CHAPITRE III
En dehors des grands genres poétiques et des genres secondaires, il existe de petits poëmes plutôt destinés à amuser et à plaire un moment qu'à produire de grands effets, et dont le principal mérite consiste surtout dans la forme et dans la tournure spirituelle qu'on leur donne; ces petits poëmes ont reçu le nom de poésies fugitives^ épithète qui peint parfaitement leur nature et leur bu.
Les principales espèces de poésies fugitives se clas sent en trois groupes : !• V inscription y Vépigramme^ le madrigal etVépitaphe ; 2* le sonnet, le rondeau, la ballade et le triolet; 3° VénigmCj le logogriphe^ la charade et Vacrosiiche.
COURS ABRÉGÉ DE LnTÉRXT. 17
§ l". — Inscription, Épig^ramme, lladrigfal et Épitaphe.
L'inscription.
Vinscrîption consiste en quelques vers gravés sur un édifice, un monument, temple, arc- de-triomphe, colonne, fontaine, etc., au bas d'une statue, d'un tableau, d'un portrait, etc., soit pour transmettre à la postérité la mémoire de quelque événement, soit pour faire connaître aux passants ou aux lecteurs un fait, une personne ou une chose. Les qualités de l'inscription sont la. clarté^ la justesse, la précision dans les pensées , en même temps que la simplicité et la noblesse dans le style.
Inscription placée sur une fontaine du château de Rambouillet :
Vois-tu, passant, couler cette or.de Et s'écouler incontinent?
Ainsi fait la gloire du monde, £t rien que Dieu n'est permaneiit.
(Malherbe.)
L'inscription placée au frontispice d*un livre pour en indiquer, sous forme de sentence, l'objet ou l'esprit, prend le nom ^'épigraphe (du grec épigraphe^ inscription) ; c'est ordinairement une sentence, une pensée^ un trait emprunté à un auteur connu.
l'épigramme.
iJépîgramme (du grec éptgramma^ inscription) ne fut d'abord chez les anciens qu'une inscription, dont le mérite consistait dans la brièveté , la justesse et la grâce. Chez les Latins, surtout avec Catulle et avec Martial, Vépigramme changea de caractère, et eut pour but, en conservant la brièveté de l'inscription, de lancer un trait malin contre une personne, contre un vice ou contre un ridicule.
Lebrun a tracé ainsi les règles de Vépigramim i
Le seul bon mot ne fait une épigramme ;
II faut encor savoir la façonne'-,
Avec adresse en nuancer la trame,
Et le bon mot avec grâce amener.
Un trait piquant d'abord plaît, frappe, étonne ;
Mais il s'émousse et devient monotone,
Et si le goût ne le place avec choix.
Si d'un sel pur grâce ne l'assaisonne
Si l'épigramme à la vingtième fois
Ne vous plaît mieux, elle n'est assez bonne.
Il convient d'ajouter à ces règles que l'épigramme ne doit dégénérer ni en grossièreté ni en diffamation. Qu'elle flagelle le vice, qu'elle ridiculise les défauts, qu'elle attaque l'impiété par cette arme terrible du rire, qui atteint plus sûrement que les raisonnements les plus profonds, mais qu'on n'y sente pas la haine des personnes. Il faut le poivre et le sel, il ne faut pas la mé chanceté.
Voici quelques épigammes :
Ton oncle, dis-lu, l'assassin,^ M'a guéri d'une mahdie :
La preuve qu'il ne fut jamais mon médecin, C'est que je suis encore en vie.
( BOILEAU
A quoi bon tant d'efforts, de larmes et de cris, Cotin, pour faire ôter ton nom de mes ouvrages? Si tu veux du public éviter les outrages, Fais effacer ton nom de tes propres écrits.
(BOILEAD.)
On vient de me voler... — Que je plains ton malheur I — Tous mes vers manuscrits. — Que je plains le voleur !
(Lebrun.) Le madrigal.
Le madrigal diffère de l'épigramme en ce que, au liea d'exprimer une pensée satirique, il présente une pensée
douce, tendre et délicate ; c'est pourquoi ce petit poème tombe facilement dans la fadeur et l'afféterie. Voici quelques exemples :
Une violette dit à M"* de Rambouillet :
Modeste est ma couleur, modeste est mon séjour, Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe ; Mais si sur votre front je puis me voir un jour, La plus humble des fleurs sera la plus superbe
( Desmârets. }
A un ami :
Vous n'écrivez que pour écrire, C'est pour vous un amusement ; Moi qui vous aime tendrement.
Je n'écris que pour vous le dire.
(Prado-v.)
L'épitaphe.
Vépitaphe (du grec épitaphion, inscription tumulaire) est une inscription placée sur un tombeau, ou qu'on suppose y être placée; elle renferme ordinairement un trait de louange, de morale ou de satire. Lorsqu'elle est satirique, elle ne diffère pas de l'épigramme. Voici quelques exemples :
Épitaphe de Turenyie :
Turenne a son tombeau parmi ceux de nos rois; Il obtint cet honneur par ses fameux exploit?. Louis voulut ainsi couronner sa vaillance, Afin d'apprendre aux siècles à venir Qu'il ne met point de différence Entre porter le sceptre et le bien soutenir.
(CHETRE^r )
Épitaphe de La Fontaine, faite par lui-même :
Jean s'en alla comme il était venu, Mangeant son bien avec son revenu, Croyant trésor chose peu nécessaire.
Quant à son temps bien snt le dépenser -.
Deux parts en fit, dont il soûlait passer L'une à dormir^ et Tautre à ne rien fairt.
Contre un auteur :
ci-gît l'auteur d'un gros livre Plus embrouillé que savant ; Après sa mort il crut vivre, Et mourut dès son vivant.
(J.-B. Rousseau.)
La véritable épitaphe doit surtout s'inspirer des grandes pensées que la mort suggère, et élever l'âme des vivants vers les espérances de la foi chrétienne : les catacombes de Rome renferment à cet égard de magnifiques modèles.
§ II. — fSonnet, Rondeau, Ballade et Triolet.
Le sonnet.
Le sonnet est un petit poëme de quatorze vers, dont les huit premiers, partagés en deux quatrains, roulent seulement sur deux rimes, et les six autres, en deux tercets, sur trois rimes différentes. Boileau en a tracé les règles dans ces vers :
On dit à ce propos qu'un jour ce dieu bizarre (ApoUon)^
Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,
Inventa du sonnet les rigoureuses lois ;
Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille
La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille,
Et qu'ensuite six vers artistement rangés
Fussent en deux tercets par le sens partagés.
Surtout de ce poëme il bannit la licence ;
Lui-même en mesura le nombre et la cadence,
Défendit qu'un vers faible y pût jamais entrer,
Ni qu'un mot déjà mis osât s'y rencontrer. «
Du reste il l'enrichit d'une beauté suprême :
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.
L'exagération ironique de ce dernier vers n'empêche
pas le sonnet d'être un petit poëme qui se prête fort bien au juste développement d'une pensée ou d'un sentiment; on n'a donc pas eu tort de le remettre en hon= neur après de longues années de discrédit ; on aurait tort, d'un autre côté, d'attacher une trop grande importance aune forme qui ne laisse pas toujours assez de liberté à l'élan poétique.
Le sonnet suivant donne à la fois le précepte et l'exemple :
Doris, qui sait qu'aux vers quelquefois je me plais. Me demande un sonnet, et je m'en désespère. Quatorze vers, grand Dieu! Le moyen de les faire? En voilà cependant déjà quatre de faits.
Je ne pouvais d'abord trouver de rimes, mais En faisant on apprend à se tirer d'affaire. Poursuivons ; les qpialrains ne ra'étonneront guère, Si du premier tercet je puis faire les frais.
Je commence au hasard, et, si je ne m'abuse, Je n'ai pas commencé sans l'aveu de la Muse, Puisqu'en si peu de temps je m'en tire si net.
J'entame le second, et ma joie est extrême; Car des vers commandés j'achève le treizième. Comptez s'ils sont quatorze, et voilà le sonnet.
Le rondeau.
Le rondeau a pour principal caractère la naïveté :
Le rondeau, né gaulois, a la naïveté.
(BOILEAU
C'est un petit poëme qui se compose de treize vers, de huit ou de dix syllabes, avec deux refrains de deux, de trois ou de quatre syllabes. Les vers sont sur deux rimes, dont huit masculines et cinq féminines, ou sept masculines et six féminines. Le premier refrain est après le huitième vers, et le second après le treizième. Il faut
de plus un repos après le cinquième vers. Le rondeau suivant montre ce mécanisme :
. Ma foi, c'est fait de moi, car Isabeau M'a conjuré de lui faire un rondeau.
Cela me met dans une peine extrême.
Quoi! treize vers, huit en eau, cinq en ême? Je lui ferais aussitôt un bateau.
En voilà cinq pourtant en un monceau.
Faisons-en sept en invoquant Brodeau, Et puis mettons par quelque stratagème, Ma foi, c'est fait.
Si je pouvais eneor de mon cerveau Tirer cinq vers, l'ouvrage serait beau.
Mais cependant me voilà dans l'onzième, Et si je crois que je fais le douzième, En voilà treize ajustés de niveau.
Ma foi, c'est fait.
(VOITCRE.)
La ballade.
La ballade, ainsi nommée parce qu'elle était destinée dans l'origine à être chantée et ballée, c'est-à-dire dansée, est un petit poëme composé de trois couplets et d'un envoi, en vers égaux, avec un refrain qui ramène le retour du même vers à la fin des couplets, ainsi qu'à la fin de renvoi. Les trois couplets sont symétriquement égaux, soit par le nombre des vers, soit par l'enlacement des rimes. Chaque couplet est une stance de huit, de dix ou de douze vers en deux parties ; l'envoi n'en est qu'une moitié, et il répond ordinairement à la seconde partie de la stance. Les parties correspondantes de trois couplets sont sur les mêmes rimes, et l'envoi conserve la partie à laquelle il répond.
Toutes ces combinaisons font que la ballade se compose, selon les cas, de 28, de 35 ou de 42 vers.
Nos anciens poètes s'exerçaient beaucoup à ces tours
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de force, qui commençaient à trouver du temps de Louis XIV autant de critiques que d'admirateurs, et qui furent tout à fait abandonnés dans la suite. Molière fait dire à Trissotin :
La ballade, à mon goût, est une chose fade.
Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.
Mais Vadius répond :
La ballade pourtant charme beaucoup de gens.
Une des ballades les plus célèbres est celle de Villon (XV^ siècle), intitulée : Ballade des dames du temps jadis. La voici :
Dites-moy où, ne en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ?
Echo, parlant quand bru\t on maine
Dessus rivière ou sus estan,
Qui beaulté eut trop plus qu'humaine
Mais où sont les neiges cTantan (1) ?
Où est la très-sage Héloïs Pour qui (ut chastié et fut rao3me Pierre Esbaillard à Sainct- Denis?
Pour ses péchés eut cest essoyne (2)î Semblâblement où est la royne . Qui commanda que Buridan Fust jelé en un sac en Seine?
Mais où sont les neiges d'antan?
La Royne blanche comme un lys, Qui chantoit à voix de sereme (3), Berthe au grand pied, Biétris, Ally*.
Harambourge qui tint le Maine,
(1) De l'an passé.
(2) Soin, peine.
(3; Sirène.
Et Jehanne la bonne Lorraine Que Angloys bruslèrent à Roan, Où sont-ils, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d'autan.
Prince, ne enquerez de septmaine, Où elles sont, ne de cest an, Que ce refrain ne vous lemaioe :
Mais où sont les neiges d'antan .
Les littératures étrangères cm aussi des ballades, mais qui n'ont pas le même caractère que la ballade française : ce sont des récits en vers, disposés par stances régulières, et auxquels le poète donne la forme et rétendue qu'illui plaît ; lefond de ces récits est emprunté à l'histoire, à de vieilles traditions romanesques et à d'anciennes légendes.
l« Triolet.
Le triolet est une espèce de petit rondeau de huit vers dont le premier se répète après le troisième, et le premier et le second après le sixième, en sorte que de ces huit vers il y en a trois (d'où le nom de triolet), le premier, le quatrième et le septième, qui ne sont qu'un seul et même vers. Exemple et précepte :
Pour construire un bon triolet.
Il faut observer ces trois choses.
Savoir : que l'air en soit follet, Pour construire un bon triolet; Qu'il rentre bien dans le rôlet, Et qu'il tombe au milieu des pauses Pour construire un bon triolet, Il faut observer ces trois choses.
Le mérite du triolet consiste dans l'application heureuse que l'on fait des deux premiers vers , et dans leur liaison naturelle avec celui qui les précède.
$ m. — Éuigrme, liOg^og^riphe, Charade et Acrostiche.
Les petits genres dont il reste à parler ne sont plus, à proprement parler, que des jeux de société , et ils n'appartiennent à la poésie que par la forme qu'on leur donne et l'esprit dont on les assaisonne. Tels sont V énigme, le logogriphe, la charade et V acrostiche.
L'énigme.
Vénigme (du grec œnlgma, parole obscure) est la description ou la définition d'une chose par les qualité? qui lui conviennent, mais indiquées d'une manière vague et ambiguë. Exemples :
Je ne suis rien. J'existe cependant.
Les lieux les plus cachés sont les lieux que j'habite ; Le sage me connaît et la folle m'évite. Personne ne me voit ; jamais on ne m'entend.
Du sort qui m'a fait naître
La rigoureuse loi
Veut que je cesse d'être
Dès qu'on parle de moi.
Je suis difficile à trourer Et plus encore à conserver.
Les curieux, pour me connaître, Avec grand soin me font la cour .
Mais mon destin me défend de paraître, Car l'instaat où je vois le jour Est l'instant où je cesse d'être.
(Silence.)
(Secret.)
Le logogriphe.
Le logogriphe (du grec logos, griphos, piège de langage) est une énigme qui donne à deviner un mot par l'analyse de ce mot lui-même, en le décomposant en d'autres mots , et en indiquant les différentes significations qu'il prend suivant qu'on en retranche une ou plusieurs lettres. Exemple :
Mélange les six pieds qui composent mon être, Et bientôt, cher lecteur, tu verras apparaître Une ville, une mouche, un oiseau dont le nom Ne se prononce pas d'ordinaire façon.
Avec cinq pieds, je suis un habitant du pôle. Je donnais des leçons jadis dans une école; Ces leçons font l'orgueil de l'humaine raison.
{Platon, Laon, taon, p&on, Lapon,
La charade.
La charade est une énigme oi!i Ton donne à de\iner un mot dont on définit séparément les sj^llabes , lorsque ces syllabes forment un autre mot, après quoi Ton définit le mot entier. Exemple :
Au malheureux qui tend la main De mon premier ie fais hommage, Et je vois briller soudain Mon dernier sur son visage.
Mon tout, dit la Fable, autrefois Prit par métamorphose un gracieux minois.
( Sou-ris^
l'acrostiche.
V acrostiche (du grec acrostichon, extrémité du vers) est une petite pièce qui se compose d'autant de vers qu'il y a de lettres dans le mot qui en fait le sujet, de sorte que le mot se trouve reproduit par la suite des lettres qui commencent les vers. On dit que l'acrostiche est double quand le vers commence et finit par la même lettre. Exemple :
^ ous qui voyez cet homme au rire satanique, Q ubliant tout devoir, souillant toute vertu, j-, ancer contre le ciel son blasphème cj^uique, h; remblez devant le Dieu qu'il a tant combattu. >f^ u Christ même il osa donner le nom à.' infâme ,• — 1 comptait dans vingt ans contempler un beau jeu ; !K âge vaine ! le Christ avait jugé son âme, R t le Christ règne encore, il triomphe, il est Dit u !
Remarque générale.
Nous venons de parcourir les divers genres de poëmes, depuis les plus élevés jusqu'aux plus^ infimes. Personne De sera tenté de confondre la poésie avec les tours de force et les jeux de société dont nous avons parlé en dernier lieu. Quant aux genres véritablement poétiques^ et aux poëmes qui ont pour objet d'élever l'âme à Dieu, il importe de remarquer, comme on l'a déjà dit, que s'il est bien de suivre habituellement les règles de chaque genre, ce serait aller contre le but même de la poésie que de s'y attacher trop en esclave ; ce serait aussi rabaisser l'art que d'en faire un vain amusement, honnête si l'on veut, mais frivole, de ne voir dans la poésie que la versification, comme Boileau a eu tort de le faire dans son Art poétique, et de croire que la classification des différents genres est rigoureuse au point de ne jamais permettre de passer d'un genre à l'autre dans le même poëme.
Il est bon que le jeune littérateur étudie les genres et les règles classiques de chacun de ces genres, comme il est bon qu'il étudie la classification et les noms des figures; il y a dans cette étude une gymnastique intellectuelle utile; mais, une fois qu'on est exercé, que l'intelligence s'est fortifiée, que l'imagination s'est développée, c'est l'âme qui doit parler, c'est le cœur qui doit conduire le poète, et le poëte sera vraiment digne de ce nom quand il chantera pour inspirer l'amour de Dieu et de la vertu , quand ses accents échaufferont les cœurs et élèveront les âmes. La vérité, la vertu, la beauté, qui est le splendide vêtement de la vérité et de la vertu, voilà ce qu'il doit chanter, ce qu'il doit faire aimer : s'il n'atteint pas ce but, c'est qu'il n'est pas véritablement poëte; s'il en détourne, c'est qu'il abuse criminellement du don qu'il a reçu de Dieu.