‹ Cours abrégé de rhéthorique, à l'usage du Collége [sic] de Montréal [microforme]Chapitre 6 sur 62 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des Preuves.

Ÿ Une preuve est une raison propre à établir une proposition qu’on avance ; et par preuves, on entend les raisons dont l’orateur appuie la vérité qu’il veut rendre sensible.

ŸAvant que de parler de l’art de trouver les preuves, il est à propos de parler de Part de les exposer. Quoique cette dernière partie appartienne proprement à la logique, on ne peut se dispenser d’en dire un mot, pour faire voir en quoi le raisonnement oratoire diffère du philosophique.

ARTICLE PREMIER

De l'art d'exposer les preuves, ow du raisonnement oratoire.

#° Les preuves s’exposent par le raisonnement : L’art de raisonner s’appelle argumentation. Tout l'art de la preuve ou du raisonnement consiste à prouver une chose qui paroit douteuse par une autre qui esttenue pour certaine. Vous doutez s’il faut aimer les belles lettres; mais vous tenez pour certain qu'il faut aimer ce qui nus rend plus r faits. Par cette seconde proposition que vous regardez comme très-assurée, je vous prouveral la première sur laquelle il vous reste des doutes,

et je dirai :

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A1 faut aimer ce qui nous rend plus parfaits : Or les belles lettres nous rendent plus parfaits ; Donc il faut aimer les belles lettres.

+ Raisonner n’est donc autre chose, que poser un premier principe ou une proposition qui ne souffre aucune difficulté, et montrer ensuite la liaison de la proposition contestée avec la proposition incontestable, de manière que la clarté de l’une dissipe Les ténèbres de Pautre.

4 [1] y a F' sieurs sortes de raisonnements.

Nous ne parlerons ici que du syllogisme, de Penthymême, ct du dilemme, dont la connaissance est surtout nécessaire à l’orateur.

#. Le syllogisme est un raisonnement composé de trois propositions tellement liées, que de la vérité des deux premières suit nécessairement la vérité de la troisième. La première s’appelle majeure, et renferme le principe ou la proposition incontestable : La seconde s’appelle mineure, et renferme la liaison de la proposition contestée avec le principe : La troisième s’appelle conclusion, et renferme l’énoncé de la proposition avancée. Exemple :

— Maj... Tout ce qui amollit le cœur est dange- Yeux :

Min... Or les mauvaises lectures amollisent le cœur.

Concl… .Donc les mauvaises lectures sont dangereuses.

+ L’enthymême est un syllogieme tronqué et ré-

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25 COURS DE RHETORIQUÉ.

duit à deux propositions, parcequ’on en souserttend une qu’il est aisé de suppléer, La première se nomme antécédent, et la seconde conséquent. Exemple :

Ant... "Tout ce qui amollit le cœur est dange- TeUXx ;

Conség..…. Donc les mauvaises lectures sont dangereuses,

On a retranché, comme l’on voit, et lon sousentend la mineure, qui étoit exprimée dans le syllogisme. L’enthymême est plus hardi; aussi Aristote Pappelle-t-il le s Entymema voco suyllogismrum oraiorium. Il convient parfaitement à Péloquence, parce qu’une des principales beautés du discours est de ne pas tout dire, mais de laisser quelque chose à la pêné-

vilosisgime de lorateur :

tration des auditeurs ; ce qui flatte leur amour propre. D'ailleurs Penthymême rend le discours plus vif et plus animé. Il v a en eflet plus de vivacité, de force et de grâce à dire : Poisiveté est un mal, donc il faut la fuir, que si Pon vouloit réduire ce court raisonnement à la forme du syllo-… gisme en cette manière :

Il faut fuir ce qui est un mal :

Or Poisiveté est un mal ;

Donc il faut fuir loisiveté.

& Toutefois le syllogisme et Penthymême exprimés d’une manière sèche et philosophique, comme ceux que nous venons de citer, se rencontrent rarement dans l’oraison. L’orateur

donne ordinairement plus d’étendue à chaque proposition, et fait marcher souvent la proposition à prouver avant la preuve. Par exemple un philosophe diroi: froidement : Dieu est souverainement aimable ; donc il faut aimer. Un ora- {eur s’exprimera ainsi : il faut aimer Dieu, car il est souveræinement aimable. Un philosophe diroit encore : Les belles lettres nous perfectionnent ; donc il faut les cultiver. Dans un ouvrage de goût, on présentera ainsi ce raisonnement : “ Qui ne “ se sentiroit de Pattrait pour les belles lettres ? “ Elles enrichissent Pesprit, elles adoucissent les ‘ mœurs, elles répandent sur tout lextérieur de ‘ l’homme un air de probité et de politesse qui “le fait rechercher ; elles font son agrément “ dans tous les âges, dans tous les lieux, dans ‘ toutes les circonstances de la vie. La Jeunesse y trouve une nourriture qui lu convient, la “ vicillesse un exercice qui amuse ; les lettres “ répandent un nouvel éclat sur la prospérite ; ‘elles nous récréent au dedans de nos maisons ; “elles ne nous nuisent point au dehors; elles ‘“ veillent avec nous, elles voyagent, elles de- ‘“ meurent à la campagne avec nous. Des “avantages si multipliés ne suffisent-ils pas pour ‘ nous les rendre précieuses, et nous engager à ‘“ les cultiver ?”?

Le dilemme est un raisonnement composé ordinairement de deux propositions opposées, entre

lesquelles il n’y a point de milieu, et dont on c?

laisse Le choix à son adversaire. Quelle que soif celle qu’il préfère à Pautre, on en tire contre lui une conséquence qui est sans réplique. C’est pourquoi on l’appelle argumentum utrinque feriens, c’est-à-dire, argument qui frappe des deux côtés. On en cite un exemple remarquable, dans lequel on dit aux Pyrrhoniens, qui prétendent qu’on ne peut rien Savoir :

Ou vous savez ce que vous dites, ou vous ne le savez pas ;

Si vous savez ce que vous dites, on peut donc savoir quelque chose ;

Si vous ne savez pas ce que vous dites, vous avez donc tort d’assurer qu’on ne peut rien savoir ; car on ne doit pas assurer ce qu’on ne sait pas.

$& On voit par cet exemple que le dilemme se compose d'autant d’enthymêmes qu’il comprend de propositions distinctes et séparées ; chacune porte avec elle son conséquent, auquel on est forcé de se rendre.

Le dilemme se reconnoit plus aisément dans le discours oratoire, que les autres raisonnements, parce que l’orateur est obligé, pour lui donner toute sa force, de tenir les propositions qui le composent absolument rapprochées. La force des raisons en fait le principal mérite ; et quand il à cette qualité, il devient une arme à deux twanchants, très redoutable dans les mains d’un bon orateur.

ARTICLE SECOND

De l Art de trower les Preuves.

+ Lo moyen de trouver les preuves du sujet que l’on traite est de le méditer avec soin, et de le considérer sous tous les jours qui peuvent le faire paroitre avantageusement. Mais comme ce principe est trop vague, les anciens ont inventé une méthode pour guider esprit dans cet examen. Cet‘méthode consiste à faire usage de ce qu'onappelle lieux de Rhétorique. Les rhéteursaneiens en ont fait grand cas, et les ont traités sous le nom de topique. \ La plupart des modernes les ont suivis. On auroit donc besoin de les connoître, quand ce ne seroit que pour entendre les écrits des maîtres d’éloquence, et des commentateurs. En les considérant en eux-mêmes, on peut dire que, sans tenir lieu de talents, d’instruction et de travail, ils peuvent cependant aider l'écrivain à trouver quelque chose qui serve à son sujet, et lui fournir des pensées qui sans sela lui auroient échappé. X Les lieux de Rhétorique sont des sources où l’on va puiser ses preuves. Avant que de donner la division des lieux de Rhétorique, il faut distinguer avec les rhéteurs ce qu’on appelle les trois genres de cause. { On à observé que toutes les questions qu’un orateur pouvait avoir à traiter se réduisoient à Jouer ou blâmer, persuader ou dissuader, accuser

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ou défendre. Tout ce qui concerne la louange ou le blâme sappelle genre démonstratif. Tout ce qui concerne la persuasion ou la dissuasion s'appelle genre délibératif. Tout ce qui concerne Paccusation ou la défense s’appelle genre judiciaire.

{ Les lieux se divisent en lieux communs et en lieux particuliers. | Dans le langage ordinaire, le mot de lieux communs signifie des pensées, des tournures, des expressions si souvent employées qu’elles sont usées. Dans le langage technique dont il s’agit ici, les lieux communs sont les divers aspects sous lesquels un orateur peut envisager son sujet, et le présenter. On les appelle lieux, parce que ce sont des espèces de magasins ouverts à tous ceux qui veulent y puiser. On leur donne l’épithète de communs, parce qw’ils peuvent fournir des matériaux pour tous les sujets indistinctement, et qu’ils conviennent aux trois genres de cause.

* Les lieux particuliers sont ceux qui ne conviennent qu'a quelqu'un de ces trois genres.

Les lieux communs se divisent eux-mêmes en intrinsèques et extrinsèques. À Les lieux intrinsèques sont des sources de preuves qui naïssent du fond du sujet même. Les lieux extrinsèques sont les autorités étrangères sur lesquelles on peut appuyer ce qu’on a entrepris de prouver. Par exemple : je suppose que j'ai à prouver quil faut aimer son prochain. Si je donne pour raisons

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de cette vérité, la ressemblance de la nature entre tous les hommes, unité de leu: origine qui les rend tous frères, le bonheur qu’ils goûteroient dans un amour mutuel, alors j'emploirai des preuves intrinsèques, où qui naissent du sujet même. Si, pour confirmer cette vérité, J’ajoute Pautorité de l'Écriture Sainte et des Pères, les exemples des Saints qui se sont signalés par une

charité ardente envers le prochain, alors j’em-

ploirai des preuves extrinsèques, où empruntées hors du sujet,

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