DES ÉCARTS ET DES DIGRESSIONS LYRIQUES
Le mot écart peut se prendre en deux :ns. Quelquefois il signifie une espèce de vide entre deux idées qui n’ont point de liaison intermédiaire. On sait quelle est la vitesse de l'esprit: Quand lame est échauffée par la passion, cette vitesse est incompara-. blément plus grande encore. La fougue alors presse. les idées et les précipite: et comme il n’est pas possible de les exprimer toutes, le poète saisit seulement les plus remarquables, et supprime celles qui les lient ; ce qui fait qu’elles ont l’air disparates et décousues. Par exemple: Moyse fait dire à Dieu: Jai parlé, Düri : oùsont-ils? Ubinam sunt? J'ai parlé “à mes ennemis dans ma colère; ma s@le parole les ‘à fait disparaître : vous qui êtes témoins de ma victoire, répondez”: Où sont-ils? Les deux pensées du Poète sacré sont, Jai parlé, où sont-ils? Toutes les autres idées, qui sont entre ces deux mots, se sont trouvées dans son esprit; mais n’ayant pas jugé à propos de les exprimer, il a laissé ce vide qu’on appelle écart.
Quelquefois aussi et plus souvent le mot écart se prend pour dipression.
Les digressions, dans l’Ode, sont des sorties, des excursions que fait l’esprit du poète sur d’autres sujets voisins de celui qu’il traite, soit que la beauté de la matière l’ait tenté, ou que la stérilité de son sujet . lait obligé d’aller chercher ailleurs de quoi lenrichir.
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C’est ainsi qu'Horace, à propos d’un voyage que Virgile fait par mer, se déchaîne contre la témérité sacrilège du genre humain, que rien ne peut arrèter. od. 3e, liv. 1.
En général, les écarts, les digressions ne doivent servir qu’à varier, animer, enrichir le sujet. Säls l’obscurcissent, le chargent trop, l’embarrassent, ils sont mauvais. L’enthousiasme alors n’est plus qu’un délire, et les égarements qu’une folie.
I! faut aussi bien faire attention qu’il y aît dans une Ode unité de sentiment, de même qu’il y a unité d’action dans l’Epopée et dans le Drame. On peut, on doit même varier les images, les pensées, les tours, mais de manière qu’ils soient toujours analogues à la passion qui y domine. Si c’est par un sentiment de haine qu’on débute, on ne finira point par l’amour, ou bien ce sera par l’amour de la chose opposée à. celle qu’on haïssait ; et alors c’est toujours le premier sentiment sous une autre forme.
Nous allons donner un modèle des digressions lyriques dans l’Ode suivante sur la navigation. Le Poète, après avoir exprimé son admiration sur l’adresse de l’homme à dompter les. vents et les.flots, parle des avantages que le commerce tire de la navigation ; il déteste la guerre qui les détruit, et fait des. , vœux à la paix pour qu’elle les rende. page
Quel orgueilleux transport t'anime, * { .
© mortel ! Qu’oses-tu tenter ?
Arrête, reconnais l’abîme Où tu vas te précipiter. | HS
108 cours ABRÉGÉ DE SELLES LETTRES:
Quoi! Tu veux franchir les limites Qu’à tes pas Neptune a prescrites, Et sur un fréle bois lutter contre ses coups ? Vois s’opposer à ton passage Les vagues qui sur le rivage Tracent à chaque instant les traits de leur courroux:
Mais non ; affronte la furie Des flots conjurés contre toi :
Le monde entier est ta patrie ; C’est ton empire ; sois son Roi.
À travers la plage azurée S’ouvrant une route assurée, Les oiseaux à leur vol soumettent l’univers * Que l’art imite lä nature ; Livre ta nef; par sa structure Elle fendra les eaux, comme ils fendent les airs
Î1 s’élance ; à ce foible asile Îl abandonne son destin :
L’onde frémissante, indocile, Pour l’engloutir ouvre son sein: * Vains efforts! Le timon le guide ; La rame profonde et rapide L’emporte à coups pressés sur l'océan dompté: Fruit de l’audace et du génie !
Par le Commerce réunie La terre ne fera qu’une vaste cité,
Un ingénieux artifice S’offre aux nochers impatientsi
La voile au flottant édifice
Prête la vitesse des vents.
Qu'ils soufllent ; leur propre furie, … Esclave de notre.industrie, LS Seconde, en la hâtan!, la nef qu’elle poursuit ; N Et l’art, qui lui donna des ailes,
Au sein des voûtes éternelles
Lui retrace son cours égaré par la nuit.
Tes plus beaux jours viennent d’éclore, Commerce! Tes utiles soins, Du couchant jusques à l’aurore, Font disparaître les besoins :
En vain la nature bizarre,
Ici prodigue, ailleurs avare, PE Sans choix répand ses dons dans les climats divers { À Ton industrieusé assistancé,
d En tout lieu portant l’abondance, D'un partage inégal console l’univers.
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Quel monstre vomi du Ténare Sur les flots arme les humains !
C’est l'intérêt: sa voix barbare Au carnage excite leurs mains.
Tigres! Quelle est votre furie?
De meurtres tant de fuis flétrie La terre n’a donc pu lasser vos cruautést Faut-il encore que vos crimes, Se décorant de noms sublimes, À f'assent un cirque affreux des flots épouvatités ?
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