‹ Cours abrégé de belles lettres à l'usage du Collége [sic] de Montréal [microforme]Chapitre 7 sur 77 · RÈGLES GÉNÉRALES DE LA POÉSIE DU STYLE · texte numérisé non relu

RÈGLES GÉNÉRALES DE LA POÉSIE DU STYLE

La Poésie ayant pour objet la belle nature exprimée : par le discours mesuré, elle doit faire parler ses acteurs

non seulement comme ils parlent ordinairement, mais comme ils doivent parler quand on les suppose au plus haut point de perfection qui leur convient. C’est pourquoi elle choisit 19, les pensées, 29, lea mots, 39, les tours, 49, les nombres, 59, l’harmonie. . :

Il faut qu’il y ait dans Les pensées un certain choix |

d'idées qui réveillent le goûts dans Les expressions, | ,

quelque chose d’extraordinaire, aoit du côté de leur ! force, soit du côté de la hardiesse et de la nouveauté ; | dans les fours, une certaine précision, un ajustement à soigné qui fasse sentir au lecteur qu’il n’existe ni de mots plus courts ou plus énergiques, ni d’arrangement plus simple et plus élégant que celui qui a été employé. Elle veut dans le nombre ou la mesure du vers des symétries d’espaces terminées par des repos plus ou moins sensibles ; dans l’harmonie, que le style

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s’accorde avec le sujet que l’on traite ; que les sons et les mots répondent parfaitement à l’objet de la pensée, c’est-à-dire qu’ils peignent à l’oreille ce que l’on veut peindre à l’esprit. En tout cela la Poésie n’a qu’un but, qui est de s'élever au dessus du ton naturel du genre dans le quel est l’ouvrage de poésie qui se fait. Il suit de ce principe, que ce qui est poétique dans un genre inférieur cesserait de l'être dans un genre supérieur ; comme on peut s’en convaincre par les exemples suivants. Madame Deshoulières voit un troupeau de brebis qui paissent: comparant alors leur sort avec le nôtre, elle leur dit dans le sentiment d’une douce mélancolie :

L’ambition, l’honneur, l'intérêt, l’imposture, Qui font tant de maux parmi nous, Ne se rencontrent point chez vous:

Cependant nous avons la raison en partage, Et vous en ignorez l’usage.

Innocénts animaux, n’en soyez pas jaloux ; Ce n’est pas un grand avantage :

e morceau n’est ni du ton épique, ni du tragique, pi du comique : dans tous ces genres il serait du style prosaïque. Mais ici il ne l’est nullement, parce qu'il a quelque chose au dessus de ce que la simple nature spirerait dans la situation où se trouve Madame Jeshoulières. Elle se livre à une douce mélancolie ; 2 ne pense presque pas, elle ne fait que sefir ; et ce entiment s’exprime doucement. Mais malgré cette dolence, on n’y voit rien de superflu, de lâche ; la ture toute seule ne s’exprime pas si bien. Ilya

donc ici quelque chose de plus que ce qu’on voit eommunément dans la nature ; ce ‘plus est ce qui fait le ton poétique, Heureux qui viten paix du lait de-ses brebis, Et qui de leur toison voit filer ses habits ; Ët, bornant ses désirs aux bords de son-domaine, Ne connait d’autres mers que la Marne ét la Seine:

Ce morceau serait prose dans le Drame et dans l’Epo-

pée. Maisieiilest du style poétique, parce qu’on

sent qu'un bergér're parlerait pas ainsi au village. Il

y a donc encore ici quelque chose de plus que ee que la simple nature inspire aux soi td et ce te est ce qui en fait le poétique.

Les hommes la.plupart sont étrangement faits ;

Dans la juste nature on ne les voit jamais :

Et la plus noble chose ils la gâtent souvent,

Pour la vouloir outrér ‘ou pousser trop avant : Ces vers, dans la Tragédie ou daris le’Poême Epique, seraient encore du style prosaïque. Mais dns la bouche d’un bourgeois qui se plaint des‘homimes, ‘on sent qu’il y a un ton plus élevé qu’il ne’ Pest dans le’lan-

gage ordinaire ; et c’est ce qui en fait le poétique.

: Prends un siège, Cinina, prends ;’et, sur toute chose, : Observe exactement la loi que je impose : | :Prête, sans mé troubler, l’oreille à miés discours ;

: D’aucn mot, d'aucun cri n’éñ interromps le'cours : « Tiens ta langue captive ; et si ce gränd silence

‘a: A. ton-émotien fait quelque violence, «'Fupourras me répondre, aprèstouit, à loisir :

C’est ici un:grand-Roi qui parle; mais quel Prince'a

iaine,

a Seine:

8 l’Epove qu'on lage. Il Je ce que lus est ce

faits $ La

mt:

e Epique, ns la bous, ‘on sent ns le’ lanique.

pute chose, iscours 3 s le COUrS :

dence

biair :

jamais parlé avec cette majesté? Ceci est donc au dessus du langage ordinaire des Roïs ; et voilà ce qui fait la poésie de ces vers. |

Pour donner au style cette perfection qui l’élève au dessus du ton naturel qu’aurait le même ouvrage s’il était traité en prose, la Poésie a recours aux moyens suivants: elle u'e des mots, elle en abuse, elle en étend le sens, elle le resserre, elle le renverse : elle entasse les épithètes dont la prose ne se pare qu’avee retenue ; elle les place devant les eubstantifs quand la prose les met après, et après quand la prose les met devant : elle emploie les singuliers pour les pluriels, les pluriels pour les singuliers, l’actif pour le passif, le passif pour l’actif. Elle n’appelle pas les hommes par leur nom ; Achille est le fils de Pélée ; Théocrite, le berger de Sicile ; Pindare, le Cygne de Dircé. Elle prend un long détour plutôt que de suivre le chemin battu ; année est le grand cercle qui s’achéve par la révolution des mois. Elle serre les idées, charge les couleurs, ne souffre rien de médiocre ; tout est riche chez elle : le chemin où elle marche est couvert de diamants ou jonché de fleurs. Eîle prend une partie pour le tout, le tout. pour une partie. Elle revêt de corps tout ce qui est spiritnel,.et donne la vie à tout ce qui n’en.a point. Chez elle tout est image, tout. est animé, tout devient Dieu. C’est Aurore, fille du matin, qui ouvre les portes de l’orient avec ses doigts de rose: » di

C’est un Fleuve, appuyé sur son urne penchante,

Qui dort au bruit flatteur de son.onde naissante -

Ce sont les Zéphirs qui folâtrent dans les prairies émaillées,ou les Naïades qui se jouent dans leur palais de crystal. Et, comme si elle rougisenit d’être à la portée des esprits vulgaires, elle s’enveloppe d’allégories, ne dit les choses qu’à demi, jette rapidement des traits d’érudition, désigne, en passant, les temps, les lieux, les événements, parce qu’elle suppose que ceux qui l’écoutent sont en état de la comprendre.

Semper ad eventum festinat, et in medias res, Non secüs ac notas, auditorem rapit Ho. art. poét. v. 148.

Tels sont les moyens employés par le Poète pour empêcher que le vers ne soit prose.

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