ESSIEU&S
Cjhargé d'entreprendre un Cours de Littérature générale , mon premier soin dut être de rechercher quelle fut lorigine des belles- lettres, et quels en sont les moyens et la fin: jai vu quelles naquirent du besoin de nous communiquer nos sentiments et nos
pensées , qu elles tiennent de lagrément le pouvoir de plaire et d'instruire ,/ et que leur but est Futilité.
De toutes les connaissances que Thomme veut acquérir, la plus nécessaire, celle que sa curiosité poursuit avec le plus d ardeur , c est la connaissance de l'homnie. Le désir qu'il ressent de se pénétrer lui-même a le plus exercé son génie. La nécessité , le soin de sa conservation, l'intérêt de ses plaisirs, tout le porte à s'étudier : ce penchant l'oblige à tourner des regatds attentifs sur ses semblables pour se mieux connaître: il considère leurs passions pour les comparer avec les siennes : l'intime liaison de son individu avec ceux de son espèce , le prévient qu'il ne saura ce qu'il est qu'en sachant bien ce qu'ils sont ; et que , de même, il ne jugera des autres que par lui. Les choses inanimées ne l'intéressent que par leurs relations avec sa propre existence : son esprit ne s'attache à démêler l'instinct des animaux que par les rapports qu'il trouve en eux avec un instinct plus complet, qu'il nomme sa raison : les images des générations passées ne le touchent qu'en ce qu'elles lui semblent les exemplaires de ses actions présentes, et des actions futures qui les suivront: il cherche dans leurs différences le perfectionnement que le temps lui promet , ou les altérations qu'il lui fait subir : enfin y la nature entière n'est l'objet des spéculations de Ihomme que par le besoin qu'il éprouve d'approfondir son être
particulier. De -là cette infatigable activité de la race humaine à multiplier les sciences qui étendent ses rapports avec tout Tunivers. Tout coiTCspond avec l'homme par la médiation de ses sens, tant sur la terre qui le nourrit, qu'au ciel dont les astres Féclairent; et , soumis par-tout aux effets qui Fétonnent , il de» mande aux sciences d'en révéler les causes à la supé* riorité de son esprit , et n'estime leur exactitude qu'en raison des moyens qu'elle lui donne pour les concevoir. Cette curiosité nécessaire ^ et corrélative à tous les objets qui l'environnent, est la source de son inclination à les imiter. C'est peu que de les avoir bien vus , bien gravés dans sa mémoire , il se plait à en produire des copies imaginaires. Ce sentiment a créé les beaux -arts, dont les ouvrages sont comme autant de fidèles miroirs où l'homme regarde la nature, et se contemple encore soi-même. En quoi la peinture le charme-t-elle ? C'est qu'elle lui représente ses propres formes exprimées par des traits , ses différents âges et sa vie, par des couleurs, ses émotions , par le choix des attitudes , les lieux et Faction des hommes , par les groupes et la perspective. L'homme , frappé de Feffet des sons mesurés, les a réglés par le rhythme^ et mis en accord avec la voix de ses passions : il a cherché dans la mesure des sons rapides ou prolongés , graves ou aigus , les plus justes combinaisons qui pussent lui rappeler Famour ou la
haine, le ton de la colère, les cris de la joie, les gémissements de la douleur, et les bruits des éléments. La musique a soupiré, menacé, gémi, et dès-lors ses modulations imitatives des accents du cœur ont enchanté l'oreille humaine. Une pareille imitation des Mouvements du corps fut lorigine de la danse : d où naîtrait le vif plaisir qu'excitent en nous les tableaux fugitifs qu'elle nous expose, sinon que ses figures vives , gracieuses ou nobles , renouvellent les images des impressions qui nous transportent? Ses caractères différents portent les ressemblances du caractère même des peuples : la danse est grave ou sautillante chez les nations du nord, dont les pensées sont morales et les sensations faiblement excitées : elle est passionnée, voluptueuse et hardie jusqu'à la licence, chez les habitants du midi, qui ne respirent^ que l'ardeur de leurs climats, le plaisir et la fougueuse ivresse des sens. Ainsi l'attrait des beauxarts et des sciences tient pareillement à notre désir de nous bien connaître et de jouir de nous-mêmes. De cette vérité nous déduirons conséquemment l'utilité première de la littérature, c'est-à-dire de la science qui communique , par les signes du langage , tous les secrets de nos âmes et toutes les opinions de nos esprits. La littérature nous sert d'interprète universel : ce privilège la rend égale en nécessité aux plus hautes sciences, et supérieure en agrément
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aux beaux-arts. Ceux-ci n^ont, en effet, qu'un pouvoir limité dans leurs moyens : Tempire des lettres est sans bornes. Le dessin et le coloris , la mélodie et rharmonie des sons, les prestiges de la pantomime, c'est-à-dire le langage d'action, peuvent-ils imiter autre chose que nos formes, nos sensations, et parfois nos sentiments? La poésie les retrace, les peint et les exprime non moins bien : car c'est à cela que revient cet axiome , « ut pictura poesis » \ c'est pour cela qu'on la nomme la sœur des beaux-arts; mais elle fait plus encore, et ce qui la place quelquefois au-dessus d'eux, c'est qu'elle représente, non-seulement les actions extérieures, les passions visibles, mais ce qui est dénué de formes dans l'imagination, les pensées , dernier point où les arts d'imitation ne sauraient atteindre. Elle développe nos idées spéculatives, nos mouvements les plus cachés , les plus internes ; et, tandis que le pinceau détermine avec choix nos surfaices et le dehors des choses, la littérature perce le fond, arrache à la nature mieux sondée ce qu'elle a de plus secret, pénètre jusqu'aux plus tortueux dédales de l'intelligence , développe les derniers plis du cœur humain , l'interroge , le fouille , et, l'ouvrant tout entier à notre œil , étale et anatomise , pour-ainsi-dire, au grand jour, Tintérieur même de l'homme et les mystères qui sans elle resteraient ensevelis au-dedans de lui. Le moindre exemple vous
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en convaincra : toute action déterminée peut se peindre ; mais qui peindra comme la parole cette idée du chagrin de lambitieux qui, selon Corneille, ne pouvant aller au-delà du comble de ses grandeurs imaginaires, s'en dégoûte, dit-il,
Et, monté sur le faîte , il aspire à descendre.
et cette sublime réponse de Médée :
Dans un si grand revers , que vous reste-t-il ? — Moi".
Mille autres beautés de ce genre , sans parler des vérités abstraites et métaphysiques, ne sauraient être transmises que par les lettres. Sans elles, nos sciences n'auraient pu révéler leurs principes ; notre morale n'aurait pu préciser les lois, qui sont les conséquences des besoins de Thomme en société : les loix furent les premiers écrits , et nos premiers livres furent les dépôts nécessaires de nos connaissances : les lettres nous les ont acquises^ conservées; et ce sont elles qui légueront à l'avenir les richesses de notre esprit^ richesses que nous n'eussions pas accrues sans l'héritage que les lettres nous laissèrent des travaux du passé. Elles sont, en un mot^ les truchements de l'intelligence qui nous distingue des brutes, dont la grossièreté muette manque de signes comme d'idées. Aussi remarquons -nous que les hommes ignorants ont plutôt les passions qui les rapprochent des ani-
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maux , que les sentiments qui participent de la raison éminente des hommes.
Je n'exagère donc pas Timportance de mon sujet, à l'exemple de ceux qui^ se méprenant sur Taridite des matières qu'ils traitent, en exaltent puérile^ ment la fécondité ; ni comme le font la plupart des traducteurs, qui n'imaginent rien de plus grand et de plus bc^u que les ouvrages qu'ils transcrivent. Les nombreux services que nous rend la culture des lettres parleront mieux que moi en sa faveur : il ne faut que les prendre en témoignage : nous ne devons qu'à l'art d'éerire les relations continuelles qui nous unissent. Demandez au magistrat où il puisa les lumières du droit et l'éloquence qui protège vos lois, vos mœurs, et vos patrimoines : interrogez le navigateur que précèdent l'astronomie et les mémoi« res sur les voyages qu'il entreprend; le politique instruit par Fhistoire des nations qu'il prétend régir; le guerrier tacticien à qui sont présents les commentaires de son modèle; le médecin à qui tes aphorismes de l'antiquité servent encore à pronostiquer et à guérir vos maladies ; le métayer et l'agriculteur qu'ont dirigés: pas à pas les observations des botanistes et des émules de Pline; le philosophe à qui d'abord une vaste lecture apprit à réfléchir sur la morale et sur les lois des êtres. Demandez même à ces £ainiillii> dispersées, à ces amants que le sort ou le
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devoir sépare, combien la vue de quelques mots écrits leur porte de sécurité, de joie, ou de consolation, dans labsence : ceux-là tous diront aussi ce que la grâce de lexpression ajoute de charme aux rela* tions des sentiments. Les autres vous diront ce que la clarté, la foï'ce, la précision élégante du style, répandirent de douceur et de iacilité dans les études de leur instruction civile, commerciale ou militaire. Les plus doctes vous répondront que la littérature se lattache atout, embrasse tout, que tout y rentre et layonne d'elle; et qu'enfin elle est le centre unique d où s'émanent les vérités universellement reconnues. Cette partie de la littérature , qui , la rapprochant des arts imitatifs, comprend les ouvrages d'imagina* tion , ne mérite pas plus que Tautre les dédains qu affectent pour elle quelques esprits trop sévères. La poésie dans ses profluctions les plus fantastiques n'est inutile ni vaine. Autant que Thistoire et Téloquence, elle est fondée sur le besoin des hommes , et ne leur servit pas moins à mesurer 1 étendue de leurs facultés. Le propre de Tesprit humain est de ne point s'arrêter au réel , et de passer de-là au possible qu'il suppose. S'il est vrai gue la réalité ne lui sofBse point , il faut donc que l'imagination y supplée et le satisfasse dans sa tendance à s'occuper de l'idéal. Nous ne goûtons dans la plupart des objets que les qualités que nous nous y figurons : nos sentiments sont mus
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par cette continuelle erreur. Telle femme n'adore en son amant que les perfections imaginaires que son amour lui prête : c'est moins souvent lui quelle aime qu'un beau rêve : dès qu'elle voit ses vrais défauts, son roman finit. Tel homme s'immole à la gloire , qu'il se peint comme un être vivant dans la postérité : l'instant où, cessant de l'imaginer, il en reconnaît le prestige, est la dernière ligne de son histoire. La poésie, s'emparant de cette magie naturelle, invente des illusions nobles et agréables, quand les sciences ne trouvent que des lacunes et du vuide : de sorte qu'elles n'ont point d'arguments raisonnables contre la puissance réelle des fictions sur la multitude enchantée par les mensonges , parce que les fables poé* tiques se placent , conmie les religions , là même où les systèmes des savants ne mettent plus rien. Ajoutons que sans les créations imaginaires l'homme aurait méconnu ses étonnantes facultés de conception : son orgueil jouit de cette découverte, et s'admire dans l'ordonnance régulière sur laquelle il établit tout l'idéal de ses compositions chimériques. L'Iliade seule, en nous donnant la mesure de l'intelligence d'Homère ) devient pour tous les hommes le plus haut degré proportionnel de la grandeur de leur génie.
Si tel» so^nt les avantages de la philologie, ou littérature universelle , doiton , pour l'étudier , suivre une
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marche moins directe que dans letude des autres sciences? J'espère tous prouver que la littérature a cotnme elles son exactitude, ses classifications, dont les genres sont les premiers chefs sous lesquels se rangent leurs espèces, que chacune a ses divisions, ses subdivisions de principes , et que Fensemble des qualités et des conditions qui les constituent en est la synthèse.
Dans les sciences physiques et géométriques» il est vrai^ les propositions sont reconnues; les vérités élémentaires sont incontestable^ : on a des formules pour en constater révidencé. : les principes rigou* reusement dépendants les uns des autres, vous guident directement eux-mêmes à leurs résultat^ les plus compliqués , sans exiger d'autre effort que de leur prêter attention. Manial^les et apparents dans les expériences , on les rend plus visibles par les signes qui en sont les caractères, et par le jeu des machines dont Taspect aide encore à Texplication du démonstrateur.
La littérature au contraire semble offrir à lexamen plutôt une collection d'ouvrages, que de lois méthodiques, et moins de règles à l'esprit qu'au sentiment. Ses règles sont toutes de goût et de finesse : elles ne sont m posées distinctement sous la vue , ni palpables : on serait enclin à les croire confuses^ parce qu'elles sont nombreuses ; à les soupçonner d'être
nulles , tant elles sont déliées ; à les attribuer au caprice, tant elles se modifient. La métaphysique du goût a pourtant son analyse rigoureusement possible. Ses principes, quoique délicats et reculés dans Imtelligence, n'échappent pas à une pénétration forte et subtile; mais leur quantité trouble Tesprit qui, voulant en faire le compte^ s*y éblouit quelquefois. Ils ont en eux des conséquences si profondes ou si hautes, quelles passent les termes communs des définitions, et qu'elles se sentent mieux qu*elles ne se démontrent. Cette grande peine qu'on a de les manier en détail devient infinie^ dès qu'on en veut faire sentir les raisons spéculatives aux hommes qui en ressentent pleinement les effets, sans y réfléchir; et qui, les jugeant tout -à -coup par un tact ordinaire, se flattent de les avoir comprises, et se dégoûtent de les étudier plus à fond. Tant de difficultés demandent donc qu'on se précautionne d'avance par un travail écrit et qu'on ne s'expose pas au hasard des distractions , à l'infidélité de la mémoire , qui peuvent trahir l'orateur, morceler sa doctrine, et jeter le dérèglement dans l'énoncé des règles même.
Les lois du goût, a-t-on dit souvent^ sont problématiques et changeantes : sur quoi se fonde ce préjugé , qui annuUerait toutes les règles ? sur cette opinion que les vérités scientifiques sont les mêmes pour toutes les nations qui les entendent , et que les
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préceptes littéraires sont divers pour chacune d'elles. Les Allemands accueillent ce que les Italiens rejettent : les intrigues de Caldéron n'entrent point dans lart dramatique des Anglais , et les grandes tragédies de Shakespeare nous semblent monstrueuses, parcequ elles offensent les unités et la sagesse du théâtre grec. Cependant tous les peuples estiment leurs écri- Tains des modèles. On peut faire à cette objection deux réponses : la première, que les règles seraient fixes relativement à chacfue pays , en admettant qu'elles dérivassent des convenances de mœurs , d'habitudes et de caractères propres aux peuples différents pour qui Ton écrit ; la seconde , que les erreurs des nations dont le goût n'est pas encore formé, ne font pas autorité contre les principes du vrai beau , dont les anciens nous ont donné des exemples admirables.
Ces chefs-d'œuvre de la Grèce, en éloquence et en poésie, ne sont -ils pas reconnus de toutes les nations comme les types ihvariaUes de la perfection de l'art? Qu'importe donc aux préceptes les suffrages capricieux que l'ignorance accorde à de mauvais genres en tel temps ou en tel lieu ? Revenons aux vrais modèles, et de leur examen découleront les lois du goût, qui ne semblent arbitraires qu'aux esprits qui les méconnaissent. Nous partirons de ce point lumineux pour éclaircir ensuite les règles particulières
qui conviennent au système des lettres modernes et étrangères. Ainsi , divisant les matières avec soin pour ne pas les traiter vaguement , je m^eflTorcerai à les réduire en un corps de doctrine, en théorie complète de littérature, dont les principes auront une pleine évidence.
Gomment eussions -nous étudié la nature sans user d'une semblable méthode.*^ Son ensemble trop vaste, en s'ofFrant tout entier à la contemplation, n eût été vu que confusément : sa grandeur en eût absorbé les détails, et notre admiration ignorante n'eût jamais démêlé les causes de tant d'effets, qui nous eussent frappés sans nous instruire : qua-t-on £ait.^ on a divisé ses parties, et leur étude spéciale est devenue lobjet de chaque science : on a pris soin après de subdiviser les branches différentes des unes et des autres ; et ces mêmes branches, encore séparées, ont été soumises à leur analyse particulière. La science abstraite des nombres qui mesurent le temps, retendue, les pesanteurs, etréquilibre, exprimés .par les chiffres et lalgèbre, partage spécialement l'étude générale dies qu^antités. La chimie et la physique rangent en séries renseignement partiel de leurs phénomènes. L'hygiène , art de prévenir les maux du corps ; la physiologie , art de raisonner sur le mécanisme de l'existence ; la thérapeutique, ou l'art de >guérir, sont les trois grands rameaux de la
médecine, qui classifie encore les autres parties de sa science , et chaque ordre de fonctions des organes humains ne se démontre que par les distinctions de plusieurs systèmes. L'histoire naturelle circonscrit pareillement ses tableaux géologiques, et n'eût pii faire discerner l'innombrable variété des animaux, sans leur assigner des titres de races et dénommer généralement les espèces. La botanique, afin de mieux définir l'immense règne végétal, compose même de Ja foule des plantes et des fleurs une quantité de familles qu'elle range d'après leurs attributs , pour les mieux remarquer. Toutes ces séries classifiées n'existent pas rigoureusement dans la nature ; mais on les suppose dans l'enseignement qu'elles facilitent , parce qu'elles secondent la marche de l'étude, autant que la démarcation des lieues dans les chemins sert à la mémoire et à la direction des voyageurs.
La route est tracée de même dans toutes les sciences: leur connaissance une fois bien acquise par cette méthode , il est aisé de reprendre la liaison de leurs parties , d'en considérer l'enchaînement et l'accord, et déjuger, sans confusion, l'harmonie des divers principes qui rentrent les uns dans les autres, et coordonnent toutes les choses et tous les mouvements des êtres.
Les sciences, dit-on encore, diffèrent de la littérature en ce que , fondant leurs axiomes sur des faits constatés, elles ne reculent jamais dans le chemin des
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découvertes ^ et lèguent, de siècle en siècle , à de laborieux successeurs, les vérités révélées qui secondent leur progrès ; tandis que l'art de parler et d'écrire, n ayant d autre loi que le caprice des opinions, est sujet à leur instabilité perpétuelle, et que d ailleurs la poésie et leloquence naissent plutôt de l'inspiration que du jugement. Examinez toutefois les chefs - d'fsuvre poétiques et oratoires, vous serez convaincus iquils sont les fruits d un travail réfléchi, de lexpérience acquise du cœur humain , d'une profonde connaissance des mœurs, d'une philosophie éclairée sur le jeu des passions, dun effort continuel du talent à bien accorder les expressions aux convenances , d'une déUcatesse habituelle à nuancer les variétés des sons dans les paroles , et à disposer harmonieusement la cadence et la chute des phrases. Tout cela n est point louvrage du hasard ; et l'exemple des beautés et des défauts dans les écrits, loin de se perdre pour les écrivains futurs, leur devient des objets d'étude qui perfectionnent leur habileté.
Si la voix des expériences répond le plus souvent avec certitude aux sciences qui les interrogent, des expériences mal faites les trompent quelquefois, ou les tiennent dans le doute : en outre, les erreurs qui résultent de leurs faux témoignages retardent ces mêmes sciences, ou les rendent long-temps stationnaires. On sait que les vérités auxquelles s'immola Ga-
lilée n*eurent d abord dans le inonde savant d'autre appui que'sa conviction. Les calculs de Copernic, dont il soutint lopinion, furent démentis par Tycho-brahé, qui mourut pourtant un demi-siècle après cet astronome« De pareilles erreurs, dans les principes du goût, suspendent les progrès du génie littéraire. Quelques homtiiès judicieux reparaissent dans la suite des temps : ceux-là reprennent toujours la route de lart au point éminent où ils le retrouvent, et leur esprit Télève par des degrés nouveaux à des hauteurs ignorées ; ainsi que des guides généreux, s'étant saisis des lumières laissées sur le chemin des explorateurs , les déposent sur d'autres sommets pour mieux éclairer le {>assage de ceux qui viendront après eux. Mais ces grands hommes n'arrivent que de loin en loin : l'admiration des peuples est la même pour eux chez toutes les natioiis où les lettres furent bien cultivées. Leur mémoire n'y est pas moins durable que celle des Archimède et des Newton, parce qu'ils poussèrent comme eux leurs travaux aussi loin qulls pouvaient aller.
Les sciences ont une borne qui les arrête : c'est celle de la raison humaine. Ni nos sens^ ni nos instruments, ne sont as^ez subtils pour outrepasser un certain terme où nous ne jugeons Tindéfini que par approximation , où noiis ne calculons plus que les probabilités : les principes du goût ont aussi leurs aperçus douteux et
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leurs conséquences probables; peut -être aussi leur borne , que ne peut reculer tout leffort humain , est la perfection des beaux modèles. Cherchons maintenant quelles sont, pour en produire de semblables, les qualités que doit avoir lecrivain. Personne ne récuse cette vérité , que Tétude de Tart est infructueuse sans les dons de la nature. L'art ne Sait que diriger les dispositions heureuses du caractère et du génie ; et les premières qu on distingue dans tous les auteurs vraiment sublimes sont, la sensibilité, la raison, et la De« trois
qualités
vertu. "^^••^"•:**
a 1 écrivain.
La sensibilité dont je parle ne se confond pas avec La seu^ibUité la faiblesse des organes irritables qui livrent le c(^ur à toutes les impressions passagères de la société , qui Tagitent au moindre désir, le désolent aux contrariétéa queprouve son caprice, l'abandonnent, comme au soofle du vent, à tous les hasards qui se jouent de sa mobilité puérile; trouble dont il ne sort qu'en se plongeant dans une mélancolie rêveuse et lunatique. Ce n'est pas non plus cette sensibilité factice, toute de tête et non de cœur, dont le langage est plein d'une afféterie doucereuse, qui n'ipspire que de fades madrigaux, et qui toujours s'extasie «i froid dans les jours de fâtc^ et pour de frivoles galanteries. 11 faut à Técrivaiq cett^ sensibilité forte, active, charitable, qui le rende capable des nobles passions qu'il cherche à nous inspirer; qui lui révèle le contraste des plaisirs et des p^in^çs dç
lamour le plus tendre; qui, sans le mettre au-dessus des atteintes d'une délicate jalousie, le remplisse du charme qui suit la confiance méritée , ou de ce vif ressentiment qui récarte d'une compagne infidèle. L amitié lui sera sacrée , parce qu il jouira de vivre dans une autre moitié de soi - même , et de penser qu une ame entend la sienne et lui répond. Il nous tracera bien le bonheur d'une famille unie, si son cœur ouvert à tous les purs sentiments fut toujours filial et paternel. 11 ne parcourra pas les riants paysages sans être ému de leur aspect. Il s'égayera aux mouvements de l'industrie champêtre : la belle lumière des beaux jours, en pénétrant ses sens, portera la sérénité jusqu'en son esprit qu elle rendra plus lucide : toutes les richesses des arts et de la nature lui paieront un tribut qui en* richira ses compositions. Il nous promènera nousmêmes par tous les lieux où nous sentirons que son ame s'est exaltée, que son cœur a tressailli d'innocente joie ou d'admiration. Tout en lui nous intéressera, parce qu'il ne sera jamais indifférent à rien, et que l'imagination résulte de la seule sensibiUté. Le spectacle des misères d'autrui, qui seront sa propre misère, se peindra vivement sous sa plume : il trempera son style de généreuses larmes : il fera dans ses discours éclater le plus touchant attribut de lliomme, la compa^ion ; qualité dont les animaux sont privés les uns à l'égard des autres, vraiment distinctive de notre espèce : cette
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source de notre bienfaisance honorable répandra dans ses ouvrages les maximes fraternelles qui le rendront cher aux cœurs reconnaissants : elle épanchera sa morale en termes abondants et persuasifs ; et , comme il n'aura pu voir d'un œil froid les maux du peuple, le besoin de les soulager suscitera son éloquence brûlante à représenter lès malheurs publics et leurs causes, en images énergiques et enflammées, dont le tableau frappera de pitié, non -seulement la foule, mais les coupables fauteurs des désastres de sa patrie, qui , tout endurcis qu'ils soient , s en attendriront eux-mêmes. Voilà les heureux effets de la sensibilité mâle que doit exprimer l'homme de lettres.
La raison ne lui sera pas moins nécessaire , puis- l» raison qu'elle ressort de la bonté du jugement, et que , s'il n^est pas sain, il porte ce qu'il a de vicieux dans toutes les choses qu'il considère. Le goût n'est que le ministre d'une raison parfaite. Si vous y regardez attentivement, vous appercevrez qu^elle lui dicte ses lois impérieuses. D'où vient que Corneille , Racine , Molière , et La Fontaine , ont gardé tant de pouvoir sur les esprits ? c'est que le fonds de leurs ouvrages est le bon sens. Qu'est-ce qui forme en Démosthène , et chez les autres fameux orateurs, le corps même de leurs discours? c'est la raison forte et invincible : leur élocution noble n'en est que le juste vêtement. Le devoir des écrivains est de transmettre une saine
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philosophie, de défendre , au tribunal du sentiment , les droits de la morale publique et privée, et la cause de$ vertus attaquées; sHls oublient ce but de leur profession, leur art n'est qu'un amusement vain et pernicieux : ils ignorent que les belles-lettres ex^cent par leur influence une magistrature d opinion. Le procès, éternellement élevé parmi les peuples^ sur le juste et sur Finjuste, fut toujours plaidé par elles avec véhémence , et ne peut être gagné dans le monde que par elles. La raison seule donne la justesse à la métaphysique de la littérature y qui constate les direct tions de la sagesse humaine , comme la statique détermine exactement les lois fixes de 1 équilibre matériel. La vertu. A unc scusibilité profonde, à une raison pure,
j ai joint une troisième qualité, que je crois indispensable à Fauteur jaloux de la vraie gloire littéraire; c'est la vertu. Sa carrière est assez difficile à remplir noblement, pour qu'il lui faille, dans les traverses qui l'attendent , une inflexible probité. Il aura des obstacles à surmonter, des préventions à combattre, des rivalités à subir, des critiques perfides à endurer, et ce qui coûte plus d'efforts, son propre orgueil à vaincre. S'il n'avait que de la bonté , Finjustice alarmant sa modestie , le résignerait à céder sans défense en s'accusant d'erreur soi-même, lorsqu'il aurait consacré la vérité. Mais, soutenu dune force vertueuse, il poursuivra ses travaux, comme à Fabri de toutes les
attaques. Les revers ne lasseront pas sa patience; les succès n auront pas d'honneurs qui Venorgueillissent; et, quand son esprit aura saisi le bon y il aura^ toujours en vue le mieux ^ qu'ont atteint les grands maîtres. Ses talents s'accroîtront par cette émulation toujours croissante; et la paresse qui relâche les esprits négligents ne rallentira pas l'exercice du sien. Sujet aux maux de la vie , aux dangers , comme le reste des hommes, et de plus, aux chagrins de son génie , sa célébrité exigera de lui plus de fermeté de cœnr, pour les supporter sans en être accablé, et sans se distraire de sa tâche laborieuse. Est -il opulent : la dignité de son ame soumettra les richesses à son usage et ne se soumettra pas aux richesses. Est-il pauvre : sa courageuse sagesse luttera contre Pindigence, en jetant les yeux sur la foule des citoyens plus infortunés que lui : exempt de jalouse haine pour les heureux , il ne verra dans leur situation et la sienne qu'un jeu de la destinée; et, ne faisant pas de ses souffrances uu prétexte à sa faiblesse , il ne mettra lâchement aux gages de la servitude ni sa plume, ni sa voix, qui ne pourraient démentir son cœur. Ces tristes combats profiteront à son génie. Au-dessus de toutes les envies , toujours inaccessible aux amorces du luxe et des faux plaisirs, toujours inaltérable aux froissements, vivant en soi, il habiter^ seul pour mieu3( penser au. bien des IxQmmes ,
ou saura méditer au milieu du monde dans la soli* tude intérieure que gardera .toujours son ame. Là se recueilleront alors les sentiments magnanimes qu'exprimera sa fierté : là se réfléchiront les traits du malheur auguste : de-là sortiront d^elles-mêmes les fortes et grandes pensées : car son ame n'aura qu a parler pour être éloquente : le sublime n est souvent que la haute vertu bien exprimée.
Doué de ces trois dispositions premières, l'écrivain accompli par un long exercice de son art, pourra prétendre au respect de la postérité, puisque ce n'est que par la vertu qu'on arrive à ce qu'il y a de plus grand. De toutes les leçons fécondes que donne Quintilien à l'orateur, le précepte qui la prescrit n'est ni le moins étendu, ni le moins recommandable. Nous aurons sujet de revoir ce qu'en pense Longin ; s'il est vrai qu'il condamne à ne s'élever jamais au sublime ceux qui n'osent envisager dans leurs travaux les suffrages de l'avenir , l'écrivain qui se sent capable de les mériter doit songer que s'il corrompt les fruits de son art , et que si l'intérêt sordide change son éloquence en vile marchandise , son éclat littéraire prolongera dans les siècles le souvenir de sa honte personnelle. La postérité maudira ses talents même , puisqu'ils n'auront distillé que des poisons dangereux pour tous les âges.
Après avoir reconnu les conditions qui dépendent de k nature, et rappelé l'importance des belles-lettres,
comparée à celle des autres sciences , empruntons lexactitude de celles-ci y afin d'établir solidement la doctrine littéraire. Que nous faudra -t-il faire pour édaircir ce qui nous parait y rester de désordre ?
i^ Classifier chaque genre , en marquer l'origine, pi»
de TouTraf c.
l'essence, le caractère, et le perfectionnement.
2? Distinguer les espèces qui en dérivent, et les mnger dans les classes de leur genre.
3^ Classer ceux des genres primitifs qui ne peuvent participer d'aucun siutre sans en être altérés, ainsi que leurs espèces bien différenciées entre elles.
4^ Reconnaître les genres qui peuvent rentrer les unS' dans les autres, et devenir meilleurs par leur alliance.
Les tableaux qu'on en tracera, sous les titres de chacun, garderont, tous un même ordre que le tableau de ces premiers principes d'examen.
Les convenances de style, ou élocution, suivant les genres et les espèces d'ouvrages , nécessiteront de pareilles distinctions entre elles; et leurs règles nombreuses, aussi justement classées, achèveront un tableau complet d'analyse.
On sent que , par cette méthode , il ne me sera pas permis de discourir au hasard sur des points indéterminés. Les propositions une fois énoncées, je serai contraint à les prouver, à les suivre jusqu'en leurs dernières conséquences, qu'il faudra toutes prouver encore; et les exemples cités des bons auteurs me four-
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niront les témoignages des démonstrations que j'aurai faites , ou les analogies aux inductions que j'en aurai pu tirer.
Cette méthode veut qu'on passe du genre simple au composé, de celui-ci au pins composé encore, et qu'on arrive graduellement ainsi au terme des complications pas à pas éclaircies.
Cherchons d'abord la marche qu'a suivie l'esprit humain dans la création de tant de genres , que nous classifierons en détail, pour en écarter la confusion, après en avoir parcouru le sommaire.
L'ignorance a souvent confondu les leçons de grammaire ou de rhétorique avec l'enseignement de la littérature ; et Terreur a nié même que la philologie se pût professer, ne la distinguant pas de la grammaire et de la rhétorique, qui n'en sont que les instruments, comme la versification n'est que l'instrument de la poésie.
On acquiert l'usage de la grammaire par la simple éducation : c'est pourquoi chacun sachant, bien ou mal, parler et^rire, et gardant quelque idée de sa rhétorique , tout le monde se croit la compétence de juger sciemment de la littérature : on ne pense pas qu'il y a loin des règles élémentaires de la langue habituelle auK règles dé choix qui constituent la solidité du style propre aux belles-lettres. Le langage commun, dont on se $ert familièrement , diffère du langage travaillé, quoique étant composé des mêmes éléments de
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cliçlion , autant que Texpression des traits et la rusti» cité de l'homme grossier diffèrent de la grâce élë» gante de l'homme façonné par la politesse des cours et par les mœurs des capitales.
Mon office n'est point ici de vous analyser, après Gondillac» la formation primitive des langues, ni de vous dire comment les hommes attachèrent des sons significatifs aux choses et à leurs qualités , et des modes au cas, au temps, et au nombre : simple et merveilleux ouvrage de la pensée qui pourvut à tous les besoins des communications sociales. Je ne dois remonter qu'à l'époque où les idiomes étant inventés, on en composa les premiers ouvrages. Car le langage usuel, si embelli maintenant par l'éloquence, ne servit d'abord qu'aux nécessités urgentes , de même que les arts mécaniques furent les premières applications des théories devenues depuis transcendantes.
La plupart des bruits qu'on entend dans la nature sont mesurés, la chute de l'eau, les pas des animaux, et ceux de l'homme : on se sentit l'oreille flattée par l'effet de la mesure. Les accents cadencés des oiseaux avaient été d'abord imités par le chant : on assujétit enfin les mots au rhy thme, inventé déjà pour les sons : les voix alors concordèrent avec le rhythme de la musique et de la danse , et les transports de la joie s'exprimèrent en paroles mesurées.
Les peuplades, en leur simplicité native, avaient plus de sensations et de sentiments que de pensées :
3a INTRODUCTION.
Tamour, le vin, et les plaisirs, ont dû leur inspirer d*abord les chansons erotiques^ qui furent sans doute leurs premières poésies. Quelques hommes sages, législateurs des races encore barbares , en poliçant leurs mœurs sauvages, élevèrent leur ame à la contemplation de la puissance céleste, et leur génie composa pour les dieux des nômes et des hymnes. On voulut qu'ils fussent dignes des divinités à qui Von adressait un hommage : on choisit donc un rhythme plus lent et plus grave. C'en fut assez pour reconnaître que la mesure courte et précipitée s'accordait aussi-bien que les sauts et les bonds avec les mouvements du plaisir et de la gaité, et que la mesure longue et tardive convenait , ainsi que les danses majestueuses , à la pompe des objets augustes.
Ces deux points observés sont les deux extrêmes du ton convenable aux genres opposés dans la poésie : tous les autres en sont les intermédiaires. Nous les trouverons pareillement dans les divers genres de la prose. Mais le perfectionnement et l'euphonie des langues ne sont dus qu'à la poésie. C'est donc en elle qu'il faut commencer à chercher l'origine de leur beauté.
Les mots simples, et les constructions communes du discours, suffisaient pour exprimer les sentiments ordinaires : mais , quand il fallut chanter la nature , les dieux, et Timmortalité, les tours et les hardiesses du langage se proportionnèrent à la grandeur de ladmi-
ration et du respect. On éprouva ces mêmes sentiments à la vue des belles actions des hommes. Les hén>s parurent des images des dieux ; et , comme on leiu* vit le pouvoir de récompenser et de punir, les louanges qu'on adressait aux statues des dieux se tournèrent enfin vers les héros. Les odes naquirent de la reconnaissance du génie qui se plaît à éterniser la gloire det hauts faits, et la sagesse des fondateurs. Ces derniers aperçurent que le privilège des vers est dç fixer les maximes dans la mémoire, et la poésie devint l'interprète, et la conservatrice des lois. Les fragments d'Orphée, et ceux qu'on nomme les vers dorés de Solon et de Pythagore, nous sont restés en monuments de ce genre, qui n'a pour objet que la gravité de la morale, et dont les vers ne sont qu'une suite de sentences purement énoncées. Ce genre fut le type du poème didactique , dont le but est d'instruire; de même que la simple narration des entreprises héroïques fut la source de l'Epopée, qui ne raconta pas seulement les faits comme ils s'étaient passés, mab qui les embellit par les fictions que sut y mêler le génie. On s'imagina que les grands hommes n'avaient exécuté leurs actions prodigieuses que par l'assistance des êtres immortels, et le poème épique embrassa bientôt dans ses récits tous les intérêts des habitants de la terre, du ciel, et des enfers. Le monde entier
alors fut l'immense carrière ouverte aux pas de l'ima- /. 3
34 INTRODÛCTtO».
ginatioti humaine. Ce fut là le dernier et le plus haut
degré de la narratidh imitàtive.
La même gradation remat*quiée depuis les siâ^pfes
chansons jusqu'aui odes , et depuis lès isimplèls récits
en vers jusquatit Narrations du pôêihe épS'^ne, àppa-
t*kit clairement dans la poétiifue imitatioii produite
' par Faction feinte.
Des veris chantés alternativement par deux poètes furent les premiers dialogues simples, et des scènes pastorales animèrent les fêtes dé TArcadie et de la Sicile. Aux bergers qui luttaient de grâce et de naïveté, en célébrant la vie champêtre, les plaisirs rustiques, et les nymphes des bois et des fontaines, succédèrent les mîmes qui laissèrent leurs noms à un genre de dialogues satiriques. Ces deux sortes de jeux scéniques suggérèrent Tidée de faire dialoguer ensemble des acteurs plus nobles : la parodie mit en contraste avec eux ses masques bouffons : de -là naquit ce double art si compliqué, Fart dramatique, qui se divise en deux genres bien distincts, la tragédie, et la comédie. On verra qu'ils ont aussi leurs points opposés de régularité parfaite y et que tous les genres de drames en sont les intermédiaires. I^s convenances de style s'y retrouvent conformes aux convenances de compositions : les unes étant le rapport de la diction avec rimportance dés choses qu'elles expriment ; les autres, celui de la fiction avec Fimpdrtànce des personnages et des faits qu'elles imitent. lilàis l'imi-
talion ,poétique devant être embellie, il fallut orner la fable et la parole par Texc^ence des figures et de l'action, pour atteindre au dernier terme du beau, quun ancien a supérieurement défini, V éclat du bon^ et que oous nommons Tidéal.
Un,seul coup«dœil;Sur le tableau de la littérature, Analogie»
des genres
névèlis qu^ tous les genres principaux dans la poésie «» f^"' ont presque leurs genres correspondants , ^n nombre ^al, d^ns la prose; de n^me que les compositions gnLYes^t pathétiques ont « leurs contraires, presque aussijQombreiuL, dans celles du badinage et de la satire.
.Uélpquence démonstrative <|ui déploie, en termes richos ^t pompeux, tantôt ,les .attributs divins de la xeligÂon.et des dogmes spirituels, où règne Téminence des ^nsées , tantôt Ja splendeur guerrière des «conquécanls.dont la main écrase les nations, et brise d*un seul coup les sceptres du moinde, comme frappés d'un marteau; également. habile à louer les triomphes de la victoire, de la piété, ou de la sagesse , soit qu elle veuille honorer le philosophe qui ne domine que.par.lcjsavoir, ou le courageux citoyen qui ne se courbe^que devant la loi , ou la sainteté profonde d'un apâtre>]qtti vit humble et charitable, soit enfin qua l'enti^.des iiépulcres elle poursuive les passions humaines, ju^qu a ce néant où les engloutit sitôt la moit; onrenMndj.sur la chaire et dans les académies, rivaliser. fKar aes.. éloges, ses panégyriques, et %^s oraisons
fanèbres, avec les hymnes sacrés et les odes sublimes de la poésie qui chante les dieux, les vertus, lés palmes, et les cyprès.
Le rapprochement de lliistoire et de l'épopée n'est pas moins facile à faire : toutes deux sont narratives , grandes, et majestueuses : Thistorien doit faire ressortir la vérité dans le récit des événements et la présenter, comme l'auteur épique, en racontant les faits et en supputant leurs causes. Son esprit ne doit pas plus se montrer dans ses peintures que le fond d'un miroir qui disparaît sous les justes images réfléchies par tous ses points rayonnants. Les intérêts incidents à Fintérét principal que font marcher les caractères, ont besoin d'un enchaînement sage qui les lie , et qui soutienne la curiosité jusqu'aux époques oh tout se termine. Les portraits vivants, les riches descriptions, les harangues nobles et variées , sont les moyens et les ornements de l'histoire et de la poésie épique. La différence de celle-'ci consiste dans la fiction et dans le merveilleux du sujet raconté, qu'elle borne à une principale action, entremêlée de ses épisodes.
Les spectacles que donne l'éloquence délibérative et judiciaire sont plus comparables encore aux représentations dramatiques : là , c'est une volonté , c'est un fait qui s'expose : si cette volonté dont peut dépendre la fortune d'un peuple, ou la vie d'un homme , est traversée par de grands obstacles , nous apercevons la nœud d'un puissant intérêt , que suivra la catastrophe
INTRODUCTION, ij
qui doit en être le dénouement : si le faitqu*on atteste, ou qu^on nie , n^a point assez de garants et de témoins qui Tannullent ou le prouvent , Tinnocence va tomber sous la hache du bourreau ; le crime absous accusera la vérité d*étre calomniatrice, et jouira d'un insolent triomphe.. Quelle source abondante de terreur et de pitié dans ces débats dont les défenseurs des clients sont les éloquents acteurs^ et les tribunaux, le majestueux théâtre! Qu est-ce qu'il faut pour son salut, à cette multitude qui presse les tribunes de ses flots inquiets ?...Démosthènes va le lui dire : le voilà qui s'élance avec le zèle et le feu d'une raison par-tout lumineuse, et, pour terrasser les traîtres vendus à l'argent de Philippe, il les éblouit et les foudroie, comme on la dit, des éclairs et des tonnerres de son éloquence. Un Consul opérera les mêmes prodiges; car il veut qu'un sénat timide et consterné se lève tout entier autour de lui contre le féroce Catilina. Si le même orateur n'éclate encore , Yerrès ne rendra pas compte des rapacités meurtrières et des dissolutions de sa pré* ture : le poète Archias, près detre exilé, naura plus de patrie, si la tendresse du cœur de Cicéron ne réclame du génie tout le pouvoir, toutes les grâces de son élocution riche, pathétique-, harmonieuse, pour consacrer, par sa divine prose, Thonneur de l'art des vers, et pour retenir dans les murs de Rome , son ami, qui fut celui des muses. Là, tous les mouvements des passions qui agitent le forum, là^ tous les développe*
ments de l'écrit politique , là , l'audace et la vivacité des images dans la diction , laissent à peine distinj^uer l'art de la tribune ou du barreau , de Fart entraînant de Melpomène.
Les écrits dialectiques, et les traités de seienee et de morale, qui concernent Tinstruction , ont aussi leur analogie avec la poésie didactique. On pourfatit pousser ces parallèles plus loin, mais suspendons -les, et remar(|udns seulement que^ dans tous les genres, la prose retrace le réel y et que les vers le traduisent par les figures, et le méleht à l'imaginaire.
Ainsi que les compositions en prose ont leurs ana* lôgués en poésie, j*ai dit que les genres sérieux et tonchants avaient leurs contrastes dans les genres satiriques et badins. En effet lesprit humain possède la double faculté de louer et de blâmer, d'admirer et de se mocquer; et le cœur éprouve un plaisir égal à Tattendrissement qui fait couler de douces larmes, et à Penjouement qui Tépanouit à la vue des objets risibtes. La malignité seci^ète d^ hommes, et leur envie excitée par les avantages d autrui, leur font goûter une certaine joie à saisir et à dénoncer les ridicules. Lent gahé s^amuse à contrefaire, afin de punir Famour-pi^t^pre de leurs semblables et de s'en venger. En rechetchaurt bien la cause ordinaire du rire, on verra qu'il n'est jamais très-vif qu aul dépens de quelqu'un dont on se joue en l^évélant ses travers, et que la sottise est la victime iiécessaii^e à notï'e vanité qui s'en ditenit. An
•OQtrsdre, la louange d autrui nous imuprtuue , et (juel- {oefois f^Qu^ pès^ d'^fitaQ|: plu3 qu elle es^ plus méritée : pUe ppuf force alqrs d'admirer,' et Tadmiration Qesauniit pouii tenir long-temps sans nous lasser : elle ^fipbl^, par le re|:our qu'eue noi^s fait faire sur notre il^énorité quelcpnque, ne d^rer qu'en |[>ous humiliant, e^ f^pQipf^ l'ég^l^té que nous vQudripns vainement v^ntGfiff ^^Bs jQQs .conditions intellectuelles. Le gar^ le ph^s sfu fs^ le plu^ estim^blp d^ la gëpprpsité d^ cpeufi e^ jd^ se plaire 4 payer ^ux vrais talents, et au^ fyçqH^s inagnanimes, un tr^)ut de sincère admiin^lpf^P , ejt à leur accorder ces Ipnanges dppt on n*a pas à rougir cpwmie de celles qn pp adresse, ^n^ \e$ ijenips cpj^roppqin^, à rinju/^tice en cré4if et ^ Tig^ipr^nce en i^pdi^lifiur.
I^ bl4g^^ ^t 1/^^^ois up penchât de no^ /efprjflp qH^'p^ ,4oit ï^ur reprocjief 4>ïf»int inp^ns <pi^ J^ ,^ ^p^p^ l^ prétentions ^8 hpnimes inuér^tenl; pli^ fré- ^c^p&ment la /censure qne Véljjg^. On a pln^ ^spyvèn.t droit de critiquer que d'appljgu^djir. I^ est xn^fne une j^^ rigue;;^ plus profitable au;fc jtalents qu^yj^e f^vjçux inconsidérée. J^ crjUiqn^ Mif^^^ ^ ^diocrité ^t conduit le mérite à sa perfection, en le .ço^r^ea^Jt p^ VO/^ .sévérité raisonnfd^le. La dérision mejppi,e ^ l^ PPU* vpir de pyrgctr le nipnde d une qnantil^ de v^es ^ lesquels ne sévissent point les lois : elle est Ys^^fjf^p de la société 9 qi^i ne peut e;iterçer sa jurisprii.den)oe, ni faire craindfiç ses arréji^, qye par l'irpnie. Tel qui se-
4o INTRODUCTION,
rait incorrigible, et sourd à tous les avis sages , redoute les sarcasmes, et se réprime. L'orgueil sur-tout nest déconcerté que par l'effroi qu'il en a. Les choses qui paraissent grandes sous quelque face ont toujours un côté ridicule, qu'il est bon d apercevoir pour ne pas s'en laisser éblouir. Nil admirariy prope ... dit Horace, qui fut le plus sage et le plus fin railleur, sous le règne d'Auguste. La dérision est, d'ailleurs, la seule puissance qui venge la multitude de certains ridicules élevés, que la hauteur des rangs paraît mettre au-dessus du blâme : on ne peut douter que le rire les blesse, car ils s'en irritent toujours. Quand elle ne produirait que ce bien-là , ne serait-elle pas assez salutaire ? Contrastes ^^^ ^^^ raisous , l'imitatiou qui s'est portée d'abord «n lîtiëratue. sur tous Ics objets sérieux, ne s'est pas moins attachée aux objets plaisants; l'esprit littéraire a donc mis en opposition , à la majesté de Fépopée , la folie du poème badin ; au cothurne de Melpomène, le brodequin de Thatie ; à la noble héroïde , Tépitre naturelle et là satire ; aux douceurs du madrigal , le sel de l'épigramme ; aux poèmes anecdotiques , les contes rimes ; aux allégories , les fables ; aux romances , les vaudevilles; à l'histoire des peuples et à celle des sciences, les mémoires et les œuvres critiques; et enfin, aux romans de passions et de mœurs ^ les romans comiques.
C'est ainsi que le génie semble avoir fait deux parts du domaine de l'imitation , dont l'une consiste à
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peindre le beau, pour charmer les hommes en leur inspirant la vertu, et Tautre consiste à les corriger en les amusant. Ici , la discorde des rois entraînerait la ruine de leurs armées , si tous les dieux de Tolyrape ne s'intéressaient en leur querelle , et cette moralité produit les graves et hautes fictions d'Homère. Là , de belliqueux chevaliers , toujours errants sur les traces de leurs dames infidèles , et la jalouse démence d'un paladin furieux , inspirent le tableau d un extravagant héroïsme à la muse railleuse de TArioste. Ailleurs , tous les grands événements d un siècle qui rassembla de femeux conciles , qui s agita par tant de schismes , qui vit la politique ambitieuse de Charles- Quint triompher de laudace guerrière d'un de nos plus illusti*es rois , le renversement et la réinstallation du siège papal ^ la réforme des universités savantes, la création de tant dlmposantes magistratures , enfin , tout ce que l'histoire transmettait à la postérité en paroles les plus augustes , ne présentent d autres imar ges à la gaîté satirique de Rabelais que la voracité du gigantesque Gargantua, Fastuce de Pantagruel, les rêves de Carême-prenant, la pédanterie des ergoteurs, les vols de Grippeminaud, et les jugements que tire de son cornet le bon Bride- Oye.
Ges aspects si différents sous lesquels sont offerts les mêmes objets leur impriment des couleurs trop fortement tranchantes, pour qu'il soit besoin 'de désigner ce qui les sépare ; mais il n'en est pas ainsi des genres
qui gardent quelque ton conforma enlre eux. On pç les distingue bien qu'en démêlant les nuances fines qvi les caractérisent L'Héroïde , si voisine de VÉpître, 9^ lui ressemble ni par les nobles et tendres sentiments quelle exprime, ni par son style, moins haiit qn^ celui de la tragédie, et plus élevé que celui de Télé* gie. Sapho n'écrira pas ses adieux éterneU à son amant, ni Médée ses reproches à Jason, ni, au pied des autels de son Dieu, la plaintive Héloïse ne dé^ darera l'impuissance des remords contre lamour, du même style que Despréaux écrit son épître au Roi. Le ton de celle qu*il adresse au vertueux Lamoignop, la distingue encore du ton des lettres familièrefl, autrement que par la mesure et la rime. Si toutes ces délicatesses ne sont pas nettement définies, on ne les appréciera jamais bien, et Ion sera plus loin encore de pouvoir les imiter. On oubliera que lliiir toire , dont les faits sont la matière , exclut les orner ments qui embellissent la Poésie , dont lessence est la fiction. On ne saura dans quelle bocne se res^erjœ son éloquence , et 1 écrivain difFus qui ensevdi^ le détail des événements squs la masse de ses opinions, transformera son ouvrage narratif en un livre polé* mique. Le compositeur d'éloges au lieu de soutenir les actions et la vie d'un héros, d'un saint ou dun sage, par la magnificence des idées et des paroles^ par les nobles prosopopées, ne sentira point que son 4itK)Ours n a pas atteint au sublime s\i hifide &
fanditear quelque chose de plus grand à eonoeroir : «I panégyriste n'étant que vrai, croira qu'il a fiait iHex, s'il fut bon historien : tomberait -il dans cette erreur, si les qualités die Bossuet lui étaient présentes P Qu'il considère cet orateur chrétien , de qui Télo* quence ramasse et pétrit, pour ainsi dire, tous les Biatériaux du langage sacré , classique et vulgaire , et lieRi fond ensemble, pour composer et cimenter les monuments que bâtit son génie en une langue surnaturelle. Aussi grand par les idées que par le style , il me parie quàmx princes du monde, parce qu'ils tout plus en spectacle que les autres hommes aux penplcB qu'il veut instruire. Ouvre -^t- il aux grands tt aux rois les partes de la mort , il semble voir derrière le seuil un comble de hauteur, qui est Téterfiicé, nn goutfre sans fond, qui est le néaot : là , il Mftoie tout oe qui est spiritael > là , il plonge tout ce qui est terrestre.
Ce modèle, dans la chaire ^ n'en eerait pas un à ^ptendre dans ces assemblées qui demandaient un ttutre art à notre véhément Mirabeau, digne émule, {tendons-lui cette justice impartiale ) , de celui qu'on nmnmait l'admirable monstre d'Â4;hènes. Q possédait  bien la force et Tétenâme de ce genre d'éloquence, quVm eàt dit nn moment que lui seul était le <xeur dun peuple tout entier. Ce feit par la multitude de les connaissances et par Ténergie de son imagination , qu'il nous Êrappa de ses paroles. Sans les vraies peu-
sëes politiques, les grands mots à la tribune, ne sont que de Tenflure. On remarquera qu'il en est de la beauté de Tëloquence et de la haute poésie , comme de la beauté du corps humain ; ce n'est ni au fard , ni aux ressorts artificiels qu'il doit sa force et sa couleur » c'est à la santé.
Le style des écrivains géomètres, tels que Pascal et d'Alembert, est le plus clair et le plus précis que puissent choisir ceux qui écrivent des traités d'instruction. Tous deux sont, en ce genre, les meilleurs prosateurs : l'éloquence magnifique et nombreuse que possédait Buffon , et celle de Rousseau , non moins nombreuse quelquefois, mais toujours vive et passionnée, consistent en une autre partie de l'art que nous aurons à considérer. Ceux qui écrivent sur les sciences doivent, comme les deux premiers ci-dessus nommés , se borner à leur sujet unique , et ne pas faire de leurs livres des appendices de tout ce qu'ils ont appris. Leur expression ne doit être que nette , correcte et vraie , car s'ils y recherchent une politesse affectée et trop de fleurs de rhétorique , ils détruisent la confiance et l'attention, et prennent des grâces pué. riles, nuisibles à la gravité de leur profession : par cette vanité , ils perdent le titre de docte et n'acquièrent pas celui de littérateur. Il n'appartient qu'aux moralistes tels que Mallebranche et Rousseau , de remuer éloquemment les cœurs qu'ils veulent purger de leurs passions, destructives; il ne sied qu'à l'historien de la
natare, tel que Pline et Bufïbn, d'enfler quelquefois son discours dune emphase sonore et pompeuse, qui le met en harmonie avec la magnificence de luni- Ters qu'il décrit : les exposés simples suffisent aux détails ; mais le naturaliste est froid , s'il ne couvre et n'anime le tableau de l'ensemble par toutes les richesses et toute la chaleur du coloris.
Pour éviter le désordre, et se bien pénétrer de la substance de chaque genre, il faut donc apprendre à la bien discerner : sans cette étude préliminaire , le poète chrétien et l'orateur sacré, associeront confusément au ton de leurs ouvrages le ton mythologique et profane ; le simple s'alliera au composé , le noble au &milier,le choisi au commun, et le bas au sublime, n n'y aura plus aucun mode dans l'art : tout ce qui se trouve au hasard réuni dans la nature , paraîtra bon dans les systèmes de l'imitation ; et l'on ne pensera pas que le choix doit séparer le bon de ce qui est mauvais par l'alliage.
Le génie, avons^nous dit, dépend de la nature^ mais l'expression dépend de Fart : on n'apprendra pas à penser, mais à dire et à écrire bien ce qu'on pense. Les vérités sur les sensations , sur les passions et sur la morale humaine , ont des principes invariables : l'art de les bien exprimer a aussi d'invariables règles , règles aussi fondées que les axiomes des sciences sur les principes des choses. Que font les mathématiques , si ce n'est de mesurer les forces physiques? Lesf let-^
46 IINTRODUCTION.
très noufi donnent la mesure des forces morales ; et de plus , elles les produisent et les augmentent. Les Laoédémoniens seront vaincus par le nombre , si -la lyre de Tyrtée ne triple à Tinstant leur courage; La ville d*Antiochè périrait -elle sans nulle défenae contre la colère d'un empereur P Non ; la voix d^ Ghrysostôrae dissipe les escadrons incendiaires , «et fait entrer la clémence dans ses murs, qu'elle ;protégeait mieux que les palissades. De tous les biens que Grégoire de Nazianze avait acquis, nous dit-«il,.eii parcourant les terres et les mers , Fart de la parole était le seul qu'il estimait. Il dut en sentir. mieux Timportance.que les prêtres du paganisme : Téloqu^aee des (pontifes .païens n'eut pas besoin dacquérir ;par ses formes une ; grande influeBce, chez (des peuples dont les religions antiques -avaient été reçues «ans contestation.,' et, fondées ;par lautortté de leurs piemier^chôfs «uprémes; mais 1 éloquence chrétienne a dû naître et s accroître de la contradiction quoppo* saîent'les;pttissafioes du temps 44a croyance nouvelle des premiers évangélistes. Aussi le sacerdoce ne miéprisa pasl-artODfttoire: cet art, qui soutint ^longten^ps la politique républicaine , lui servit à propager les dogmes et la'Suprématie des états de VégUseyen lui assujétissam les nations, les potentats,. par Vampire de la .parole y iqui lui ^dnitdftBfi les mains leur or^et leurs ^^j>Baé^$. <
Nous i savons que tous 4es éléments des sciences
$c/Bt justement dâsstfiés : ceux des arts doivent letre aviBc phUs ée K^ertittide eivoore^ puisqa^ils iiont 'de oon* TêAtion btfmaine, et qae lés nouvdles découvertes ne tes foîftt|ias Varier autant que ceux de la physique ^ srareht dofAeat -et dhangeants. G^est la Tégularité qui fthtik<elto éc6le!s des arts. Ra|^aêl a £aiit une école, et Ktibc^s y toitrt ^and qu'il soit , ti^en peutiaire. Il en tsk'êé Hâëthe idc» classiques eh littérsrture. Les Grecs s^ftàiént retidu Taiiso^ de tout ce qui conœi^e Timitttdéti. Ils fiont riefi v«i oonfusément. Dans >le dessin and^^ ^ les cOtiiiliissettrs dif^nj^uent un 'dieu de TiHfÛipej un faune, un héros, et un homme ordinaire, 4 la ^ule inspection d'un de leurs membres , àtk'ée leur torse. La puissance divine d -Apollon se oa* ^Atëtér«se en sa*stattie, autrement que les forces athlétiques d'Hercule, d^ns k sienne. Dira- 1- on que -la câfrrecddn si exactte'chez les'Orecs,'a desséché le 'génie des bèaiix-ai^tls? Accusera-t-on leurs -règles dune ariffitë inertie ? Leis modertfés ^gnent - ils à s en afïran- Air? Nte se <îOrifieîtit-*ils pas trop souvent à ee qu-ib appellent in^pirtftioh ? mm vague , s il 'ne veut dire »Ia MSaiôtï échauffée pat* le^ Sentiment. Ibest 'évident «que, dans la plupart de leurs productions , les différences Qes getirés leur oiit échappé. On intîttile tous les jours dessers galants odes- anaCf'éontiques. Ont-ils rien de Semblable à celles d'Anacréon , qui sont de petites narrations allégoriques dont le sujet est comme un noyàU auquel se rattsichetit toutes les -formes de sa
riante imagination ? Traçons-nous toujours un dessia primitif, comme les bons modèles. Copions d*abord lantique et les grands maîtres , pour ne pas contracter les manières d une école mesquine. Exerçons-nous sur les chefs-d'œuvre en littérature , sans nous efiErayer de leur grandeur ; et non sur les ouvrages inférieurs et médiocres , espérant ensuite arriver aux plus parfaits. Un ouvrage défectueux peut réussir pleinement par. quelques bonnes qualités : dès - lors on le prend pour modèle, afin de parvenir au même. succès : on en admire jusqu'aux défauts, s'ils sont applaudis. De-là, le goût vicié et l'influence de la vogue, qui soumet le talent aux caprices de la société. L^esprit de société rapetisse le mérite des écrivains ; Tesprit du public l'aggrandit. Les vrais auteurs doivent être les maîtres du vulgaire , mais les disciples du public. C'est de lui seul qu'on acquiert la conscience de ses fautes, ou de ses propres forces : car^ en se défiant trop de soimême , on perd quelquefois le juste sentiment qui conseille le mieux : on atténue. /son originalité. De peur d'être tskihle , on exagère ; de peur d'être commun, on tourne à l'emphase; de. peur d'être froid, on extravague ; de peur d'être fade et mou , l'on devient âpre et dur. Tel est le danger de trop céder aux flux des perpétuelles critiques et de s'en intimider. La vérité la plus, assurée semble incertaine, lorsqu'elle est trop subtilement mise en doute. Ce malheur arrive dans les siècles où domine l'érudition scolasti-
que et dissertatrice ; âges vicieux , qui furent toujours les époques des décadences. Il est donc utile à Técri» vain d'élever sa philosophie au - dessus des Opi|libns passagères qui influeraient trop sur lui, s il les envi* sageait trop, et de ne pas travailler seulement pour ses contemporains , mais pour la race humaine : averti par la nature, triste idée, mais inévitable!- que tous les individus qui lenvironnent doivent mourir, il &ut quil ne songe quau bien et à la durée de Fes»pèce qui est immortelle. Une telle pensée lavertira que sa propre réputation , n*étant quun élément de la gloire de son pays natal , ne peut résister qu avec elle et par elle au cours des temps , et lui rappellera que si les Grecs , et non les Egyptiens ou les Perses , restèrent les précepteurs du genre humain après une longue suite de siècles , c'est que leur idiome , étant le plus épuré , le plus sonore , devint universellement dominateur par la force et par la grâce, et que la matière de leurs écrits fiit Féternelle justice , comme la beauté de leurs expressions fut la justesse et V harmonie. Ainsi, préjugeant de Tavenir par les méditations du passé, et s élançant à deux ou trois mille années de 1 époque où nous parlons, il se demandera laquelle des nations rivales aujourd'hui prévaudra sur toutes les autres par les lettres; et quelle langue, morte alors , demeurera , comme celles d'Athènes et de Rome , toujours vivante et institutrice , au milieu du silence des barbaries éteintes dans Tobscurité , mal-
5o INTRODUCTION,
gré Téclat de quelques talents qui aufont percé les nuits de leur ignorance. Laquelle ? Le monde entier lui répondra que ce fut celle qui exprima le mieux ce quîl y a de mâlleur) la liberté , intérêt recommandable et précieux à tous les peuples de la terre. Ces idées Traies et simples prouvent que non-seulement les auteurs^ maïs encore les nations, ne reçoivent que que d'une belle et morale littérature , leur immorta-» Uté.
Cette dernière réflexion nous porte à nous féliciter des lumières nouvelles que le temps oii nous vivons prête aux vrais philosophes pour étendre leurs connaissances* Les divers cours de cet Athénée sont eux-mêmes des garants irrécusables du progrès des sciences dans le siècle dernier , et du z^e que manifeste le nôtre à reculer les bornes de l'esprit humain. Ces limites de l'empire du savoir ne seront bientôt plus que les seules barrières étemelles, opposées par la nature à notre ardente curiosité. Grâce aux travaux des infati* gables esprits qui nous ont expliqué les révolutions planétaires , les merveilles de la physique, les déoom* positions des corps inertes et animés, l'organisation anatomique physiologiquement comparée depuis le zoophyte jusqu'à l'homme; grâce enfin au système d'analyse qui rend de nos jours les études si régulières, j'ai cru qu'il fallait rendre celle de la littérature plus conforme , par une méthode exacte, aux autres enseignements , et, par«là, digne de vous être offerte
kl.
INTRODUCTION. 5i
en un siècle où la raison ne marche que par les priu* dpes appuyés des preuves et des expériences.
On m'objectera sans doute que le danger de ce code réglé serait d enchaîner les esprits créateurs qui oe souffrent pas de si étroites mesures : j ai déjà ré* pondu qu il n'avait pas été infécond dans les beauxarts si bien cultivés chez les Grecs : je réponds encore qu6 les formules pratiquées dans les sciences n'opposent aucune entrave à la marche des découvertes, et ne les arrêtent point. Jen conclus que des directions justes et des certitudes acquises en littérature n'embarrasseront le talent, ni ne glaceront le génie; mais rendront renseignement aisé, prompt et clair. On sait qu'il est des personnes à qui rien n'est plus commode que de croire les lois du goût problématiques : cela leur donne le droit de les ignorer et de prendre sans gêne leur caprice pour guide. EUesr s'épargnent ainsi la fatigue du raisonnement : elles auront intérêt à décrier l'importance des résultats d'une analyse qui réduit tout à la précision. Les autres remarqueront que, pour instruire, je tourne en £iits et en preuves tous les sentiments qu'on a sur la poésie et sur l'éloquence, dont l'art le plus exquis est, pour émouvoir, de tourner toutes les choses et toutes les raisons en sentiments. Je ne présume pas toutefois qu'il soit possible de pousser la recherche des limites de l'art jusqu'à circonscrire la carrière que s'ouvrent le^ éminents génies. Observez -les bien : ils
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ne se sont pas affranchis dés règles communes , mais s'en sont faites encore par-delà , de si hautes qu* elles échappent à notre vue. Le secret de leurs pensées et de leur style se renferme dans la singularité de leur conception. Ce mystère est le privilège de leur raison supérieure : rares et vastes esprits ^ ils sont comme des rois de l'empire littéraire , qui , sans refuser de ployer sous les lois, y ajoutent celles que leur donnent la grandeur nouvelle de leur but, leur feu divin , et leur intelligence prédominante. Homère , Sophocle, Démosthène , chez les Grecs , Bossuet , Corneille , et Molière , chez nous , s'élancèrent Iior^ de la doctrine. L'étude de leurs systèmes ne serait entièrement développée que par des émules semblables. Remarquons seulement, vous dis -je, qu'ils n'ont rien méconnu y rien omis des parties de l'art ; mais qu'ils y ont superposé ce qui , pour nos formules critiques, s'y trouve d'incompréhensible.
L'objet de mes efforts dans une classification des genres et des espèces que contiennent leurs classes, est de résoudre les indécisions , et d'éclaircir les jugements confus, qui font de la littérature une sorte d'art tout conjectural. Si je parviens à extraire et à dénombrer avec ordre ses lois absolues, positives, les préceptes feront reconnaître précisément le bon et \çi mau\?ah en matière de goût, et formeront, je l'espère, le complément d'une théorie des belles-lettres.
Ce travail me paraît plus fructueux que Texamen
détaché de la plupart des écrits, dont on renouvelle au hazard les analyses sans en conclure ce qui fonde un système général. J'examinerai les règles plus que les ouvrages; et des principes je descendrai plus utilement à leurs applications. Les auteurs anciens comparés aux modernes , et les nationaux aux étrangers , me serviront à mettre en évidence les justes points de la supériorité dans les productions de lesprit. Le tableau que je tracerai de leurs classes nombreuses convaincra les hommes qui affectent le plus de dédain pour les lettres de laveuglement de leur prévention. En ^considérant la patience laborieuse qu elles demandent à ceiix qui les cultivent, en songeant que la sensibilité naturelle, que la droiture du jugement et un fonds généreux de probité sont les dispositions primitives qui leur sont nécessaires, et que ces qualités si rares ne fructifient même pas sans la^cture et sans l'acquis. du savoir, peut-être cessera-t«on de confondre les auteurs qui méritent les succès avec ceux qui les dérobent. Peut-être ne fera- 1- on plus subir à la modestie des uns le blâme qui ne doit punir que la présomption des autres. Peut-être que , moins occupés à la défense de leur amour- propre et de leurs rivalités éphémères dans les cercles du monde , les auteurs s*occuperont d'avantage à propager lamour du beau, à rivaliser les grands modèles et à briller dans la postérité. Peut-être les savants, trop sévères aux écrivains^ frappés de la méthode analytique des. principes de
l'art d'écrire, mis en rapport avec les méthodes à leur usage , n'appelleront plus ironiquement les gens de lettres , des hommes a imagination. Ceux-ci peut-être , à leur tour, mieux guides en leur raisonnement sur le goût, et enrichis des justes connaissances des savants, ne les nommeront plus avec raillerie , des hommes à sjrstémes.
De cet accord désirable résulteront l'honneur , k perfectionnement des belles «lettres et des sciences ^ tributaires alors les unes des autres : et le public, jotii^ sant du profit de leurs succès communs, qui n*excite* ront plus de jalousie entre elles, saura les évaluer également , et juger par quels travaux s'acquiert le titre de vrai Littérateur.
De tous les encouragements qui peuvent m'attacher à l'exécution de mon plan , le plus flatteur pour moi serait l'espoir de concourir', tant soit peu, aux progrès d'une science qui a rendu les autres sciences popn«* laires, puisqu'en effet la littàrature est l'interprète de toutes les découvertes, de toutes les observations, de toutes les conjectures de notre intelligence^ et, de plus , de toutes les passions du cœur humain qu'elle console de ses peines , ou qu'elle dirige au bien et à Futile. La jurisprudence lui doit son lustre et sa dignité ; nos avocats célèbres en empruntent cet art qui fit de Téloquience leffroldu spoliateur et le bouclier du faible.
C'est elle qui proclame en ses poésies les noms dé
nos défenseurs militaires : les guerriers aiment les poètes , parce que ceuxH;i poursuivent comme eux la gloire et qu'ils concourent à la distribuer : les politiques leur sont moins favorables , parce qu'ils ne prisent que cette sorte de gloire attribuée à la puissance , et qu'ils sont jaloux de leur propre supériorité. Mais peuventils se dissimuler que les plus grands siècles littéraires furent ceux qui produisirent les plus grands hommes , et qui contribuèrent le plus à la civilisation des empires ? Les monuments des lettres sont les archives res* pectables où la vérité , la raison , et le courage , ont déposé les registres des anciens honneurs de la liberté publique. Ce furent les lettres qui raffermirent chez tous les peuples^ nés pour la désirer, capables de la conquérir, jaloux de la garder, instruits à la défendre, et, par -là, dignes de la conserver. C'est peu de ces importants services : la littérature charme les loisirs de l'homme , le suit dans ses voyages , Faccompagne en tous lieux, sert d'occupation à ladolescence, qu'elle distrait des plaisirs funestes, devient le plaisir de la vieillesse, qui n'en goûterait plus d'autres : elle bâtit sans frais à Findigence un édifice de magiques illusions; elle retire l'opulent du fracas qui suit sa fortune, et lui apprend loin du tumulte à jouir de ses richesses intellectuelles. Elle est la source de l'instruction, de la félicité, de la gloire dont s'enorgueillirent les mémorables nations du monde ; et seule
enfin, elle développe, ainsi que je lai dit, la plus vaste , la plus mystérieuse et la plus profonde de nos sciences , la science du cœur de rhomme.
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