui Venait d'arriver, accourut vers sa mère , et la pria de rentrer pour se mettre au lit.

Madame Sommer étant également survenue, Héva et elle emmenèrent la mère toute tremblante et sanglotante, pendant que Couronne ramassa la lettre d'Elias dont madame Riche n'avait lu que quelques lignes

Cette lettre était ainsi conçue ;

« Ma chère madame Riche,

« La démarche que je fais auprès de vous vous paraîtra probablement bien audacieuse ; mais il est de mon devoir de la faire, autant pour moi que pour votre fille chérie. Madame, j'aime votre fille Couronne et je vous la demande en mariage. . . »

COURONNE i 55

Madame Riche s'était trouvée mal à cette phrase un peu brusquée.

« Vous me rendrez la justice, poursuivait Seibel que je n'ai jamais fait aucune tentative pour me feire aimer de votre fille , bien que , dès mon entrée dans votre maison, j'eusse pris la résolution de n'avoir jamais d'autre femme que Couronne. Je sais souffrir et me résigner. Si vous me refusez votre fille , je supporterai cette douleur avec la soumission d'un serviteur de Dieu , tout en restant fidèle à ma parole et à ma foi, même si vous mariez Couronne à un autre. Aussi n'eussé-je pas osé vous la demander si, de plusieurs parts, on ne m'eût pas écrit que votre fille daigne se souvenir de moi et qu'elle refuse les partis qu'on lui propose; en un mot, si l'on ne m'eût pas assuré que Couronne, la douce et angélique Couronne , était souffrante et malade. »

La pauvre fille ne put lire davantage. Les larmes qui remplirent ses yeux l'aveuglèrent complètement. A son tour^ elle s'affaissa sur le banc que sa mère venait de quitter ; à son tour, elle sanglotait , mais en faisant des efforts pour étouffer ses sanglots Elle resta

quelque temps dans cette position, n'osant pas rentrer de peur d'augmenter la douleur de sa mère, lorsqu'Héva vint lui annoncer que celle-ci , plus calme' et tout à fait remise , désirait lui parler et lui ordonnait de rapporter la lettré d'Elias.

On approchait de la fête de Pâques. Les Israélites célèbrent cette fête en commémoration de la sortie d'Egypte, époque d'où datent leur délivrance d'un esclavage de trois siècles et leur existence comme nation.

En souvenir de cette grande ère, ils ne mangent pendant huit jours que dti pain sans levain, qu'on appelle pain azyme, et qu'ils appellent, eux, des matzès. En outre, ils ont une vaisselle et des ustensiles de ménage à part pour toutie la durée de la fête. Quinze jours avant Pâques, il y a un véritable remue-ménage dans toute maison juive. Tout est visité, lavé, nettoyé; les ustensiles de fer et de cuivre

passent par le feu et Teau bouillante mêlée de cendre; les armoires, les buffets, les bahuts sont purifiés avec cette même eau et recouverts de cartons frais, souvent de planches neuves réservées à cet usage, pendant que les jeunes gens et les jeunes filles vont d'une maison à l'autre dans le but de s'entr'aider à faire et à cuire desmatzès. Les^uns pétrissent la pâte avec de~ l'eau distillée, les autres en font des gâteaux minces et plats qu'ils percent de trous pour les empêcher de se lever; d'autres enfin les passent au four, les comptent et les classent. Ces cuissons de mateè5 se font à tour de rôle dans certaines maisons qui ont tm four et une pièce assez vaste pour cinquante ou soixante travailleurs, car il faut que tout cela s'enlève au bout de quelques minutes pour qu'il n'y ait nul soupçon de levure, et ces maisons restent ouvertes au premier venu pendant quinze jours, pourvu qu'il fournisse le bois et les travailleurs.

L'avant- veille de Pâques s'appelle jour de la Visitation du pain levé^ et le matin du jour où commence la fête, — car toutes les fêtes juives, comme le Sabath, commencent dès la veille ,

— on fait partout des feux de joie pour brûler tout ce qui rappelle le pain ordinaire.

La lettre d'Elias était arrivée le jour de la Visitation.

A peine donc madame Riche fût-elle calmée, ipi'élle fit appeler Couronne et lui dit :

— C'est ce soir que toute chose impure doit sortir de la maison. Il faut donc que l'idée de cet homme disparaisse aujourd'hui même de céans! Et, pour qu'il n'ait plus le moindre doute sur nos intentions, c'est toi-même, ma fille, qui lui écriras sous ma dictée. Demain commence la fête pendant laquelle il est défendu d'écrire. Je ne veux pas qu'il en profite. D'ailleurs, je pourrais oublier ce que j'ai à lui dire.

Couronne, toute affaiblie, ne répondit pas. Elle ne s'empressa nullement de servir de secrétaire à sa mère.

— Aimes-tu mieux que ce soit ta sœur qui lui écrive? s'écria la mère. Je ne te forcerai pas d'écrire, mais du moins tu seras présente à ma dictée ; car, ma fille, iu ne connais pas du tout la grande famille Seibel que je vais te faire connaître, à toi et au fils qui daigne te deman-

der en mariage. Ce sera net et précis. Voyons, veux-tu écrire ?

— Ma mère, je vous obéirai, dit Couronne en prenant du papier, de l'encre et une plumé.

A cette réponse, la mère, qui était couchée sur le canapé, se leva, arrêta pendant quelques moments ses regards sur sa fille, qui baissa la tète pour dévorer ses larmes ; puis , arpentant la chambre de long en large, et tournant convulsivement, tantôt les brides du bonnet qu elle venait de mettre, tantôt les coins d'un vieux châle déchiqueté qu'elle avait jeté sur elle, elle dicta :

a Monsieur,

« VoUs ne m'avez jamais trompée un instant. Mauvais sang ne peut mentir, et un proverbe alsacien dit : « La pomme ne tombe pas loin « du pommier. »

€ Monsieur, savez-vous qui vous êtes? J'en douté ; car le fils de Jacob Seibel, s'il se fût connu, n'eût jamais osé demander la fille de madame David Riche.

« Monsieur, j'ai vu votre mère qui vous portait sur son pauvre dos , enveloppé dans un

grand drap sale et troué. Vous lui tendiez la main par-dessus Tépaule , et votre mère me tendait la main pour me demander un liard.

« Votre ^ère, Monsieur, s'appelait Jacob le farceur, Jacob le fripier, Jacob le rouleur, Jacob le.. »

Couronne, qui écrivait avec une rapidité fébrile , leva la tête et regarda sa mère.

— Oui, ma fille, répondit celle-ci. Cela t'étonne? Il avait bien d'autres sobriquets et plus honteux encore.

Madame Riche croyait enfin avoir fait une profonde impression sur sa fille et lui avoir prouvé que .ce mariage était impossible. Elle oubliait que , plus elle rabaissait le père , plus Couronne exaltait le fils. Elle attendit donc en vain une réponse approbative de sa fille; mais, comme un comédien qui vient de manquer un effet étudié, elle en essaya un autre.

« Monsieur, pousuivit-elle, je ne m'étonne pas qu'un petit homme laid, qui a l'honneur de signer Seibel , et qui sait chanter des romances, songe à devenir le mari d'une fille jolie.

jeune, honnête, d'une famille qui n'a jamais mendié sur la grand'route , et qui a une dot, en argent comptant, de huit mille francs. Il n'est pas de petit coq qui n'essaye de chanter devant une poule , surtout quand elle a des plumes dorées. Ce qui m'étonne, c'est que, après avoii» été refusé et, pour ainsi dire, chassé de la maison , vous osiez revenir à la charge sous prétexte de remplir un devoir. Quel devoir , monsieur ? Ce qui m'étonne encore , c'est de vous voir si petit après avoir joué monsieur le grand, car il me semble voua avoir entendu dire que vous n'épouseriez jamais une fille sans l'aveu de ses parents, et^ d'après ce que Ton vient de m'apprendre, vous ayez écrit à ma fille , et ma fille vous a répondu. »

Madame Riche attendait un démenti de Couronne ; mais celle-ci ne bougeant pas , elle poursuivit :

« Et, puisqu'il en est ainsi , c'est ma fille Couronne elle-même qui vous répétera ma volonté inébranlable contenue dans 'ces mots :

COURONNE i63

€ non, non, non! mille fois non! à tout jamais, non! »

Madame Riche s'arrêta de nouveau pour voir l'effet qu'elle croyait avoir produit sur sa fille ; mais elle n'entendait que le grincement de la plume sur le papier, car Couronne avait fait des efforts surhumains pour dévorer ses larmes et étouffer ses sanglots.

Madame Riche , grande comédienne de sa nature sans s'en douter, passait très-souvent d'un extrême à l'autre. Voyant donc que , ni sa colère , ni ses injures adressées à Elias ne mordaient sur Couronne, elle s'arrêta droite devant elle, et, prenant un ton doucereux, elle lui dit avec une grande volubilité de langue :

— Ma fille , encore deux lignes , et tu pourras t'en aller. Ecris : < Monsieur, je profite de la bonne occasion pour vous faire savoir que M. Salomon Netter de Bischwiller, charmant jeune homme , d'une bonne et honnête famille vient de me demander Couronne en mariage, et que je la lui ai promise. Après Pâques le mariage !

Cette fois-ci le coup porta. Couronne releva la tète et montra une figure dé feu où ruisselaient deux traînées de larmes. Puis , déposant sa plume et se levant de table, elle lui dit d'une voix tout à fait brisée par les efforts surhumains qu'elle avait faits pendant la dictée de la lettre :

— Maman, vous écrirez cela vous-même.

Dans ce moment Léon entra et annonça à

sa belle-mère qu'il resterait pour la fête de Pâques.

— C'est bien , ma fille , répondit madame Riche, Léon te remplacera.

Couronne, à bout de forces, s'affaissa. On vint à son secours ; Léon surtout lui témoigna une tendresse toute fraternelle.

Puis , prenant connaissance de la lettre , le jeune homme fit observer à madame Riche qu'Elias , connaissant l'écriture de Couronne , verrait qu'elle avait refusé de lui annoncer son mariage.

Peut-être madame Riche, une fois sa colère évaporée , après^ avoir chargé Léon de plier la lettre et d'y mettre l'adresse, eût-elle hésité à l'envoyer à la poste ; peut-être , si Couronne

eût eu confiance dans la tendresse de sa mère et qu'elle lui eût dit qu'elle était décidée à mourir plutôt que de renoncer à Elias , peut» être la mère eût-elle réfléchi avant de brûler ses vaisseaux. En tout cas, elle aurait attendu jusqu'après la fête de Pâques. Mais Couronne, outre sa fierté naturelle, ne croyait pas sa mère capable de comprendre un attachement si idéal , au-dessus de toutes les considérations sociales : < Ma mère, se dit-elle, comme toutes les villageoises sans éducation , ne comprend le mariage que pour devenir ridhe , ou bien pour se pavaner à côté d'un bellâtre aux gros favoris qui vous serre la taille , vous pince et vous tape, le tout pour prouver son amour. — Ma mère , se disait encore Couronne , ne sait pas qu'être fils de mendiant et arriver où est Elias, cela prouve qu'il a plus de force, plus de cœur, plus d'esprit que tout autre jeune homme élevé dans l'aisance et n'ayant jamais connu la misère. Les juifs n'étaient-ils pas esclaves en Egypte? La pauvreté est--elle une honte? Qui sait? Le grand-père de ma mère a peut-être mendié. N'a-t-il pas été pillé

et expulsé delà ville de Strasbourg en sa qualité de juif? »

Là-dessus, au li«u de parler à sa mère, elle relut une leçon d'Elias qu'elle avait copiée, sur l'orgueil aussi odieux que ridicule, des juifs enrichis.

a Comprend - on , avait écrit Elias, qu'un juif, dont la seule et unique noblesse est dans sa religion abstraite, dont les aïeux, jadis esclaves, ont été traités, depuis dix-huit siècles, comme des hommes hors la loi , qu'on pouvait piller et tuer à volonté, comprend -on qu'un juif s'enorgueillisse de sa fortune et , à plus forte raison , de son origine ? » . Si Couronne avait répété ce discours à sa mère , peut-être eût-elle compris le ridicule de ses prétentions. « Mais , se dit-elle , on me croit déjà ensorcelée ; en tenant des discours pareils , on me croirait folle et l'on me ferait peut-être enfermer dans une maison de fous. En vérité , préférer le fils d'un mendiant à un fils de fabricant, vouloir épouser un homme qui gagne à peine trois mille francs plutôt qu'un autre qui eri gagne quinze mille, s'en aller en Afrique pour vivre avec un mari laid.

petit, malingre, quand, à deux pas de sa famille , on pourrait parader à côté d'un jeune beau , portant moustaches et caracolant sur un cheval fringant , en -voilà assez pour être déclarée folLe à lier. N'ont-ils pas parlé de me faire exorciser par un rabbin de l'Allemagne ! »

Et Couronne se tut, non sans se fortifier dans sa résolution de se laisser mourir plutôt que d'épouser un autre mari qu'Elias, « ne fût-ce , se disait-elle que pour m'arracher à cette société de manants et d'ignorants. »

Et Léon, qui n'était pas mécontent de voir le nouveau refus de sa tante , mit lui-même la lettre à la poste.

Pâques commençait le soir même. Toute la maison remise à neuf avait pris un air de fête. Les portières, les rideaux avaient été renouvelés , le parquet était lavé et couvert de sable couleur d'or, des couvre-pieds blancs orilaient les lits. La commode était couverte d'une nappe aux liserés de couleur; tous les rayons d'armoires étaient recouverts de papier frais, et mêifie les dalles du vestibule avaient été mises en rouge et frottées.

Au milieu de la table, sur une nappe d'une blancheur irréprochable, s'éleva un dressoir à trois rayons circulaires. Dans chacun de ces rayons on avait placé un pain azyme plus épais que les pains ordinaires et qu'on appelle mitr-

zva. Sur le dressoir même également recouvert de blanc , se trouvaient une laitue , un gros morceau de raifort appelé morrer^ une petite sébille d'argent remplie de héroses (mélange d'amandes et de sucre pilé), puis le sel, le poivre, un os rôti et un œuf dur. L'os rappelle l'agneau pascal , et l'œuf représente Tinconstaiice de la fortune et la migration perpétuelle du peuple d'Israël.

Sur le banc fixé à un mur derrière la table , on avait, à force de coussins, élevé une espèce de divan pour le maître de la maison. Sa femme est assise à côté de lui , mais sur un fauteuil.

Chaque convive a un gobelet d'argent et un petit livre moitié hébreu moitié français ou allemand, racontant les souffrances d'Israël en Egypte et les miracles de sa délivrance.

Pendant que M. Riche, sa femme, son fils et son gendre se rendaient à la synagogue, Héva, après avoir arrangé le trône de son père, mit sa plus belle robe écossaise, natta ses cheveux en longues tresses comme une fiancée^ et attendit son futur sur le seuil de la porte.

Couronne , au contraire , brisée de douleur,

mit seulemeM une robe blanche sans ceinture et cacha ses cheveux sous un bonnet blanc ,

comme une mariée.

En rentrant et en voyant Couronne toute en blanc, madame Riche pâlit. Elle comprit bien que sa fille portait pour ainsi dire le deuil de son cœur, mais elle n'eut garde de lui faire voir qu'elle avait compris son intention.

On se mit à table.

Après les ablutions , les convives , hommes et femmes , élèvent de leurs mains le dressoir et prononcent à haute voix les paroles suivantes :

« Ceci est le pain de misère dont nos ancêtres se sont nourris dans le pays d'Egypte. Quiconque a faim , qu'il vienne se rassasier ; quiconque a soif, qu'il vienne se désaltérer ! Cette année, nous sommes ici; Tannée prochaine nous serons dans le pays d'Israël ; cette année nous sommes opprimés; l'année prochaine nous serons libres !

Évidemment , cette élévation et cette prière, en chaldéen, datent de l'exil babylonien, où les juifs étaient esclaves.

— Je parie , dit Léon en souriant^ que Cou-

ronne dans sa prière, a mis l'Afrique à la place de l'Asie.

Mais Couroiuie, sans se déconcerter, répondit :

— En Afrique les juifs sont français et libres. En Asie ils ne jouissent d'aucun droit de citoyen.

— Cette prière, dit le fils de la maison, est à refaire. Je ne désire pas du tout retourner à Jérusalem. Je vote qu'on mette Paris à la place.

— Tu as déjà fait cette observation l'année passée , répondit Couronne , et Elias qui était ici, t'a bien prouvé qu'aussi longtemps que tous les peuples ne reconnaîtront pas le Dieu abstrait et unique de la-Bible, les juifs seront toujours , tantôt en Europe , tantôt en Asie , tantôt en Afrique, martyrs de l'idéal de Moïse.

— Assez ! assez ! s'écria la mère , qui eut peur qu'on ne parlât trop d'Elias.

Et l'on continua les récits.

Pendant ces récits , tout convive boit à trois fois dans sa coupe. 11 est d'usage de laisser une coupe pleine à part destinée au prophète

Élie qui doit annoncer le messie universel quand tous les peuples n'auront plus qu'un Dieu et qu'une loi.

D'ordinaire un des convives boit à la place d'Élie , dont l'esprit , dit-on , ne fait sa visite qu'à minuit.

Couronne fut désignée pour remplacer le prophète ; car, disait Léon , qui tenait à la faire' parler, elle confond certainement Élie avec Elias !

— Le fait est , répondit le fils Riche , que le prophète Élie ne lui a jamais chanté de romances.

— Assez I assez ! cria encore la mère. On ne peut donc plus respirer ici sans prononcer ce nom. Depuis que ce malheureux est parti , il n'est question ici que de lui.

On arriva enfin au morrer^ c'est-à-dire à la chose amère , représentée par le raifort cru , et dont chaque convive avale un petit morceau en souvenir des amertumes du peuple d'Israël en Egypte et dans l'exil depuis la destruction du temple de Jérusalem. Les femmes d'ordinaire se dispensent de manger du morrer.

Mais Couronne, pour la première fois, en réclama sa part.

— Je te défends de manger du morrer, s'écria la mère. Tu n'es pas bien portante. Qu'Héva se charge de ta part.

— Moi , dit Héva , je n'aime que les douceurs. Je ne serai jamais martyre de rien.

— Comment ! dit Léon , tu ne te sacrifierais pas à ton mari ? Et si je désire que tu manges du morrer!

— En ce cas, j'en mangerai, répondit Héva en mettant le morceau de raifort dans la bouche de son fiancé, à condition que tu répètes, d'après moi : que ceci soit du poison pour toi, si jamais tu cesses de m'aimer.

Léon, malgré lui, cracha le raifort et regarda Ck)uronne.

— Comment ! s'écria Héva en se levant , tu ne m'aimes déjà plus ?

Léon interdit ne savait que répondre , lorsque Couronne, voyant l'embarras et le chagrin de sa sœur, et ayant depuis quelque temps deviné les intentions de Léon à son égard, remit le morceau de raifort à son cousin, puis.

174 couno^NB

prenant elle-même un autre morceau , elle dit

à haute voix :

Que ceci, LéoD, soit notre mort si jamais nous devenons infidèles à notre cœur, toi au tien qui est à Héva , moi au mien. . .

Léon avala le morceau de raifort et faillit étouffer.

Mais , au moment où Couronne faisait craquer le morceau sous ses dents blanches, sa mère, s'élançant de sa place, le lui arracha de la bouche, au risque d'être mordue.

— Comment ! s'écriart-elle, j'ai une fille qui se laisserait mourir pour un homme !,

Puis, se promenant dans la chambre et écrasant de ses pieds le raifort, elle poursuivit :

— Non , Jamais je n'ai pu rêver ce que je vois de mes yeux et ce que j'entends de mes — eilles. Jamais telles choses ne se sont passées

ins une maison d'honnêtes juifs 1 Mourir lur un homme 1 mais c'est un blasphème I ne femme qui aime Dieu, une juive, une innète fille I Mais j'ai donc élevé une schiksah laïenne), une coureuse de romans. Mourir

pour un homme ! Comment trouyeat-vous cela, Léon?

— Admirable, répondit celui-ci. Je suis seulement fâché de n'être pas cet homme.

A ces paroles , Héva de sa main potelée lui appliqua sur la joue le plus beau soufflet que jamais homme eût reçu.

— Bravo! ma fille, s'écria la mère. Voilà comment il faut mourir pour un homme!

Est-ce que je serais morte , moi , pour yotre père ? ajouta-t-elle naïvement , ^ et pourtant j'étais aussi belle que vous! Est-ce que nous autres, honnêtes femmes juives , nous devons nous inquiéter de l'amour? L'amour est un vice idolâtre. Unejuive ne doit aimer que Dieu, ses parents et ses enfants.

— Pourtant, maman, répondit le fils,

Rachel a aimé Jacob.

— Aussi en fut-elle malheureuse pour la vie, répondit madame Riche. Une juive doit rester fidèle à son mari, mais elle ne doit pas l'aimer au point de blasphémer Dieu et de se laisser mourir. C'est ce démon d'Elias qui a empesté ma maison de la^ sorte. J'ai déjà marié

trois filles, mais il n'a jamais été question d'amour.

— Maman^ s'écria Héva, tout cela était bon pour toi quand tu étais jeune fille. Quant à moi, Française avant tout, j'espère bien aimer mon mari, tout en lui donnant de temps à autre un joli petit soufflet.

— Toi ! s'écria la mère, en haussant les épaules malgré elle, tu peux faire ce que bon te semble. Ce qui fait mon chagrin, ce qui me crève le cœur, c'est de voir — en disant cela, elle versa un torrent de larmes, — que j'ai une enfant qui aimerait mieux mourir et se laisser porter en terre par sa mère que de renoncer à un homme indigne de notre famille. . . Comme si dans le monde entier il n'y avait que cet homme ! . . . Élevez donc des enfants, donnez-leur votre sang , sacrifiez-leur votre jeunesse, votre bonheur, votre fortune, acceptez pour eux toute une vie de morrer, pour entendre dé leur propre bouche que vous n'êtes rien, absolument rien pour eux, que le fils n'existe que pour une donzelle quelconque, que la fille veut mourir pour un petit homme laid, sans s'inquiéter que cette mort emporte

ou non la mère ! — car j'en mourrais aussi,

moi !

Madame Riche s'arrêta pour essuyer ses larmes. Couronne, qui n'avait jamais entendu ce langage, la dévorait de regards. « Ma mère m*aimerait-elle? se disait la pauvre enfant. Me serais-je trompée sur ma mère? » C'est la première fois que Couronne se fit cette question .

A son tour, madame Riche, en regardant sa fille, se dit : « Serait-il possible que Couronne ne sentît pas qu'elle est ma préférée, ma fille chérie 1 Serait-il possible qu'elle aimât mieux se laisser niourir au risque de me tuer du coup 1 . . . Déjà, poursuivit-elle dans sa pensée, elle a les joues creuses comme une poitrinaire. Ah ! si elle savait combien je l'aime 1 »

La mère et la fille se couchèrent .chacune avec ses doutes et ses monologues. Pour la première fois. Couronne puisait un rayon d'espoir dans l'œil de sa mère. Pour la première fois aussi, madame Riche, sentant ses entrailles pour Couronne, faiblit au point de lui céder. Si Léon n'avait pas envoyé sa lettre à Elias, cette lettre dès lors eût été déchirée et n'eût jamais été mise à la poste 1

Pendant la nuit, la vanité de famille gagna de nouveau du terrain ; et, faisant flèche, de tout bois, madame Riche, se dit : Je voudrais maintenant reculer, je ne le pourrais plus. La lettre étant partie, jamais M. Elias ne me pardonnera les injures que je lui ai dites, et jamais non plus madame Riche ne s'est donné un démenti pareil... Non, non, se disait-elle vers Faube du jour, — car elle n'avait pas fermé l'œil durant toute la nuit, — non, il faut que Léon se marie, et puis il faut absolument fiancer Couronne avec M. Salomon, qu'elle le veuille ou non. Si elle aime sa mère, elle n'en mourra pas; sinon, à la grâce de Dieu!

Et elle ordonna dès le lendemain à Léon de se rendre à Bischwiller pour prendre les arrangements nécessaires aux fiançailles de Couronne.

— Si dix mille francs de dot ne suffisent pas, dit-elle, promets-lui en quinze mille. Il faut en finir.

Mais Léon ne se pressa nullement de fiancer Couronne. 11 eut une nouvelle brouillerie avec Héva et en profita pour rentrer directement chez lui.

Quinze jours après Pâques, madame Riche se rendit elle-même à Bischwiller. Hélas! ce ne fut pas pour fiancer sa fille aînée, mais pour consulter le médecin cantonal.

Car, depuis le jour où Couronne fut forcée d'écrire la fameuse lettre à Elias, il y eut une révolution dans sa constitution physique^

Bientôt Couronne ne put vaquer à aucun travail. On ne la voyait plus ni au jardin, ni dans la cuisine, ni chez son amie madame Sommer. On n'entendait plus sa voix argentine. Depuis le matin jusqu'au soir, Couronne était sur le canapé, non assise, mais couchée comme une paralytique. Il ne pouvait préalablement

480 GOURONXE

pas être question d'un mariage pour elle. Madame Riche expliqua bien au docteur que cet état de choses était la suite de contrariétés morales; mais elle n'osa pas lui dire toute la vérité, de peur d'être accusée elle-même. Le médecin d'ailleurs la rassura de son mieux, e promit de guérir Couronne avec des bains et des frictions.

Madanie Riche prodiguait à sa fille les soins les plus tendres. Au Tond de son cœur, elle était plus incrédule que le médecin, et, plus d'une fois, elle s'était demandé si un consentenient de sa part au mariage avec Elias rendrait la santé à Couronne. N'eût été la crainte de voir Elias la refuser après la lettre, elle eût proposé à sa fille de lui écrire.

Un jour elle dit à Couronne, — car le naturel malicieux de madame Riche prenait toujours de temps en temps le dessus :

— Ma fille, je crois que tu veux enlaidir pour mieux ressembler à Elias. Après tout, si tu y tiens...

Elle attendait une réponse ; mais Couronne depuis longtemps avait pris la résolution de

ne plus répondre à sa mère. De même, elle avait promis de ne plus jamais écrire une ligne à Elias sans montrer la lettre à sa mère.

xxni

La Pentecôte est la plus jolie fête jiiivie. C'est Tanniversaire de la donation de la loi de Moïse sur le mont Sinaï (Mathan Thorah) , Ce jour-là les juifs ornent leurs appartements et leurs temples d'arbres de mai , dé bouquets de fleurs et de verdure. Laissant de côté les plaintes et les gémissements, ils n'ont que des chants de reconnaissance et de victoire pour avoir été élus dépositaires de la loi qui, par sa haute morale, par son amour du prochain, gouverne le monde civilisé

Couronne allait un peu mieux, lorsque huit jours avant la Pentecôte, le père de Léon annonça à madame Riche qu'il fallait que son

fils fût fiancé avant la fête et marié un mois après. Il engagea donc madame Riche à prendre les mesures nécessaires pour venir avec son mari et sa fille à Rechwog signer le contrat par devant notaire, afin que Léon pût acheter ses cadeaux de fiancée pour le premier jour de Pentecôte ; cadeaux qui, selon Tusage alsacien, consistent en une chaîne d'or, une paire de boucles d'oreilles, en échange desquelles les parents de la fiancée donnent au futur mari une montre d'or.

Le véritable but du père de Léon était de voir la dot déposée chez le notaire avant le mariage.

Pour ne point perdre Léon, qui était devenu beaucoup moins galant pour Héva que lors du début de sa passion, — observation qui n'avaft pas échappé à la inère — celle-ci se vit forcée d'accepter la proposition de son beaufrère.

Cette circonstance aigrit de nouveau l'humeur tie Madame Riche, qui, malgré sa résolution de ne plus tourmenter Couronne, ne put s'empêcher de lui lancer encore de temps à autre un brocard.

/ — Sous prétexte d'amour, disait-elle, ma fille Couronne joue la grande dame et se fait servir des potages et des cordiaux. — Ne peut-on, demanda*t-elle à un visiteur devant Couronne, ne peut-on pas inoculer l'amour contre Tamour, comme la petite vérole ?

Mais ce furent les derniers flamboiements de ces éclairs de colère, et comme Couronne ne répondait jamais, madame Riche ne se sentait plus le courage de .continuer. Ces mots d'ailleurs, ne Tempêchèrent pas de prodiguer ses soins les plus minutieux à sa fille malade.

Les préparatifs pour les fiançailles d'Héva se firent dans la cour. Le jeune Riche avait couvert le char-à-bancs de verdure et de rubans multicolores. Deux beaux chevaux noirs également enrubannés piaffaient devant le char. M. Riche, son frère, Héva, Fanfan, le jeune Riche, étaient niontés en voiture; on n'attendait plus que la mère, qui, pour la cérémonie, mettait une robe de soie, lorsqu'on passant devant Couronne, couchée comme à l'ordinaire sur le canapé, et la voyant toute enfiévrée , elle s'arrêta ; puis , sentant ses en-

trailles remuer et saisie d'une soudaine inspiration de pitié, elle s'écria :

— Partez , mes en&nts. Je n'irai pas à Rechwog. Père, tu fianceras Héva sans moi. Je signerai plus tard. Couronne est trop malade pour que je la quitte.

— .^ bah ! dit le [père, tu connais bien la cause de sa maladie. D'ailleurs-, nous serons de retour ce soir.

— Je vous dis de partir sans moi, répéta madame Riche.

Et elle rentra pour changer sa robe de soie contre une robe de laine.

M. Riche allait descendre lorsqu'Héva lui dit:

— Maman crie beaucoup contre Couronne ; mais, au fond, elle n'aime qu'elle. Elle reste pour elle. Elle ne resterait pas pour moi s'il s'agissait de fiancer Couronne.

— Eh bien donc, partons, dit le père, puisqu'il s'agit de me débarrasser d'une fille. Au diable les femmes ! cela change d'avis toutes les cinq minutes.

Le char à peine disparu, madame Riche resta en contemplation pendant dix minutes

devant Couronne, qui, malgré sa fièvre, regardait sâ mère d'un œil scrutateur, conune pour deviner sa pensée. Puis, saisissant sa main :

— Ma mère, dit-elle d'une voix à moitié éteinte, ne me grondez pas, je suis bien malade.

Madame Riche, au lieu de la gronder, tomba à genoux devant le canapé, et, posant un baiser sur le front brûlant de sa fille, elle lui dit :

— C'est moi, ta mère, qui te guérirai^ ma fille. Mais auparavant, laisse-moi faire une course. Dans une heure je serai de retout. Promets-moi de rester couchée.

Couronne serra la main de sa mère et la porta à ses lèvres.

Madame Riche se leva et partit à grands pas pour se rendre à Bischwiller. Il y a une bonne lieue du village à ce bourg. En trente-cinq minutes, madame Riche, la figure toute en feu et ruisselante de sueur, se trouva dans le cabinet du docteur, et lui posa à brûle-pourpoint cette question :

— Docteur, est-ce que Ton meurt d'amour?

— Votre fille est donc amoureuse? dit celui-ci.

— Parbleu ! toute TAlsace le sait, son médecin seul Tignore.

— Eh bien, oui, répondit le docteur. Ce n'est pas précisément d'amour que Ton meurt, mais de phthisie. Votre fille en a un commencement. Si la fièvre s'en mêle, elle est perdue.

— Et si |e lui accorde son amoureux ?. . .

— Ce serait, ma foi I la meilleure médecine !

Et madame Riche, quittant brusquement le docteur, se hâta de retourner au village.

Quand la mère rentra. Couronne n'avait plus de fièvre, mais elle était d'une pâleur si matte qu'on eût dit une transfigurée.

— Ma fille, dit madame Riche en s'asseyant à côté d'elle, comment te portes-tu ?

Jamais madame Riche n'avait pris ce ton pour parler à sa fille.

Aussi Couronne, sans répondre tout de suite, lui jeta-t-elle un regard de reconnaissance et d'amour. Puis, lui prenant la main, elle lui dit :

— Tu es donc très-inquiète de ma santé, mère?

— Si je m'en inquiète ! s'écria celle-ci. Tu me crois donc mauvaise mère ?

— Dame!... dit Couronne malgré elle.

Elle s'arrêta, se reprochant cette exclamation.

' — Comment î s'écria madame Riche, seraisje condamnée à être méconnue même de mes enfants I On me croit donc méchante !

— Elias seul, ma mère, m'a toujours dit que tu avais un cœur d'or et une âme d'élite.

— Ah ! il a dit cela. Lui seul m'a donc devinée ! Écoute, ma fille : crois-tu que si tu lui écrivais de venir, malgré ma dernière lettre, crois-tu qu'il viendrait ?

Couronne fut tellement bouleversée par cette question, qu'elle fit un soubresaut sur sa couchette. Puis, se mettant sur son séant, elle dit :

— Ma mère, au nom du ciel, pas de mauvaise plaisanterie ! Vous ne voyez pas^ vous ne sentez pas que vous me tuez à petit feu.

— Je ne plaisante pas, ma fille, dit madame Riche en serrant Couronne dans ses bras. Vois, regarde-moi. Ai-je l'air d'une mauvaise mère? Sens comme mon cœur bat! Aii lieu

d'aller fiancer Héva, j'ai couru à pied chez le

médecin pour le consulter sur ta santé. Je ne te croyais pas si malade, mon enfant; maintenant que je sais que tu souffres réellement , rien ne me coûtera pour te soulager. Si j'étais sûre qu'Elias me pardonnât ma lettre, je consentirais même à ton mariage. ^

— Ma mère ! ma bonne mère I . . . Ah! fai une mère ! s'écria Couronne en la serrant con vulsivement dans ses bras.

L'émotion de Couronne était si forte qu'elle tomba évanouie à la renverse sur son oreiller.

Madame Riche, couvrant de baisers sa fille, la rappela à elle. Puis, la voyant plus calme, elle lui dit : /

-^ Dis-moi seulement ton avis. Crois-tu, si tu lui écris de venir, qu'il viendra ?

— Non pas moi, dit Couronne, mais toi !

— Tu en es sûre?

— J'en suis certaine !

— C'est bien, ma fille, dit madame Riche. Maintenant, tâche de faire un bon somme. Les fiancés et les parents de Léon vont venir. Je vais, en attendant, faire un brin de toilette. Il faudrait que tu eusses assez de forces pour te lever et te faire belle pour la fête de Pentecôte.

— Je ferai mon possible, ma mère.

Cela dit, madame Riche posa un dernier baiser sur le front de Couronne et courut dans l'alcôve.

Une heure après, les convives, presque tous dans un état d'ivresse, arrivèrent sur trois chai's ornés de fleurs, de rubans, de branches de pin et de bouleau^ au milieu. des coups de fouet et de pistolet.

Quand ils furent arrivés dans la cour, ma- .dame Riche, en toilette de fête, debout sur le seuil, s'écria :

' — Père Riche, tu as fiancé ta fille cadette Héva. Moi, pendant ton absence, j'ai promis ma fille aînée Couronne... Vous n'entrerez pas dans cette maison sans crier Masel tof (cri de félicitation) pour Couronne que je viens de fiancer.

— Avec qui? s'écria tout le monde à la fois.

— Avec Elias Seibel, précepteur en Afrique.

— Il est donc ici? il est donc venu? demanda Léon.

— Que vous importe? il viendra ! . dit madame Riche. En attendant, nous célébrerons ses fiançailles. Ce soir, j'annoncerai à tout le

COURONNE 19f

village que je viens de fiancer mes deux filles, et, honni soit qui mal y pense ! . . . Maintenant^ entrez !

Et vingt personnes entrèrent en criant à la fois : Masel tof Couronne !

Et madame Riche brisant la soucoupe d'une belle tasse, s'écria :

— Masel tof Elias et Couronne ! Léon et Héva !

— Tant miçux! dit M. Riche. De cette manière, je me débarrasserai de mes deux filles à la fois.

Les amis et parents de la maison Riche passèrent la nuit à chanter , à boire et à danser aux sons d'une clarinette. Seules, madame Riche et Couronne, brisées par les violentes émotions de la journée, se couchèrent et s'abandonnèrent chacune à ses réflexions, à ses remords. Couronne se reprochait d'avoir si longtemps méconnu sa mère et de lui avoir causé tant de chagrins. Elle songeait aux moyens de lui pay^ au centuple les soucis et les peines dont elle avait été la cause. De temps en temps, elle craignait de n'avoir plus assez de santé, de ne vivre plus assez longtemps pour se faire pardonner son amour pour Elias et son opposition à tout autre mariage. Mais

bientôt ces moments de désespoir disparurent devant son énergie et sa ferme volonté de guérir, afin de devenir un sujet de bonheur pour sa famille, et de prouver à sa mère que, par son choix, elle n'avait pas démérité d'elle.

Quant à madame Riche, elle se reprochait de n'avoir pas commencé par où elle avait fini. «J'aurais, se disait-elle, épargné bien des larmes à ma fille, j'aurais conservé sa santé, et je ne me serais pas donné un démenti en face du village entier. »

Mais elle se préoccupait surtout de l'arivée d'Elias, c Si maintenant, se dit-elle, il refusait Couronne à son tour, ne fût-ce que pour se venger de mes injures. . . j'en mourrais de honte ! »

Aussi, à peine l'aube parut-elle à l'horizon, qu'elle se leva, prit du papier à lettres et courut dans la chambre de Couronne.

— Ma fille, dit-elle, je veux que tu écrives ' tout de suite à ton fiancé en mon nom, et que personne ne prenne connaissance de la lettre. Voyons comment tu t'y prendras.

— Tu ne veux donc pas me dicter! dit

Couronne en souriant; tu dictes pourtant

bien.

Madame Riche ne put s'empêcher de sourire elle-même.

— Eh bien, dit-elle, voilà ce que j'écrirais :

« Monsieur,

» Vous mV /ez demandé ma fille Couronne en mariage... »

— Non, non, ma mère, interrompit Couronne, il ne faut pas lui rappeler sa lettre ; car, à la rigueur* il faut que tu puisses nier la tienne. Tu ne Tas pas écrite et il ne Ta pas reçue.

— Pourtant, dit la mère, la lettre existe. Ah ! s'écria-t-elle, il me m^risera !

— Non, ma mère, il t'aimera comme sa mère;, et, puisque tu t'en rapportes à moi, laisse-moi lui écrire ; je, serai censée avoir écrit sous ta dictée, et tu signeras.

Et Couronne, d'une main rapide, traça les lignes suivantes :

« Monsieur,

a Le père de Léon m'ayant forcée de fiancer ma fille cadette avec son fils pour que le mariage puisse avoir lieu en deux mois, j'ai demandé à ma fille Couronne si elle croyait que vous viendriez pour l'épouser, si je la fiançais en même temps avec vous.

» Et comme ma fille, saris hésiter, a répondu oui, je vous annonce que nous avons célébré vos fiançailles et que nous vous attendons'sans faute le plus tôt possible. Tout sera prêt pour le mariage, la dot et la fiancée, cette dernière quoique un peu souffrante. 11 ne manque que le mari.

» En vous disant donc itfose/ /o/*, j'attends une lettre de vous qui m'annonce le jour de votre arrivée. »

— C'est bien, dit madame Riche en signant, tu as plus d'esprit que moi.

Couronne ajouta les lignes suivantes :

«• Mon ami,

» J'ai une mère, et une mère digne de vous.

» Je suis heureuse, et, avec Taide de Dieu, je serai bientôt guérie d'une indisposition qui allait devenir grave.

» J'ai tenu la parole que je me suis donnée, et j'ai garanti la vôtre. Si vous la retiriez, vous me retireriez la vie.

» A partir d'aujourd'hui, il m'est de nouveau permis de voir madame Sommer. Si j'ai le bonheur de devenir votre femme et de retourner aveb vous en Afrique, la famille Sommer nous accompagnera, du moins jusqu'à Paris.

» Mon cœur jubile de joie, et, pour remercier Dieu de mon bonheur, je voudrais que tous les cœurs sensibles qui s'aiment, fussent heureux avec nous. Nous ferons le bonheur de monsieur et de madame. Sommer.

» Masel tof! mon doux ami, mon seigneur, Masel tof!

» Couronne. x>

Il est d'usage en Alsace que, pour la première fête qui suit les fiançailles, la fiancée offre à toutes les jeunes filles du village une collation composée de gâteaux, de fruits, de sucreries et de liqueurs douces, pendant que le fiancé, s'il est du même village, paye à boire à tous les jeunes gens. Cet usage est tellement de rigueur, que les jeunes personnes, sans être invitées, viennent d'elles-mêmes dans la maison de la fiancée faire leur compliment et se mettre à table. Libre aux jeunes gens de s'abstenir et aux jeunes filles de rester chez elles ; mais ni le fiancé ni la fiancée n'ont le droit de refuser personne, pas même l'enfaut d'une famille ennemie.

i 98 COURONNE

Le jour de la Pentecôte, madame Riche lit dresser deux tables qui pliaient sous les gâteaux, les fleurs, les fruits et les liqueurs. Léon, quoique d'un autre village, avait fait inviter par le bedeau de la synagogue tous les jeunes gens sans exception, et les avait conduits à l'auberge où chacun buvait à discrétion .

Madame Riche, se tenant à la porte d'entrée, répondait au compliment de chaque jeune fille par ces paroles :

— Vous Bavez, mademoiselle, que ce n'est pas seulement pour Héva que nous acceptons votre Masel tof, mais aussi et surtout pour Couronne.

Et, pour, bien prouver à tout le village que c'était chose conclue entre Elias et Couronne, elle avait prié sa fille de se fairp bien belle et de se parer en fiancée, afin d'occuper la place d'honneur, en sa qualité de fille aînée. Couronne, malgré la fièvre qui ne l'avait pas encore quittée, obéit de bon cœur à sa mère^ niit sa plus belle robe, se coifiPa avec des branches de romarin, et accepta les félicitations de toutes ses compagnes de jeunesse.

A table, toutes les jeunes filles faisaient à I envi l'éloge du maître d'école. Autant tout le monde rayait trouvé laid, petit, maladif, autant on s'empressait de vanter et son esprit et sa science, et même sa beauté. Couronne ne répondait pas. Elle n'avait, en effet, que du m^ris pour toutes ces sottes qui .hier eussent dit tout le contraire pour un verre de kirsch, et qui demain auraient oublié ce qu'elles venaient de dire.

Il y eut bien, au nombre de ces jeunes filles, deux ou trois langues plus fines qui, envieuses de Ck)uronne, manifestaient des velléités de critique et d'allusions malveillantes.

— Couronne, disait Tune, fera honneur aux filles du village. On ne dira plus que nous ne faisons rien pour plaire aux hommes.

— Au contraire, répliqua une autre. Couronne nous fera du tort. Maintenant le dernier de nos amoureux voudra que nous nous mourions d'amour et que nous attrapions une belle et bonne phthisie avant de nous décider.

Tout à coup on entendit la voix criarde de madame Feissel dans la cour.

— Et moi aussi, s'écria-t-elle, je viens vous dire Masel tof. Je Tavais bien prédit. . .

-r- Vous, répondit madame Riche, vous ne venez que pour me dire une méchanceté.

— Moi, dire des méchancetés! reprit madame Feissel. Je vous approuve, je fais partout votre éloge. Je m'étonne seulement que vous ayez tardé si longtemps.

— Et pourquoi vieille vipère? répondit madame Riche.

— C'est que Couronne, en s'engageant, savait très-bien ce qu'elle faisait. M. Elias n'est pas précisément beau, mais c'est un des meilleurs partis de l'Alsace. Couronne ne lui fait aucun sacrifice, elle fait tout simplement une bonne affq.ire. Elle a beaucoup d'esprit. Couronne. Mon mari, qui vient de voir madame Seibel...

— Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? s'écria madame Riche, qui n'eut pas comme sa fille la force de n'opposer qu'un silence méprisant à tous ces cancans. Vous savez quelque chose : dites-le nous bien vite, et allez-vous en.

~ — Sa mère a dit à mon mari que son fils gagnait beaucoup d'argent, qu'il était le premier

fonctionnaire de la ville où il est. Le journal a parlé de lui. Il paraît qu'il va être décoré, bu bien qu'il vient de l'être. Il va bien rirejquand il apprendra que cette bonne madame Biche croit avoir arraché une montagne de son cœur en daignant lui donner sa fille. Et il ne rira pas seul, c'est moi qui vous le dis.

Le trait était lancée et il entra droit au cœur de madame Riche, ^qui pâlit, et qui, contre son habitude, ne trouvant rien à répondre, rentra silencieusement dans la salle.

— Moi aussi, s'écria une rousse à la table, moi aussi ^ j'ai entendu dire à mon père qu'Elias gagnait plus de six mille francs par an et qu'il n'était plus maître d'école.

— Mon Dieu ! se disait madame Riche, il ne viendra pas !

Cette pensée la troubla tellement, qu'elle se laissa tomber sur une chaise comme une machine inerte.

Couronne comprit tout aussi bien que sa mère la méchanceté cachée sous l'éloge du talent de son fiancé , mais elle était tellement

sûre de lui , - que , saisissant pour ainsi dire

toutes ces flèches^ les brisant et les foulant aux pieds, elle dit à haute voix :

— Mes amies, en voilà assez sur le compte de mon fiancé. Ce qu'il fera sera bien fait. Quand vous me disiez qu'il était laid, affreux, je n'ai pas daigné le défendre. Maintenant, vous dites que le marié est trop beau, je n'y répondrai pas non plus.

Puis, accourant vers sa mère qui, toutepâle, allait se trouver mal, elle la serra contre son cœur en s'écriant à haute voix :

— Maman, il viendra, fût-il empereur !

Ce cri du cœur imposa silence à toutes ces jeunes guêpes, qui, prêtes à piquer, rentrèrent leurs dards et s'envolèrent les unes après les autres.

11 est des créatures humaines tellement angéliques, qu'un surcroît de dévouement et d'abnégation, loin de les courber et de les accabler, les relève même matériellement en prêtant des forces supérieures à leurs corps frêles, délicats et affaiblis par la maladie.

Telle fut Couronne. Accablée de douleur, minée par la fièvre, elle puisa des forces surnaturelles dans le devoir de soigner sa mère.

Car, pendant le mois qu'il fallut pour avoir une réponse d'Afrique, madame Riche fut presque toujours alitée. D'une part, elle se faisait d'amers reproches d'avoir tant tourmenté sa fille; d'autre part, elle se disait que jamais Elias ne lui pardonnerait sa lettre. Son esto-

mac refusait tous les aliments. Durant huit jours la fièvre ne la quitta pas, et parfois elle délirait à haute voix en criant : « Il ne viendra pas, j'en serai pour mq, belle honte. » Couronne ne quittait plus sa mère. Penchée sur elle, l'embrassant, humectant de larmes sa figure, elle répétait' toujours : « Maman, il viendrai »

Au bout de trois semaines seulement, madame Riche, grâce aux soins et aux protestations de Couronne, devint plus calme. Le médecin lui permit de se lever; la fièvre avait cessé et l'appétit revint peu à peu. Mais, à la voir pâle et amaigrie, soutenue par sa fille aînée qui gagnait en santé et en fraîcheur, on l'eût prise pour la victime de sa fille.

Enfin, le facteur apporta une lettre. Ce fut un événement. La lettre n'était pas encore décachetée que déjà vingt curieux se trouvaient échelonnés de maison en maison pour propa— ger la bonne ou la mauvaise nouvelle ; car depuis un mois on ne s'abordait plus au village qu'en se demandant : « Viendra-t-il, ou ne viendra-t-il pas? » 11 y eut même des paris engagés»

Madame Riche trembla de tous ses membres en ouvrant la lettre. Mais à peine y eut-elle jeté un coup d'œil qu'elle courut comme une folle vers Couronne en s'écriant t

— Ma fille, il vient, il est venu !

Puis, se laissant aller dans les bras de Couronne, elle versa des larmes de joie comme s'il était venu pour elle.

Dans sa lettre, Elias annonçait en peu de mots qu'il partait en même temps, et qu'après un séjour d'une semaine à Paris il suivrait de près sa lettre.

Dès quIÉlias, dans une seconde lettre, eût fixé le jour de son arrivée, madame Riche, quoique à peine remise, et sans rien dire à €ouronne, prit ses mesures pour aller au devant de son gendre, afin de lui parler la première et sans témoins. Héva^ furieuse depuis un mois de se voir reléguée au second rang, voyant l'amour exclusif de sa mère pour sa sœur, profita d'une indisposition du vieux père de son futur pour aller le soigner, afin de s'éloigner de la maison maternelle où il n'était plus question d'elle. Il ne restait auprès de Couronne que Fanfan et madame Sommer.

Cette dernière s'était parée comme pour une fête.

Madame Riche possédait une prairie située à un quart de lieue du village, aux bords de la route de Strasbourg.

Ck>mme on était en pleine fenaison , eHe prit deux faucheurs et se rendit à sa prairie sous prétexte de présider elle-même aux travaux, mais en réalité pour attendre M. Elias, qui ne pouvait entrer au volage sans passer devant sa prairie.

A peine aperçut-elle de loin le petit courrier de Strasbourg , qu'elle s'élança sur la route , et, voyant M. Elias placé au premier banc, elle lui cria en hébreu : « Soyez béni en venant et béni soyez en partant ! » verset d'un psaume qu'elle lisait traduit en allemand et qu'on répète souvent dans la synagogue.

M. Elias fit signe au cocher de s'arrêter, sauta en bas et se rendit avec madame Riche sur la prairie.

— Si Elie le prophète venait , il ne m'aurait pas £sdt tant de plaisir qu'Elias Seibel.

— Vraiment ! dit le jeune homme un peu étonné,

— Monsieur Seibel, poursuivit madame Riche , je suis venue au devant de vous, non-

â08 COURONNE

seulement pour être la première à vous féliciter, mais encore pour expier mes torts envers Yous et pour yous demander humblement pardon d'une lettre de sottises que je vous ^i écrite. ,

— Une lettre de sottises ! interrompit Elias qui faisait Fétonné ; je n'ai jamais reçu de vous que la lettre qui m'annonce mes fiançailles avec Couronne.

Il ly eut un moment de silence pendant lequel madame Riche dévorait de ses regards son gendre. Puis, lui sautant.au cou, elle

s'écria :

— Vous êtes aussi grand que noble de caractère et d'esprit , et ma fille est une élue du bon Dieu d'avoir pu vous apprécier* si vite. Allez, elle n'a jamais douté un instant de vous. Maintenant , courez à la maison où Couronne vous attend. En vous donnant ma fille, je vous donne ma maison , ma fortune , mes cheptels, mes prairies, mes bijoux, mon cœur et ma vie. Croyez-moi, monsieur Elias , si j'ai fait d'abord tant de résistance, ce n'est pas faute d'avoir apprécié vos qualités; c'est que, de tous mes enfants, je n'aime en réalité, et bien

malgré moi , que ma fille Couronne. En vous l'accordant, il me semble que je vous donne mon propre cœur ; car, croyez-le , si Couronne était morte pour vous , — et elle n'eût pas hésité à vous sacrifier sa vie, — moi , je serais morte pour Couronne !

Elias embrassa sa belle-mère et lui dit :

— Ma chère mère, j'ai toujours dit que vous étiez une femme de cœur et de nobles aspirations.- Tout ce que Couronne a de bien lui vient de vous et de Dieu. Moi, je n'ai fait que polir un diamant que vous lui avez donné , car vous lui avez donné votre âme.

Madame Riche pleurait des larmes de joie.

— Partez, monsieur Elias, dit- elle; Couronne vous attend !

Elias , au lieu d'entrer dans le village par la grand'route , fit un détour par un chemin de traverse' pour pénétrer dans la maison tout seul , sans être suivi des curieux du village.

Il trouva sur le seuil de la porte madame Sommer qui le reçut en s'écriant : — Avec vous reviennent la joie et le bonheur.

Elias lui serra la main et demanda où était Couronne ; mais madame Sommer, ne voulant

2fO .COURONNE

pas répondre directement à cette question , dit :

— Là pauvre enfant est si heureuse , et sa santé si délicate, que je l'ai renvoyée de la maison , de peur que votre présence subite rie lui fît du mal.

Mais Elias, n'ajoutant pas foi au dire de madame Sommer, qui, d'ailleurs, se trahit par un sourire , entra dans la maison , courut de chambre en chambre et pénétra jusque dans la cuisine.

Là, Couronne, après avoir mis sa robe d'indienne, le fichu et les sabots qu'elle^ portait le jour où Elias l'avait vue pour la prcr mière fois , s'était blottie à côté de l'âtre en versant des larmes de joie. Son cœur battait si fort qu'on eût pu compter les pulsations à travers sa robe.

Elias , en la voyant dans ce costume , poussa un cri de joie et se précipita à ses genoux.

— Ce n'est pas toi, mon enfant, s'écria-t-il, qui seras ma servante. C'est moi , qui dès aujourd'hui , serai ton serviteur.

— Et pourquoi pas ? dit Couronne en posant une main sur la tête d'Elias. Vous m'a-

viez choisie , me croyant orpheline et servante. Puisse Dieu nous conserver longtemps nos parents!... mais mon plus grand orgueil sera toujours d'être votre servante !

— r- Mais , vous aussi , répondit Elias en couvrant de baisers sa main, vous aussi vous m'aviez choisi. Que dis-je? vous alliez me sacrifier votre jeunesse, votre beauté, votre âme , cette fleur éclose du ciel ! On vous disait que j'étais un pion, et Ton m'appelait fils de mendiant. Vous ne saviez pas que j'étais secrétaire du gouverneur, membre du consistoire , et que je gagne six mille francs par an.

— Ah ! s'écria Couronne , est-il un bonheur pareil au mien? En effet, que suis-je, que puis-je être pour vous? Je ne suis pas belle, je n'ai pas de santé , et je ne suis pas riche. Qu'ai-je donc , que suis-je donc pour que le plus noble des hommes vienne de trois cents lieues me demander en mariage ?

— Mais je serais venu du bout du monde ! Où trouverais-je , s'écria Elias, une âme plus pure que la tienne? Tu es ma création , Couronne, mon enfeint spirituelle. Avant de te connaître, je ne croyais pas toujours que

rhomme était fait à l'image de Dieu ; j'avais des moments de doute et de désespoir. Mais, en entrevoyant ton âme , j'ai cru reconnaître une émanation divine, car tout y est lumière et beauté, grandeur et splendeur 1 Le soleil dessèche en même temps qu'il donne la chaleur; le vent qui fait marcher le navire , le pousse aussi dans l'abîme; le feu noircit et blanchit à la fois; mais, en toi, tout est dévouement et abnégation , tout est aiiiour. Tu ne connais pas le mal , et tu n'as jamais péché. D*ordinaire, l'amour et la haine sont deux passions qui se ressemblent et qui se remplacent l'une l'autre. Vois plutôt ta mère , qui passe d'un extrême à l'autre. Mais toi tu ne connais pas, tu ne connaîtras jamais la haine. Je t'ai bien éprouvée. Ton cœur a déjà des cicatrices, mais pas une tache. Tu^es tellement grande, pure et sainte, que tu ne connais ni ta grandeur, ni ta pureté, ni ta sainteté.

— Ne me parlez pas ainsi, s'écria Couronne en tombant à son tour à genoux devant son fiancé. Vous me rendez trop orgueilleuse. On m'a assez reproché mon orgueil pour n'avoir pas daigné vous défendre. Pouvais-je vous dé-

fendre et vanter la pureté de l*or devant des hommes qui ne connaissent que le cuivre? Encore aujourd'hui ils ne me croient heureuse que parce que vous gagnez de l'argent. Ma mère seule me connaît maintenant , ma mère que j'avais méconnue. Vous êtes la cause de toutes mes joies, de toute ma félicité. Sans vous, je n'aurais pas de mère, car je ne savais pas l'apprécier avant les combats que j'ai combattus.

— Tu es et tu seras la couronne de ma vie, dit Elias. Va, le mariage, qui est la pierre de touche des caractères, car il exige une abnéga* tion et une douceur perpétuelles, le mariage sera chose facile avec toi. Je suis un égoïste , car, en te choisissant, j'épouse le dévouement incamé. Le sacrifice est ton élément, comme l'eau est Télément dû poisson. Le jour où tu n'auras plus rien à faire pour moi et pour ta mère, ton âme ne soutiendra plus ton faible corps.

Puis, la prenant dans ses bras, il la porta dans la chambre principale et lui dit :

Ma Couronne, ma fiancée, ma femme, viens remercier Dieu avec moi de notre bonheur, ce

Dieu dont nous sommes une partie et qui nous a créés pour le glorifier par nos œuvres; ce Dieu unique dont tout dérive et dans le sein duquel tout. rentre. Sois sa servante avant d'être la mienne , et, quand je manquerai à un de ses commandements, tu me rappelleras à mon devoir. Dieu n'a pas besoin de notre adoration; nous ne lui donnons rien en le louant, nous ne lui ôtons rien en Taccusant. Mais il veut que nous glorifiions sa bonté en étant bons pour sa créature faite à son image, surtout pour le pauvre, l'infirme, la veuve et l'orphelin. Dieu veut que la vie de l'homme, composée de lumière et de matière, devienne une et sainte comme lui. Nous n'aurons pas besoin de beaucoup pour vivre. Une belle pensée, un beau sentiment, un baiser de nos âmes, nous donneront plus de contentement et de ravissement que tous les festins, tout le luxe, toutes les satisfactions matérielles n'en donneront aux êtres qui sont matière plutôt qu'esprit.

Puis, ouvrant le livre des jours, ils récitèrent à haute voix la première prière ainsi conçue :

« Maître de l'univers, Souverain qui fus,

avant que rien fût créé, proclamé roi par tout ce qui est, tu régneras encore lorsque tout sera anéanti. Toi, Éternel, tu fus, tu es, tu seras, et toujours avec gloire. Tu es unique et sans pareil ; nul ne peut t'être comparé ; tu es sans commencement et sans fin . A toi la force et la puissance et la volonté !

« L'Éternel est mon Dieu, mon créateur, mon libérateur. Tu es le rocher de mon refuge dans l'adversité ; tu es mon étendard, mon salut, mon protecteur quand je t'invoque. A toi je recommande mon âme en m'endormant, en m'éveillant, et, avec mon âme, mon corps, Si Dieu est avec moi, nul ne sera contre mdi l Gloire à Dieu ! Saint, saint," saint! Toute la terre est pleine de sa sainteté. Vivons et mourons pour la gloire de Dieu ! Amen. »

M. Seibel n'avait qu'un congé de six. semaines. Le mariage dès deux sœurs se fit donc aussi promptement que possible. Seulement^ au lieu de faire des noces splendides à la manière alsacienne, Elias fit dresser le budget de ce que coûteraient le bal et le repas, et, comme la somme se montait à mille francs, il voulut qu elle fût donnée à madame Sommer, et qu'on se bornât à la célébration seule du mariage dans un village éloigné.

Couronne allait beaucoup mieux, et partit le lendemain du mariage avec soA mari pour se rendre auprès de madame Seibel courbée par l'âge. Léon et sa femme restèrent au village, dans le but de consoler madame Riche,

qui d'ailleurs, pour leur faire plaisir, exigea ce sacrifice.

Elias et Couronne s'étaient concertés pour faire une surprise à madame Riche et lui faire fête à Strasbourg. Aussi à peine Couronne futelle arrivée dans cette ville qu'elle écrivit à sa mère la lettre suivante :

« Ma mère chérie,

« Voilà bientôt six semaines que je sens le besoin d'épancher mon cœur dans le tien ; mais outre que je suis malhabile à exprimer ma pen'sée par la parole, nos préoccupations n^ nous ont pas laissé de temps de reste. D'ailleurs j'étouffais presque de bonheur, et toi tu paraissais malheureuse. Mon mari, qui craint toute émotion pour ma santé — car mes effusions me donnent encore des palpitations de cœur, — m'a pour ainsi dire arrachée de la maison, afin de nous éviter à toutes deux la poignante douleur des adieux. Il m'est, en effet, impossible de songer à notre séparation sans sentir mon cœur qui bondit et qui, par les secousses qu'il me donne, menace de me renverser. Ma santé

est loin d'être parfaite, et le docteur que j'ai vu ici exige des ménagements extraordinaires.

« N'importe ! si les sentiments de tendresse, si l'amour le plus pur, l'admiration la plus sincère que j'ai pour toi, mère chérie, devaient me faire mourir et me faire perdre le suprême bonheur d'être aimée par le meilleur des hommes, eh bien, j'aimerais mieux mourir que de ne pas te dire que je t'aime à l'exaltation, que je t'adore dans mon cœur comme une divinité, et que je me sens bien petite, tout à fait petite à côté de toi.

« Tous les jours je me demande comment il était possible que pendant dix longues années je t'eusse méconnue à ce point. Car je te respectais, mais je ne t'aimais pas. Je te craignais, je t'obéissais, parce que Dieu commande le respect et l'obéissance aux enfants , inais je ne t'aimais pas.

« Lorsque tout à coup tu t'est révélée à moi dans toute ta splendeur. Il me semble que jusqu'alors je n'avais vu de toti âme que la rude écorce qui l'a conservée si pure... C'est à tes genoux , mère adorée , et couvrant dé baisers tes mains, que j'implore mon pardon de ne

t'avoir pas comprise plus tôt. Dieu ne Ta probablement pas voulu , et , comme il tourne tout en bien pour ses fidèles, je me suis dit que, si je t'avais connue telle que tu es, je ne me serais pas attachée à Elias, et il nous manquerait comme le lien le plus fort de notre amitié impérissable.

a Ah ! si tu savais, mère chérie , combien Elias t'aime ! Hier encore il m'a prouvé que lui et moi nous n'étrons rien à côté de toi. « Moi, » disait-il, j'ai été élevé dans des principes

• de dévouement et d'abnégation; de bonne » heure on a arraché de mon cœur les pré-^

> jugés religieux et sociaux. Toi, Couronne, » poursuivit- il, outre les leçons que je t'ai » données , tu as perfectionné ton âme et ton » esprit par la lecture de livres sérieuk, soit

> en français , soit en allemand ; mais ta mère, » qui n'a jamais lu un livre , qui , ilevée dans » toutes les superstitions religieuses, n'a vu

• devant elle que des exemples d'égoïsme, » que des actions.brutales ; ta mère , qui n'a » jamais parlé à un homme distingué , avait » tout à puiser et à créer dans son âme , que » Dieu lui a donnée grande , pure , vaste , et

» que la société dans laquelle elle a vécu avait » couverte de mousse et de broussailles. C'est » une femme admirable , et ses défauts mêmes » ne sont que les ombres des lumières de ses B grandes qualités. »

e Voilà, ma mère, ce que dit de toi mon mari.

« Je suis , comme tu le penses bien , tout à fait de son avis. Maintenant juge de ma douleur d'être forcée de te quitter. Ah ! maman, j'ai versé bien des larmes pour mon mari, mais je n*en, dévore pas moins à la dérobée depuis ma séparation de toi. Je les cache, car mon mari , qui ferait tout pour m'éviter le moindre chagrin , pourrait se décider à rester de nouveau en Alsace et à me sacrifier son bel avenir en Afrique.

« Tu ne le voudrais pas plus que moi ; car, vraiment, son avenir là -bas me parait aussi solide que brillant. Jouis donc, mère bien* aimée , de ton bonheur ! Non-seulement nous parlerons toujours de toi, nous penserons toujours à toi , nous travaillerons pour toi , mais encore toute la gloire que mon mari recueillera retombera sur toi. Tu seras le trait-

d union de nos cœurs , et nos enfants apprendront àt'adorer en même temps que Dieu, Dès que le Tout-Puissant le permettra , nous reviendrons auprès de toi, afin de te faire une vie de reine , afin d'accomplir chacune de tes volontés , afin de nous aimer en toi , dans ton cœur si pur, si bon , afin de vivre où tu vis et d'être enterrés à côté de tpi.

€ Je n'ai pas fini , ma mère, demain je t'écrirai de nouveau pour t'annoncer le jour où nous t'attendons ici pour passer encore une huitaine avec toi toute seule. Je t'écrirai souvent ; car, dès aujourd'hui, t'écrire c'est t'aimer, c'est être avec toi , mère d'élite , femme noble et généreuse , toi qui m'aimes phis que toi-même , ce que tu as bien prouvé à ta fille bienheureuse , soumise , tendre et reconnaissante.

La lettre fut envoyée le jour même. Le lendemain. Couronne allait en écrire une seconde, lorsqu'elle vit entrer chez elle sa mère qui ,

après s'être précipitée dans les bras de sa fille,

s'écria :

; — Ma fille! mon fils 1 je ne vis, je n'existe que depuis hier, et je ne veux point encore mourir.

Elle allait poursuivre , mais un torrent de larmes lui coupa la parole.

— Mère , dit Elias , essuyez vos larmes , parlez et ordonnez. Chacune de vos paroles sera pour nous un commandement

— Je n'ai qu'une prière à vous faire , dit madame Riche. Emmenez-moi avec vous. Je n'ai jamais vécu, je ne vis, je ne me sens vivre que depuis que j'ai lu, relu et mille fois lu la lettre de ma Couronne; lettre qui est là sur mon cœur et qu'on déposera dans mon cercueil le jour de mon enterrement. Vous m'avez dit, mes enfants, que j'avais une âme. Je ne sais pas ce que vous appelez une âme. Je n'ai connu dans ma vie que des douleurs et des privations. Je me suis mariée san^ amour. Je n'ai senti que j'aimais qu'en voyant Couronne souffrir réellement , car il m'a toujours semblé qu'elle était un morceau de mon cœur. Oui ,

TOUS avez raison , je dois avoir une âme , car j'eusse été capable d'un grand dévouement. Hélas I je n'ai connu que des honunes grossiers , abrutis , qui ne vivaient que pour la vengeance et le plaisir. Dieu m'a comblé de biens dont je n'ai jamais joui , les ayant réservés à mes enfants. Comme toi, Couronne, mou bonheur est dans le dévouement pour les autres. J'avais toujours senti la chose , tu m'as appris le mot. Mais je ne suis pas encore trop vieille pour ne plus rien apprendre. J'ai quarante-sept ans , il me reste encore une vingtaine d'années et je veux les passer au sein de l'amitié et de l'amour divin. Voici ce que je vous propose :Fanfan, qui ne me quitte plus, veut res-

ter avec Elias pour apprendre quelque chose . Léon et Héva resteront près du père dans la maison. C'est décidé. Le père aussi ne demande pas mieux que de vendre tout pour passer sa vieillesse avec vous. « Jamais mon fils et ma bru, dit -il, ne m'adouciront ma vieillese comme Couronne et Elias 1 » Donc je prends les devants , et nous partirons avec vous , moi et Fanfan. Ne craignez rien, j'emporte tout ce qu'il faut. N'ayez pas peur d'une belle-mère.

Je ne vous demande que le bonheur d'élever vos enfants , de vous faire des douceurs et de soigner ma Couronne chérie. Vous savez que je suis* assez ricjie pour le reste et que je ne serai jamais à charge à personne.

Elias et Couronne se regardaient tout stupéfaits. On voyait qu'il y avait une objection à cette douce proposition. Enfin, sur un signé d'Elias, Couronne prit la parole.

— Ma chère mère , dit-elle , ta proposition nous met au comble du bonheur, d'autant plus que tu nous annonces en même temps la volonté de mon cher père. Mais écoute. Il est temps de dire tout , car tu as autant d'esprit que de cœur. Tu es pieuse et religieuse, je le suis comme toi ; mais tu tiens à observer toutes les prescriptions orthodoxes du Talmud et des rabbins. Tu as ta cuisine, ta vaisselle à part ; tu n'allumes ni lumière ni feu le samedi; tu mourrais plutôt que de prier dans une église chrétienne. Or, Elias et moi , tout en étant fiers de notre religion , hous croyons au progrès de la vie chrétienne , et nous vivons selon la loi de ce progrès. Libre à toi de vivre à ta guise, mais tu pourrais bien

ne pas vouloir tolérer notre manière de vivre à nous!

— La foi de mes enfants est la mienne , la religion de mes enfants est la mienne et le Dieu de mes enfants sera le mien ! s'écria madame Riche. Rien de ce que vous faites ne peut déplaire à Dieu, car vous êtes le bien, car vous êtes le vrai. Avec vous je veux partager et le même paradis et le même enfer.

— Incline-toi, ma femme! s'écria Elias.

Vis-à-vis de ta mère, nous ne sommes que des êtres inférieurs. Elle seule connaît l'amour, elle seule est grande I

Et ces trois êtres d'élite , par un pacte solennel , se promirent de ne plus jamais se quitter !

Page 1