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Pour quelle mère f
Il ne faut pas confondre la naïveté avec une naïveté : la naïveté est une pensée qui vient à l'improviste , mais qui est vraie ; une naïveté est une sottise qui échappe à l'étourderie ou à l'irréflexion : « Ah ! s'écrie un enfant au récit de la mort de Pyrrhus , je mourrais de honte d'avoir été tué par la main d'une femme. » Ce n'est pas là de la naïveté , c'est une naïveté.
En voulant être naïf, on peut tomber dans la bassesse et dans la trivialité .\ une pensée basse et triviale révèle des instincts grossiers, des habitudes vulgaires, un caractère sans dignité. « Qu'avez-vous ? » demande-t-on à un enfant qui pleure en voyant arriver sur la table un mets délicieux. — « Hélas! je n'ai plus faim, » répond-il. Ce n'est pas là une réi)onse naïve; c'est la réponse d'un gourmand.
Finesse des pensées.
On dit d'une pensée qu'elle est fine lorsqu'elle ne montre l'objet que sous un certain côté pour laisser à l'esprit le plaisir de découvrir les autres.
Piron , qui n'avait pas été reçu à l'Académie française , se vengea de son échec par cette épigramme en forme d'épitaphe :
Ci-gtt Piron , qui ne fut rien, Pas même académicien.
A première vue , la pensée n'est que vraie , puisqu'en effet Piron ne fut pas académicien ; mais en disant qu'il ne fut pas même académicien^ il fait entendre que c'est pourtant peu de chose que de l'être , et voilà la finesse et la malice.
L'excès de finesse mène à la prétention ; l'on veut montrer de l'esprit à tout propos, et l'on tombe dans la subtilité ou dans le jeu de mots.
Grâce des pensées.
Une pensée est gracieuse quand elle offre à Tesprit des objets riants ou agréables par eux-mêmes ou par la manière dont ils sont présentés.
Moïse commence ainsi son cantique :
deux, écoutez mes paroles... Que ma doctrine s'accroisse comme la pluie, que ma parole coule comme la rosée , comme la pluie qui se répand sur l'herbe, comme la goutte d'eau qui rafraiclrit le gazon. ■
Voilà des pensées gracieuses.
La Fontaine présente dans ses fables de nombreux exemples de pensées gracieuses; c'est lui qui adonné de la grâce cette belle définition :
Et la grâce, plus belle encor que la beauté. Hardiesse des pensées.
On dit d'une pensée qu'elle est hardie quand elle présente des objets extraordinaires ou qu'on l'exprime d'une façon qui paraît sortir de la règle.
Moïse , intercédant pour son peuple , dit à Dieu : a Ou pardonnez-leur cette faute, ou, si vous ne le faites pas, effacez-moi du livre où vous avez écrit mon nom. » Cette hardiesse donne à la pensée bien plus de force et d'énergie; elle montre à quel point Moïse désire le pardon pour son peuple.
Horace est aussi hardi quand il présente ainsi le chagrin poursuivant sa victime : Post equitem sédet atra cura, le noir chagrin s'assied derrière le cavalier ; pensée que Boileau a rendue d'une façon plus hardie encore : Le chagriri monte en croupe et galope avec lui.
L'excès de la hardiesse dans les pensées mène à Vextravagance, défaut dans lequel tombent trop souvent Lucain, chez les Latins, notre poëte Ronsard, et beau-
coup de nos écrivains contemporains, comme M. Victor Hugo.
\ 11 y a des peuples qui aiment ces excès de hardiesse : le Français se plaît dans la mesure, l'Espagnol applaudit à l'exagération.
Force des pensées.
,La pensée forte indique une résolution ferme, présente à l'esprit un grand objet, ou frappe par le tour énergique qui Texprime. « Mourons avec courage pour nos frères, s'écrie Judas Machabée, et n'imprimons pas de tache à notre gloire. »
L*excès de la force engendre la dureté ou la raideur.
Sublimité des pensées.
On a vu plus haut ce que c'est que le sublime; une pensée sublime est celle qui le représente.
L'Écriture sainte est pleine de traits sublimes :
Dixif Deus : Fiat lux, et fada est lux; Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. {Genèse, chap. I.)
Quelle magnifique idée l'Écrivain sacré nous donne ainsi de la puissance de Dieu!
Siluit terra in conspectuejus, dit l'historien des Machabées en parlant d'Alexandre le Grand; la terre se tut en sa présence. Peut-on mieux montrer l'effroi inspiré à tous les peuples par les victoires et les conquêtes d'Alexandre?
Et quand Massillon , commençant l'éloge funèbre de Louis XIV, s'écriait : Dieu seul est grand, mes frères ! ne jetait-il pas en présence de la tombe du grand roi, devant toute sa cour, au milieu des glorieux souvenirs d'un si long règne , un de ces cris qui font frissonner tout un auditoire et dont l'écho se prolonge à travers les siècles? C'est qu'il a'^ait touché au sublime.
24 COURS DE UTTÉRATURE.
NouTcautc des pensées.
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil , dit le pro verbe , et c'est là une vérité que l'expérience confirme tous les jours. On ne peut donc prétendre donner des pensées nouvelles , mais on doune le nom de pensée neuve à une pensée qui , sans être nouvelle , est présentée à l'esprit sous un aspect et avec un tour nouveau.
Pas de pensée plus commune que celle-ci : la mort n'épargne personne. Horace l'a rendue neuve en représentant la mort comme un pâle fantôme qui frappe également du pied et la chaumière du pauvre et le palais des rois; et Malherbe à son tour a donné une tournure neuve à la pensée d'Horace en disant :
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles ;
On a beau la prier :
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois, Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend pas nos rois.
CoDvenaDce des pensées.
Quelles que soient les pensées et quelles que soient leurs qualités , il importe avant tout qu'elles conviennent au sujet que l'on traite, à la personne qu'on fait parler, aux lecteurs ou aux auditeurs aux quels on s'adresse. La première de toutes les règles de l'art, dit Cicéron, est la convenance, caput artis decere. Ce serait manquer à cette règle que d'employer des pensées fines et gracieuses dans un sujet terrible , ou des pensées fortes, hardies, sublimes dans une matière enjouée; que de prêter à un enfant des pensées qui ne conviennent qu'à
un vieillard , ou des pensées joyeuses à une personne plongée dans l'affliction; enfin que de parler à des enfants comme on parlerait à des personnes d'un âge mûr, à des ignorants comme on le ferait à des savants, etc. C'est ici que le goût et le jugement doivent intervenir pour empêcher l'écrivain et Torateur de tomber dans le ridicule.
§ II. — lies sentiments.
Les sentiments sont des affections et des mouvements de l'âme ; ils diffèrent des passions en ce que celles-ci agissent violemment sur la volonté et tendent à l'entraîner, tandis qu'ils ne font que remuer doucement l'âme, en lui laissant son calme et sa liberté. Considérés au point de vue littéraire, les sentiments, comme les pensées, ont des qualités essentielles ou générales, et accidentelles ou particulières. Les qualités essentielles sont la vérité et le naturel; les qualités accidentelles sont la délicatesse, f énergie, la noblesse et la sublimité.
Vérité des sentiments.
Un sentiment est vrai quand il n'est ni contrefait ni affecté , quand il part du cœur et s'adresse au cœur.
Hector, prêt à partir pour le combat, prend son fils dans ses bras; le petit Astyanax, effrayé à la vue du panache qui flotte sur le casque de son père, se rejette en arriére dans les bras de sa nourrice , et sa mère Andromaque sourit tout en pleurant, dit Homère. Voilà des sentiments qui sont vrais. Ils ne [le sont pas moins dans la prière qu^Hector adresse alors aux dieux :
Dieux immortels , faites que cet enfant soit brave dans les combats et puissant sur son peuple ; faites qu'en le voyant revenir chargé de dépouilles sanglantes , après avoir tué quelque illustre ennemi , la foule dise : Il est plus brave que son père. Et cette voix de la foule réjouira le cœur de sa mère.
26 COURS DE UTTÉRATURE.
Naturel des sentiments.
Le sentiment est naturel quand il convient à la situation de la personne qui en est affectée ou qui est censée l'éprouver.
Ainsi quand Pyrrhus, fils d'Achille, promet à Andromaque de relever les murs de Troie et d'y couronner Astyanax, la veuve d'Hector lui répond :
Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère; Je les lui promettais tant qu'a vécu son père. Non, vous n'espérez plus de nous revoir encor, Sacrés murs , que n'a pu conserver mon Hector.
(Racine, Andromaque.)
Il est naturel à une mère de désirer les plus grands honneurs pour son fils, mais dans la situation où se trouve Andromaque elle ne peut les désirer pour Astyanax, parce qu'il ne les tiendrait que du fils de celui qui a tué son père.
Délicatesse des sentiments.
La délicatesse des sentiments répond à la finesse des pensées; celle-ci fait désirer plus qu'elle ne dit, cellelà couvre les sentiments d'un voile, afin qu'on les éprouve avec plus de charme. Le sentiment délicat a quelque chose de mystérieux et de caché qu'on n'entrevoit d'abord qu'à demi, et qu'on ne saisit qu'avec plus de plaisir et de bonheur. On l'emploie très-heureusement quand il s'agit de louer ou de blâmer : c'est un moyen de ménager l'amour-propre et d'épargner la modestie.
Louis XIV aimait la louange, mais il l'aimait délicate et voilée; Boileau l'a servi à souhait sous ce rapport; il lui dit dans une épître :
Je n'ose de mes vers vanter ici le prix ; Toutefois , si quelqu'un de mes- faibles écrite
Des ans injurieux peut éviter l'outrage, Peut-être pour ta gloire aura-t-il son usage. Et comme tes exploits , étonnant les lecteurs, Seront à peine crus sur la foi des auteurs , Si quelque esprit malin les Teut traiter de fables On dira quelque jour pour les rendre croyables : Boileau, qui dans ses vers, pleins de sincérité , Jadis à tout son siècle a dit la vérité , Qui mit à tout blâmer son étude et sa gloire, A pourtant de ce roi parlé comme l'histoire.
Le possesseur d'une île du Rhône réclamée par le domaine royal termine ainsi son placet adressé à Louis XIV :
Qu'est-ce en effet pour toi , grand monarque des Gaules ,
Qu'un peu de sable et de gravier ?
Que faire de mon île? Il n'y croît que des saules,
Et tu n'aimes que le laurier.
Tout le monde connaît ce dialogue entre le Passant et la Tourterelle , qui se termine par l'expression d'un sentiment si délicat :