DEUXIEME SEANCE
Revue sommaire des principaux Rhéteurs.
ESSIEURS,
Avant de considérer les matières que nous avons à traiter en ce cours littéraire, il est utile et peut-être curieux de jeter nos regards sur la méthode des diffé* rent& rhéteurs qui ont professé lart de bien dire et de bien écrire : les lumières dont ils nous éclaireront, en nous dirigeant dans la route qu4Is ont tracée, en nousî affermissant dans notre marche, nous irévéteront le but où tendait la leur, et même les écarts qui ont pu les en détourner. Leurs travaux, qui sont des! titres à' notre reconnaissance, faciliteront les: miens.^ J empntnterai leur pénétration pour discerner exactemeiit les ^^prin^ icipes et leurs conséquences; et, si f arii[uelqikeâ particularités à y ajouter, mes découvertes -trautront des pretniers documents que j*en aurai reçus. En ceci ^ je me conforme à l'ordre qu'on doit suivre dans Vétude de chatque chose.* Il n'en est aucune qiie paisse approfondir un seul homme. Il faut d abord les examiner toutes^ ninsi qu elles ont été considérées ^ et ensuite comme
si elles ne Feussent jamais été, pour y faire, par ses observations, de nouvelles découvertes, et en tirer des rapports de son propre fonds. La discussion sur les préceptes déjà reconnus nous aide à les mieux concevoir, et nous sert à fonder ceux qui manquent au complément de la théorie : c est ainsi que pas à pas Tesprit atteint tous les degrés de ses connaissances, et que le dernier homme qui les parcourt peut suppléer au vide qui reste a remplir; et, quoique moins habile et moins fort que les maîtres qui lont précédé , il s'élève, porté par eux, à la hauteur d'une science où ceux qui le soutiennent n'étaient point parvenus encore. C est ainsi qu'instruit des vérités et qu'averti des erreurs^ on franchit sans obstacles et isans peine tous les intervalles que la raison a traversés avec tant de difficuljîéfl et d'efforts. Là où cheminait le doute $'avanee la certitude : et l'on aurait d'autant moins raisoa de s'ieu enorgueillir, que déjà la carrière est ouverte, dépouillée de ses épines, et par-ttout rendue lumineuse parole, gvand nombre dos flambeaux qui ysootjestës^ .
considérttioiu L'utftlLté de la xibétorique d' Aristote et de sa poétique
sur
les principes ooufi Sotçûik pajFttCfUn tribut de louanges a la mémoire de oe philosophe t{ui a répandu la source de tant; d'instructions «n< toMt |;enre^ et rem qui toujours il laut remontei^ :dè» qu'on cherche à sonder les éléments dies choses. G*est le propre de la gloire de cet homme qu'il soit nécessaire de revenir sans cesse à lui, lors«> 4juWivettttraijier'de quelques sciences, ou de quelipies sat$ , avec méthode c ëtanft sorti vainqueur de toutes les attaques du temps, malgré ses axiomes qudquefoii
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erronés dont on a plutôt lieu d'accuser son siècle qae son jugement, il n'a pas même succombé sous le poids du ridicule qu avaient attaché à son souvenir les argumentations et les fausses subtilités de la scholastique; son antiquité, qui imprime une affectation pédantesque à prononcer encore son nom, n'empécb»^ pas de le citer, en se mettant au-dessus des railleries , par le respect qu'inspirent ses lumières universelles. D*oà tient-il un si grand privilège ? de sa raison , de sa dialectique pressante, de son goût pour le vrai , de son soin scrupuleux à écarter le faux , de son ardeur à envahir les domaines de Tesprit humain : histoire na* tnrelle, politique, économie, logique, rhétorique, il a tout saisi par rintelligence comme «on disciple par les armes; tellement qu'on ne sent pas mieux la présence d'un conquérant dans toutes les provinces de son empire, que l'esprit de ce héros ^s sciences dans toutes les parties de chacune d'efles.
Je le considérerai donc ici dans l'objet dont nous nous occupons. Sa rhéttmque est le plos ancien modèle, de raisonnement sur les trois genres d'élocution oratoire, démonstratif, délibératif, et judidaire. L'art d'exposer, de prouver, de conJSrmer, de réfuter, de récapituler, et de conclure , J est réduit aux purs élé-* ments, ainsi que le secret de profiter des circonstances de lieu , de temps, de sujet, et dé celles d'âge, de cottd^on , et de catac^ère des personnes. Tout y estdéfini,)ié, rangé cotivénaMement, et bien assorti: rien ne manquerait aux leçons qu'il y joint sur l'arrangement des mots , sur la ^ructure des phrases, sur la beauté dei) touts, enfin sur toutes les formes du
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style 9 si celui de l'auteur n'était, dans ce traité même^ trop nu, trop sec, et trop austère. Sa poétique nous est encore plus précieuse : après avoir exprimé raon regret quelle ne nous ait pas été transmise en son entier, j'examinerai ce qui nous en est resté sous. deux aspects : sous celui de son rapport avec Fart chez les anciens, et sous celui de sa différence avec Tart chez les modernes. On y voit que les lois fondamentales de rimitation sont les mêmes popr tous les temps. Si nous eussions hérité des fruits de tout son travail, nous posséderions le meilleur traité des divers genres de poésie chez les Grecs : Fattention qu il porta dans la recherche des principes, en résolvant nos doutes ^ eût servi à régulariser notre doctrine et à l'achever. ^
Nous ne pouvons juger que de Tordre qu'il établit dans les propositions, exemple déjà très-utile en toutes les matières, et qui le serait davantage, si son application ne s arrêtait pour nous à ce qui concerne la tragédie. . "
Les curiosités que son ouvrage nous présente; sur les spectacles d'Athènes, sur la variété des moyens qui les produisaient, sur l'appareil des théâtres, sur les usages et les mœurs des spectateurs, sur les soins des Archontes qui présidaient aux jeux scéniques^ sur les sentiments agréables aux multitudes, et à Tesprit des juges, sont des monuments précieux qui nous prouyent combien de résultats instructifs nous eussions retirés de sa lecture. Plaignons-nous du vol que nous ont fait les siècles qui , en nous dérobs^nt tout sans cesse 9 nous contraignent sans cesse à tout inventer de nouveau, incertains que nous sommes de savoir reconstruire ce qu'ils ont détruit !
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Les réflexions d' Aristote sur la tragédie sont précédées de celles qu'il fait sur l'origine de la poésie ; et , après aToir dit quelle est née du penchant des hommes à l'imitation, source de tous les arts, il distingue ses divers moyens d'imiter, et la manière dont elle représente les choses à l'esprit , soit par le récit , soit par l'action. De ce dernier mode résultent les poèmes dramatiques , la tragédie qu'il envisage comme la peinture du bon y et la comédie , comme celle du mauvais. Or sachons ce quUl entend par le bon y et par son contraire ; et nous admirerons la justesse de ses préceptes.
Il reconnaît que la tragédie n'a d'autre fin que de purger les passions par la terreur et la pitié; ou, selon Tautre interprétation que les commentateurs ont donnée du même texte et qui me semble meilleure, c'est à la terreur, à la pitié même, qu'il applique la purgation; ce qui prouve mieux le discernement d' Aristote sur les effets de l'art. Poussez la pitié trop loin, elle cause un déchirement de cœur qui rend cette passion désagréable ; forcez la mesure de la terreur, rons arrivez à l'horrible , et vous passez ce juste point qui est le terme du beau, nécessaire à la peinture poétique dû bon: Qu'entend- il par*le fc/i, convenable à la tragédie? 'la vertu mêlée' de faiblesses qui l'exposent à des malheurs par une faute, et non par un crime; ou le crime excusable, mais puni par les dieux ou par les hommes. De ces deux choses sort une conclusion morale, essentielle à la noblesse de la fiction tragique. Qu'entend-il par le maui^aisy convenable à la comédie ? ce n'est pas ce qui est vicieux ,
car l'image en serait haïssable ou dégoûtante, mais ce qui est ridicule et honteux, parce que Timage qu'on en offre excite le rire.
Ces remarques le conduisent naturellement à indi* quer le choix des personnages convenables à la scène. Si deux ennemis se frappent, le coup prévu fait ressentir peu de surprise et peu de compassion : si la catastrophe amène le châtiment d'un scélérat détesté, la pitié ne peut naître ^ si le vertueux succombe sans que nulle imprudence attire sa perte, sa mort est odieuse : or oii manque le but avec de tels personnages, puisqu'on ne saurait prendre à leur sort une part agréable, et que la qualité distinçtive du ^^an est de plaire.
Aristote tire de ce principe du beau des consé* quences qui méritent toute notre attention : la pre* mière est la proportion des ouvrages, qu'il veut qu on puisse saisir dun coup-d œil en leur ensemble. Tout être, tout animal trop petit, ne saurait paraîtras beau, puisque ses parties, resserrées entre elles, se confondent sous le regard : au contraire, s il est trop grand, il échappe à la vue par ses dimensions gigantesques, et, n'étant plus que partiellement aperçu, notre esprit perd le moyen d^ le juger beau en son entier, qui excède notre capacité» Cette comparaison rend la maxime évidentf.
La poésie, de plus, n'offrant que des tableaux fictifs , est maîtresse d'orner et de perfection ser les traits qu'elle emprunte à la nature. Elle est obligée de les embellir et se mettrait, en ne le faisant pas, auKlessous de la peinture^ qui choisit, parmi les qualités
éparses en de nombreux modèles, les beautés qu'elle réunit pour en composer une beauté plus parfaite. C'est cette perfection idéale qui, selon Tavis d'Aristote, rend la poésie plus instructive que l'histoire : celle*ci ne raconte, en effet, que les choses qui ont été, et n'a le droit d'en rien omettre et d'y rien ajouter : les hommes dont elle parle conservent dans ses portraits les imperfections que la nature avait mêlées à leur caractère : ils ne peuvent donner l'image que de la vertu qui leur était propre, et qui souvent n'est pas accomplie en tous ses points. La poésie invente les héros qu'elle anime , ou corrige les mœurs de ceux qu'elle imite; et c'est ainsi qu'elle crée, pour l'admiration des hommes, des modèles plus qu'humains par leur sublimité, et dont les actions feintes deviennent les exemples vivants de la véritable grandeur et les types invariables de la justice et de la vertu dont elle inspire l'amour.
Instruits maintenant des opinions du philosophe grec sur le bon et le beau y achevons d'examiner celles de ses maximes qui n'ont pas changé pour nous. Il veut que la fable tragique soit une et fondée sur le vraisemblable y et même sur V extraordinaire: il va jusqu'à autoriser F absurde^ lorsqu'on en retire des beautés qu'on n'atteindrait pas sans lui , pourvu qu'il soit néanmoins antérieur au commencement de l'action, comme dans l'OEdipe roi. Il veut que les mœurs soient nobles et invariables en chaque personnage, toujours pareil à lui-même, ou également inégal, suivant son caractère donné. Il veut enfin que les pensées soient conformes à l'élévation du sujet et la 4i<^-
tion conforme aux pensées. Le développement de ces seules idées comprend tout Tart.
Ces principes sont encore les nôtres^ et je n ai pa5 besoin d en détailler ici les preuves : elles recevront leur application , quand je citerai les exemples que me fourniront les théâtres anciens et modernes, nationaux et étrangers. Je discuterai les règles des trois unités, quand j'en serai là : mais n'anticipons sur rien. Ce qu Aristote écrit des péripéties et des reconnaissances entrera plus tard aussi dans mon sujet. Remarquons seulement que ce qu il enseigne à cet égard est encore propre à notre art dramatique. Il en est de même des quatre espèces de tragédies qu^il distingue ; la simple, Fimplexe, la pathétique, et la morale.
La simple ^ oii Faction est continuée sans obstacles au but annoncé pour son dénouement.
Vimplexey où les intérêts opposés changent les heureux en malheureux, et réciproquement.
La pathétique^ qui comprend les actions douloureuses et meurtrières.
La morale y dont la fable tend à développer, par les sentiments et par la catastrophe, une instruction utile aux hommes.
En qu(H ses leçons ne sont -elles donc applicables qu'aux Grecs de son temps , et cessent-elles de nous l'être ? c'est en ce qui concerne l'intervention des dieux, ou moyens surnaturels dans la tragédie, le spectacle, la mélopée, et les chœurs chantants. La. moindre réflexion nous convainc que ces ressorts de la muse antique ne sont nécessaires qu'à nos tragéfiies lyriques nommées opéras^ et non à nos drames
tragiques, où rien ne se dénoue par des machines, où la présence des divinités est interdite, où la déclamadon a remplacé le chant, et doù enfin les chœurs sont exclus. Les chœurs parlés seraient impraticables ou ridicules : ils ont cédé leur rôle superflu aux confidents que nous y avons sagement substitués. C'est flans doute cette coutume d'introduire au théâtre les dieux parmi les hommes, qui a fait poser en axiome^ par le docte Grec, que tout ce qui entre dans 1 épopée entre dans la tragédie. S'il eût parlé de nos opéras , sa maxime serait vraie, et ce n*est pas la seule ressemblance qu'ils ont avec les tragédies grecques. Je le démontrerai dans la suite en étabhssant entre eux et celles-ci un parallèle exact et étendu : mais ce n'est point ici son lieu; et je veux tout ranger distinctement.
La diversité du rhythme des vers employés dans les tragédies grecques me suggère quelques remarques. Le double effet qu elle devait produire contribuait à la grandeur de la Melpomène antique, par le chant rapide et élevé des chœurs, dont les strophes se répondaient en style dithyrambique et passionné, et par la naïveté du dialogue, que les ïambes simplifiaient, et dont le mouvement s'accordait avec la marché libre du cothurne. Il aidait à distinguer chez les Grecs le ton de l'épopée écrite en vers hexaniètres, de celui de la tragédie dictée en vers d une autre niesuré. Nous n'avons que Falexandrin pour les deux genres, et les anciens marquaient ainsi toutes les différences des ]euTS par la diflBérence même des moyens d exécution. Chez eux, tout est tranché, rien ne se confond; et chez L 5
nous, le ton seul de lexpression constitue la variété des ouvrages. Le goût pourtant n'en est pas plus arbitraire : mais il nous a fallu plus de finesse • pour discerner les nuances et les couleurs des choses. Notre Racine nous apprendra cet art de soumettre l'alexandrin y consacré à 1 épopée , au langage noblement familier des passions théâtrales. Quelle plus grande étude pour nous que les exemples d^un tel maître, illustré par tant de succès dans un genre quÂristote plaçait au-dessus du genre épique ! Ne nous étonnons pas de ce jugement : il lavait réfléchi ; il avait lu les poèmes d*Homère dans la langue du poète, qui était la sienne, et quil goûtait mieux que nous; mais il avait lu et vu Sophocle, et, mesurant des merveilles, il a préféré celles qui semblent les plus difficiles à produire. L auteur, qui raconte, allonge ou abrège ses récits sans danger, sll les diversifie par les ornements et. par les épisodes. Il manie à son gré toutes les richesses de l'univers que possède son imagination : lauteur qui crée une action est contraint de la renfermer dans les bornes prescrites par l'intérêt de sa fable : il n'a d*aatreft trésors que les passions du cœur de ses personnages : il faut qu'il attache sans interruption, qu il émeuve, qu'il élève lesprit et lame d une multitude prête à lui refuser le prix, s'il ne la ravit sans cesse par la magie de ses compositions régulières et de son pur langage ; et si l'inutilité d'un incident, ou quelque partie languissante , dérange ou affaibUt l'illusion si fugitive des spectacles de la scène.
On objectera peut-être que le poète épique n'a pas retours pour émouvoir aux prestiges de la représen-
titioDj et que, puissant par lui-même, il tire de son propre fonds, sans cette ressource étrangère, la force de ses impressions touchantes et admirables : mais Aristote répond à cela, en statuant que le poète tragique doit saisir le spectateur autrement que par la Tue, et qu'il doit attendrir et faire frissonner celui qui, les yeux fermés, ne prête que son oreille à la diction qui le remplit de pitié, de crainte, et d*étonnement, effets indépendants de l'appareil du théâtre.
C'est de cette façon sur- tout que, pour atteindre la palme, il faut toucher souvent au sublime, cest-àdire, à ce point quon sent plutôt quon ne le définit, et que nous ne pouvons mieux reconnaître qu'en rappelant les caractères par lesquels nous l'a désigné Longin.
S'il fallait un esprit aussi subtil crue rédé^ tel que Consia^ration^
. * . ... 1 , . »»"'*« Traité
celui dAnstote, pour suivre pied à pied les opérations de ungia. ei fugaces de l'entendement humain , les saisir, et réduire, comme il le fit en sa logique, aux simples éléments du syllogisme tout l'art du raisonnement, il ne fidlait pas une vue moins perçante et moins sûre pour pénéi;rer le caractère du vrai sublime. Alors qu'on se sent frappé, ébloui, enlevé hors de soi par l'enthousiasme qu'inspire un mot, un discours, ou une action, on s'écrie : Voilà le sublimé! Eh ! qu'est-ce que le sublime? demande -t- on aussitôt qu'on y réfléchit. Toutes les définitions qu'en donnent les auteurs m'ont paru vagues, insuffisantes; et celle de Labruyère lui-même, qui dit que le sublime est le son que rend une grande ame , ne désigne que celui qui éclate dans un mot , mais non l'essence du sublime de chaque espèce. Or
sit rtp^cfs ]e sublime en a six ; celle de la grandeur d'esprit ; celle de Télévation dame; celle de sentiment; celle d'images; celle des figures soutenues dans la poésie et Téloquence , et qui se prend ici dans le sens de la rhétorique ; enfin le sublime d action, qui tient de la hauteur de lame ou de l'étendue de l'esprit •
Longin cite les exemples du sublime pris en général, sans le définir; mais il lui reconnaît cinq sources; Félévation des pensées, le pathétique, l'emploi et le tour des figures , la noblesse d'expression , et Tarrangement des mots. Faut- il d'abord vous prouver qu'il y en a plusieurs espèces? En doutez- vous? Pascal va le premier vous répondre; il va, d'une seule phrase, vous manifester celle qui tient à la grandeur de Tes* prit. « Le monde, dit-il^ est comme une sphère dont a le centre est par-tout et la circonférence nulle part.» Eh bien ! il vous fait comprendre par^là ce que c'est que l'infini ; et son langage, devenu géométrique, dé« termine le sens d'un mot qui semblait inintelligible, et n'avoir nulle signification précise, l'immensité. Ce sublime est de réflexion : il n'émeut pas le cœur, il étonne. . Alexandre est devant Diogène, et lui demande ce qu'il souhaite de lui : le philosophe, opposant à la puissance artificielle du monarque la généreuse magnificence de la nature, lui répond, « Ote-toi de mon so- « leil.» Un conquérant vulgaire s'en fût offensé; mais le disciple d'Aristote se tournant vers ses courtisans, qui souriaient de mépris, leur adresse ces mots : « Si « je n'étais Alexandre , je voudrais être Diogène. » Voilà le sublime de l'élévation d'ame : ce héros, qui mesure tout-à*coup les grandeurs rivales, prétend
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ne pas céder le premier rang même à un sage, et admire lui-même sa fierté.
Louis XI ordonne quun édit injuste soit enregistré i sa cour de justice; et, apprenant la répugnance des magistrats, dit qu'il fera mourir ceux qui s'y oppose* vont. Jacquerie, premier président, suivi de plusieurs conseillers, revêtu comme eux de la robe magistrale, s'avance à leur tête, et veut porter leur remontrance au roi. « Que voulez- vous de moi? leur dit-il : — La « mort, sire.» Et le politique judicieux promet de ne plus envoyer que des édits dont Tenregistrement ne GOÙtera rien à la conscience du parlement. La ré-< ponse sublime de ce magistrat français naît encore do la grandeur d ame.
Le sublime du sentiment est* d une autre espèce : il touche le coeur en soulevant ses passions naturelles. On trouver une citation de celui-ci plus pathétique que dans la belle tragédie de Rotrou? Ladislas a commis un meurtre : Venceslas, son père et son roi, le condamne par les mêmes lois auxquelles ses autres sujets sont soumis : il le pleure, et l'envoyé à Téchabnd. Le peuple se révolte, et sauve le prince quil aime : Venceslas, blessé dans son autorité par la rébellion, et charmé de lui devoir la vie de son fils, dépose la couronne sur sa tête, en lui disant :
Soyez roi, Ladislas, et moi, je sersd père.
Ces seules paroles font éclater à-la-fois le sacrifice des droits de sa majesté méconnue, et Témotion de ses entrailles paternelles. On sent aussitôt que les plai-
-o EXAMEN
sirs vrais de la nature le dédommagent de la perte du pouvoir.
Voulez-vous quelque exemple du sublime d'images? nos grands auteurs nous en fourniront autant que ceux de lantiquitë.
C'est sur-tout Bossuet qui abonde en cette sorte de richesse. Il veut rappeler les hommes à la contemplation de la divinité, et saper tout l'édifice dont la fausse splendeur aveugle les payens : d'un seul trait de son imagination il perce les ténèbres du paganisme. Ecoutez-le : « Tout était dieu, excepté Dieu même. Ce «c monde ^ que Dieu fit pour manifester sa puissance, « et où Dieu ne se trouvait plus, semblait être changé « en un temple d'idoles.» Voilà comme il détruit en quelques mots l'absurdité des simulacres divins qui peuplaient le Panthéon de la fable. A cet exemple du sublime d'images, je joindrai ce beau vers sur la conversion de St. Paul, où le poète dit que ce proconsul
Tombe persécuteur , et se relève apôtre.
On voit dans ce seul vers s'opérer tout«à-coup le miracle.
Ce que j'entends par sublime de figures est celui qui brille dans toutes sortes d'ouvrages^ ou élevés, ou naïfs. Notre fabuliste, La Fontaine, en offre mille traits. Suivez cette fourmi tombée dans une rivière , et que sauve une colombe qui lui jette par charité un brin d'herbe dans l'eau : que dit le narrateur ?
Ce fut un promontoire , etc« Le sublime de cette hyperbole vou3 éclaire à l'instant
■iliir la proportion de Fanimal dont la petitesse agrandit . pour lui lobjet qu il surmonte ; il vous prête en idée les organes de la fourmi pour vous faire voir les choses de l'œil dont elle les voit. Cet exemple démontre que la grandeur n'est que relative et que toute autre nest que chimère, et exagération.
La cinquième espèce de sublime est celle qui règne dans une hauteur continue d elocution , effet du mélange de toutes les figures de pensées et de mots. Elle diffère des autres en ce qu elle ne jaillit pas subitement par de courtes saillies , mais en ce qu elle est , tant par la majesté des choses, tant par la rondeur des périodes, que par la magnificence des paroles, cette belle lumière, pleine, égale , et vive, qui du plus haut point du ciel au midi du jour, se répand sur les objets qu'elle colore et vivifie, et qui, rendant le relief à leurs formes, remplit tout l'espace qu'elle traverse de ses rayons lucides, et de son abondante et féconde chaleur.
• Dans les morceaux où l'éloquence dé l'évêque de Meaux n'est pas dure et trop heurtée, il donna des exemples de Tadmiration qu inspire ce grand ordre de sublimité. Cet orateur a écrit des pages entières brûlantes d'un feu vraiment divin : son discours sur l'Histoire universelle est un prodige d'élévation et de rapidité ; son génie vole à travers ki siècles et franchit le temps comme un aigle parcourt l'étendue. Vous le connaisse^ tous , et votre opinion devance ce que j'aurais à vous en dire. Mais si les dogmes religieux, le ton des prophètes, et Théritage des pères deFéglise, ont prêté des trésors à cet éminent esprit.
7i EXAMEN
considérons, dans un autre écrivain^ jusqu'où va le génie par ses propres forces, et soutenu par les contemplations de la nature seule.
>uUimo Dans les discours intitulés première, seconde, et
/rButton. troisième vue de la nature, BufTon a manifesté comment la vigueur dun noble esprit peut fournir une vaste carrière sans repos et sans lassitude, la parcourir d'un vol toujours tendu, se maintenir sur les sommi^ tés, et planant, pour- ainsi -dire, dans le sublime ^ monter au plus baut degré pour mieux embrasser le magnifique ensemble des détails aperçus et recueillis dans sa mute, et assister de-là au grand spectacle des mouvements de Tunivers. 11 a vu d'abord la terre sortir informe en sa naissance des mains du créateur; sa force en sa verte jeunesse lui apparaît inculte, brute, hérissée, et n'enfantant que des animaux sauvages : bientôt dans sa maturité, il la voit travaillée, fertilisée, enrichie en tous ses continents par Vindustrie des hommes : les révolutions des âges lui figurent enfin sa vieillesse : son appauvrissement lui rappelle les générations qu elle a nourries et qui Font épuisée ; mais sa force végétative se ranime, la renouvelle, et le monde physique se succède à perpétuité devant son historien. A peine a-t^n lu ces courtes pages qu'elles ont imprimé en abrégé dans la mémoire un ineffaçable exemplaire du Uvre de tant de merveilles, oit la création est peinte en un tableau lumineux, vivant ^ parfait', immense, et durable comme son modèle.
Si Longin eût pu connaître ce morceau de notre Pline, je ne doute pas qu'il ne l'eût jugé le prototype du beau.
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La dernière espèce est le sublime d'action : celuici est particulier, sur^tout aux grands hommes, politiques et guerriers , qui marquent leurs vies par des Ëdts plus que par de belles sentences^ et qui agissent de génie. Il tient à la grandeur d*ame et de cœur.
Le plus célèbre exemple qui s'en trouve dans This* toire est le trait d'Alexandre envers son médecin Philippe. Je l'ai tracé en quelques vers : permettez-moi de les extraire d'un poème que j'ai publié sous le nom de ce héros. Les Nymphes du Cygnus racontent le danger qu'elles lui avaient fait courir , lorsqu'il. se baigna dans leurs eaux , et qu'il en sortit mourant.
On dit qne, dans sa tente, il reçut les secours Des disciples du dieu que révère Épidaure ; Qu'en ce péril obscur il sut briller encore ; Que d'un fils d'Esculape il protégea rhonnenr; £t qu'averti de craindre un suc empoisonneur, On le vit à - la - fois , buvant la coupe amère , Montrer à Taccusé la lettre mensongère : £t, vainqueur d'un soupçon justement combattu, Braver plutôt la mort qu'avilir la vertu.
La chaste continence de Scipion et celle du chevalier Bayard, qui respectèrent la pudeur des jeunes captives que la victoire leur soumettait, ne sont pas moins surprenantes : peu d'hommes aiment mieux leur gloire que la beauté. Le sublime n'éclate pas toujours par les paroles , ni même par les actions; mais ^elquefob, par le refus d'agir ou de parler.
Le silence de Thomme-dieu devant Hérode, qui le jugeait insensé parce qu'il méprisait les rois de la terre, est un des traits sublimes de l'Evangile.
On trouve aussi dans la fable , où Longin puise les citations, ladmirable silence de Tombre d'Ajax qu'interroge Ulysse vivant, et qui se tait pour lui marquer que sa haine survit au trépas. Cet exemple , imité par Vii|[ile lorsqu'il peint le ressentiment de Didon aux enfers , n'est pas dans FEnéide aussi grand que dans l'Odyssée. Ceci prouverait que le plus beau talent ne copie jamais assez bien le génie pour éclipser l'originalité de l'invention.
iMfiaitioa J'essayerai maintenant de définir le sublime» D'où
provient ce ravissement , cette extase qui saisit et tran§porte lorsqu'on entend une réponse sublime ? c'est de la foule de rapports qu'elle exprime en quelques termes. Un mot sublime est le signe collectif d'un concours de grandes pensées, comparable à un total qui représente sous peu de chiffres une précieuse quantité de sommes réunies. Le sublime continu est une suite nombreuse des plus hauts sentiments et des plus hautes idées.
Toutes les citations de Longin confirment ce que j'avance, et particulièrement cette expression de la volonté de Dieu dans le livre de Moïse : « Que la lumière soit faite. » Les sublimités qui étincellent dans les ouvrages ne sont souvent frappantes que dans la langue d'une nation; mais telle est la grandeur de ce mot, qu'une fois prononcé, il fut su de tout l'univers, et qu'on ne l'oublia plus, tant il signale bien la toute-puissance divine. Le latin le rend plus brièvement que la traduction française ijiat lux est plus rapide et par conséquent préférable; car il faut que l'idée jaillisse aussi promptement que la lumière même.
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Les trois vices opposés au sublime, que Longin re-* marque très-bien, sont: premièrement, dans les mots la vaine enflure : il la juge aussi pernicieuse à la sub« stance du discours qu a celle du corps ; elle n'a , ditil, que de faux dehors , mais au-dedans elle est creuse et vuide. Deuxièmement, la bassesse rampante qui dégrade lëlocution , et la manie de toujours rechercher du neuf dans les choses et dans le raffinement des tours. Troisièmement, le pathétique déplacé, qui, s'emparant mal à propos de l'esprit, l'échauffé d'une fureur hors de saison, qui Fenivre et l'emporte à des passions étrangères au sujet.
La traduction de Boileau reproduit les indications que Longin a données pour reconnaître le sublime. « Dans la vie ordinaire , on ne peut point dire qu'une « chose ait rien de grand , quand le mépris qu'on fait «de cette chose tient lui. même du grand. Telles « sont les richesses , les dignités , les honneurs , les « empires, et tous ces autres biens en apparence, qui c n'ont qu'un certain faste au-dehors, et qui ne pas- « seront jamais pour de véritables biens dans l'es- « prit d'un sage ; puisqu au contraire ce n'est pas un « petit avantage que de les pouvoir mépriser : d'où « vient aussi qu'on admire beaucoup moins ceux qui « les possèdent, que ceux qui, les pouvant posséder, « les rejettent par une pure grandeur d'ame.
« Nous devons faire le même jugement à l'égard « des ouvrages des poètes et des orateurs. Je veux « dire qu'il faut bien se donner de garde d'y pren- « dre pour sublime une certaine apparence de gran- « deur, bâtie ordinairement sur de grands mots , as-
yS EXAMEN
« semblés au hasard, et qui nest, à bien Pexaminer, « quune vaine enflure de paroles, plus digne en effet « de mépris que d^admiration : car tout ce qui est « véritablement sublime a cela de propre quand on « Fécoute , qu^il élève lame et lui fait concevoir une « plus haute opinion d'elle même, la remplissant de « joie et de je ne sais quel noble orgueil , comme si « c'était elle qui eût produit les choses qu'elle vient « d'entendre. »
Ce n'est pas assez pour Longin de nous désigner le sublime , il veut que nous nous mettions en état de l'imiter ; et comment ? par la lecture assidue des bons auteurs : elle supplée en nous à ce qui nous manque de force ou d'instruction. Le souffle du génie nous remplit de vapeurs heureuses qui nous agitent de l'enthousiasme d'autrui et qui seconde merveilleusement le nôtre. C'est peu ; figurez-vous que vous allez soumettre vos ouvrages à des juges tels qu'Homère, Platon ou Démosthène, et la conscience de votre faiblesse vous avertira des défauts qui attireraient leur sévère censure. Ces grands hommes, que vous rassemblez en idée autour de vous , seront plus redoutables que l'auditoire le plus rigoureux dont on puisse s'environner. Vous ne vous permettrez donc plus rien ni de douteux ni de louche, ni de bas, ni d'emphatique, et vous composerez pour conquérir leurs suffrages, et dans la vue de la postérité. Car Longin exige cette noble émulation : il regarde l'homme dans le monde comme un courageux athlète introduit dans une lice où il ne doit respirer que la gloire. Ce sentiment lui fait préférer le sublime étincelant, mais inégal, au médiocre
uniforme, qui, ne s^élevant jamais trop, ne peut ni se démentir ni tomber. Sa comparaison d'Hypéride et de Demosthène nous apprend (jugez de sa rigueur! ) que ce qu'il entend par médiocrité est le composé de mille qualités dignes de louange, telles que la souplesse, la grâce d*esprit, le nombre dans les phrases, Féconomie, Télégance fleurie et variée, une certaine noblesse de langage et un sel plaisant qui assaisonne la Taillerie, en un mot tout ce qui s'appelle le talent : mais il lui préfère la noble aisance du génie, sa fougue libre et impétueuse, qui s'élance sur des pas glissants, il est Trai , et qui tombe en des écarts , parce qu elle hasarde ce que le médiocre esprit n'ose jamais tenter; mais qui, dans sa périlleuse course, entraîne tout ayec elle , et se relève après ses fautes , pour étonner et fondrojer l'auditeur par des éclairs qu'il ne peut r^rder fixement sans en être ébloui. Ce génie lui seul est capable d'exciter un enthousiasme égal à celui dont Longin cite un exemple tiré du théâtre d'Euripide; fragment qu'a traduit Boileau, en vers tels qu'il les savait faire. Le Soleil parle ainsi à Phaëton , en lui confiant les rênes de son char :
« Prends garde qu'une ardeur trop funeste à ta vie tt N^ t*emporte au-dessus de l^ride Lybie ; « Là , jamais d'aucune eau le sillon arrosé ' < Ne ra&aichit mon char dans sa course embrasé.
et dans les vers suivants :
tt Aussitôt devant toi s'oflfriront sept étoiles. «Dresse par- là ta course, et suis le droit chemin.
« Phaêton à ces mots prend les rênes en main :
« De ses cheraos ailés il bat les flancs agiles.
m Les coursiers du Soleil à sa voix sont dociles.
« Ils vont : le char s'éloigne, et, plus prompt qu'un éclairf
<i Pénètre en un moment les vastes champs de Tair.
<. Le père , cependant , plein d*un trouble funeste ,
« Le voit rouler de loin sur la plaine céleste ;
« Lui montre encor sa route ; et, du plus haut des ciénz^
tt Le suit , autant qu'il peut , de la voix et des yeux.
« Va par-la , lui dit-il, reviens , détourne , arrête.
a Ne diriez- vous pas, ajoute Longin, que lame da « poète monte sur le char avec Phaêton , qu'elle par* « tage tous ses périls , et qu elle vole dans Fair avec « les chevaux ?» Je dis plus : toi, Longin, toi même tu t élances en imagination avec le poète, tu semblés être à ses côtés, et tu le suis dans son essor jusqu'aux régions de l'olympe et du soleil.
Le rhéteur n'est pas moins admirable dans les autres parties de son traité : personne n'a mieux indiqué . lusage des figures dans la diction ; mais je suis surpris que son goût si pur ait offert comme un modèle de métaphores accumulées la description emphatique que fait Platon du corps humain. Vous en jugerez. 11 compare la tête humaine à une citadelle; le cou à un isthme; les vertèbres à des gonds ; les pores de la peau à des rues étroites ; la rate est , dit-il , la cuisine des intestins , et ainsi de suite. Tout cela me semble ridicule et affecté. Autant il est peu nécessaire de relever le3 fautes des mauvais écrivains , autant il est utile de discerner celles des bons, parce quils font autorité. L*empire d'un nom fameux doit céder aux lois du
fotkt. J'observerai que Longin a pu se tromper ici par la surprise que cette description lui aura causée. Les anciens littérateurs ignoraient la plupart des sdences physiques, et cet appareil danatomie lui était nouveau : de - là , son erreur : car on ne distingue le mieux que dans les objets dont Tétudc est devenue Êimilière par un long exercice. Aussi ne porte-t-il aucun faux jugement sur les passions, ni ior les vices contraires au sublime quil traite lumineusement.
Je ne crois pouvoir rien ajouter à ce qu'il dit sur lâ >éritable cause de la décadence des esprits; c'est Mn plus remarquable chapitre.
< n n'y a peut-être rien qui élève davantage Famé des grands hommes que la liberté , ni qui excite et té?eille plus pubsamment en nous ce sentiment naturel qui nous porte à Témulation et cette noble ardeur de se voir élevé au-dessus des autres. Nous, qui avons appris , dès nos premières années , à souffrir le joug d'une domination, qui avons été comme enveloppés par les coutumes, et les façons de faire de la monarchie, lorsque nous avions encore Timagination tendre et capable de toutes sortes d*impressions. — Nous, ( ajoute- 1 -il, quelques lignes après,) qui n'avons jamais goûté de cette vive et féconde source de l'éloquence , je veux dire de la liberté ; ce qui arrive ordinairement de nous , c'est que nous nous rendons de grands et magnifiques flatteurs. Un esprit abattu et comme domté par l'accoutumance au joug, n'oserait plus s'enhardir à rien. Tout ce qu'il avait de vigueur s'évapore de
8o EXAMEN
« soi-même, et il demeure toujours comme en prison. « En un mot , pour me servir des termes d'Homèrci :
« Le même jour qui met un homme libre aux fers , tt Lui ravit la moitié de sa vertu première.
« Ainsi la servitude, je dis la servitude la plus mode- « rément établie , est une espèce de prison où l'ame « décroît et se rappetisse en quelque sorte. Ajoutez « à cela ces passions qui agitent continuellement no- <c tre vie et qui portent dans notre ame la confusion « et le désordre. ( Ici Longin en fait une éloquente énumération, et continue de cette manière:)* Sitôt « donc qu'un homme, oubliant le soin de la vertu, « n*a plus d'admiration que pour les choses frivoles et « périssables, il faut de nécessité que tout ce que « nous avons dit arrive de lui. Il ne saurait lever les « yeux pour regarder au-dessus de soi, ni rien dire « qui passe le commun* Il se fait en peu de temps « une corruption générale dans toute son ame. Tout « ce qu'il avait de noble et de grand se flétrit et se « sèche de soi-même, et n'attire plus que le mépris. » N'est-ce pas là un langage digne de cet illustre rhé* teur, qui vécut en sage, et mourut victime de l'empereur Aurélien, qu'irritèrent les conseils donnés par son courage à la reine Zénobie P Cet accord des sentiments de son ame avec ses discours redouble le plaisir qu'on a de les entendre : car rien n'est plus touchant que la sincérité d'une éloquence qui est la vive image d une ame forte et pure. nonsidérations Cc furcut saus doute ces vérités qui frappèrent après lui les hommes dignes de concourir à lensei-
DES RHÉTEURS. 8i
gnement. Le judicieux auteur du Traité des études , Rollin , recteur de l*université , puisa , je pense , à de pareilles sources les maximes qu il nous a transmises et la patience qui féconda ses travaux. Qu on ouvre ses livres, on en sera convaincu. Cet homme simple a Fair dç s'être consacré à ne vivre qu avec les hommes de. l'antiquité, pour mieux élever les enfants de nos jours : il les .étudie^ comme il étudie ces enfants euxmêmes, pour mieux diriger leurs études. Il trace à ses . disciples d excellents préceptes qu'il dégage de toute pédanterie, et prescrit des leçons aux maîtres ^i; doivent les régenter. Sa raison éclairée brille partout-: elle est nourrie du suc des plus solides auteurs, et le style de ses ouvrages en reçoit une gravité , une consistance qui alimente les bons esprits et les soutient dans leur diverse carrière. Habitué à traduire là latinité, sa plume en a emprunté la précision^ la grâce , la pureté ; et, soit qu'il traite de la poésie, soit qu'il traite de l'art oratoire , on sent qu'il est toujours guidé, par un goût sûr qui lui dicte ce .quHl écrit. Sa méfiance de soi-même est telle que, lorsqu'il présente ses réflexions au public , il explique modestement les raisons qui lé déterminent à les transmettre en français , et l'on dirait qu'il doute de savoir s'exprimer en cette langue,tant il s'est approprié la latine. Cette timidité est remarquable : on voit , par son exemple , ce que la connaissance des anciens nous donne à notre insu de moyens faciles , et Ton apprécie la sagacité de. Rollin craignant pour lui même le danger d'une érudition qui nous laisse par-fois oublier notre propre idiome, et nous rend comme étrangers à nos temps /. 6
et à notre patrie. Ses opinions sur le goût sont déye*^ loppées avec élégance et justesse. Les clartés qu'il ré^ pand sur cette matière émanent de cette maxime lumineuse qui est comme leur foyer : « Le discours « est le visage de l'esprit , dit-il , s'il est peigné, ajosté, fc fardé , c'est un signe qu'il y a quelque chose de « gâté dans l'esprit et qu'il n'est pas sain. » La plupart de ses documents sont extraits de Cicéron et de Quin« tilien , et la comparaison des textes fait ressortir évi* demment son habileté à les traduire. Toutes les fleurs semées dans la rhétorique des Romains se raniment sur la nouvelle terre où les transplante son soin judicieux. Gomme Quintilien, il conduit son disciple par la main à travers des sentiers riants et ornés, dans les beaux champs de l'éloquence, ouverts à locateur. N'ayant en vue que le profit des citoyens, il approfondit les mystères de l'histoire , l'étude des langue^ grecque, latine, et française, et n'envisage le reste de la littérature qu en passant. Son traité ne suffirait donc pas à l'examen de tous les genres, et c'est en cela seulement qu'il nous laisse encore une tâche à remplir. Je le consulterai sur l'interprétation de l'écriture sainte et des poésies sacrées : la nécessité de le suivre encore dans sa lecture d'Homère et dans ses leçons sur Virgile, me convainc qu'il est peu de grands objets sur lesquels il n'ait jeté les lumières de sa raison et de son savoir littéraire. Il est superflu de le désigner comme un des meilleurs maîtres, puisque son code d'enseignement fleurit dans toutes nos écoles « que son nom y est encore en honneur, et que les nom** breux suffrages récompensent encore les professeurs
qui font le mieux l'éloge de ses talents, auquel se mêle toujours celui de ses vertus. Cette approbation unanime est sa gloire.
A la lecture réfléchie du traité des études , il ne fau- l«««« drait ajouter que celle de la lettre sur l'éloquence par Fénélon , pour comprendre toute letendue de Fart de prouver, de peindre et de toucher en parlant , c'està-dire de persuader; ce qui est plus que convaincre. Une juste dialectique vous convainc froidement : une véritable éloquence vous persuade et vous ravit. RoUin vous avertit avant tout qu'il faut être vrai, lorsqu'il répand toutes les clartés émanées de cette seule maxime qui est comme leur foyer , le discours est le ^visage de V esprit : Fénélon joint à cet avis , la passion est tome de la parole^ et c'est vous dire encore qu'il faut posséder le secret d'émouvoir. Cette faculté, qui relève toutes les autres, accomplit le talent de l'orateur , soit dans le style simple , soit dans le style sublime , soit , dans le style tempéré , ou moyen entre les deux premiers. Les préceptes de Fénélon sont d'autant plus recommandables qu il en a fait de nombreuses applications dans ses immortels ouvrages à la chaire, et dans ses épîtres évangéliques. Nul écrivain ne fut plus insinuant, plus gracieux, plus suave, ne sut mieux se parer sans fard, et ne toucha le cœur de traits plus pénétrants. Néanmoins, on ne s'explique pas comment l'auteur d'une prose si harmonieuse et presque poétique , put se tromper sur l'essence de la poésie française , et la juger si désavantageusement dans le plan de rhétorique qu'il esquiissa pour l'académie. Contemporain de Boileau et de l'auteur de Phèdre , il
déclare que la perfection de la versification française lui paraît presque impossible : ce sont ses expressions. Il attribue ces difficultés à la monotonie de la rime , à la gêne quelle impose aux plus grands génies (n'apercevant pas qu'ib soulèvent si aisément son joug) ; à la contrainte où l'on est ( présume -t- il) pour flatter J'oreille, de sacrifier le fond des pensées; au scrupule qu'on attache à la rigueur même de cette rime , qui est une richesse de plus , et qu il croit capable d'étouffer le feu d'un bon poëte. Enfin cet admirable écrivain y si cadencé dans ses périodes , si ingénieux dans ses tours, méconnaît dans la poésie française le mélange heureux des longues et des brèves , Tusage fréquent de ces inversions et de ces ellipses hardies , mais pourtant claires , par lesquelles elle échappe aux règles de la grammaire , sans la blesser.
Ces erreurs m ont fait observer que rarement les habiles prosateurs ont bien saisi le génie des habiles poètes. Les secrets de ceux-ci semblent au-dessus de leur compréhension : l'homme qui écrit habituellement en prose, affranchi de leurs entraves, libre dans l'expression de ses idées ^ se soumet avec peine au langage mesuré qui change son allure ordinaire. Il ne saurait se priver des deux tiers des éléments du langage pour s'exprimer avec choix et composer de bons vers. La plupart des poètes , au contraire , ont écrit correctement en prose, dès qu'ils en ont eu le besoin, parce qu'ils en savent le mécanisme : car qui fait le plus , fait le moins. Leur seul défaut est quelquefois de se trop dépouiller de parure, et de devenir secs et timides , de peur d'affecter encore le
aciae.
tour poétique ; vice le plus fâcheux qui puisse gâter la prose.
Ne nous en remettons qu'aux bons poètes du soin de R<5fle«ion« juger de la versification. Le fils de Racine, imbu long- ^^"" ^ temps des confidences de son père, éclairera notre goût par le livre exquis de ses réflexions. JVi toujours été surpris d'entendre vanter une foule d^érudits, qui se sont copiés les uns les autres, et qui nont d'autre droit à lattention du lecteur que la traduction de quelques axiomes des anciens , qu'ils ont commentés sententieusement , et rangés dans un ordre commun ; tandis que les réflexions de Louis Racine, pleines de vérités essentielles et fondamentales, sont moins présentes au souvenir. On en parle avec indifférence comme d'un livre raisonnable que chacun se rappelle d'avoir une fois lu; mais, à mon gré, ce même livre est un trésor de bons préceptes , et le code véritable de la poésie française. Les plus importantes matières y sont traitées avec justesse, netteté , précision : le style bien châtié ne monte et ne descend jamais plus qu'il ne faut : l'élégance n'y sert à Louis Racine qu'à faire briller le fond du sujet. Il* soumet avec une sage réserve les opinions qui restent en doute, et ce qu'il déduit des principes de l'art ne ten^ qu'à en faciliter l'application. Les exemples qu'il choisit éclairassent parfaitement ses définitions, et par-tout il se montre riche d'un savoir puisé dans la langue attique et dans la bonne latinité. Ce n'est point un pédant qui vous répète ses leçons de collège, ni un. homme superficiel qui s'efforce à disserter sur des auteurs évalués sur parole, et à couvrir ainsi son. débit vague
d'un dehors de gravité : cest un littérateur vraiment instruit : tout coule de source et abondamment sous sa plume. L'art qu'il enseigne lui est cher et respectable : il le défend d*abord contre le préjugé de ces rigoristes qui rejettent la poésie au nombre des amusements pernicieux ou inutiles. Il oppose à ses détracteu];^^ Femploi que firent de Tart des vers les premiers législateurs et les prophètes. Il démêle Tusage qu'en ont fait les chantres de Théroïsme et de la vertu, de l'abus fatal qui le rendit Tinterprète des passions dangereuses , et de la servile adulation.
A peine entre-t-il en son sujet qu'il établit la distinction du langage particulier du poète et de celui du prosateur. La versification ne dépend pas seulement de la mesure et de la rime; elle a d'autres secrets qu'il dévoile très-bien : aucune des règles de la langue ne lui est étrangère , et il sait comment le génie ose même s'en affranchir pour la façonner à son avantage : je prie ceux qui prétendent que la nôtre est invariablement fixée , et qui deviennent les écho^ de cet axiome bannal, d'écouter le fils de Racine qui avait entendu parler son illustre père , et qui était plein de la lecture de ses beaux ouvrages,
« On doit, dit-il, obéir aux règles : mais cette obéis« «c sance n'est point un esclavage pour ceux qui cfaer- « chent à plaire dans une langue vivante, parce que ce tant qu'elle est soumise à l'usage, elle peut recevoir «( des exceptions à ses règles, et qu'elle les reçoit sur- <r tout des auteurs qui, l'ayant étudiée avec soin, se «sont acquis sur^élle tuie espèce d'autorité dont ils
« n'usent qua son avantage; et, quand nous jugeons « ces auteurs sur la seule rigueur des règles, ilnous « arrive souvent de condamner ce qui n'est pas con- « damnable. »
jCe passage est- il clair? Le fils de Racine n'exoise pas ici les habiles écrivains de la licence qu'ils prennent, mais il leur atti^bue le privilège de mouvoir au gré de leur art les constructions du discours, pourvu que la prudence et le savoir les empêchent d'user de cette liberté avec excès. Si la poésie n'a plus le droit de faire des mots, elle a celui de les détourner de leur propre sens, par des alliances qui changent leur signification. Elle ne parle que par figures; et, si j'entreprenais d'analyser- l'ouvrage de Dumarsais^, sur les Tropes^ on serait étonné de la quantité de ceUes que la nature même lui fournit. Ces figures ne sont rendues plus vives elles-mêmes que par des termes figurés. La poésie, obligée à tout rajeunir, doit les multiplier sans cesse, et les quitter sitôt qu'ils sont usés, et quand la prose les lui ^nprunte et s'en empare à son tour. De -là ces rapprochements inaccoutumés des mots qui s'attirent par des attractions secrètes, et qui, se réfléchissant l'un sur l'autre, se prêtent un éclat inconnu , ainsi que des objets colorés varient leurs nuances par leur voisinage , et , dans leur échange réciproque, brillent aux: yeux de lueurs nouvelles. La délicatesse du goût réussit seule à bien composer ce mâange des expressions.
La méthode de l'auteur du Poème de la Religion , est visible encore dans le soin qu'il prend de diviser en deux espèces l'harmonie de la poésie française;
Tune qu'il nomme harmonie mécanique ; lautre, harmonie imitative : voici ce qu il dit de la première.
« On remarqua d'aliord que, pour rendre le discours « harmonieux^ il fallait lui donner une mesure et ren- « dre cette mesure sensible à Toreille. Le mo^en de <c la rendre sensible était d établir des repos dans la « prononciation ; ce qui fit établir la césure qui est « commune à toutes les langues. Il ne fut pas si aisé « de fixer la mesure : il fallait la régler ou sur le «nombre, ou sur la valeur des syllabes. Les peuples « qui purent. la régler sur la valeur des syllabes furent « les peuples particulièrement favorisés des muses. Les a autres qui^ dans leur prononciation, né faisaient « pas sentir si distinctement la valeur de toutes leurs « syllabes, furent obligés de les compter. On fixa le « nombre qu'on en donnerait à chaque qualité de vérs^ « et on releva la simplicité de cette mécanique par «t Fornément de la rime. »
' Ce qu'il ajoute sur la rime et sur son effet ne permet plus de partager l'avis des personnes qui, de son temps, l'accusaient de n'être qu'un tintement ennuyeux de finies monotones ; mais son opinion rappelle ce vers du poète Le Brun qui fut son disciple.
« Les rimes , de nos vers échos harmonieux.
Louis Racine passe ensuite à la seconde espèce d'harmonie. .
« Voilà l'effet, dit-il, de l'harmonie imitative, lors- « qu'au rapport mesuré que les mots ont entre eux, « se trouve joint le rapport que ces mots ont avec « les idées qii^ils présentent. G est cette science si diffi-
<« cile de réunir les plaisirs de Toreille et ceux de lame , « qui a rendu dans toutes les nations les grands poètes « très-rares. Homère et Virgile sont toujours à la tête, « parce que dans les plus petites choses, Tharmonie « de leurs vers imite toujours ce que disent leurs « vers. »
On se convainc, par la lecture des réflexions de Louis Racine , que la langue française a des ressources pour imiter par la fluidité ou le choc des diverses consonnes, par la fréquence des voyelles ouvertes où muettes, par la longueur ou la brièveté des syllabes , tous les sentiments impétueux ou tendres, tous les mouvements tardifs ou prompts, les accents sonores ou sourds, les bruits les plus affreux, ou le calme le plus doux de la nature.
Muni de tant de moyens d'imitation , il ne s'agit' plus que de les savoir bien employer. Notre littérateur achève de nous en instruire, en décomposant les beautés des poètes épiques et didiactiques de l'antiquité, en comparant trois tragédies d'Euripide aux trois tragédies mythologiques de son père, en nous révélant l'admiration de celui-ci pour le grand Corneille, dont il devint l'émulé si célèbre. Ce serait sortir de mon sujet que de le suivre ici : ne tendons maintenant qu'au but proposé , qui est d'éclaircir les princfi|iès d'instruction. Un de ceux que Louis Racine recommande expressément est l'étude des bons modèles, étude indispensable à qui veut accroîti*e les forces naturelles qu'il reçut en naissant. La lecture est pour l'esprit ce qiie là gymnastique est pour le corps qu'elle exerce et fortifie. Voltaire disait à une dame
étonnée de le voir lisant toujours, lui qui savait tant! « Tesprit est comme un feu qu'il faut sans cesse ali- « menter en y jetant du bois. » Vainement consultera-t-on la nature , si Ion n*a pas appris à Tinterroger, à la voir sous mille aspects : on ne saura copier ses traits , si Ton n'a pas acquis Tart et Thabitude de ses premiers peintres. Notre exécution sera inégale et grossière; et les fruits de nos efforts ne peuvent bien mûrir qu à la chaleur des inspirations que nous recevons des grands maîtres. Eux seuls nous feront distinguer le vrai simple du vrai idéal , double objet des spéculations de FarL
Ce n'est pas assez pour la poésie ni pour la peinture que de représenter fidèlement les choses , si l'une et l'autre ne les embellissent. Le plus héroïque person* nage est homme, comme un autre : si vous n'offrez de lui que Fimage d'un homme ressemblant à ceux que vous voyez, on n'y reconnaît pas le héros qu'il fallait figurer tel qu'on se l'imaginée. . L'imitation seule des ouvrages vous révélera donc les secrets de l'imitation de la nature. C'est ainsi que l'étude des statues antiques a long-temps exercé les meilleurs artistes, et que se sont formées les belles écoles des Michel-Ange et des Raphaël.
Cette distinction du vrai simple et du vrai idéal, ne la perdez pas plus de vue que celle qui sépare la prose des vers : toutes deux sont fondamentales.
« L'éloquence et la poésie, dit Lpuis Racine, ont « chacune leur harmonie, mais si (apposée y que ce « qui embellit l'une, défigure l'autre. « L'oreille est
« chocpiée de la mesure du vers, quand elle la trouve « dans la prose. Chaque plaisir a sa place comme son « temps. La prose emploie quelquefois les mêmes « figures et les mêmes images que la poésie ; mais le « style est différent, la cadence est toute contraire. « Dans la poésie même, chaque espèce a sa cadence « propre.»
Je vous ai dit à quoi Longin attribuait la décadence des esprits ; Louis Racine donne une autre cause à cette triste révolution. Ce qu observe le commentateur grec est pris de plus haut, et regarde ce qui fait Tame des ouvrages ; ce que considère le littérateur français smr l'influence des mauvais modèles ne touche que ce qui tient aux formes des compositions et ce qui en fait le corps.
Je me réserve d expliquer amplement les livres de Quintllien et les dialogues de Cicéron, quand j'analysem Fart oratoire. Je passe sous silence la pratique du théâtre de lerudit et froid d*Aubignac, dont les ouvrages tombèrent dans toutes les règles, parce qu il ignora celle de plaire. Je ne vous parlerai ni de Le Bossu, ni de Crévier, pour ne pas faire repasser sous vos yeux des préceptes bien éclaircis qu'ils n'ont fait que mettre sous un nouveau jour : ils ne peuvent nqus égarer, mais ils nont rien de plus à nous apprendre. Loin de vouloir m'étendre sur le sujet aride de cette séance , je ne m'efforce qu'à en retrsmcher ce qui n'est pas indispensable. C'est déjà beaucoup de suivre quelques rhéteurs, sans m'engager encore à vous dérouler la liste des pédants. Je me tairai même sur Le Batteux dont la théorie littéraire est élégamment dictée, et que
9a EXAMEN
rend estimable son résumé exquis sur les beaux-^rts réduits a un seul principe. Autant une chose si délicate que le goût se laisse apercevoir, autant il Ta bien saisie. Cependant, après de subtiles et nombreuses distinctions, quel est-il, ce bon goût? se demande encore Le Batteux : « est- il possible, dit -il, qu ayant « une infinité de règles dans les arts, et d^exem^^es « dans les ouvrages des anciens et des modernes , nous « ne puissions nous en former une idée claire et pré- « cise?»
La question qu'il se fait est celle que nous cherchons à résoudre. Aura-tKin recours pour y répondre aux Élément^ de la littérature de Marmontel , livre plein d'idées ingénieuses, de savoir, et d'aperçus neufs et éclatants , mais déclamatoire et brillante par la stérile élégance du bel esprit; livre très-bon pour l'homme instruit qui sait peser Tor qu'il contient , en le séparant de son faux alliage; mais dangereux pour les élèves qui mettent trop de prix au clinquant qui s'y mêle et qui les éblouit ?
Nous serions-nous adressé à Lamotte , qui n'usa de son érudition que pour combattre les anciens classiques, qui plaida les avantages de la prose en ne. traduisant que des poètes, qui se flatta d'embellir et de corriger Homère et Sophocle en les dépouillant du rhythme et des fictions, et qui décria lui-même tout l'esprit qu'il eut en abusant de son adresse pour renouveler une vieille querelle , et ressusciter les Zoïlês ? Mais , à son défaut , trouvera-t-on de quoi fixer les incertitudes du jugement, dans le volumineux travail d'un littérateur qui s'acquit de bruyants succès en plai*
DES RHÉTEURS. gS
dant , ici-méme , le pour et le contre, en quelques an- Consia^ndoiM
sur le Cours
nées, et qui fut applaudi, pour Vun et pour l'autre^ <ie Lutërature
de La Harpe.'
par des approbateurs très -différents?
On .n'a pas oublié Tépoque où Tamour des sciences, le zèle . naissant pour les découvertes , llntérêt des bdles-lettres , inspirèrent le louable dessein d'ouvrir cet asyle à Finstruction et aux arts. La foule , qiii s'y rendit , récompensa par son empressement favorable les soins des personnes éclairées qui formèrent ladministration de cet Athénée. L'entretien des plus hautes connaissances y devint Temploi des loisirs de la meilleure société de Paris. Cette réunion d'hommes savants et d'hommes du monde fut profitable à tous. Elle attacha les esprits Ips plus frivoles au charme des pensées sérieuses , et força les plus graves à dépouiller, le langage scientifique de sa technicité, préjudiciable aux grâces du discours. Les femmes , que leur finesse d'esprit rend si délicates sur les choses de goût, joignirent, comme aujourd'hui, à ces avantages l'éclat que leur aspect et leur décence répand toujours dans les assemblées, et inspirèrent cette émulation qui ne brigue nul salaire plus doux que leurs suffrages. Ce fut alors que La Harpe se chargea du cours de littérature.
La rectitude des principes est ici l'objet de notre plus importante considération ; elle ne doit se ployer à aucuns petits égards, lorsqu'il s'agit de bien marquer la^ doctrine. Ce ne sera point moi qui jugerai si La Harpe eut autant de lumières que de zèle. On le comparera , dans ses travaux , avec les professeurs habiles qui l'ont précédé. On verra s'il possède l'esprit mé-
thodique d*Aristote, la supériorité des vues de Lon* gin , le discernement pur de Louis Racine , et Fin* struction solide de RoUin. Ce procès se juge entre des morts ; c'est-à-dire au tribunal de la mémoire , où ne préside plus la partialité , et où Tarrêt que porteront souvent les auditeurs eux-mêmes, sur la revision des pièces , n*a plus besoin d*étre adouci par le scrupule de blesser une personne vivante.
La Harpe était exercé dans la théorie , médiocre dans la pratique, versificateur plus que poète, déclamateur formé par les souvenirs de Le Kain , écrivain protégé dans sa jeunesse par Voltaire , qui s'en fit un admirateur passionné de sa philosophie et de ses talents ; qualités que La Harpe vanta d'abord avec tant d'enthousiasme, qu^il ne sut depuis comment s*en dédire : alors, divisant ses opinions sur ce grand homme ^ il se tira d'embarras, en louant toujours ses talents, dont il avait professé l'amour, et en décriant sa philosophie, dont il se confessa d'avoir été l'apôtre, lorsque plus tard il crut salutaire de prêcher contre elle.
Son caractère sans doute égara son discernement, s'il n'aperçut pas qu'en séparant ainsi, dans Voltaire, sa philosophie de ses talents, il lui refusait tout. C'était ruiner le fonds même que cet homme universel avait mis en valeur. Tenter d'anéantir ses maximes, c'était vouloir l'annuller dans son essence, et ne lui laisser que le frêle avantage de l'éclat d'un style vide de sens commun , et d'une poésie sans justesse. De cette sorte, La Harpe vantait en lui l'art de ses vers , qu'a souvent refroidis un langage philosophique ; ce qui fut son tort : et il blâmait en lui l'objet des pensées qu'ex-
primaient ses vers ; ce qui fut sa raison. Je dis que le ton philosophique de Voltaire fut son tort, et sur« tout en poésie dramatique; parce qu^il détruit les images 9 la Tenté des mœurs, et les ressemblances de localité^ en substituant par>tout l'esprit personnel de Fantectr. L'intérêt des représentations théâtrales est fondé sur la peinture des passions et des temps, et non sur la sagesse des maximes. Je dis que la philosophie de Voltaire, comme fonds de pensées ^ fut sa raison , parce quil lui dut ce caractère distinctif de son talent qui se montre sans cesse animé du désir de rendre sa plume utile aux idées éternelles de justice et d'humanité : ses vues générales sont toujours nobles et imposantes i quoiqu'elles nuisent à la fidélité de ses peintures historiques et locales.
Mais d'ailleurs cette impérissable vérité, que La Harpe condamnait alors en son maître , qu a-t->elle de si nouveau.^ Qu'est-élle autre chose que cette sagesse de tous les siècles, de toutes les nations, contemporaine des pretniers héros de la terre, compagne des Socrate , des Gaton , des Malesherbes , des Bailly, yIctorieuse de toutes les sectes , et toujours reconnue par ce que Thommé a de plus noble et de plus libre , la conscience? Voltaire n'en &t pas l'inventeur^ il n'en fut qu'un àrdeiit interprète : pourquoi la détacher de son art auquel toujours elle fut inhérente ? Il attaquait doUc Voltaire tout entier en attaquant sa raison, fondement de ses talents , et sans laquelle il n eût été qu'un futile versificateur.
Cette contradiction avec soi-même , qui dément à la fin du cours littéraire de La Harpe, les éloges qu'il
fit de son protecteur au commencement, porte à croire qu'il ne fut pas de bonne foi y ou que sa doctrine fut mauvaise. On est donc en droit de se défier de ses jugements : la lecture attentive de ses écrits redouble cette méfiance.
Il lui fallait, dans son entreprise , former un plan général qui réglât les sujets de ses séances : ce soin préparatoire lui eût sans doute coûté trop d efforts; il js'en abstient. N'ayant pas , comme ses prédécesseurs, . pu concevoir un ordre analytique des principes qu'il doit poser et suivre , il choisit un parti plus commode, et prend l'ordre chronologique que lui offrent les dates des ouvrages , sans songer qu il devait se sou^ mettre à celui des règles qui les produisent , sans prévoir que sa marche romprait le fil des préceptes , sans obvier à l'inconvénient de semer des maximes éparses qu'il ne pourrait plus rattacher à un système , et qui , non rassemblées dans Fesprit de l'auditeur , échapperaient à son attention. Quen résultait-il ? On louait des pages entières sagement écrites ; car soi> style est généralement clair, facile et correct; on applau-. dissait à la déclamation adroite , quoiqu'un peu sen- . tentieuse, du lecteur; on souriait de quelques anec-. dotes , et l'on ne pouvait , en sortant , retenir un ex- . trait simple des choses indéterminées qu'il avait dites.
On a prétendu que^ s'il n'avait pas approfondi Fart^ il avait au moins donné aux gens du monde connaissance des branches de la littérature que leurs affaires, ou leurs distractions les empêchent d'étudier : c'est trancher légèrement, ce me semble. Les autres sciences leur peuvent être étrangères , mais la littérature ne
Vest pas assez aux habitants de la capitale pour les tiaiter si superficiellement en dbciples , qui n'ont besoin que d'une teinture légère , et pour ne pas leur parler quelquefois comme à des juges. , •
L'analyse traînante de tous les chapitres d'un livre ^ ou celle d'une pièce de théâtre , examinée scène par scène, acte par acte, n'est que le verbal du sujet qu'ib contiennent , et ce n'est point la leçon réfléchie de Fart. Un tel examen ne devient curieux que s'il est tout de raisonnement, que s'il. s'applique à la preuve des axiomes^ et que sHl n'est pas cousu de lambeaux cités dont le souvenir ne retrace que ce que Ton sait. On se lasse encore plus de la revue minutieuse des .pro* dictions du second , du troisième et du dernier ordre , qui sont dénuées de beautés frappantes , et dont * les défauts sont trop évidents pour qu'on ne les ait pas d'avance condamnés. De -là se perpétue une fatigante verbosité. On a recours aux digressions pour tenir l'attention éveillée ; et l'on, perd de vue les lois positives qu'elle recherche. Le dbsertateur parle à vide, et s'épuise en générahtés d'autant plus fastidieuses, qu'on n'a point à les désavouer, et qu'on ne peut les avoir ignorées. Ces lieux communs , toujours rebattus, n'usent pas moins le temps que la patience ; car Fesprit ^engagé dans un discours dont la suite ne détermine pas le but, s'agite comme égaré dans un labyrinthe doiit il craint de ne plus sortir. Ce n)alheur d'une loquacité diffuse n'arrive pas à l'homme qui se circonscrit une carrière et s'enferme en ce justes bornes. Rarement Lfi Harpe, qui mérite des louanges sous d'autres rapports, sut se défendre. de
de ses prédilections ou de ses haines. Le Ternis de ses préventions se répand sur ses arrêts : il les pro* nonce si magistralement, quon le croirait le juge du Parnasse , si le fiel mêlé à ses sentences ne décelait pas son injustice et ne contraignait pas à le récuser. Les tributs d admiration qu'il porte à Racine , tout éclatants* qu'ils soient, ne semblent même lui être payés, en expressions fastueuses, t[ue pour déprécier Téminence du grand génie de Corneille , et le placer au-dessous de ce digne rival , qu'il rangera lui-même au-dessous du brillant Voltaire. Les respects qull défère aux anciens ne sont exprimés qu'à dessein de mieux signaler ses mépris pour les modernes , feignant de ne pas voir que ce n'est point un siècle dégénéré que celui qui , dans les seules poésies tragiques et didactiques, possède le fouôhant et profond Ducis,raimable et élégant Delille. On dirait que La Harpe a le premier introduit ce Système , aujourd'hui trop méchamment en usage , de ne tant exalter le j^assé que pour avilir le présent. L'emploi que le fils de Racine a fait des secrets que lui confia son père fut de tâcher de nous instruire; celui que le disciple de Voltaire fait des opinions dont l'avait prévenu son niaître^t de tâcher de nous confondre. Il ne se sert du crédit qu'il tint de la vogue, que pour disputer à tous la réputation. Est-ce là suivre les traces du docte Rollin, qui, modeste et généreux en son iavoir , le prodiguait à ses élèves , n'usait de la censure que pour les' écarter des fautes, et les enflamAiait de l'espoir d'un hôble prix, chaque fois qu'un heureux essai lai fut le présage d'un talent futur, honorable à sa patrie? Ce RoHin , translateur des histoires
de l'antiquitë , dont la mémoire était pleine de faits et de harangues politiques et sacrées, alliait*il à ses leçons littéraires des incidences oratoires sur les affaires des républiques et des empires? Se détournait-il de son objet pour documenter en docteur de Sorbonne sur des points ardus de théologie ? Les intérêts de Téglise et des états n entrent dans les discussions de littérature que relativement aux ouvrages dont ils sont le fondement, et ce qu'on en dit alors ne doit pas Tkojer j ensevelir la matière qu'on se propose de montrer* En s'efforcant â les débattre /on ne révèle que la manie qu'on a d en parler vainement : on laisse oublier lliomme lettré pour contrefaire Fhomme d'état ; on s'escrime à philosopher, au lieu de remplir sa tâche en philosophe ; on trompe , on rebute l'auditeur judicieux qu'attira pour vous écouter le seul amour des belles -lettres, ou le désir peut-être de distraire son cœur de la triste et fatale image des révolutions de la politique dont on lui renouvelle le sou^^enir. Dubos , Duboi. à qui nous devons encore des documents littéraires, Dubos, qui, chargé d'importantes négociations par le ministère français , concourut à plusieurs pactes d'alliance avec les principales cours de l'Europe ; Dubos , qui composa une Histoire critique de rétablissement des Gaules sous Clovis , et qui marqua sa pénétration dans ses Présages sur les rivalités de la France et de l'Angleterre; qui enfin mérita le suffrage public et celui de Voltaire même ; Dubos eût pu bâtir sur un texte quelconque tout un abrégé encyclopédique de ses connaissances variées, mais il les plaça plus sagement en les déposant dans ses divers livres, et il
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digéra mieux les objets particuliers qu'il traita phl^ sobrement.
Il serait fastidieux de vous analyser des écrits qui sont eux-mêmes les analyses des autres. Je ne leutreprends donc pas, me réservant dans la suite de prouver ce que j'avance, quand je considérerai les genres en détail. Vous-même réfuterez les erreurs de La Harpe, et vous renouvellerez les éloges qu'il eut droit d'obtenir par la clarté de sa prose , par le mouvement agréable que ses narrations et les bons mots qu'il avait recueillis imprimaient à ses discours ; par ses observations ingénieuses sur le jeu et Téqui* libre des passions opposées dans la tragédie; par Téloquence qu'il répand dans l'examen de la plus belle scène d'Iphigénie , et dans son admiration pour le pathétique des derniers actes de Zaïre. Vous le louerez aussi d^avoir cédé modestement à la conscience de ce qui lui manquait , lorsqu'il passe avec rapidité sur Homère, e^ur la poésie épique, et qu'il s'étend sans mesure sur Lucain , sur la Henriade , et sur les autres poésies que peut-être jugeait- il plus à sa portée. Ce manque de proportion est l'indice qu'il n'eut pas de plan fixe, et qu'une juste ordonnance des matières n'était pas antérieurement dans sa tête. Mais vous.re* connaîtrez encore qu'à travers ses divagations éclatait une véhémence par-fois entraînante ; et nous retirerons de l'or précieux en fouillant cette mine où son désordre l'a enfoui sous l'amas de tant de matériaux étrangers. Toutefois ne vous étonnez pas que , mis en.regard avec les autres disciples de Quintilien , on le force à rendre compte des engagements qu'il avait pris. Son
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introduction nous annonçait un Cours de littérature : 6t ses livres ne nous présentent qu'un cahos de dissertations morales et polémiques. Je m'arrête , de peur de paraître sacrilège en parlant librement d'un philosophe qui jadis fut le patron du lieu , et qui se oonvertit en saint homme.
Un littérateur qui lui succéda dans cette même Considéntions encemte, Chemer, conçut, avec plus de raison, le <iu Cours plan qui admettait les idées universelles en mélange avec la littérature. Ce ne fut pas seulement un code sur les genres d'écrits, et sur les lois du goût, qu'il projeta, ce futThistoire même des belles-lettres. L'influence que Fesprit des siècles et des gouvernements exerça sur elles , et la puissance de leur réactipn sur eux, toujours salutaire aux hommes autant que fatale aux préjugés de l'ignorance ; voilà quel est son grand objet. L'origine, les progrès, le perfectionnement de la pensée et de la langue , ne sont qu'une partie des matériaux de l'édifice qu'il voulut construire à la gloire des lettres françaises. Ma louange est d'autant plus sincère, qu'en plusieurs points je diffère d'opiniop avec lui. Je ne dissimulerai pas que le système de nos jours, de tout rapporter à la philosophie et à la morale, me parait nuire à la simplicité dont les cours élémentaires ont besoin , et outre*passer ce qu'on se propose, puisque le but est de connaître le bien foire, et qu'on ei^ trouve souvent l'exemple dans des œuvres peu philosophiques, et même dans le genre licencieux de Catulle.
.Les acclamations qui accueillirent Ghénier en ses séances, témoignèrent qu'on était frappé de la hau-
teur de ses vues nouvelles sur les époques des annales de nos écrivains. On prévit par Télévation du frontispice quelle serait la majesté du monument qtt'il élevait avec un courage laborieux. Les lecteurs, totijours plus sévères que les auditeurs y oM confirmé $wt quelques fragments publiés de ce beau travail le succès qu il avait pleinement obtenu.
LorsquHl sera temps de comparer la littérature étrangère à la nôtre, je né pourrai passer sous'silence les leçons classiques de Pope, ni lés judicieux examens d'Adisson , auteurs que leurs travaux plaôent au rang -des poètes^ plus encore que parmi les savants critique^. Le cours du docteur Hugh Blair, dont Tesprit à, souvent réfléchi leurs clartés , no^s prêtera d^lumière^ i^tiles pour juger les poèmes anglais^ : les écrits illustres dans rAtlemagnè, si fertile en érudits, nous apprendront quelle est la liberté des règles qu'adoptèrent ses aut€fars' : les fruits de Fimaginatiôn espagnole et portugaise nous révéleront de nouveaux ^genres; et, pour appTécîèr la riche littérature itaBénne, nous h'aurôns^u à là rapprocher de celle des anciens, délit .son génie a le irioins perdu la ressemblance.
Tel est Vapérçù des choses que nous allons envisager de nouveau. Je il'iiniterai pas ceux qui m'ont précédé : mon dessein est d'entrer seulement dans la spéculation abstraite des lois de Fart, et de remonter à l'antique sdilirce où les bons écrivairis diit puisé leur abondance. ' •>•••• •
J'emprunterai de chacun des rhéteurs,' des poètes, et des philosophes, que j'ai nommés, les préceptes qu'ils auront clairement définis, et m'efforcerai de
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remplir les lacunes de leur travail. Je décomposerai utilité ci«s les formes de chaque genre et de chaque style qui ihtétiiJt. leur convient. On pourrait croire cette décomposition minutieuse, puisquen effet un cours de litté* rature n'enseigne pas à faire des ouvrages : ce serait trop en attendre ; mais il apprend à les apprécier : et ce n'est pas le moindre service qu'on ait à rendre aux écrivains que de multiplier dans le monde le nombre de leurs véritables juges. Ceux-là les encouragent et les honorent : etpc seuls les défendent contre les critiques du faux goût. Il importe donc ici d'établir des certitudes dans les jugements , afin que les arrêts ne soient plus douteux. Le législateur de notre Parnasse , Boileau , ne put lui même soustraire ses écrits aux injustes sentences. Un monument curieux nous en reste : c'est la critique imprimée de ses œuvres, parce Pradon, de ridicule mémoire, non moins érudit que l'abbé Cotin. Il ne conseillait doctoralement à Despréaux rien moins que de $avoir sa langue et de parler français. Ce sont ses termes ; et à qui ^'Adressait -on ? à celui qui sut le mieux
« D'un mot n^is en sa place enseigner le pouvoir.
On se souvient de ces deux vers d'une épitre au Roi :
« Jeime et vaillant héros , dont la haute ^^esse « N*est point le fruit tardif d'une lente vieillesse.
La qualité de héros, dit ce risible aristarque, implique avec elle l'idée de la valeur; Fépithète de vaillant est donc de trop : c'est un pléonasme ; le héros étant jeune, il n'est pas étonnant que sa haute sagesse ne soit pas
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le fruit tardif de la vieillesse. Outre ces défauts, re* marquez celui-ci; il y a cinq épithètes dans ces deux, vers. Quel mauvais auteur que ce Boileau ! Ses autres vers et ceux de lart poétique sont décousus de la sorte dans ce livre rare, chef- d œuvre d'ignorance.
: La fausse critique est le fléau le plus cruel de la littérature. Sur quoi s'appuie -t- elle ordinaîrement ? sur Timpropriété des mots; mais la poésie doit souvent rejeter le mot propre, et choisir le mot' figuré. Ce point, s*il n est éclairci^sera donc un étemel sujet de contestation entre le bon goût et le mauvais goût. Donnons - en le douille exemple.
Boileau dit, en parlant d'un rimeur sans art, qui, surpris d un accès de verve 9 se hasarde à saisir la trompette héroïque ;
<( Sa muse déréglée , en ses vers vagabonds , a Ne ^'élève jamais que par sauts et par bonds ^ « Et son feu , dépourvu de sens et de lecture , « S'éteint à chaque pas , faute de nourriture.
Dérangeons les mots , et prenons - les au propre. Qu est*ce qu'un fou dépourvu de sens et dépourvu de lecture ? A chaque pas : dit -on les pas d'un fou? qui s'éteint foute de nourriture : on dit l'aliment du feu , et non la nourriture d*un fou» C'est de cette façon que Pradon censurerait aujourd'hui ces vers défigurés en lettres italiques.
Reprenons maintenant les mêmes mots au. figuré, et nous- jugerons par . quelle affinité secrète chaque expression s'attire et «'allie en. ces vers. Sonfouy œ terme en poésie est synonyme d'amour, d'ardeur: il
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m mis là pour Pardeur de la yeire : elle pent donc lire dépourçfue de sens et de lecture. S^éteint ; éteindre le rapporte au mot feu y et continue Vimage. A cha* que pas; le feu de la verre rappelle celui de lesprit, -du génie : on dit, les pas que fait Tesprit, la marche, les pas du génie. Faute de nourriture; la yerve en effet, pour ne pas s'éteindre, à besoin d'être nourrie par la lecture et le bon sens. Le tout ainsi justement regardé, paraît exact, plein de raison , et Ton voit que les figures s accordent bien , et se soutiennent mutuellement.
Le même goftt exquis dicta tous les Vers de l'art L'ÉjpStr* poétique de Boileau , qui ne se peut comparer en jus- et tesse, en grâce, en excellence, qu'à Fart poétique d« boUc*». d'Horace, le seul ouvrage sur cette matière vraiment digne d'entrer en parallèle avec lui. Ces sublimes esprits , nés tous deux dans les beaux siècles littéraires de l'Italie et de la France, ainsi qu'Aristote avait paru dans le bel âge de la Grèce^ s'abstinrent de détailler en vers la nature de la poésie et ses sujets , comme ce savant le fit en prose. L'invention des genres, leur décomposition élémentaire , les modèles multipliés par le génie , le suffrage ou le blâme du bon goût public, formé par de nombreuses productions, tout les avait précédés, tout les avait instruits; il ne leur restait qu'à jeter sur la perfection de l'art leur coup d'œil sagace, leurs vues profondes ; qu'à recueillir les jugements de leur nation éclairée ; qu'à saisir dans la contemplation des fi-ùits de la pensée /les grands traits qui les caractérisent, qu'à réduire enfin toutes les maximes en lui extrait purement tiré de ce tré-
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sor d'idées^ d*Qpinions, de remarques, et d'ouvrages admirables ) déjà répandus et commentés sans cesse avant eux : aussi leur raison , toute substantielle, est* elle délicaJ^ment assaisonnée du sel le plus piquant. Leurs préceptes resserrés, et si élégamment écrits, sont eux-mêmes des exemples. Ce que d'autres ne savent que délayer, ils le concentrent. Mieux on se les explique, et mieux on en conçoit Fétendue. Plus on réfléchit sur eux , et plus on sent le besoin de les méditer encore. Toujours on y trouve des beautés qu'on n avait point aperçues. Un souffle divin , une vapeur subtile et céleste , les pénètre et nuance pour eux tous les objets; ils sont tout écUt, tout feu; et la sécheresse des détails, même les plus arides, se féconde sous leur style de flamme. Us dessinent nettement et iums dureté le contour de leurs pensées ; ils les paretit d'ornements simples; les relèvent des couleurs les plus vives : ils ont enfin ce je. ne sais quoi de doux et d'animé qui ravit et échauffe leurs esprits d'une particulière inspiration. Le peu de vers qu'ils ont tracés sur l'art des vers en, est toute la quintessence, et leur concision lucide brille par- tout de vérité et de sagesse. Ces génies lumineux ressemblent à deux phares allumés au haut de l'Hélicon, pour éclairer les poètes qu'ils ont devancés. Leur marche fut si certaine, et. la carrière qu'ils s'étaient bornée si bien viib. remplie, que Vida, l'honneur aussi d'un beau siècle, n'osa la tenter après eux qu'en se traçant une route fleurie et nouvelle , mais moins droite que la leur , mais plus longue y mais devenue plus commune. 11 n'a pas gravi les degrés escarpés et presque inaccessibles du
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Bunasse ; il mène le poète , comme Qiiintilien conduit Torateur, à travers les vallons agréables et les fontaines, sources étemelles de Finnocente ivresse des muses. C'est à l'aspect varié des plus riants tableaux de la nature qu^il perfectionne son imagination et ses chants, dette mai*che, où l'esprit se plaît à s'égarer, est plus séduisante, mais moins sûre. On s'éprend au goût des images épisodiques : et ce sont des enchanteresses dont le luxe distrait le lecteur des idées qui n'ont qu'un éclat convenable. Ainsi l'on préfère souvent une riche prodigalité à 1 économie d'un plan mesuré , précis, où n'apparaît que ce qu'il doit ofi&ir. Les principes du beau comme ceux de la nature sont réguliers et peu nombreux. Vous étonnerai- je en vous affirmant que leur exposition, rédigée succinctement en quelques notes ; serait assez pour l'homme habile à s'en servir? Aussi voyons- nous que les grands maîtres ne donnent qu'avec fatigue et regret les leçons qui en développent les détails.- Ils présument employer mieux ]eur temps en créant des owrages qu'ils laissent à la méditation des commentateurs. Faut-il vous en convaincre ? les documents abrégés , résultats de l'expérience du grand Corneille , sur les représentations théâtrales , et les révélations rapides des mystères du style, énoncées par l'éloquent RufFon, dans son discours à l'Académie, sont les preuves indubitables de mon opinion. Je termine donc par ce conseil, de con- Concittûon. templer sur-tout les beaux ouvrages plus instructifs que les scholies et que les cours des professeurs. Ceux-ci n'ont eu que le talent de les bien voir, moins rare et moins pénible que celui de les faire. Con-
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cluons qu'à Taide des éléments d'Aristote, des maximes de Longin , des exemples d'Horace et de Boileau , on peut, sous les seuls rayons de ces quatre foyers de lumière, compléter une théorie des belles-lettres,parfaitement claire en toutes ses parties , depuis les plus petits genres jusqu'à ceux qui remplissent les vastes capacités de l'intelligence humaine. Nous sai* «irons les moyens propres à chacun d'eux. Nous verrons, que la poésie enchante, parce qu'elle imagine la belle nature ; que la prose instruit, parce qu elle exprime la nature telle qu'elle est; mais l'une et l'autre l'ont pour base fondamentale, parce que l'homme, n'existant qu'en elle, n'invente rien hors d'elle. Le génie ^ dont la vue est limitée aux objets qu elle lui présentey ne peut que les copier en les perfectionnant : il ne crée point ; il trouve : et comme il ne saurait s'élan^ cer au-delà des bornes qu elle lui a circonscrites , c'est en embrassant la nature entière, c'est en puisant dans son sein le fonds immense et intarissable de ses richesses, qu'il manifeste son énergie, sa grandeur^ et semble participer lui même à ses créations.