MATIÈRE DE L’HISTOIRE GÉNÉRALE
La matière de l’histoire s’étend sur toutes les actions des hommes, sur la paix, la guerre, les conseils, les négociations, les ambassades, les intrigues, et toutes les différentes aventures et les événements divers qui peuvent arriver dans la vie. Cicéron, au second livre de l’Orateur, demande deux qualités dans la matière d’une histoire ; que ce soient des choses importantes, et qu’elles soient dignes d’être racontées au public : tn rebus magnis memoriâque dignis historiam versart ; et Ammien Marcellin dit, qu’elle parcourt les grandes affaires, sans s’attacher à des futilités et à des minuties: kistoriam assuelam discurrere per negotiorum celsitudines, non: humilium minutlias indagare causorum. Lib.2
Mais comme le faux‘a souvent l’air du vrai, it faut ‘bien de la pénétration et du discernement pour en faire une distinction exacte, pour démêler les véritables motifs des actions importantes, d’avec leurs couleurs et leurs prétextes, et pour choisir sagernent sa matière, qui ne devient belle et curieuse que par Parrangement des circonstances, et par l’ordre où il faut réduire ce qu’elle a de trop vague, en la resserrant dans l’étendue naturelle des bornes qu’elle doit avoir, Quand elle est ainsi réduit l’historien doit s’en rendre le maître par une méditation profonde de son sujet, qu’il doit connaître à fond pour en être pleinement informé : il doit être assez exact ei assez religieux
COURS ABRÉGÉ DE BELLES LETTRES. 16i
pour n’abuser jamais de la créance du public, en lui donnant ses conjectures pour des vérités, ou des choses certaines pour des doutes. Ÿ Pour cela, il faut qu’il remonte, autant qu’il lui sera possible, à la source des instructions qu’on ‘lui fournit, pour en faire un juste discernement ; qu’il n’avance rien sur les bruits de ville dont les auteurs sont incertains ; qu’il n’assure les choses que sur des mémoires bien sûrs et des relations bien fidèles ; qu’il ne s’abandonne point trop légèrement à la bonne foi des historiens qui l’ont précédé, pour ne pas s’égarer en suivant de mauvais guides qu’il distingue soigneusement les relations intéressées ou suspectes de prévention, de celles qui ne le sont pas ; et qu’il soit toujours en garde contre les partialités de ceux qui lui donnent des mémoires, parce que la préoccupation ne fait jamais que des histoires fausses. Comme la vérité est l’ame de l’histoire, et que le but de celle-ci est l'instruction du publie, lhistk torien ne doit songer qu’à dire la vérité, sans presque se soucier de plaire J'aime mieux, disait Thucydide, déplaire en disant la vérité, que de réjouir en contant des‘fables ; parce que, en déplaisant, je puis être utile; et je nuirais peut-être en faisant l’agréable. (a) Qu’on se persuade donc bien que rien n’est si beau. dans l’histoire que ce qui est réel, et que l’historien même qui songe à plaire, ne doit songer qu’à être véritable. PA ù Quoique l’historien doive être tout entier à sa ma-
(a) Plin. prœf. hist, nat. de Thucyd. et aliis hist.
reparle ere
tière, néanmoins il peut quelquefois faire des digressions. Îlest vrai que les digressions ne sont pas toujours des ornements à l’histoire, et qu’il y a des règles à garder ; car, quand elles rendent l’ouvrage moins régulier, elles sont des défauts; mais elles ont leurs grâces, quand on les place où il faut, et qu’elles n’ont rien de trop vague, ni de trop recherché, parce qu’elles donnent alors à la narration cette variété qui lui est si nécessaire pour la rendre agréable. 1{ C’est pourquoi elles doivent y êtré mêlées sagement, et être tellement liées aux choses, par une grande préparation, qu’il semble que, tout différents que soient les objets, ils ne paraissent pas l’être par leur union. On est sujet à s’égarer quand on sort de son sujet, parce qu’on prend aisément le change quand on n’a pas la tête assez forte ; et quitter ainsi sa matière sans précaution, pour chercher des aventures, afin de faire voir du pays à #son lecteur, n’est pas tant d’un historien, que d’un aventurier qui s’amuse à tout. La digression est le principal ouvrage de la prudence et du jugement de Y’historien ; et cette prudence et ce jugement sont les
| seuls -guides qu’il doit suivre, et qui doivent toujours
| { régler son esprit et son imagination.
SECTION SECONDE