‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris; (volume 2)Chapitre 9 sur 25 · CHOEUR · texte numérisé non relu

CHOEUR

Ah ! prends confiance avant tout : car je n'hésite pas à te dire qu'il fera ce que tu lui demandes, si son esprit ne s'égare pas.

ADMETE.

Ces choses seront . . . elles seront : ne crains point. Apres avoir eu une épouse qui vécut pour moi, mon épouse expirée m'appellera seule vers elle . . . Jamais nulle femme après toi, nulle Thessalienne ne me nommera s<mi époux... Il

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nVst plus d'autre femme pour Admète, fut -elle issue du plus noble sang ou la plus belle de toutes ! . . . J'ai assez d'enfants , et je ne demande aux dieux qu'une race qui s'en perpétue . . . car nous n'en ferons plus naître ! Je porterai mon deuil non - seulement une année , mais dans tout le cours de Tâge qui m'est réservé , ô mon épouse ! Je hais celle à qui je dois la naissance. . . Je hais aussi mon père et mes amis. . . car ils ne l'étaient que de titre et ne l'étaient pas en effet Toi , tu as quitté pour moi ce qu'il y a de plus cher, la vie, et tu rachètes la mienne. Il n'est plus rien en moi que des gémissements après la perte d'une compagne telle que toi. Je renoncerai aux noces, aux entretiens des convives! Plus de couronnes, plus de chants dans mes palais ! Je ne toucherai plus la lyre ; mon esprit ne s'exercera plus à faire résonner les flûtes de Lybie ; car tous les plaisirs de la vie me sont enlevés avec toi.

Considérez que nulle circonstance, nul détail, rien n'est oublié poiu* attendrir sur l'affliction de ces deux époux. Il faudrait traduire le rôle entier d^Âdmète pour faire sentir comment son souvenir transforme tous les objets qui Tentourent en images désolantes. Les choses inanimées^ les flambeaux d'hymen, son palais, son lit, tout est veuf comme lui^ dit Euripide, tout est en deuil et tout pleure autour de lui. Reconnaissez donc , à cela , que les sources de la pitié étaient plus profondes dans Tame des poètes anciens^ quelles ne le furent jamais dans celles de leurs imitateurs : nous avons su rehausser lordonnance géjfiérale de nos plans^ mais nous n'avons pas creusé si avant dans les passions.

Notre pathétique, il est vrai, gagne par -fois en noblesse ce qu il perd en naïveté. Nous en offrirons la preuve dans le chef-d'œuvre de Rotrou. Qui ne se-

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rait touché du grand sacrifice de Venceslas , condam» nant à la mort son fils homicide, pour ne point faillir à 1 équité^ premier devoir d'un roi? Là s*accomplit noblement la condition de la pitié théâtrale , par cette lutte des sentiments paternels et monarchiques : ne vous arrêtez pas aux disparates d un style vieilli , mais regardez la dignité des choses. Venceslas est seul , attendant son fils , dont Téchafaud est déjà dressé.

« Trêve , trêve , nature , aux sanglantes batailles « « Qui si cruellement déchirant mes entrailles , « Et me perçant le cœur , me veulent partager « Entre mon fils à perdre et mon fils à venger. «A ma justice enfin ta tendresse est contraire , « Et dans le cœur d*un roi cherche celui d'un père : « Je me suis dépouillé de cette qualité , « Et n'entends plus d'avis que ceux de l'équité.

Le prince au même instant parait, et la vaine constance de Venceslas et sa force imasfinaire labandonnent. Il commence lentretien en se jetant tout en pleurs dans les bras du coupable, et le termine par un embrassement, et par ces mots qu il prononce en pleurant encore :

« Adieu ! Sur l'échafaud portez le cœur d'un prince, « Et faites- y douter à toute la province « Si, né pour commander, et tombé de si haut , « Vous mourez sur un trône ou sur un échafaud.

Et seul enfin avec lui-même , et déplorant son équité rigoureuse ,

« Vois, Pologne, en l'horreur que le vice mlmprime» « Si mon élection fut un choix légitime ,

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a £t si je puis donner aux devoirs de mon rang « Plus que mon propre fils et que mon propre sang !

îa situation que vous rappelle cette scène dut accroître les difficultés du dénouement de Brutus-Fancien, et Voltaire, en la reproduisant, marqua les fécondes ressources de son talent qui savait saisir dans les circonstances locales les différences d'une même catastrophe.

Corneille ne fut pas inférieur à Tantiquité , lorsqu'il imagina de ramener le jeune Rodrigue, teint du sang du père de sa maîtresse chez cette Ghimène que le devoir et la douleur contraignirent à solliciter deux fois la mort de son amant, et qui , flottante également entre son regret et son amour , se sent forcée par une passion extrême à laisser en pleurant échapper de ses lèvres ces tendres paroles.

« Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.

n serait superflu de vous rapporter mille traits touchants du Cid, dont les vers furent retenus de tous les cœurs , dès qu'ils furent prononcés. Le père de la scène française ne se montra pas moins pathétique, en créant dans la tragédie de Poljeucte^ rincomparable rôle de Pauline , mélange intéressant des émotions les plus pures et les plus tendres , femme faible, et dominant ses propres faiblesses, combattue par son amour illégitime, et toujours victorieuse de lui , modèle extraordinaire enfin de délicatesse et de douce pitié, parce que l'ame et la personne de cette épouse sont chastement conjugales , et que son cœur est adultère. Non , Racine , ce peintre sensible des pas-

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5ion$ ^ n*eAt jamais surpassé Corneille dans l'art d'exciter Fattendrissement, si l'inconcevable Phèdre n'eût étalé en spectacle les plus vives, les plus attachantes, les plus tragiques douleurs qui pussent être exprimées sur le théâtre ! Pourquoi Corneille abonde-t-il moins dans la pitié que Racine ? c'est que chez lui les passions régularisées sont par-tout soumises au sentiment du devoir , et que chez Racine le sentiment du devoir est toujours surmonté par le désordre des passions. Cette dernière peinture, plus vraie et plus conforme à notre commune faiblesse, nous touche davantage : la première, plus idéale, et supérieure à nos forces, nous étonne plus qu elle ne nous attendrit. Par cette raison , le malheur du vieil Horace ne nous arrache pas de larmes , quoiqu'il ait à pleurer la nouvelle du désastre de Rome , de la mort de deux de ses enfants, et de la fuite du troisième , alors qu'interrogé sur ce qu'il voulait que fît son dernier fils, il répond ce fameux QuHl mourût! Par la raison contraire, le désespoir d'Oreste comprime notre cœur ému, lorsque, souillé du meurtre de Pyrrhus , commis pour plaire à Hermione , et lui rappelant que le coup porté fut. ordonné par elle, elle lui fait cette réplique célèbre. Qui te Va dit? La Harpe, s'efforçant de chercher en Racine l'espèce de sublime qui ne se trouve quen Corneille, et qu'il eut le tort de méconnaître, crut comparer ces deux génies en les confondant l'un et l'autre ; il tâche d'opposer à la réponse du vieux Horace la réponse d'Hermione : sans doute il fut trompé par l'éclat des applaudissements unanimes qu'elles en-* lèvent toutes deux pareillement^ mais dont les causes

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*^>Dt très-différentes. Qu'il mourut ^ est, dans la situa- ^on, un mot de sublimité ; Qui te fa dit? est, dans **autre situation , un mot de profondeur : lun est du STiblime de raison; l'autre, du sublime de sentiment : l'un sort d'une ame que l'héroïsme exalte en Féclaii*ant , Vautre échappe d'un cœur à qui le délire le plus aveugle fait oublier ses volontés mêmes. En quel état ce dernier mot plonge ensuite le triste Oreste ! 11 en est terrassé comme par la foudre , et le voici devenu l'exemple de ce pathétique extrême, de cette pitié entraînante dont je me proposais de vous offrir un parfait modèle. Rien ne surpasse en ce genre le tragique monologue qui suit les adieux de lamante de Pyrrhus.

a Où suis-je? est-ce HermionePetque viens-je d'entendre? « Pour qui coule le sang que je viens de répandre?

t Je suis , si je l'en crois , un traître , un assassin

« Est-ce Pyrrhus qui meurt? et suis-je Oreste en6n ?

« Quoi ! j'étouffe en mon cœur la raison qui m'éclaire !

« J'assassi)ie à regret un roi que je révère !

« Je viole en un jour les droits des souverains ,

a Ceux des ambassadeurs , et tous ceux des humains !

«t Ceux m^me des autels , où ma fureur l'assiège !

<i Je deviens parricide , assassin , sacrilège ;

« Pour qui? pour une ingrate à qui je le promets,

« Qui même , s'il ne meurt, ne me verra jamais,

« Dont j'épouse la rage; et quand je l'ai servie,

« Elle me redemande et son sang, et sa vie!

« Elle Taime, et je suis un monstre furieux!

« Je la vois pour jamais s'éloigner de mes yeux ,

« Et l'ingrate , en fuyant , me laisse pour salaire

« Tous les noms odieux que j'ai pris pour lui plaire !

Ajoutez à la diction d une suite de vers , pleins d'une

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douleur profonde , la frappante magie d'un acteur td que notre Talma, dont la voix, le visage, le geste^ font revivre devant nous le véritable Oreste antique , poursuivi des furies sur la scène française , comme il le fut sur les théâtres de Sophocle et d'Euripide.

Il est une autre intarissable source de larmes , c^est le cœur d une mère , à qui la mort est prête à ravir ses enfants : là se retrouve le comble de l'intérêt dramatique, et nul auteur ne mérita mieux qu on lui dît en beaux vers :

« Que tu sais bien, à Taide d'un acteur,

« Émouvoir, étonner, ravir un spectateur!

«Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,

« Ne coûta tant de pleurs à la Grèce assemblée!....

Personne, dis-je, neut plus de droit à cet éloge, que le poète immortel qui, dans un long développement d'éloquence et de douleur maternelle , fit entendre les craintes, les sanglots, les prières, les menaces de la véhémente Cly temnestre , qui voyant sa fille en proie à la mort , pleure et rugit tout-à-la-fois comme une lionne , en arrachant sa tendre victime à l'ambitieux Atride, et au fer de Galchas.

Voltaire se montra le digne émule de l'auteur d'Iphi-

génie , en ce bel acte où Mérope, après avoir reconnu

son fils qu'elle allait immoler, tout effrayée encore

d'un nouveau péril qui le menace, s'écrie d'une voix

désolée :

« C'est mon fils ! c'est mon sang ! . . .

«NarbasI on va plonger le couteau dans son fianc...

«Ah courons!....

Et dans Facte suivant, lorsqu'on présence de Poly*

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pHonte dont les soupçons menacent lenfant et la naère , cette reine contrainte ou à poignarder son fils devant le tyran, ou à le lui découvrir, s élance, se pi^pite au travers des gardes, en prononçant ces mots ^iTachés à sa tendresse.

« Barbare ! il est mon fils.

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