‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris; (volume 2)Chapitre 24 sur 25 · DOUZIEME ET DERNIÈRE SEANCE · texte numérisé non relu

DOUZIEME ET DERNIÈRE SEANCE

application des vingt-six règles qui constituent le genre tragique^ méthodiquement faite à l'Athalie de RsLcine^chef-d'œui^re dont T analyse complète prouve la perfection incontestable.

ESSIEURS,

1^'iNSTANT est venu de me conformer à la méthode qu'ont adoptée avant moi les professeurs de littérature* Lorsque j'osai les blâmer d avoir réduit leurs moyens d'instruction à des analyses successives d'ouvrages en^ tiers dont les extraits servaient de matière à des leçons de goût arbitraire, semblables aux articles détachés qu on insère dans les feuilles périodiques ; lorsque je leur reprochai de ne s être pas occupés de la décomposition des règles pour compléter une théorie dont ils cherchassent ensuite TappUcation dans la pratique des grands maîtres, on put croire que je prétendais seulement à m'ouvrir une route différente de la leur, et à me débarrasser des obstacles que leurs succès antérieurs pouvaient apporter à celui que je desirais obtenir. Je /. 32

•oan.

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n'avais néanmoins que le projet de répandre plus de clarté sur les principes; et, témoin du débat de tant d opinions contraires sur la littérature, je ne voulus que trouver une marche qui conduisit à des certitudes , et démontrer que l'art de composer et d'écrire a^ait ses lois positives , à l'instar de celles des sciences r.wctes , et que ses préceptes se déduisaient des lois de la nature, en considérant cet art comme la science lUcapitiiUtion j^ cŒiiT de Vhomme, Tel fut lé premier point d où ie

4Ciapmnicr« r^ x J

purtie a* ce pa^is .* jc classiBai d^abord les geinres et les espèces, je me saisis après de l'un d'eux, le genre dramatique. Je fis abstraction de ses diversités , et n èlàmiliài-que la tragédie. Dès que j'en eus défini les qualités, je passai aux conditions qui lui sont nécessaires : j'en comptai vingt - six ; et les ayant commentées Tune après l'autre , excepté la dernière > et apitoyées chacune de leurs exemples tirés des anciens et des modernes , je vous donnai par-là un essai de mes formules, applicables à tous les autres getireB liuéraires. Quelques personnes , surprises de la ntrùveatité de cette méthode , me contestèrent ma division ifùMts ^crurent imaginaire , et pensaient que le tioliibi*e de» conditions que. j'avais désignées n'était que |miUélÉitftiqite. Je ne les avais pourtant pas inveirtées, mais aperçues, mais observées ^ mais extraites attentivemei^t des meilleurs ouvrages du théâtre. Voici ^«(«tte fut ma réponse : Si les vingt^six conditions n'existent ^, leur explication ne me sera pas possible ç si le public est frappé de leur évidence, d'après leurs définitions et leurs pnsuves , elles existent ^ et mon erreur ne iera plus d'avoir trop multiplié leiu* nombre, mab de

navoir pas encore entrevu la quantité plus grande quun docte esprit saurait ajouter encore au peu de conditions indispensables que j'ai premièrement aper*çues. Heureux si mon système analytique, employé par des homaieB plus éclairés que je ne le suis et plus dignes de l'étendre et de raccomplir, concourait dans l'avenir à séparer enfin le positif du conjectural en littérature, et à rendre les progrès de son enseignement aussi certains que ceux des autres sciences , avancées par les lumières de notre siècle !

La vingt-sixième condition de la tragédie, et, selon moi , la dernière, est la réunion de toutes les antécédentes. De cette réunion si rare et si difficile résulte la beauté parfaite d*un drame tragicpae. Il faut donc, comme je le disais , reprendre ici la marche commune aux autres professeurs , et analyser une seule tragédie suivant chacune des règles maintenant constatées. Ils ont commencé par où je finis ; et je me flatte en cela d'avoir choisi Tordre le meilleur, puisque le^Lamen d'un ouvrage qui serve d'exemple à tous les préceptes n'en doit être que la subséquence dépendante.

Mais en quel théâtre choisir ce chef-d'œuvre forriié de l'observation de toutes les règles ? Sera*ce en Italie, en Espagne <, en' Allemagne , en Angleterre ? Les bdies tragédies italiennes sont en petit nombre , si Ton eu excepte les lytîques , et <ye n'est pas ce genre doat il est question. Les pièces' de Trissin, de Maffei, ont des côtés louables, mais ne sont point parfaites : Celles d'Alfiéri sont graves^ correctes, pleines de nobles sentiments , mais elles manquent de pathé>tique : une Simplicité trop nue leur'imprime l'afiTeo-

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tation de la régularité antique, et la séchei^esse du style roidit la maigreur de leurs formes. Les tragédies espagnoles, trop invraisemblables, abondent en incidents compliqués et merveilleux, et la division de leur sujet en journées prive leurs plans du bénéfice d*une régulière économie. Les tragédies anglaises, étincelantes de génie , en prodiguent les traits sans choix, et Shakespeare conserve lui seul par sa sul>lime grandeur la dignité qui caractérise le genre , au milieu d'un monstrueijx mélange où le terrible et le pathétique s allient aux trivialités bouffonnes.

La plupart des tragédies allemandes , quoique bril-. •lantes de sentiment et de vérité naïve , ont usurpé le titre qui les décore , et ne passeront pour des modèles que dans le genre intermédiaire, proprement nommé le drame. Sera-ce donc chez les Latins que nous prendrons Texemple achevé qu*il nous faut? Mais les muses romaines ne nous présentent que Sénéque dont le cothurne est démesuré , tout scintillant de pointes , et brodé de faux cUnquant. Reifiontons, remontons aux Grecs : cest entre Eschyle, Sophocle, et Euripide, qu'il convient de chercher un modèle. La perfection dramatique appartient à la Melpomène athénienne. Les peuples de TAttique ont donné le prix à son (Mdipe^roi^ premier ouvrage au monde qui contient des beautés de chaque sorte , nées de l'exacte application de toutes les règles. Ce juste éloge témoigne assez que l'ouvrage de Sophocle est le plus savamment accompli dans ses vingt-six parties qui jamais ait paru sur les théâtres. Mais une de ses importantes conditions, dont nous ne saurions plus être

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de bons juges, c^est celle du style. Les rhéteurs modernes, et je dis même les meilleurs hellénistes, qualité dont je n'ai pas drpit de me vanter, n entendent qu'à demi le fonds d'une langue morte. Ils n'en peuvent saisir absolument la .prononciation , les délicatesses, leuphonie ; ils n'en apprécient que le sens, et s'ils en supposent le charme d'expression , sans en dévoiler les mystères , ils l'admirent aveuglément sur la foi de l'antiquité , dont les suffrages ont tant de poids. Cependant les finesses d'exécution dans la tragédie ne méritent pa3 moins d'être évaluées que l'ordonnance de composition. Me résoudrai- je à les omettre, à les sous -entendre tacitement, et n'auriez -vous pas à m'objecter la nullité de ces avantages implicites , que j'attribuerais à XŒdipe^roi^ sur quelique chef-d'œuvre national dont vous comprendriez la démonstration entière, tant sous le rapport de lafsible que sous ce* lui de la langue vivante , à Tusage de nos contemporains ? J'éviterai donc ce danger en décomposant un modèle français, après avoir reconnu que les théâtres étrangers ne m'en offrent point qui l'égale. Je convaincrai nos rivaux eux-mêmes de la supériorité dé nos muses sur les leurs, et mettrai mon impartialité en évidence, lorsque, me détournant une fois du grand Corneille, pour m'occuper uniquement de Racine, j'avouerai que, s'il a des beautés dans ses chefs-d'œuvre partiellement plus larges et plus hautes que celles de son successeur , il n'a point de pièces qui surpasse la beauté générale iiAthaUe , où l'art qu'il créa fut si régulièrement perfectionné.

Les tributs de louange que méritent l'illustre Vol-

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taire , aussi agréable qu'entraînant et pathétique , et Grébillon , qui moins touchant ftit plus terrible , ne m'empêchent point de croire que la palmé acquise à Racine leur doit être refusée , et que la collection de leurs œuvres dramatiques ne renferme rien de comparable à la tragédie dont je soumets l'analyse à la loi des vingt-six conditions.

Suivons graduellement le fil merveilleux diAthalie* La meilleure qualité de la fable , ou fait tragique , est d'être simple : rien ne Test autant que le sujet dont il s agit. C'est Joas reconnu, et remis sur le trône, aesvre aiusi quc 1 enoucc Fauteur dans sa pré&ce. Cette action a son étendue nécessaire. Le secret qui courre le sort caché de Tenfant , les dangers de révéler ce mystère ignoré de lui-même , de sa nation , des prêtres du temple où il fut élevé à lombre et sous le nora^^Elia* cin y les précautions à prendre pour le proclamer au moment favorable, sont autant de raisons qui pro-* longent Tintrigue et en retardent le dénouement.

La triple unité y est complètement observée : l'unité de lieu ; tout se passe en un même endroit , qne fait connaître Abner dès l'ouverture de la première scène, en marquant la fête annuelle qui motive son arrivée.

« Oni , je viens dans son temple adorer l'Étemel ; <( Je viens , selon Tusage antique et solennel , « Célébrer avec vous la fameuse jonmée • Où sur le mont Sina la loi nous fat donnée.

L'unité de jour ; les premiers discours de Joad avertissent que Faction commence le matin , et qu'elle sera terminée avant la nuit.

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« Quand Va^UÇ du jour « Aura sur Thorbop fait le tiçiçs^ de ^qu tpur, « Lorsque la troisième heure aux^prières rappelle , « Retrouvez -vous au temple ayec ce même zèle. « Dieu pourra vous montrer, par d'importants bienfaits, « Que sa parole est stable et ne tromg^amais. «c Allez : pour ce grand jour il faut qall|e m'apprête , « Et du temple dëja Taube blanchit le faîte.

L unit^ 4*f^ctif)ii j ^q seul peirspnnag^ est principale» ment; eq péril, et Vunique objet de Vintérêt e^ï U d^A^ tinée de Jos^ : tous les rayons çpnyergeiu sur cç point luipii^eu^ : Joad ne se meut que pour défendre ce dernier r^j^top de ses rois: Athalie ne roarphe qtie pour le détruire : Jo^et ij^ s pççupe que de le cpp^ server : Abuer ne s'efforce qu à 3auvçr le temple à^^ vepu son refuge : Mathan cqnsçiUe de s'en saisir e^ de riu)B[iolp^. La règle des troi^ upif^s , si ^iep suivie , pe çQÛte ripp d'^illçur^ à la conduite rai^pnpable de louyrage , et les piprpefiu^ ^uUlin^çs, dont U est reippli $ap^ y étrjç artifiçiellepiept ^ttach^» réppndept mieu^p qup ^pu^et l^s démppstr^tiops^ apx détracteurs dç cette çxcellep^ loi tbé^tral^ , puisque ) art s y est spumi^ s^ps gêne ^ et saps qpe le géni^ en par&t éprouver puUe con^raipt^.

^e fait , les ^ptimepts , )^s ^isppur^t QPt par^tout , Le Inisem.

bwble et

dans ceerapd exemple, les depx espèces de vra^eni- ieW<ceM«ire

' ^ '■ ^ * - ordinaire» et

blable ^t dç péçessaire draqiatiqpe, i^i recpPiPi^qidé, ^^tr^rài, Vrî^isenablançe prdjnairç, dan^ l'avepliH^ du j^WPe héritier do Pp^vjd quî i déjà çrp mort ppr i^es assasins , est eipppr^é d^ps ]q^ brgs de ^ npurrip^ et de Josabet , et ^oigneps^ip^nt d^guisç d^P^ le MPPU^pire où

ntire*.

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son enfance est reçue comme orpheline ; mais vraisemblance extraordinaire dans sa conservation mystérieuse au milieu de tant de témoins , et malgré tant d'adversaires, contre lesquels il n'a que quelques lé^ vites pour défenseurs ; car des protections célestes Tappuient ; laile des anges et la main de Dieu sont sur lui. Vraisemblance naturelle dans son langage naïf, et dans Télocution de tous les personnages qui l'entourent; mais vraisemblance idéale dans les réponses lumineuses d un enfant , bercé au sein du sacerdoce qui lui fit sucer avec le lait la substance de son instruction religieuse, et dans les harangues inspirées d'un pontife imbu des sources d'une éloquence prophétique. Nécessité indispensable dans le silence que garde Joad devant Abner , dans sa précaution de rassembler des armes consacrées , dans sa prévoyance qui redoubla le nombre des lévites, dans Fartifice qu'il emploie pour attirer son ennemie , isolée de toute escorte, au lieu où le piège est tendu. Néces-^ site encore indispensable au sujet, dans l'imprudence d'Athalie, que l'avarice et un effroi superstitieux poussent dans le temple qui se referme sur elle ; mais nécessité extraordinaire dans le refus du pontife d'accepter des secours humains , et dans le calme inaltérable qui le maintient inactif à l'heure où le péril presse, où l'orage est conjuré sur sa tête et sur celle de Joas ; car le doigt de Dieu conduit l'événement. Si Joad intriguait , s il s'alarmait , sa foi dans la parole céleste semblerait se démentir, et son aveugle enthousiasme est, là, le seul encouragement de ses vengeurs. LfBs grandes conditions de la terreur , de la pitié ,

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du mélange enfin de ces deux passions, sont- elles ici Appi«»tion «u négligées? Il y a pitié, dès l'instant que l'innocence terrenietd» de Joas est connue , que sa vie sur laquelle repose le salut d'Israël est mortellement menacée : il y a pitié pénétrante , lorsqu'on voit sa faiblesse exposée à la yiolence d'une reine sanguinaire, plus cruelle que la dent des bétes farouches auxquelles il se crut jadis arraché : il y a pitié charmante , lorsque sa confiance dans les promesses de son Dieu courbe sa tête docile sous le poids d'une couronne, quil se déroue à porter devant une foule de meurtriers prêts à paraître : il y a pitié profonde , dans les larmes pieuses que verse sur lui le courageux grand- prêtre, qui ose affermir , sur un si frêle appui que son pupille , le destin dune nation, et fixer le sort de sa propre vie sur la fidélité douteuse du cœur d'un eiifant : il y a enfin une douce pitié , dans les pleurs de tendresse , de crainte, et d'étoiinement de la sensible Josabet, dont lame fut pour lui si maternelle , et dans ceux des compagnons de son âge qui le chérissent fraternellement, et qu'enlève à leur familiarité le rang suprême d'un jeune ami que désormais ils viendront adorer à genoux.

Il n'y a pas moins terreur, à la présence de la sacrilège Athalie, dont le seul aspect fait reculer les serviteurs de l'autel , et menace le sanctuaire de Jérusalem. Le portrait de cette reine , ses projets, sa haine implacable , ses noirs pressentiments , l'affreuse apparition de sa mère Jézabel, les fureurs de cette femme semblable à une louve dévorante qui tient sous sa dent l'agneaH craintif qu'elle veut déchirer, l'envoi

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de son féroce ministre chargé de prendre Joas, lo tumulte de son camp autour d^ temple, son arriva dans le lieu préparé pour son châtioiept9 lout inspire une tragique épouyante : terreur dans le sujet, ^erreur dans les pensées, terreur dans les paroWs ; ^ ce qui "i^rt ^^^^ pl^^ violemment encore, le mélmge oonûnu »tiiétM|«c. j^ ^^^ pjij^ ^ jg ^1^^ terreur, douUem^ilt produites

par le tableau du dévouement r^ligîeipL çt p«tt6roçl de Joad pour son élève, qu'il résigna aiUL diéçrets du ciel, et par Timage de Timpiété barbare de ses ennemis, qui sont ceux de Dieu même, et sur qui le Très^Haut étend son bras exterminateur.

Les tristes circonstances des premiers périls de Joss disposent à lattendrissement avant qu'on le voie: Josabet fait ce récit plein de charmes :

« Joas , laissé pour mort , frappa soudain ma vne :

< Je me figure encor sa nourrice éperdue ,

n Qui devant les bourreaux s'était jetée eii vain ,

« Et, faible, le tenait renversé i|ur sçn sein,

« Je le pris tout sanglant. £n baignant HHk visage

« Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage ;

« Et, soit frayeur encore , ou pour ine caresser ,

« De ses bras innocents je me sentis presser.

ft Grand Dieu , que mon amour ne lui soit point funeste!

« Du fidèle David c'est le précieux reste :

« Nourri dans ta maison , en Tamour de ta loi ,

« Il ne connaît encor d'autre père que toi.

Quoi de plus touchant que ces vers sur Joas^ si ce n'est la sublimité de son r^le entier? Cependant qupi de plus terrible que la manière dont cette même Josabet venait de peindre la fatale marâtre de cet enfant ?

« Hélas l l'état horrible où le ciel me Toflfrit , a Revient à tout moment effrayer mon esprit. « De princes égorgés la chambre était remplie : <f Un poignard à la main l'intrépde Athalie « Au carnage animait ses barbares soldats , a Et poursuivait le cours de ses assassinats.

Ce trait, tout sombre qu'il soit, nVteint pourtant pas au ton lugubre et effrayant du récit où cette reine est annoncée.

« Une femme . . . peut-on la nommer sans blasphème !

« Une femme . . . C'était Athalie elle-même.

«-—Ciel! —Dans un des parvis, aux hommes réservé ,

« Cette femme superbe entre , le front lev^ ,

« £t se préparait même à passer les limites

tt De l'enceinte sacrée ouverte aux seuls lévites.

« Le peuple s'épouvante et fuit de toutes parts.

« Mon père ... ah ! quel courroux animait ses regards !

«( Moïse à Pharaon parut moins formidable :

« Reine, sors, a- 1- il dit, de ce lieu redoutable,

« D'où te bannit ton sexe et ton impiété.

« Viens -tu du Dieu vivant braver la majesté?

ft La reine alors , sur lui jetant un œil farouche ,

« Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche .

« J'igppre si de Dieu l'ange se dévoilant

« Est venu lui montrer un glaive étincelant ;

« Mais sa lamguç en sa bouche à l'instant s'est glacée ,

« Et toute son audace a paru terrassée ;

« Ses yeux , comme effrayés , n'osaient se détourner :

«Sur -tout Éliacin paraissait l'étonner.

« — Quoi donc ! Éliaçin a paru devant elU ?

A ce dernier vers, on s'alarme avec Josabet pour les jours de son neveu menacé : que jera- ce après que

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le sinistre songe d'Athalie aura redoublé cet effroi ? Cependant cette épouvante s*accroitra de plus en plus pour monter à son comble , vers la catastrophe.

Si le ressort de l'admiration doit seconder celui du pathétique dans la tragédie sacrée , oit le verra-t-on plus hautement déployé que dans les actes de celle-ci; disons mieux ^ dans ce grand acte lié en ses cinq parties par des hymnes rivaux des plus beaux chœurs de la Melpomène antique?

L*éminence des rôles de Joad, d'Athalie, et de Joas, ne suffisait-elle pas au talent de Tauteur, à Télévation du sujet ? Un personnage mystérieux , invisible^ y est par-tout présent; Dieu lui-même, Dieu^ préside à la •«niauiMi marche entière de Vaction; cest Dieu qu'Athalie vient k u huMu attaquer dans son sanctuaire; c'est le Très -Haut qui règne, et dont elle veut* renverser Fempire; c'est l'Etemel qui jura de terrasser cette créature d'un moment ; c'est lui qui dirige son prêtre , lui qui l'inspire, lui qui Téclaire, lui qui tonne par sa bouche: voilà le rôle dominant en cette pièce , fondée sur une imposante théocratie. L'imagination par -tout frappée entend les arrêts du ciel, frémit des supplioes de Tenfer, et le spectacle des prodiges passés se joint pour rétonner à celui quelle attend.

« Des prophètes menteurs la troupe confondue , « £t la flamme du ciel sur Tautel descendue ; « Élie aux éléments parlant en souverain , « Les cieux par lui fermés et devenus d'airain , « Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée ; « Les morts se ranimant à la voix d'Elisée.

Ce sont-là quelques-uns des miracles de ce même

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DieU; que proclament tant de vers inimitables, et qui ne cessera d agir sur lame des divers personnages de la pièce. Tel est le poétique fondemeilt de Fadmiration dont cette tragédie transporte les appréciateurs de la vi^aie beauté idéale , puisque Racine a puisé les sources ^

de sa sublimité dans ce qu'il y a de plus haut et de plus inaccessible aux esprits vulgaires. La stabilité du ^décret divin qui règle la grave ordonnance du sujet p^H^es** ea occasionne les péripéties merveilleuses ; car cette tragédie, si grave qu'elle semble uniforme et lente, n'est point privée de leur mouvement : elle en a des trois espèces: péripétie de volonté, dans les irrésolutions dé la criminelle Athalie ; péripétie de reconnaissance, dans la proclamation de Twifant à la royauté, après cette révélation qui change aux yeux de tous, Eliacin pauvre et méconnu , en Joas couronné , héritier de David ; enfin péripétie d'événement , alors qu'assiégé par les gardes d' Athalie , Joas triomphe de .la fortune de cette audacieuse reine entraînée à la mort par les lévites vainqueurs : la catastrophe qui la précipite à ses pieds est le cbup d'une vengeance .péleste ; cause qui supplée si bien dans la tragédie sacrée à la condition de la fataUté dans les fables mythologiques. J'ai développé ce principe assez amplement dans ce cours, pour n'être pas obligé d'y revenir.

Jusqu'ici quelles conditions ne sont pas exactement Présence des

. passion»

remplies ? Que manque-t-il aux qualités de ce parfait irrë»ùtibie» ouvrage ? L'examinera -t- on maintenant sous le rapport des passions ? J'entends la voix de la /critique passée lui reprocher de n'en point avoir. Si l'usage

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introduit Sur nos théâtres de mêler l'amour à toutes les actions dramatiques, fait appeler tragédies sans passions les pièces où T^mour n'entre pas, on rangera sans doute Athalie dans le nombre de celles qui ^^ en sont dénuées; mais si Ion réconnaît j«uAement p*«*i««* , que le aèle religieux, que la fidélité pour les lois, que *"j*** la soif des vengeances, et que les rivalités haineuses suscitent les grandes émotions de Ta me, on apercevra la parité qui existe entre Athalie et les tragédies antiques : on avouera qu'elle est toute pleine du feu des passions élevées, et qu'elle s'enflamma de toute la rage des communes frénésies. Dun oAté parait Joad , qui , embrasé de Tenthousiasme de sa loi , poussé de haine contre les impies, d'exaltation pour lea décrets étemels , de charité pour ses Ërèrea, et de pater^ nité pour son pupille , verse ^n paroles éloquences les anathémes sur les oppresseurs du peuple saint, et lonction persuasive sur les affligés qu'il console (M défend. Sa passion spirituelle respire la ftirce des passions de la chair et du sang ; elle a de plus cette hauteur sublime qui plaoe ses vœux dans les récDtnpenses de letertiité, ses désirs dans les triomphes de la justice divine et de l'humaine équité , ses alarmes tians l'humilité de sa propre faiblesse , ses efforts dans le zèle pour le salut de tous , ses secours dans l'appui d'un ange exterminateur, ses vues dans le ciel irrité, <et son courroux au milieu des éclairs et des tonnerres. Detels transports, inspirés par l'amour^Dieu, n'ouvrent'^ils pas au génie une carrière plus vaste que les jalousies du vulgaire amour des tréatures ? D'un autre càté se montre Athalie , furieuse de l'ittipuissance de

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sa souverainelé terrestre , ivre de Torgueil de son rang et de ses conquêtes mondaines y aveuglée par une miniitié dénaturée, terrible adversaire dun enfant dont la vue rintimide ^ et dont les moindres paroles la percent comme des aiguillons. Elle est assise près du ministre de Timpiété^ qui la rassure contre les remords de sa conscience) et qt[ii ne se peut rassurer contre la sienne. Athalie est ladversaire du faible Joas ; Mathan est celui de Joad : son active et cruelle envie aspire 4 le punir des prérogatives de sa vertu : sa hâiiie liaitjtiit d'Uné èôn^i^rënce ambitieuse; et la vile futeur d^ Ol tanité, et la basse aVàricë, deviennent en lui, coiUlne èîi sbn exécrable reiïie, TexeUiple de là fatalité des passions qui s*unit dans t^tte pièce , à -la -fois historique et sacrée, à la fatalité céleste, double condition éminemment éclatante en ce chefd'œuvre.

La différence établie entre les passions principales et les secondaires n y est pas maintenue moins habilement datis leurs deux espèces. Le prêtre du Dieu d'Israël n attend la victoire ^uè d -en -haut; il dédaigne les réserves de la sagesse humaine ; car il se sent guidé par une main supérieure : et tandis que le perfide Mathan s^insinue dans .les replis du cœuic de la confiante losabet , afin d en arracher les secrets pMT la flatterie et léi séductions menteuset», Joad, in* digne de la présence de ce ministre redoutable , Joad cède à Vhorreur soudaine qu'inspire aux homme# scixipuleusement vertueux la rencontre de tout lâche apostat : la prudence ne réprime pas son courroux involontaire : trop de retenue en face du crime res-

5ia COURS ANALYTIQUE

semble aux ménagements de la complicité, ou du moins à Findulgence tacite d un cœur qui n^a qu'une faible haine pour la scélératesse. Résolu à triompher ou à périr , Joad trahirait sa confiance aux promesses du Très -Haut, s'il s'humiliait à condescendre aux propositions d'un infâme : c'est donc aux risques de sa perte qu'il s'écrie , sans lui adresser la parole :

a Ou snis-je ? de Raal ne vois-je pas le prêtre ?

« Quoi ! Glle de David , vous parlez à ce traitre ?

« Vous souffrez qu'il vous parle ? et vous ne craigaez pas

« Que du fond de rab3nne entr'ouvert sous vos pas

« Il ne sorte à Tinstant des feux qui vous embrasent;

« Ou qu*en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent ?

Mathan qui le reconnaît, dit-il , à cette violence , ajoute qu'il devrait

« Respecter une reine , et ne pas outrager

« Celui que de son ordre elle a daigné charger.

Remarquez l'esprit de cette courte réponse, expression commune de tous les subalternes émissaires d'un pouvoir oppresseur. Mathan s'appuie de la majesté du trône et des injonctions de sa souveraine pour compromettre la noble véhémence de Joad devant une autorité suprême, et pour le noircir du crime de rébellion. Mais le juste sait que le droit sanctifié des rois ne balance point le droit imprescriptible de la vertu et du salut des peuples : il ne s'embarrasse pas dans les pièges d'une adroite fausseté ; il poursuit au nom de la reine , sans s'abaisser encore à répondre aux paroles de son envoyé.

« Hé bien ! que nous fait elle annoncer de sinistre ? « Quel sera l'ordre affreux qu'apporte un tel ministre ? n — J'ai fait à Josabet savoir sa volonté.

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A ces mots enfin , la réplique de Joad devient directe ; mais c'est pour le bannir de sa présence et trancher le cours de Fentretien qui le courrouce.

« Sors donc de devant moi , monstre d'impiété. « De toutes les horreurs , va , comble la mesure.

Il ajouteaussitôt une imprécation foudroyante qui réduit Mathan à le fuir, aveuglé de confusion et d^horreur. Avaient-ils oublié cette scène, ceux qui reprochaient le relâchement d'intérêt et le vide à cet acte , et Fabsence des passions à la pièce entière?

De ces observations ne déduirons -nous pas encore ^ . . que les caractères y sont généralement tracés avec <»"«^«»force , grandeur , et justesse P Le rôle „de Joad prophétique, imposant, auguste, zélé, redouti^ble, est le caractère distinct du Siacerdoce militant : Josabet., près de lui ^fidèle, compatissante, charitable, est rimage de la religion consolante : le zèle de l'un parle le langage de la justice étemelle, stable^ et vengeresse ; la piété soumise de l'autre exprime l'onction de la miséricorde : l'un menace et promet , l'autre prie et espère : l'un effraye et convainc, l'autre gagne et persuade. Josabet, intimidée au péril de la foi et de Joas , cherche des appuis autour d'elle ; Joad compte sur laide de Dieu, et ne s^ouvre même pas aux dispositions généreuses d'Abner : c'est un^ guerrier : il vit dans. les cours, dans les armées^ l'habituel emploi des seules forces militaires ôte à son esprit l'exercice des puissances intellectuelle»; il ne connaît que les ressoits visibles y et ceux'de la foi sont au-dessus de ce qu'il peut comprendre : l'homme saint, qui juge /. 33

5i4 QQURS ANALYTIQUE

de son infériorUé, reoonçe à je pecsuad^r de résidence ^^ ses fnoyens; U nç ^v^ut tEOUver en lui que, ce quil est ql^e^ \^s pripces, riii3tnunent z^é d'une volonté quon lui cache. Abner montre, du reste, toutes les' vertus de son état , rhonjieur fidèle « lliumanité, la valeur, et uT^^évoueraent de sa vie. Quelle ardeur Tan^me i ^.uycir jl^'' Hébreux et.«l£(iir temple nienacé ! ^a^ q lels eSarX*^ ae pcesae-t*il pas le pontife de se rendre w^ ^çvis qu'il lui croiJt .salutaires !

« Votre austère vertu n^en peut être frappée : « £h bien ! trouvez-moi donc quelque arme, quelque épéé; « £t qu'aux portés du temple, où l'eilnenïi m'attend, « Ahner puisse du moins mourir en combattant. -

Ce ;ménie Abner n'est pas plus vaillant' dans Fannée, que coiirageux dans le conseil des rois ; il s'indigne contre le projet d'un meurtre injoètlé' et inutile : sa noble voix éclate avec d^àutant fdus d'àyaMas^e qu'elle attaque un organe de hiiséricorde qtii n'exprime que les sentimenifs • de la cruauté. L'image d-un enfant ■épouvante nn^ puissante reine : Mathan ne sait encore quel il est, et conclut à s'en saisir pour lui donner la mort.*

« On le craint ; tout est exaqfiiné.

« A d'illustres parents s'il doit son ori^jne , « La splendeur de son sort doit hâter sa ruine: « Dans le vulgaire obscur si le sort Ta placé , « Qu importe qu'au hasard un sang vil soit versé ? o £st-ce aux rois à garder cette lente justice ? «Leur sûreté souvent dépend d'un firompt supplice. « Sf'allons point les gêner d'un soin embarrassant : « Qès qu'on leur e$| suspect, on n'est plus ii:pocent.

DE LITTÉRATURE. 5i5

La concision- de ce dîscours est parfaite ; car l'innocence considérëe sous deux suppositions générales y est sacrifiée irrévocablement à la tranquillité d'un pouvoir criminel : digne langage qui servira de texte à jamais aux émules sacrés d'un tel courtisan.

« £h quoi , Mathaii ! d*un prêtre est- ce là le langage ? . .

Ces deux interfbcutioris rapprochées présentent, sous un rtiême coup-d*œîl, le contraste qu'on a gémi de revoir perpétùelleVnent dans le monde; la profession guert'ière, souVent htiihiàihe et généreuse, au sein des discordes rhem'e , et lie sacerdoce sanguinaire et proscripteur âpÎTes les victoires et au sein de la paix.

Le caractère particulier d'Alhalie est si fièrement dessiné qti'iï ii'àiirail pas besoin de Is^ consistance et de la tiiâgîe des côiiletnrs qui le relèvent pour être admiré des cdiinaisseurs : cette figure bàriaie imprime, au premier regard, ïe soïivénir de ses traits : il le fallait ainsi : car -leiir dftrôhtérïe crïminelle lès rend oclteux, et lé poète, fidèle aux préceptes d^uri art dont le but est de J)lkîire , 4 si pieu prodîgiie sa hideuse présence , qu'elle ne paraît qû aii second et au cinquième âUîiiè^^ bien que Tâction entière se remplisse de là terreur que lé personnage inspire. Âiriâî le peintre iihriiortel de là thlil^figutation se garda d'exposer silr ùh premier plan Timage difforme du possédé, et dé Te détâcliér ëtl une griahde figuré : mais il réélilà dés yéÙx soft asp'eiît hoîrrible , et Té borna dâïï^ dé petites J)rdl>oWiônk , pldur laisser les regards jôiiir en libekë dfes autréà objets sublimes ^Jùi font le charme et la gloire dé sôà pinceau.' t!e$

3i6 COURS ANALYTIQUE

procédés comparables de la poésie et de la peinture, en ce qui touche la règle du beau , deviennent trèslucides , si Ion met à côté de Raphaël ce Racine qui le rappelle par sa correction et par les grâces dun goAt sévère.

Le caractère d'Athalie se montre peu , tandis que Joad , son épouse , et son élève, paraissent le plus souvent; disposition conforme au penchant honorable du public , toujours satisfait d entendre les discours abondants de la morale et de Téquité, mais sitôt las d'écouter les récits des forfaits, et Texpression des féroces vengeances. C'en est assez pour lui de voir une fois Athalie superbe, égarée, menaçante : il se souvient, en se rappelant ses meurtres, et A présomption fondée sur un trône fragile , quelle a le caractère de rimpîété audacieuse et de la tyrannie : désormais il ne veut la revoir que châtiée au gré du peuple, dont la voix unanime est, selon l'écriture et tous les temps , celle de Dieu même. Le châtiment qu'elle subit , suite des anathêmes lancés contre elle, laccomplissement des sentences prédites par Joad, l'attaque imprévue des lévites armés, le trône élevé par les descendants d'Aaron, il n'est rien qui ne s'ac- ^•i"?'* corde avec les coutumes des Israélites : la condition des mœurs, si rarement jointe à celle des caractères, n offre nulle part un exemple de son effet magique plus puissant que dans cette tragédie. Racine, qui sut se dépouiller de ses propres idées pour admettre celles des Hpbreux, de sa douceur natiurelle pour animer le rôle de la féroce Athalie, de sa tolérance philosophique pour exalter le fanatisme du pontife,

exacte

de$ nusart.

DE LITTÉRATURE. Sij

de sa candeur modeste pour déployer la fourbe ambitieuse de Mathan , enfin des richesses de son savoir pour faire parler la simplicité dun enfant; Racine , en toutes ces parties si supérieur à Voltaire, quoi qu'on en dise, l'emporte encore sur lui par la vérité des mœurs. On dirait qu'il vécut dans Jérusalem, qu^il fut initié aux mystères de l'arche sainte , qu'il ne respira que les parfums de l'encensoir et l'inspiration des cantiques. Ce même poète, qu'on eût pris dans ses pièces mythologiques pour Tabeille du mont Hymette, qu'on eût cru dès l'enfance abreuvé aux seules eaux du Permesse, maintenant est un chantre sacré qui semble , comme le Psalniiste , n'avoir puisé son ivresse que dans les ondes du Jourdain. Dès les premiers vers , il vous fait déplorer avec Abner Tattiédrssement du peuple de Dieu, et vous décrit ses usages pour la fête qui se prépare. Ailleurs, les circonstances qu'il détaille sont si précises , que l'auteur paraît en avoir été le témoin, et non les rapporter vaguement sur la foi des traditions. C'est ainsi que Zacharié rend compte des apprêts d'une solennité annuelle :

« Déjà, selon la loi, le grand-prêtre mon père, <« Après avoir an Dieu qui nourrit les humains « De la moisson nouvelle offert les premiers pains , « Lui présentait encore entre ses mains sanglantes « Des victimes de paix les entrailles fumantes ; « Debout à ses côtés le jeune Eliacin « Comme moi le servait en long habit de lin ; « £t cependant du sang de la chair immolée « Les prêtres arrosaient l'autel et rassemblée* « Un bruit confas s'élève . . .

5i8 COURS ANALYTIQUE

En ces détails éclate le talent de relever les moindres choses par le style , non en écrivain puérilement prétentieux qui s'use à vaincre de petites difEcultés, mais en poète qui sait anoblir, comme il le doit, tous les objets nécessaires. D,ans un autre endroit, la loi de la purification , si sacrée pour les Jui£s, est rappelée avec éloquence. Racine sait y joindre un sentiment excité dans lame de Joad par la présente d*Athalie : il craint qu elle n ait souillé le sanctuaire.

« Rentrons ; et qu*an sang pnr, par mes mains épanché, « Lave jnsques au marbre où ses pas ont touché.

A.ot<*. Contemplez Vordonnance générale que rehausse l'habile exécution des détails : prêtez^vous à Tillusion préparée, ou plutôt cédez malgré vous à la magie de Fart , vous vous supposerez admis au milieu des habitants de la Judée. L'ascendant du grand-prétre ne vous étonnera plus , en vous figurant la crédule soumission des Hébreux hqibitués à suivre la voix de leurs inspirés , et à marcher comme leur Sulomon sur le3 pas du chef des en£amts de Lévi , qui les devançaient dans les cérémonies, qui promettaient la victoire à leurs armées, qui sacraient leurs rois, et sanctifiaient les contrats de leurs familles. Frappés du spectacle de leurs mœurs, vous ne vous demanderez plus quel intérêt tragique peut exciter le sort d'un prêtre et d*un enfant. Joas sera dans votre esprit le dernier espoir de la monarchie théocratique dçs Juifs , et Joad la solide colonne du temple de Jérusalem. Les événements qui menacent de le renverser vous attacheront; les caractères de ses défenseurs et de. ses ennemis vous touche-

DE LITTÉTATURE. 5i9

ront; les passions, riëés de leur culte, cfeleVffHtek^ de leurs coutumes , et de leur époque , voiiis ^ghéroht ; et leur politique , plus divine qu'humaine, s ex{)lîqUant à vous par des raisons supérieures à celles de la politique du nK>nde'9 tous saisira puissamment. Douterez-vous après cela que Timportanté condition de Tintérêt ne soit remplie cbni'plètemént'ddhîs'sës quatre espèces?

Eh ! comment, eti effet ' niér rihterèi June* action ,9'"^'f* ^«

' . 7 1 exposition'

exposée avec taiit d'art et dé pônipe? Son exposition auguste sème dès le commencement les gernaes de la curiosité, de la surprise, et de l'épouvante. Le fait est simple , mais les circonstances antérieures en sont nombreuses: elles se déroulent avec un ordre majestueux et dans un langage si resplendissant que les pensées et les figures y apparaissent révêtues de lumière : la condition de bien expbsét les noms, lés localités, et le sujet, emporte avec elle l'exposition des caractères : vous ne l'avez pas oublié : eh bien ! le second discours d'Abner y satisfait si bien que toijp les , personnages sont désignés, et leurs passions découvertes avant la fin du morceau; il présageait à ^oad ses craintes sur les projets d'Athalie, et continue en ces mots':

i ' - « Pensez -vous être saint et" juste impunément?'^ « ■

Maxime dramàtrqtl'einent éxp'rimée pai^ le tour'întèrrogâtif qui la refiid directe W personnage i'qiioîcjT^ellé puisse être généralisée; car il 'est trop vrai* quls'^ioiis le règne des méchants, la vert» èstîe seul'cr&ilf'*qii*ils ' punissent. On doit le moins possible au théâtre mëètre

les choses en sentences détachées; cela trahit Vartî* fiœ de Fauteur.

« Dès long-temps elle hait cette fermeté rare

« Qui rehausse en Joad Téclat de la tiare :

« Dès long-temps votre amour pour la religion

« Est traité de révolte et de sédition.

« Du mérite éclatant cette reine jalouse

« Hait sur-tout Josahet votre fidèle épouse.

« Si du grand -prêtre Aaron Joad est successeur,

« De notre dernier roi Josabet est ta sœur.

« Mathan d'ailleurs, Mathan , ce prêtre sacrilège ,

« Plus méchant qu*Athalie , à toute heure l'assiège ;

«e Mathan , de nos autels infâme déserteur,

« Et de toute vertu zélé persécuteur.

« C'est peu que , le front ceint d'une mitre étrangère ,

« Ce lévite à Baal prête son ministère ;

« Ce temple l'importune, et son impiété

« Voudrait anéantir le dieu qu'il a quitté. • Cette rage de Tapostasie est peinte fidèlement : les

transfuges de toutes les sectes ressentent une honte

dont ils se vengent sur les partis qu'ils abandonnèrent;

ils s'efforcent de les détruire, pour éviter devant eux

le reproche d'avoir été faibles ou traîtres.

« Pour vousperdre il n>st point de ressorts qu'il n'invente: « Quelquefois il vous plaint , souvent même il vous vante ; « Il affecte pour vous une fausse douceur ;

Véri^ble image de Thabile inimitié, d'autant plus pernicieuse qu'elle se masque d'un air de bonté. Nos ennemis lés plus à craindre sont ceux qui feignent de nous excqser, afin ^'aggraver sur nous, et de prolonger le blâme.

DE LITTERATURE. 52i

« Et, par-la de son fiel colorant la noirceur,

<t Tantôt à cette reine il vous peint redoutable ;

« Tantôt, voyant pour For sa soif insatiable ,

a II lui feint qu'en ua lieu que vous seul connaissez ,

« Vous cachez des trésors par David amassés.

« Enfin , depuis deux jours , la superbe Athalie

<t Dans un sombre chagrin paraît ensevelie.

« Je l'observais hier , et je voyais ses yeux

« Lancer sur le lieu saint des regards furieux ;

« Comme si , dans le fond de ce vaste édifice ,

«c Dieu cachait un veilgeur armé pour son supplice.

Ce trait n est pas <jeté au hasard ; il porte un rayon de clarté sur le sujet qui s'annonce. Le vengeur caché que présage la ^erreur d'Athalie, on cherche à deviner quel il est; et la seconde scène révèle que c*est JoaSy élevé sous Vaile du Seigneur, héritier de David; tout est disposé 9 tout est su : les noms^ les lieux, les intérêts, les desseins, on connaît tout; et la pièce, exposée avec noblesse et lucidité, va se développer sans embarras dans son extrême splendeur. A peine s'ouvre le second acte que déjà Fintriffue se lie; son nœud se forme entre Athalie et Fo^f/Jo»»»»^

o ' delmtiigttc.

Joas, dont le sublime rapprochement occasionne le trouble et Tadmiration des spectateurs. J'ai dit que le nœud se devait resserrer au sein des troisième et quatrième actes des tragédies : ce Joas échappé miracu- , leusement des mains de sa féroce ennemie, n'est pas sorti de ses périls : voici que Mathan le redemande au nom de la reine : son entretien avec Josabet redouble ses dangers. L'indiscrétion involontaire que cause la frayeur peut arracher à cette femme le

5ai COURS ANALYTIQUE

secret de lorigine d*Elhicin : le public s'épouvante comme cite des mouvements torttieut de Mathan qui cherche à Tenvelopper dans ses ruses : mais Joad survient, et le terrasse : Timposteêk* fuit, et court a la vengeance. Abner est jeté dans les prisons. L armée d*Athalie allume des feux pour incendier le temple , et c'est à Theure où tant d'orages se soulèvent contre le pontife, qu'il ose couronner son pupille, et le proclamer (ils des rois d'Israël. J'ignore pourquoi Yoltaire, si supérieur par l'universalité de son esprit, eut Fambitieuse manie de s'attaquer particulièrement aux chefs-d'œuvre et aux noms des grands maîtres; tels, par exemple, qu'Homère, Corneille, Fénélon, Jean-Jacques, en un mot, les rois dé la littérature, comme s'il eAt voulu faire une révolution en sa faveur contre leur renommée : j'ignore, dis-je, pourquoi il démentit son admiration exclusive pour Racine, en dépréciant la beauté du nœud intéressant d'Athalie. Sa superficielle critique est si injuste à éet égard, que son disciple La Hafrpe osa la lui reprocher très-judicieusement, et le haut génie de Racine répand ici tant d'éclat , que frappant le rhéieuf de son évidence, il réchauffe, et le contraint- à déclaï*er l'aveuglement de Voltaire , dont Tésprit alors vieillissait. i,r]orûrtât$ Athaliô y considétéc sons le rapport de l'ordre des actes i atteste la science et Texpérience du théâtre que possédait son auteur.

Le premier acte est consacré à une exposition claire et magnifique dont le double effet capte l'attention par les circonstances du sujet et par l'appareil qui le rehausse, l^ès le second acte, tout se meut, tout s'a-

•rtet.

nlme : le troisième resserre le nœud; et le rallentis* sèment de Faction permet au poëie de déployer les richesses de son imagination et, d'ouvrir les trésors des ^cantiques et des prophéties ) ou de cacher le vide qu'on lui reprocherait, par ses ressources ingénlbuses. Plus haut, le cœur et Tame étaient intéressés par les faits : plus loin , Tesprit est étonné par la diction : mais toujours le spectateur occupé passe de merveilles en merveilles. Au quatrième acte, tout semble se suspendre; le calme règne sur la scène : Vaction s'interrompt - elle ? Non, elle marche insensiblement;^ et là s'exécute cette loi si rarement suivie de modérer la rapidité des événements pour que leur marche soit plus auguste et que la grandeur des sentiments s'imprime dans le souvenir ^ ainsi, que la pompe tardive des cérémonies solemnelles. Là, ce que les ignorants nomment des longueurs , ce dont ils exigeraient le retranchement , p^r leurs étroites coupures, est ce qui constitue la majesté même des choses, puisqu'elles ne sont point superflues, mais graves et sublimes. Elles ont ce mérite encore de précédeir dans Athalie^ les secousses d'un cinquième acte mis en action. Si le quatrième ne ménageait un repos, le mouvement qui le suit ne surprendrait plus, ou. fatiguerait les esprits agités par son accélération. Il fallait que le tissu se relâchât un momeut;,. En. effet l'action se détend, mais elle continue ; la; scène se remplit du couronnement de Joas, et s'anime de la chaleur du plus éloquent discours de Joad. C'est alors qu'il s'adresse aux lévites, à qui l'on découvre leur. légitime roi, à qui Ion fait jurer sur les livres saints de le défendre jusqu'à la mort. Ce-

5a4 COURS ANALYTIQUE

pendant le temple est au dehors assiégé : d'où vient cette paix apparente qu'il garde en son intérieur? La vraisemblance souffre- 1 -elle que le grand-prêtre catéchise son élève couronné , tandis qu'il faut courir aux armes et soulever Israël ? Sans doute, elle l'exige; selon les nécessités du sujet et des caractères.

< )l faut que sur le trône un roi soit élevé ,

< Qu'il se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres

< Dieu Fa fait remonter par la main de ses prêtres.

Telle est l'ambition élevée d'un homme de la profession de Joad. Racine n'a rien omis de ce qu'un prêtre devait dire ou penser. Les mesures du pontife sont prises : il sait que la prudence des hommes n'y peut rien ajouter. Il doit être maintenant oisif ; c'est un grand politique , c'est un inspiré ; voici quelle est la prévoyance de son génie. Si, trop faible contre ses adversaires, son destin est de succomber avec Joas sous leur puissance , le monde apprendra qu'il mourut avec lui en martyr de sa loi , sans même s'alarmer de l'approche de leurs coups : s'il en triomphe , le monde croira que la main de Dieu seul a garanti sa tête et son roi des forces de l'iniquité. Sa victoire sera toutà-fait miraculeuse. Dirai-je plus? il couronne un maître futur ; nouveau Samuel , il peut redouter que Joas ne devienne un autre Saùl. Il saisit l'instant des périls pour étonner sa jeunesse, et graver au fond de son cœur le souvenir de son zèle mêlé au sentiment ineffaçable de la révolution qui s'apprête : il lui inculque dans lame cette morale vraiment sainte, qui soumet l'homme à la divinité , avertit les rois des

DE LITTÉRATURE. SaS

' pièges de ladulation, leur imprime le respect des peuples , et* leur rappelle les souffrances du pauvre ; leçon d autant plus étendue qu'elle ne'^se ^restreint pas au dogme, et quelle est universelle. Après lui avoir déclaré qu'un roi ne reçoit son titre et sa puissance que de la loi à laquelle il Tenchaîne par un serment , il continue en ces mots , qui le préviennent de rivresse du pouvoir absolu , et de Fasçendant des flatteurs :

a Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois ,

n Maîtresses du vil peuple , omissent aux rois ;

«« Qu'un roi n'a d'antre frein que sa volonté même$

« Qn'il doit 'immoler tout à sa grandeur suprême;

<c Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné «

« Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ;

« Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime.

« Ainsi de piège en piège , et d'abyme en abyme , .

« Corrompant de vos mœurs l'aimable pureté ,

a Ils vous feront enfin haïr la vérité ,

« Vous peindront la vertu sous une affreuse image.

« Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage.

« Promettez sur ce livre , et devant ces témoins ,

« Que Dieu fera toujours le premier de vos soins ;

« Que sévère aux mècbants, et des bons le refuge,

« Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge :

« Vous souvenant , mon fils,, que , caché sous ce lin ,

« Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin»

Ces seuU vers serviraient de code à Thumanité toute entière; et Fonction des paroles de Joad ajoute à la force des vérités générales toute la douceur de la persuasion. En ce morceau , Racine est créateur ; car

5a4 COURS ANALYTIQUE

pendant le temple est au dehors assiégé : d'où vient cette paix apparente qu'il garde en son intérieur? La vraisemblance souffre- 1 -elle que le grand-prêtre catéchise son élève couronné , tandis qu'il faut courir aux armes et soulever Israël ? Sans doute, elle l'exige; selon les nécessités du sujet et des caractères.

< )l faut que sur le trône un roi soit élevé ,

« Qu'il se souvienne un jour qa*au rang de ses ancêtres

« Dieu Ta fait remonter par la main de ses prêtres.

Telle est l'ambition élevée d'un homme de la profession de Joad. Racine n'a rien omis de ce qu'un prêtre devait dire ou penser. Les mesures du pontife sont prises : il sait que la prudence des hommes n'y peut rien ajouter. Il doit être maintenant oisif ; c'est un grand politique , c'est un inspiré ; voici quelle est la prévoyance de son génie. Si , trop faible contre ses adversaires, son destin est de succomber avec Joas sous leur puissance , le monde apprendra qu'il mourut avec lui en martyr de sa loi , sans même s'alarmer de l'approche de leurs coups : s'il en triomphe , le monde croira que la main de Dieu seul a garanti sa tête et son roi des forces de l'iniquité. Sa victoire sera toutà-fait miraculeuse. Dirai -je plus? il couronne un maitre futur ; nouveau Samuel , il peut redouter que Joas ne devienne un autre Saûl. Il saisit l'instant des périls pour étonner sa jeunesse, et graver au fond de son cœur le souvenir de son zèle mêlé au sentiment ineffaçable de la révolution qui s'apprête : il lui inculque dans l'ame cette morale vraiment sainte, qui soumet l'homme à la divinité , avertit les rois des

DE LITTÉRATURE. SaS

pièges de l'adulation, leur imprime le respect des peuples , et' leur rappelle les souffrances du pauvre ; leçon d autant plus étendue qu'elle ne^'se k^streint pas au dogme ^ et quelle est universelle. Après lui avoir déclaré qu'un roi ne reçoit son titre et sa puissance que de la loi à laquelle il Tenchaine par un serment , il continue en ces mots , qui le préviennent de Tivresse du pouvoir absolu, et de lasçendant des flatteurs :

a Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois ,

n Maîtresses du vil peuple , ol]\|éissent aux rois ;

*c Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté mêmes

« Qu'il doit 'immoler tout à sa grandeur suprême;

« Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné,

« Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ;

« Que, s'il n'est opprimé , tôt ou tard il opprime.

« Ainsi de piège en piège , et d'abyme en abyme , .

« Corrompant de vos mœurs l'aimable pureté ,

a Ils vous feront enfin haïr la vérité ,

< Vous peindront la vertu sous une affreuse image.

« Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage.

« Promettez sur ce livre , et devant ces témoins ,

a Que Dieu fera toujours le premier de vos soins ;

« Que sévère aux méchants, et des bons le refuge,

« Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge :

« Vous souvenant , mon fils,, que , caché sons ce lin ,

« Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin»

Ces seuU vers serviraient de code à Fhumanité toute entière; et Tonction des paroles de Joad ajoute à la force des vérités générales toute la douceur de la persuasion. En ce morceau , Racine est créateur ; car

ces beautés n'eurent point de modèles, et nées de son ame,devmi^nt d'étemels exemples.

Le compte que je rends démontre l'importance et la plénitude de cet acte, faussement accusé de langueur. L'apparettce^àe repos qu'il présente , au milieu de mille intérêts agités , a je ne sais quoi de lugubre et de sinistre. L'armée des oppresseurs contraint les lévites enferimés au mystère et au silence. Qdand la tyrannie pèse, tout paraît tranquille, tout est muet. Le calme répandu est celui qu'inspirent la crainte et les méditations de la vengeance : il ressemble à l'immobilité de l'air , sous un ciel orageux et noirci ; les hommes gênés sentent jusqu'à leur souffle comprimé : mais bientôt le nuage crève , et quand la foudre éclate de tous côtés , et que tes tempêtes fondent en pluie , les hommes et les animacux respirent , heureux d'espérer la sérénité fiihire , et de sentir leur ame épanouie. Le ritiquièine àètè est piàréil à la fin de cet orage : le bruit et l'effroi le cotditiéncent : les chocs s'y lïiuhiplient, et rihyisibtfe rote de la pièce s'y dévoile en portant lés derniers coups : car la suite conséquente de ce chef - d'cêuvre voulait que l'ennemie implacable de I^Ëteitiel périt dans son sanctuaire. Aussi Joad ahnonce-t-il son châtiment par ce vers terrible :

« Gi^and Dieu I voici ton heure ; on t'amène ta proie.

Athalie venait attaquer Dieu dans son temple; elle y revint essayer de fléchir ce Dieu par ses dons ; elle ose tenter d'arracher à ce Dieu le trésor qu'il conserve à l'abri de l'autel , et , selon son propre aveu , c'est ce Dieu même qui la tue : car vous ne l'entendez point

DE LITTERATURE. Sap

la

yaste intervalle de la puissance qu il brave , sa faiblesse est sa garantie : la vraisemblance eSt gardée. C'est ainsi que contre les rois et les grands, armés de la force, un parti rival ne saurait défendre une nation , tandis que la misère , nue et sans armes , d'un apôtre de la vérité, le met quelquefois à couvert de leurs fureurs: organe bas et méprisable devant eux , il acquiert de leur utile dédain le droit d'éclairer hautement les peuples.

La colère d'Athalie ne se tourne que conti^ ceux qui instruisirent Eliacin : elle ajoute quelle désire le traiter comme son propre fils.

« Comme votre fils ? — r Oui : vous vous taises ? — Quel père « Je quitterais ! et pour. . . Eh bien? — Pour quelle mère I

L orphelin ne connaît d'autre père que Dieu. Comme il déclare bien ici 1^ suprême noblessef de son origine ! il la profère à l'adoption d'une reine. Tout est sublimité dans ce «dialogue. Enfin Âthalie outrée, se livre à ses fougueux emportements, et sa passion échauffée termine la scène par un discours plein et suivi , conforme à la gradation marquée dans les scè* nés antiques. Elle sort furieuse, combattue dans ses volontés premières par ses propres incertitudes, et lais* * sant après elle l'horreur et l'épouvante. L'éloge que j ai déjà fait du cinquième acte â!^ Athalie , en examinant l'ordre général^ ma fait anticiper sur ce que j ar vais À dire de la condition de son dénouement. Re- Perfection au

dénoiiemeiit.

marquons seulement qu'il est de l'espèce des dénouements mixtes, puisque l'action est implexe , et se compose du double et différent destin des bons et des méchants.

53o COURS ANALYTIQUE

9tyU «n tM» Passons au style : c'est loocasion de rappeler la né- •éminiÀt, oessité du travail préparatoire des leçons écrites dans les cours de littérature : obligé d'assimiler son langage au style des poètes dont on parle , on doit y accorder le ton de la prose même, du mieux quon le peut, sans qu'aucune recherche élégante obscurcisse les préceptes du goût Ce soin serait impraticable quelque habitué qu on fût d aborder les matières et de les traiter en des discours prononcés d'abondance , lorsqu'il faudrait conformer son élocution et ses pensées aui purs et lucides exemples de Racine. Nul écrivain ne fut plus souple sans mollesse , plus fleuri sans vaine parure, plus pompeux sans ostentation, plus riche sans faste inutile, plus précis sans sécheresse, plus fort sans perdre de sa grâce et de sa beauté. Son style, qu'on croirait le même par*tout, et qui n'est qu'à lui, porte à son gré les trois caractères de la mythologie , de Thistoire , et de l'écriture sainte. L'analyse de son procédé découvre le mystère de cette variété. Dès qu'il fait parler l'histoire , il fond habilement dans ses expressions les termes de la politique et du raisonnement; son élocution animée par les images, n'est que la raison et la logique en figures. Lorsqu'il développe la fable , les passions s'expriment dans ses vers sous les attributs de l'allégorie , et sous les formes des divinités païennes, dont les noms sans cesse répétés prêtent. un charme k sa poésie. Dans Atkalie^ au contraire , tous ces enchantements du paganisme disparaissent : le feu des psaumes enflamme sa diction ; il affranchit ses pensées des entraves du dis* cours ordinaire , tranche les liaisons , s'élance aux plus

DE LITTERATURE. 53i

hautes idées d*un vol brusque , et revient à une simple naïveté par des transitions rapides. U prend tantôt lattribut physique pour le moral , les choses pour les personnes , et la partie pour le tout. L'ceil , la main , la bouche de Dieu , désignent tantôt sa présence cachée , tantôt sa force invisible , tantôt ses arrêts inévitables. Le front des villes dan^ le ciel , ou abaissé dans la j)oudre, annonce leur grandeur ou leur ruine. La race de David est éteinte , et le flambeau qu'on en rallume en est à-la-fois Fimage et le symbole du Messie dont les Juifs , en leur croyance , attendent la lumière.

<c Du milieu de mon peuple exterminez les crimes.

En ce commandement, renouvelé d'Isaïe, les crimes sont là pour les criminels y et le verbe exterminer ^ qui agit sur eux , les personnifie.

Quefquefois il passe vivement de l'objet à la comparaison par un tour neuf et hardi.

« Ce roi , fils de David , où le chercherons-nous ?

« Le ciel même peut-il réparer les rainç9

« De cet arbre séché jusque» dans ses racines ?

Les mesures des hémistiches , le retour des rimes y ne gênent pas sa liberté facile. Il montre que bien écrire,. ce n'est pas seulement arranger les mots selon les lois grammaticales et la syntaxe y c'est donner ià la parole le même mouvement qu'à la pansée. Il faut que le style aille vite ou lentement comn^e les choses. Jngezen sur la dernière partie du fameux songe d'Athalie : elle raconte qu elle crut voir un en&nt kd plonger un poignard dans le cœur.

■oMrtse da dialo^e.

53a COURS ANALYTIQUE

Dans le temple des Juifs nn instinct m*a poussée ,

Et d*appaiser leur Dieu j*ai conçu la pensée ;

J*ai cru que des présents calmeraient son courroux ,

Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux.

Pontife de Baal , excusez ma faiblesse.

J*entre. Le peuple fuit ; le sacrifice cesse ;

Le grand-prétre vers moi s'avance avec fureur :

Pendant qu'il me parlait, ô surprise ! ô terreur I

J'ai v|i ce même enfant dont j'étais menacée ,

Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée.

Je l'ai vu ; son même air , son même habit de lin ,

Sa démarche , ses yeux , et tous ses traits enfin :

C'est lui>même. Il marchait à côté du grand-prêtre.

Ces vers, par*tout coupés et variés en leurs césures, annoncent le trouble, le lumulte, et la fuite. J*ai vu ce même enfant, dit-elle d abord; et elle répète plus bas , je lai vu. Mais son imagination , se réalisant lobjet de son souvenir, le lui rend présent; car, à cette heure, elle le revoit, c'est lui-même! s écrie -t- elle. Voilà comme parle en effet la passion émue dont ce beau récit peint la gradation naturelle : la seule vérité en constitue Téloquence. Les deux espèces de style, convenables à la tragédie, concourent à l'excellence de Fexposition et de la conduite de celle-ci. La poésie en est pure , élevée , magnifique , dans les peintures locales; elle est nette et simplement animée dans Faction. Le dialogue, tantôt formé de discours soutenus, s'échauffe par degrés dune éloquence qui remue profondément les co&urs, et tantôt, se pressant en répliques entrecoupées, étincelle de traits naïfs ou sublimes. La même plume, qui colore si richement

les choses, lorsqu'il faut étonner et peindre, use des termes les plus familiers , lorsqu'il ne convient que de les dire, et que les moments sont comptés. Joad se hâte de découvrir Joas à son ennemie confondue.

« Vois- tu cette Juive fidèle « Dont tu sais bien qu'alors il suçait la mamelle ?

Cette expression, sucer la. mamelle y blesserait la délicatesse du. faux goût; peut-être laccueillerait-on aujourd'hui par des huées. Racine ne dédaigne pas de l'emprunter du langage vulgaire, parce qu'en ce moment il ne veut être que clair et vrai. Il avait su pourtant , par le choix des mots et dés tours les plus nobles, faire entendre les oracles de Joàdj et égaler les chants des chœurs à la subUmité des psaumes»

« Ou menez-vons ces enfants et ces femmes ? « Le Seigneur a détruit la reine des cités : '

« Ses prêtreis sont captifs, ses rois sont rejétés. « pieu ne vent plus qu'on vienne à ses solennités» « Temple , renverse-toi. Cèdres , jetez des flammes..

Plus loin :

o Quelle Jérusalem nouvelle « Sort du fond du désert brillante de clartéis , a £t porte sur le front une marque immortelle 7 ^ « Peuples de la terre , chantez !

On sait que l'aréopage assemblé pour juger Sophocle couvrit d'applaudissements la lecture de la première strophe de son Œdipe ^ et que le charme, mélodieux de ses vers transporta l'assemblée de ravissements. Ne doutons pas que les Athéniens n'eussent apprécié de même la douceur et la grâce inconcevable de ces.

strophes que chantent les Israélites en honneur du petit Joas.

< Quel astre à nos yeux vient de hiire ? « Quel sera qaelqne jour cet enfimt merreilleax ? < Il brave le faste orgueilleux « Et ne se laisse point séduire « A tous ses attraits périlleax.

« Pendant que du dieu d*Athalie « Chacun court encenser l'autel , « Un enfant courageux publie « Que Dieu lui seul est étemel , « Et parle comme un autre EUe, « Devant cette autre JézabeL

Et dans le chant qui suit :

« Tel en un secret vallon, « Sur le bord d'une onde pure, « Croit, à l'abri de l'aquilon , « Un jeune lys , l'amour de la nature. « Loin du monde élevé, de tous les dons des cienx « Il est orné dès sa naissance; « Et du méchant l'abord contagieux « N'altère point son innocence.

Ailleurs, les hymnes dialogues se remplissent dmspiration.

« Sion ne sera plus ; une flamme cruelle

« Détruira tous ses ornements.

« Dieu protège Sion ; elle a pour fondements

< Sa parole étemelle.

« «— Je vois tout son éclat disparaître à mes yeux. « Je vois de toutes parts sa clarté répand ne. «I — Dans un gouffre profond Sion est descendue. « — Sion a le front dans les deux.

Auparavant le poète avait interrogé la ville elle-même , qu^il anima par une sublime prosopopée.

« Comment as-tu du ciel attiré la colère ? « Sion , chère Si on , que dis- tu quand tu vois

« Une impie étrangère ft Assise hélas ! au trône de tes rois?

Tel est le jeu continuel d'un style, toujours proprement adapté aux choses, qui monte ou s abaisse au ton convenable, selon les desseins du poète, et dont l'heureuse mobilité suit avec aisance les contours multipliés des images et la promptitude des idées.

A ces conditions ajoutez celles des tableaux scéniques et de la symétrie. Quoi de mieux mesuré que les contrastes frappants de Joad plein de zèle, de vertu et de confiance en Dieu, avec Mathan plein dagitation , de vices , et d'endurcissement dans Tincrédulité.^ Quoi de mieux placé on opposition théâti*ale qu'une reine impie , sanguinaire et puissante , et qu'un orphelin, pieux, innocent et sans défense? Quelle juste proportion dans les effets secondaires que produisent les vertus humaines de la fidèle Josabet et , du vaillant Abner ? Remettez- vous dans l'esprit le tableau tragique formé du concours des principaux acteurs, au moment qu*Athalie interroge l'enfant. Ne dirait-on pas une brebis craintive sous les ongles d'une lionne farouche , dont la rage épouvante autour d'elle tous les témoins. La cérémonie du couronnement de Joas, le triomphe ensanglanté qu'il obtient sur le trône , aux pieds duquel périt sa cruelle adverr

Tableaux

mnjesturas

et nobles;

symmëtrie

tbë&trale.

saire, sont autant de tableaux scéniqnes inimitables. Si la peinture les voulait reproduire sur la toile, elle ne pourrait mieux poser les groupes , choisir les at* titudes, et n aurait qua les copier pour exciter Tadmiration.

ArcompiîMr- Concluons que rien ne manque à la perfection de tm tovtrs ce chet-u œuvre , puisque analyse sous vingt-six dine-

•u«^<m! rents rapports, il satisfait à la dernière , à la plus rare des conditions, qui est de les réunir toutes dans son étonnante beauté. Cmna, Rodogune, Poljreucte^ ni les Horaces, ni même Phèdre^ ou IphigérUe en AiUide^ ne lutteraient avantageusement contre ce grand modèle. Non que ces ouvrages, et sur-tout ceux de Corneille, ne présentent quelques faces plus éminentes et plus vastes ; mais Athalie les surpasse par l'ensemble parfait de toutes ses parties. Déplorons les erreurs de la critique partiale ou ignorante, qui osa si long-temps réprouver cette fameuse tragédie. Déplorons les faux jugements du bel-esprit sur les travaux du génie, puisque l'auteur mourut sans avoir été témoin de la gloire de sa pièce publiquement décriée, et que Fontenelle sema contre elle ce refrain plus nuisible à lui-même qu à Racine :

« Pour faire pis qu'Esther «Que pouvait -il faire ?

Le croirait-on? ce chef-d'œuvre neùt jamais illustré la scène, si le régent de France, intéressé à flatter la vogue par des allusions à l'enfance d'un roi, pour qui Massillon prêcha son Petit^Carême avec tant de célébrité, n'eût trouvé dans Athalie un spectacle digne

de plaire à son pupille et à la nation, dont il était l'espérance. Ce ne fut donc pas même la justice du bon goût qui la tira de Toubli, mais le hasard d*une circonstance de cour ; et dû moins , cette fois , Fintérét des grands devint favorable aux intérêts du génie. Messieurs, la première partie de mon cours littéraire finit à cet exposé de ma méthode appliquée au genre tragique. Je crois utile d'avertir qu'il serait (Jangereux de multiplier beaucoup le nombre des conditions que j'ai classées. Les légères modifications ne sont pas des règles; et si Ton s*en faisait trop, Tesprit, ne les pouvant bien déterminer, s'y confondrait, comme si l'art n'en avait aucune. En appliquant mes vingt-six principes à l'examen de toutes les tragédies , on saura positivement en quoi elles sont bonnes , en quoi fautives : dès -lors, plus d'arbitraire, ni de débat sur les décisions. C'est à ce résultat que je me isuis efforcé de parvenir par mon travail analytique. El) statuant les axiomes sur les règles capitales, j'ai tâché d'approfondir les causes de celles-ci, pour me rendre compte de leurs effets , ayant remarqué qu'autrement les httérateurs se serviraient des préceptes de l'art, comme les ouvriers emploient et construisent même des machines, sans connaître les lois qui en meuvent les leviers, les ressorts^ et les rouages.

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