BE L’APOLOGUE
On appelle apologue les fables morales et instructives.
L'Apologue est le récit d’une action allégorique, attribuée ordinairement aux animaux.
19. On dit que l Apulogue est un récit, parce qu’on f’y montre pas les acteurs On n’y fait pas voir, par exemple, ls !oùp emportant l'agneau ; mais on dit seulement qu’il l’a emporté. Or tout récit doit être court, clair, et vraisemblable. Ïl est court, quand il dit tout ce qu'il faut, et qu'il ne dit que ce qu’il faut. Ïl est clair, quand chaque chose y est mise en son lieu, et que les expressions sont propres, sans équivoque, sans désordre. Il est vraisemblable, quand il a tous les traits qui se trouvent ordinairement dans la vérité ; quid la disposition des acteurs et leur caractèré sémblent conduire à l’action ; quand tout est peint éélon la natüre ét lés idées de celui à qui l’on raconte.
‘Do, 'L’Apologue est le récit d’une action. ‘Par action, l’on éfitend'une entréprise faite avec éhoix ét dessein. L’Apôlogue étant un vrai poëme épique, il doii en suivre les règles, ét parconséquent avoir une action. Cette action doit être une, c'est-à-dite que toutes ses païties conduisent à une même fin ; ét, dans ’'Apélogue, cette fin est la morale : énféréssante, c’esta-dire propre à fixer l’atténtion et à piquet la curiosité. Enfin elle doit avoir une certaine étendue, c’est-à-dire Ÿ tn comtiméncement, un milieu et une fin,'uf lieu de Ya scène, des acteurs qui aient un caractère établi,
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soutenu, et prouvé par les discours et par les mœurs ; et tout cela à l’initation des hommes dont les animaux deviennent les copistes, et prennent jes rôles, chacun suivant une certaine analogie de caractère, 39, On ajoute le récit d’une action allégorique, e’est-à-dire, qu’elle couvre une maxime instructive, ou quelque vérité. Tous les Apologues sont des miroirs où nous voyons la justice ou l’injustice de notre conduite dans celle des animaux, dentles actions supposées nous apprennent à connaitre Îles hommes. Le Loup et l'Agneau sont deux personnages, dont lun représente l’homme injuste et puissant; et l’autre, Celui-ci, après d’injustes traitements, est enfin la victime du premier :
l’homme innocent et faible.
€’est ainsi qu'on reconnait les hommes dans l’action des animaux. | La vérité, qui résulte du récit allégorique de l’Apo-
logue, s’appelle moralité : elle doit être claire, courte,
et intéressante. En conséquence, il n’y faut point de métaphysique, point de périodes, point de vérités trop triviales, comme serait celle-ci: qu’il faut ménager sa santé. Phédre et Lafontaine placent indifféremment la moralité tantôt avant, tantôt après le récit, selon que le goût l’exige ou le permet. L’avantage est à peu près égal pour l'esprit du lecteur qui n’est pas-moins exercé, soit qu’on la place avant ou après. Dans le premier cas, on a le plaisir de ‘combiner
chaque pt du répit avec la vérité: dans le peconul
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tisfaction de nous rencontrer avec l’auteur, ou le mérite de lui céder, si nous n’avons pas réussi. Ÿ 40, On dit que c’est Le récit d'une action allégorique, attribuée ordinairement aux animaux. Ici l’on objectera peut-être,qu’il est contre la vraisemblance que des animaux parlent. Cette supposition, toute hardie qu’elle parait, a néanmoins quelque chose de vrai, puisqu'il n’y a rien dans la nature qui n’ait son langage, qui ne parle du moins aux yeux, et qui ne porte dans l'esprit du sage des idées aussi claires, que s’il se faisait entendre aux oreilles. C’est sur ce principe que les inventeurs de l’Apologue ont cru qu’on leur passerait de prêter la raison et la parole non seulement aux animaux, mais à tout ce qui existe dans la nature, pourvu néanmoins qu’ils conservassent à leurs acteurs les caractères et les habitudes que nous leur connaissons. Si l’on se sert des animaux pour instruire les hommes, c’est que nous n’aimons point à recevoir des leçons de nos semblables, et que nous écoutons sans prévention ceux qui nous jugent sans passion. 5°, Enfin cette action allégorique est ordinairement attribuée aux animaux. On dit ordinairement, parce qu’on peut en prendre ailleurs le sujet: l’essentiel est que l’allégorie s’y trouve. Delà vient que l’on distingue trois sortes de fables ; les fables morales où les personnages ont, par emprunt, les mœurs des hommes, sans avoir la raison qui er est le principe, comme le loup et l’agneau; les fables raisonnables, ainsi nommées parce que les persofinäges qu’on y emploie ont l’usage de la raison, comme le Vieillard
et les trois jeunes gens; enfin les fables mixtes où un personnage raisonnable agit avec un qui ne l’est pas, comme l’homme et la couleuvre. | Nous allons faire voir les règles générales de l’Apologue observées dans la fable du loup et de l'agneau.
Un agneau se désaltérait Dans le courant d’une onde pure :
Voilà un acteur avec un caractère connu, et en même temps le lieu de la scène.
Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait :
Voilà l’autre acteur aussi avec son caractère, et outre cela avec sa disposition actuelle, L’action et le nœud commencent.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? Dit cet animal plein de rage.
Tu seras châtié de ta témérité.
Le caractère du loup se soutient dans ce discours, de même que celui de l’agneau dans le suivant ; ; Sire, répond l'agneau, que votre Majesté * L Ne se mette point en colère ; Mais plutôt qu’elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant, Plus de vingt pas au dessous d’elle ; Etque par conséquent en aucune façon À Je ne puis troubler sa boisson.
| On remarque assez le contraste des caractères et des mœws exprimé par le discours ; l’action continue ;
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p où Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ; l’est R Et je sais que de moi tu médis l’an passé. L | —Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né? PA- : Reprit l’agneau ; je téte encore ma mère. de —Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
—Je n’en ai point. —C’est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m’épargnez guère,
Vous, vos bergers et vos chiens, me On me l’a dit : il faut que je me venge,
Là dessus, au fond des forêts
Le loup l’emporte, puis le mange,
Sans autre forme de procès. | itre ù Le dénouement est arrivé ; et il est tel qu’il devait eud être, pris dans le principe de l’action même, dans
l'injustice et la cruauté qui accompagnent la force. Cette petite Tragédie excite, à sa manière, la terreur et la pitié : on plaint l’agneau ; on déteste l’assassin ; j et l’on sent parfaitement l’allégorie, et la moralité que Ir8, Î l’auteur a voulu tirer, et qu’il a placée au commenñ cement de sa fable, savoir : que la raison du plus fort est toujours la meilleure.
SECTION PREMIÈRE
DU STYLE DE L’APOLOGUE, Le style de la fable doit être simple, naturel, naf, familier, riant et gracieux.
1°. La simplicité consiste à dire en peu de mots, | et avec les termes ordinaires, ce que l’on veut dire, es 1 sans dessein apparent de plaire. Rien ne nuit tant 3 4 à la fable que l’appareil et J’air de dessein ; ils mettent
le lecteur en garde contre l’insinuation. Voici un modèle du style simple, dans l’entretien du Savetier et du Financier.
Un Savetier chantait du matin jusqu’au soir : C'était merveille de le voir, Merveille de l’ouir : il faisait des passages, Plus content qu'aucun des sept sages.
Son voisin au contraire, étant tout cousu d’or, Chantait peu, dormait moins encor.
C’était un homme de finance...
En son hôtel il fait venir Le chanteur, et lui dit: or çà, Sire Grégoire, Que gagnez-vous par an ?--Par an ! ma foi, Monsieur, Dit avec un ton de rieur Le gaillard Savetier, ce n’est pas ma manière De compter de Ja sorte, et je n’entasse guère Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin J’attrape le bout de l’année :
Chaque jour amène son pain.
Liv. 8. Fable 2e. | La fable suivante est encore un modèle de style simple.
So-rate un jour faisant bâtir, Chacun censurait son ouvrage. | L’un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir, Indignes d’un tel personnage :
L'autre blämait la face ; et tous étaient d’avis Que les appartements en étaient trop petits.
Quelle maison pour lui ! L’on y tournait à peine, Plût au Ciel que de vrais amis,
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un Telle qu’elle est, dit-il, elle pût être pleine ! tier Le bon Socrate avait raison De trouver pour ceux-là trop grande sa maison. Chacun se dit ami ; mais fou qui s’y repose.
Rien n’est plus commun que ce nom ; Rien n’est plus rare que la chose.
Lav. 4. Fable 11e.
1! est cependant des circonstances où un ton élevé et insinuant ne détruit pas la simplicité, lorsque les personnages ont de la grandeur et de la noblesse. Tel est le discours du Cerf qui s’excuse devant le Lion, de n'avoir pas pleuré aux obsèques de la
eur Sire, le temps des pleurs Est passé : la douleur’est ici superflue.
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs, Tout près d’ici m’est apparue ; Et je l’ai d’abord reconnue.
Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi, k { Quand je vais chez lesDieux,ne t’oblige à des larmes. tyle \ i Aux champs Elysiens j’ai goûté mille charmes, | Conversant avec ceux qui sont saints comme moi. Laisse agir quelque temps le désespoir du’Roi : L. J’y prends plaisir.
ir, L Liv. 8. Fable 14e.
| 29. .Le naturel est opposé au recherché. II consiste à faire parler les acteurs conformément 4 leur À caractère et aux circonstances où ils se trouvent, FR? Ë. Tel est le dialogue du Renard et du Bouc. tombés 4 dans un puits: Ée
Le Renard dit au Bouc : que ferons-nous, compère ? Ce n’est pas tout de boire, il faut sortir d’ici. Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi : .… Mets-les contre le mur : le long de ton échine Je grimperai premièrement ; Puis sur tes cornes m’élevant, À l’aide de cette machine, De ce lieu-ci je sortirai, Après quoi je t'en tirerai.
© Par ma barbe! dit l’autre, il est bon ; et Je loue Les gens bien sensés comme toi :
Je n’aurais jamais, quant à moi, Trouvé ce secret, je l’avoue.
Liv. 3. Fable 5e.
30. Le naïf est opposé au réfléchi : c’est un degré ” de plus ajouté au haturel. 11 consiste dans centaines expressions simples, et qui paraissent nées d’ellesmêmes plutôt que choisies. (C’est ainsi que Lafontaine fait parler la Laitière :
Il m'est, disait-elle, facile D’élever des poulets autour de ma maison :
Le Renard sera bien habile, S’il ne m°en laisse assez pour avoir un cochon. Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ; Il était, quand je l’eus, de grosseur raisonnable : J’aurai, le revendant, de largent bel et bon. Et qui mempêchera de mettre en notre étable, Vu le prix dont il est, une vache et son veau, Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?
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Perrette, là-dessus, saute aussi, transportée : Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée. Liv.'7. Fable 10e.
49. Le familier est un choix de ce qu’il y a de plus fin et de plus délicat dans le langage des conversations, Il n’est pas permis à l’art de tout ramasser : il faut même avoir égard à la condition des personnages. Telle chose, qui serait du bon ton familier dans la bouche d’un paysan ou d’un artisan, serait basse et triviale dans la bouche d’un Roi ou d’un Magistrat. En voici divers exemples dans différentes conditions. C’est d’abord, le villageois qui censure la Providence dans la fable du gland et de la citrouille : Un Villageois considérant Combien ce fruit est gros, et sa tige menue, À quoi songeait, dit-il, l’auteur de tout cela ? Il a bien mal placé cette Citrouille-là.
Hé ! parbleu, je l’aurais pendue A l’un des chênes que voilà ; C'eût été justement l’affaire :
Tel fruit, tel arbre pour bien faire.
C’est dommage, Garo, que tu n’es point entré Au conseil de celui que prêche ton Curé :
Tout en eut été mieux. Car pourquoi, par exemple, Le Gland, qui n’est pas bros comme mon petit doigt, Ne pend-il pas en cet endroit ?
Dieu s’est mépris : plus je contemple Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo Que l’on a fait un quiproguo.
Liv, 9. Fobl
Ce morceau est fort beau, parce qu’il est familier, mais de ce familier des plus humbles conditions.
‘Le morceau suivant, quoiqu’aussi familier dans son genre, serait trop relevé dans la bouche d’un paysan. (C’est Junon qui réprimande le Paon qui se plaint à elle de ce que, avec un si beau plumage, elle lui a donné une voix désagréable à toute la nature, et bien inférieure à celle du Rossignol :
Oiseau jaloux, et qui devrais te taire, Est-ce à toi d’envier la voix du Rossignol, Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col Un arc-en- Ciel nué de cent sortes de soies,
Qui te panades, qui déploies
Une si riche queue, et qui semble à nos yeux La boutique d’un Lapidaire ?
Est-il quelqu’oiseau sous les Cieux Plus que toi capable de plaire ?
Tout animal n’a pas toutes propriétés ;
Nous vous avons dunné diverses qualités :
Les uns ont la grandeur et la force en partage ;
Le Faucon est léger, l’Aigle plein de courage ; Le Corbeau sert pour le présage ;
La Corneille avertit des malheurs à venir :
Tous sont contents de leur ramage.
Cesse donc de te plaindre ; ou bien, pour te punir,
Je t’ôterai ton plumage.
Liv. 2. Fable 17e.
50, Le riant est opposé au triste et au sérieux. Les sources du riant, dans la fable, sont - de transporter aux animaux des dénominations et des qualités
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qui ne se donnent qu'aux hommes: par exemple, en parlant d’un chat, on dit: Sa Majesté fourrée : Une Hélène au beau plumage, pour dire une belle Poule.
Le riant se trouve quelquefois dans une plaisanterie fine. Le Renard, qui a la queue coupée, fait cette proposition :
Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile,
Et qui va balayant tous les sentiers fangeux ?
Que nous sert cette queue ? Il faut qu’on se la coupe :
Si l’on m’en croit chacun s’y résoudra.
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dans d’un qui nage, te la
Votre avis est fort bon, dit quelqu’un de la troupe ;
Mais tournez-vous, de grâce, et l’on vous répondra. Liv. 5. Fable 5e.
D'autrefois le riant se trouve dans une répartie
adroite :
Mère Ecrevisse un jour à sa fille disait :
Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit ? Et comme vous allez vous-même ! dit la fille : Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille ? Veut-on que j'aille droit, quand on y va tortu ? Liv. 12. Fable 10e,
Le riant se trouve aussi dans des tours ingénieux : Jai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison :
unir, | “Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église. Le premier se moquant, l’autre reprit : tout doux ;
7e. Onile fit pour cuire vos choux.
rieux. “L'homme au pot fut plaisant... ‘
trans- Liv. 9. Fable +
salités
pe ro
60, Le gracieux censiste à mentrer les choses avec tent l’agrément qu’elles peuvent aveir. 1Îl se place erdinairement‘dans les descriptions qu’en jette de temps en temps dans le récit En parlant des Lapins, Lafentaine dit :
Je veis fuir aussitôt toute la nation
Des Lains qui sur la bruyère, L'eil éveillé, l’ereille au guet,
S’égayaient, et de thim parfumaient leur banquét.
| Liv. 10. Fable 10e.
‘Les deux descriptiens suivantes sent des plus gracieuses :
Ce breuvage vanté par le peuple‘rimeur,
Ce nectar que l’en sert au maître du T'ennerre,
‘Êt dent nous enivréns tus lés Dieux de Fa tetre ;
C’est la louange.
Liv. 10. Féble 1e.
Pérrétte, sur sa tête ayant un pet au lait, Bien pesé sur un ceussinét, Préténdait'arriver vans-ehcerhbre à la ville. ” Légère'et court vêtue, 'elle dilait à grands pas, Ayant mis ce'jeur-là, peur être plus agile, Cetillen simple et seuliers plats.
Liv. 7. Fable 10e.
SECTION SECONDE