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LA COMPOSITION

Les règles de la composition littéraire ne peuvent être bien comprises qu'à l'aide de notions suffisantes sur les facultés de l'âme : sur celles de ces facultés qui concourent plus spécialement à ce genre de travail ; sur le beau, qui est le but poursuivi par les belles-lettres; enfin , sur la littérature en général , sur sa nature et son utilité. Ce sera l'objet de quelques notions préliminaires.

On étudiera ensuite avec profit les règles de l'art d'écrire ou du style, et l'on appliquera ces règles à la composition proprement dite.

L'écrivain a deux langues à sa disposition : l'une est la langue ordinaire, la prose]; l'autre est une langue plus harmonieuse et plus noble, le vers. Les lègles de la grammaire et du style s'appliquent également à ces deux langues; mais pour apprécier les productions écrites dans la seconde il importe d'en étudier le mécanisme et de savoir en quoi elle diffère de la première; de là la nécessité d'étudier \di versification , avant d'arriver à l'étude des différents genres de littérature.

Le style (1) diffère du langage, en ce que celui-ci est l'expression de la pensée et des sentiments , tandis

(1) Du mot grec stylos, qui désignait le poinçon dont les anciens se servaieut pour écrire sur des tablettes enduites de cire.

5 l". — lies Pensées.

Boileau a dit :

Avant donc que d'écrire apprenez à penser;

Tout le monde pense, puisque tout le monde est capable de prononcer intérieurement un jugement, de juger les rapports qui existent entre deux ou plusieurs idées ; mais tout le monde ne voit pas aussi bien les vrais rapports des idées entre elles, tout le monde ne pense pas avec la même justesse. L'art de parler correctement est la grammaire; l'art de penser juste est îa logique.

La logique ne s'occupe que de la justesse des pensées et des raisonnements , la littérature et la rhétorique s'occupent en outre de la forme extérieure sous laquelle se présentent ces pensées et ces raisonnements.

Les qualités essentielles des pensées sont la vérité, h justesse et la clarté; il est d'autres qualités qui conviennent à certaines pensées , selon l'objet qu'elles représentent , comme la simplicité, la naïveté, la finesse, la grâce, la hardiesse, la force, la sublimité, la nouveauté, la conv/^nance.

Yérilé des pensées.

Une psnsée est vraie quand elle représente l'objet tel qu'il est , quand elle exprime le vrai rapport entre les idées. Dieu est juste; ce qui est bon est aimable, voilà des pensées vraies , parce qu'il y a convenance parfaite entre l'idée de Dieu et l'idée de justice, entre Tidée de bonté et l'idée d'amabilité.

Voltaire a dit :

Du devoir il est beau de ne jamais sortir, Mais plus beau d'y rentrer avec le repentir ;

qui est une imitation de ces paroles : Errare huma-

num est, errorem agnoscere angelicum; se tromper est dePhomme, reconnaître son erreur est de l'ange.

Ces dernières paroles expriment une pensée vraie, parce que s'il appartient à la faiblesse humaine de se tromper, il est vrai qu'il y a un si grand effort de vertu dans l'acte de reconnaître son erreur, que cet acte élève l'homme jusqu'à l'ange. Mais des deux pensées exprimées par Voltaire l'une est vraie, l'autre est fausse. Il est beau en effet de ne jamais sortir du devoir; il est beau aussi d'y rentrer quand on en est sorti; mais cela ne peut être plus beau que de û*en être jamais sorti : autrement, le vice serait nécessaire à la perfection de la vertu, et le vice repentant serait supérieur à l'innocence.

Justesse des pensées.

On dit qu'une pensée est juste quand elle convient parfaitement à son objet, sous quelque rapport qu'on la considère. C'est quelque chose de plus que la vérité ; toute pensée juste est vraie, une pensée vraie peut n'être pas juste.

La Fontaine a dit :

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Cette pensée est vraie dans ce sens que la raison du plus fort finit toujours par triompher; elle n'est pas juste , parce qu'elle n'est pas véritablement la meilleure en elle-même. Vraie sous un rapport, la pensée est fausse sous un autre, elle n'est pasjws^e.

On donne pour exemple d'une pensée juste cette épigramme sur Didon, la fameuse reine de Carthage :

Pauvre Didon, où t'a conduite De les maris le triste sort ?

L'un en mourant causa ta fuite.

L'autre en fuyant causa ta mort.

La pensée est juste en effet , puisque la mort de son premier époux, Sichée, força Didon à s'enfuir de Tyr, et que la fuite d'Énée, le second , la poussa à se brûler sur un bûcher ; mais on doit remarquer que le piquant de cette épigramme consiste plutôt dans le peu de mots que dans la justesse de la pensée.

Clarté des pensées.

La pensée est claire quand l'esprit la saisit sans effort. La clarté consiste donc dans la vue nette et distincte de l'objet que l'esprit se représente"; si les rapports entre les idées restent confus dans l'esprit ou ne sont pas marqués avec précision, la pensée est obscure. Boileau a marqué dans ces vers l'importance de la clarté des pensées :

Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit ou moins nette ou plus pure Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément.

L'obscurité de la pensée provient de Tignorance , de la paresse de l'esprit, de l'irréflexion, ou d'une affectation de profondeur ; on évite ce défaut en ne parlant que de ce qu'on sait bien , en méditant sérieusement son sujet, en réfléchissant à ce qu'on dit et en exprimant ses pensées sans une vaine recherche d'esprit.

Simplicité des pensées.

La pensée simple présente à l'esprit des objets qui n'ont rien de relevé ni rien de bas , et elle les présente sans art, avec les traits naturels que fournit le langage ordinaire. Heureux, dit Segrais,

Heureux qui se nourrit du lait de ses brebis Et qui de leur toison sait filer ses habits ; Qui ne sait d'autre mer que la Marne et la Seine Et croit que tout finit où finit son domaine.

HaîTeté des pensées.

Le mot ncaf, qui était dans l'origine le même que le moi natif, indique quelque chose de naturel, à quoi l'art et l'esprit sont étrangers; une pensée naïve est comme la vue soudaine d'une vérité qu'on ne soupçonnait pas, c'est un premier mouvement qui paraît nous échapper sans étude et sans réflexion , mais qui n'exclut ni le sel ni la finesse.

Voici des vers qui se terminent par un trait d'une naïveté comique :

Un boucher moribond , voyant sa femme en pleurs

Lui dit : « Ma femme, si je meurs, Comme en notre métier un homme est nécessaire, Jacques, notre garçon, ferait bien ton affaire. C'est un fort boa enfant, sage, et que tu connais ; Êpouse-le, crois-moi , tu ne saurais mieux faire.

— Hélas ! dit-elle, j'y pensais. »

Les fables de La Fontaine sont remplies de pensées à la fois naïves et fines.

La naïveté n'exclut pas l'énergie; elle peut môme produire des effets saisissants et terribles , comme dans ce passage de VAthalie de Racine :

ATHALIE

Je prétends vous traiter comme mon propre fils.

JOAS

Comme votre fils?

ATHAUE.

Oui... Vous vous taisez?

JOAS

Quel père Je quitterais! et pour...

ATHALIE

Eh bien!

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