‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris; (volume 2)Chapitre 8 sur 25 · SIXIEME SÉANCE · texte numérisé non relu

SIXIEME SÉANCE

De la terreur, de la pitié, et du mélange de Vune et de l'autre dans la tragédie.

ESSIEURS,

JNous en sommes à l'examen des conditions les plus importantes du genre tragique, la terreur , la pitié ,

et liE MÉLANGE DE LA PITIE ET DE LA TERREUR.

Commençons par la pitié , non que ce sentiment 6' R^au.

. 11 f • • 11 /i* • iDela tragédie

soit le plus caractéristique de la tragédie , piusque la u yn&k. terreur prévalait dans l'opinion des anciens; mais parce que notre littérature nous offre plus d'exemples de cette passion que de Fautre , et que la sensibilité des spectateurs français semble accorder à la pitié la préférence , et avoir influé sur l'esprit de nos poètes qui l'ont mise au premier rang.

La tragédie n'a d'autre fin, dit Aristote, que de purger la terreur et la pitié par Feffet de ces passions même. Veut-il dire que la pitié et la terreur tragique nous guériront de compatir aux peines de ceux qui ne méritent pas d'être plaints, et de craindre les périls inévitables dans la vie; ou plutôt que l'attendrisse*

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ment aux infortunes des vertueux , et que l'effroi da châtiment des criminels serviront à nous rendre sagement humains et équitables? L'obscurité de cette maxime équivoque a long-temps exercé les scholiastes^ Du Molard , en sa dissertation sur Y Electre de Sophocle et sur le système tragique ancien et moderne, explique très-bien que «La terreur et Tattendrissement, « portés à l'excès, précipitant les hommes dans les plus •o grands crimes et dans les plus gi'ands malheurs , les « Grecs entreprirent de corriger l'une et l'autre , et a de les corriger l'une par l'autre.

« La crainte non corrigée, non épurée, nous fait «( regarder comme des maux insupportables les événe- K ments fâcheux de la vie , les disgrâces imprévues , « la douleur , l'exil, la perte des biens , des amis, des « parents , des couronnes , de la liberté , et de la vie. « La crainte bien épurée nous fait supporter toutes K ces choses ; elle nous fait même courir au - devant « avec joie lorsqu'il s'agit des intérêts de la patrie , de « l'honneur, de la vertu, et de l'observation des lois « étemelles établies par les dieux. Les Grecs ensei- % gnaient sur le théâtre à ne rien craindre alors, à ne « jamais balancer entre la vie et le devoir, et à sup- « porter, sans se troubler, toutes les disgrâces, en les « voyant si fréquentes et si extrêmes dans les person- « nages les plus considérables et les plus vertueux.

<c La pitié non épurée nous fait plaindre tous les a malheureux qui gémissent dans l'exil, dans la mi- « sère et dans les supplices. La pitié épurée apprenait « aux Grecs à ne plaindre que ceux qui n'ont point « mérité ces maux et qui souffrent injustement.

« C'est une injustice de plaindre ceux qui méritent « detre misérables, de s'attendrir sur les malheurs qui « arrivent aux tyrans, aux traîtres, aux parricides, « aux sacrilèges , à ceux , en un mot , qui ont trans- 9 gressé toutes les règles de la justice. On ne doit les a plaindre que d^avoir commis les crimes qui leur « ont attiré la punition et les tourments qu'ils subis- « sent. Mais cette pitié même ne ffiit que guérir l'ame <i de cette vile compassion qui peut l'amollir^ et de « ces yaines terreurs qui la troublent.

« C'est ainsi que le théâtre grec tendait à la correc- « tion des mœurs par la terreur et la pitié. »

Voltaire, peu mesuré dans ses commentaires sur Corneille, et jouant sur le mot d'Âristote, selon son habitude railleuse , nie cette purgation opérée par la tragédie , et dit que les spectateurs viennent frémir et pleurer au spectacle , sans nécessité pour cela de se sentir purgés. Des commentateurs plus sérieux ont donné au même texte une autre interprétation : ils présument qu'Âristote , ne parlant point du but moral ^e l'art, mais de l'art en soi, fait entendre que les passions tragiques doivent être purgées de l'excès qui ]es empêche de plaire. Ce sens donné à la version me paraît meilleur et plus d'accord avec les lois théâtrales que dicte le discernement du philosophe; car, ainsi que je l'ai dit en ma seconde séance, /;oi/55dz la pitié trop loin , eUe cause un déchirement de cœur qui rend son effet désagréable; forcez la mesure de la terreur y 'VOUS outrepasserez ce juste point qui est le terme du beau y nécessaire a la peinture poétique du bon. Or le rhéteur de Stagyre énonce expressément ces deux maximes

trèiorecommandables , que la tragédie ne doit pas et* citer toutes sortes d'émotions , ni faire couler des larmes vulgaires. Ayez, je vous prie, attention à ceci : nous en déduirons tout ce que nous avons à enseigner sur la pitié j sur la terreur et , sur ladmiration , ou ce que les anciens nommaient le grand y) (iieyaXa. Zu^^ Nous avons reconnu que la sympathie naturelle qui lie les hommes entre eux et les intéresse mutuellement à leurs destinées, distinguait la supériorité de leur espèce entre tous les animaux que sépare leur instinct particulier de tous les individus de la même race. C'est de la compassion que relève la noblesse humaine : c'est elle qui rattache nos cœurs aux intérêts de nos semblables , à la prospérité de nos villes , à tous les mouvements de la société publique. Soit qu'elle nous émeuve à l'aspect d'une infortune privée, soit qu'elle nous saisisse à la vue des misères générales, elle nous fait du malheur d'autrui un malheur pour nous-mêmes, et par-là nous inspire le généreux besoin de secourir le faible , de défendre l'opprimé , de partager nos biens avec Tindigent, et d'étendre notre crédit sur les classes souffrantes du peuple ; elle suscite en nous une haine salutaire et vengeresse contre les coupables fauteurs des désastres dont nous sommes les témoins ; et la seule pitié, en nous rendant frères, compose de tous les habitants d'une cotiirée les citoyens d'une patrie, et du genre humain une grande famille, toujours prête à ressentir les coups portés à chacun de ses membres. L'aversion et le mépris que nous portons au froid égoïsme qui glace quelques hommes insouciants, ne nous éloignent d eux que par cette raison qu'il les déna*

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ture^ et qu'au lieu de nous sembler un effet de leur sagesse et de leur force, il nous paraît en eux une grossière brutalité qui les dégrade j et les rejette parmi les bétes farouches et indifférentes. Vainement prétendent-ils s'excuser en attribuant notre pitié inyoiontaire à quelque retour craintif sur nous - mêmes y par quoi nous nous rappelons que , les maux d autrui pouTant nous atteindre, nous n'attirerons l'intérêt des autres qu'en nous intéressant à eux. L'attendrissement plus soudain , plus vif dans nos âmes que ces raisonnements ne le sont dans nos esprits, devance quelquefois toutes nos réflexions ; le cri de la douleur nous a déjà percé le sein , l'aspect des larmes a déjà fait couler les nôtres , le danger qui menace une victime déjà nous élançait à son appui, qu'à peine avionsnous eu le temps de songer si nous aurons jamais les mêmes périls à craindre et les mêmes maux à souffrir. Malheur à qui ne fut jamais saisi par ces transports d'humanité ! son cœur n'a rien de généreux , rien de Tirant; ce n'est point un homme ^ c'est un monstre, dùt-il, en son impassible stoïcisme, se qualifier du nom de philosophe ou de héros.

La noblesse de cette passion la rend donc , en effet , digne de la tragédie; et, lorsque celle-ci se propose de la déployer, elle manifeste pleinement Futilité morale de ses fables.

Voyons par quels ressorts les anciens et les modernes ont ému la pitié , sympathie éternelle de nos cœurs et fondement invariable de l'intérêt.

Il ne sufStpas, pour l'exciter, d'une catastrophe Éuœfnt.deu qui opère la destruction. Si deux ennemis s'entre-tuent ,

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ou qu un hasard subit causa la mort d^un indiyidu, la pitié ne naîtra point ou sera trop passagère. Si quelque amant, épris d'un amour ordinaire, regrette la main de sa maîtresse ou gémit d^une infidélité, accident assez commun dans le monde , ses peines toucheront peu, et ce sont là des chagrins de comédie. Si quelque riche possesseur, tout-à-coup ruiné, déplore le Tel de son bien , cette perte de son aident, à quelque pauvreté qu^elle le réduise, n^est pas le sujet d'une noble douleur , et son dénouement ne pourrait être que Tobjet d'un drame domestique : les larmes que Tersera cet infortuné sont encore de ces larmes vulgaires indignes de la tragédie. Si quelque scélérat tombe de la prospérité dans le malheur , il n'y aura là d'autre mouvement que celui de la jpie de sa punition, sentiment contraire à la pitié que l'on veut produire. Il faut donc que le malheur soit grand et mérité par une faute et non par un crime; et, s'il arrive par un forfait, il est nécessaire qu'une £sitalité du sort ou d'une passion extrême lexcuse dans le coupable. C'est ainsi qu un fils meurtrier de son père , une sœur prête à égorger son frère , une mère homicide de son fils, un père dévouant ses enfants au couteau , un sujet immolant son roi , un roi tuant son ami, un amant sa maîtresse, c'est ainsi, dis-je, que de pareils sujets porteront en eux tous les éléments d'un noble et profond pathétique, et soulèveront dans l'ame du spectateur le combat de tous les sentiments les plus forts et les plus sacrés de la nature. Exemple* Eutrc Ics touchants objets de compassion présentée déTdioppëe. aux Athéniens, il en est un supérieur a tous , création

de

qui y dans leur jugement, balança l'Iliade : ce fut XOEdipe^roiy aveuglé par ses propres mains, qui le punirent de ses crimes involontaires, quittant ses sujets, son trône, son pays , pour fuir au mont Cythéron , et disant un éternel adieu à sa famille déplorable.

Sophocle a soin d abord de le montrer bon , juste, et recherchant les causes des calamités de son peuple , pour les faire cesser; il ne conduit, pas à pas, cette victime des Dieux à la découverte de ses forfaits, qu'en signalant de plus en plus Tinnocence de son cœur, et qu'en accroissant ladmiration pour ses qua* lités vertueuses : enfin , c est lorsqu'il serait impossible d'attacher plus d'amour et de respect à son caractère, qu'il l'expose en proie aux fatalités de sa destinée , et que, certain de l'intérêt des spectateurs pour ce beau personnage , le poète exalte la pitié jusqu'à son comble, en le portant au plus haut degré d'un malheur non mérité. Ce grand chef-d'œuvre, tout entier, est un tissu de pathétique , où chaque fois que se relâche la terreur, viennent abonder les sentiments de la commisération.

La scène s'ouvre par les consolations du roi , qui suspend les lugubres plaintes des vieillards suppliants, et des enfants en pleurs , tenant en leurs mains les rameaux et les bandelettes, symboles de la prière. Les discours d'OEdipe ne répondent qu'à des clameurs et à des gémissements. C'est lui dont la multitude implore les secours contre un mal contagieux, lui qui pénétra Ténigme du Sphinx , lui qu'on révère comme une divinité propice, et c'est lui qui, prêt à se voir précipité du haut de toutes ces grandeurs^ et à perdre /. 16

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cette adoration publique, succombera sous les imprécations dont sa propre voix charge le meurtrier de Laïus. Bientôt Tirésias^ vieux, demi-nu, aveugle, pauvre , et sans pouvoir , jetera la consternation dans lame d'un roi si puissant, qui n'appela ce devin que pour trouver un remède aux maux de ses sujets. Déjà n'étant plus fils du roi de Gorinthe, ainsi qu'il croyait Fétre, ce n'est plus qu'un triste orphelin qui s'ignore; il cherche le secret de sa naissance , et ne le découvre que pour se reconnaître un exécrable parricide , un incestueux mari de sa mère , un frère de ses propres enfants ! L'action ici paraît accomplie : mais la pitié se prolonge au-delà de cette déchirante catastrophe; elle règne encore pleinement sur la scène , où le génie de Sophocle la fait déborder en lamentations indispensables à son effet immense. OEdipe a déi^ulé la trame mystérieuse de ses noirs destins ; il a vu pour la dernière fois le soleil ; lui-même s'est arraché les yeux dans l'accès de son désespoir ; et si vous entendiez les derniers accents que ce héros, le plus déplorable qu ait enfanté la Melpomène antique, adresse à ses deux Ailes j qu'il reconnaît en frémissant pour ses sœurs, vous vous écrieriez tous ensemble avec Boileau :

« Ainsi , pour nous charmer , la Tragédie en pleurs « D'OËdipe tout sanglant fit parler les douleurs !

Tel est le plus attendrissant exemple de la pitié tragique. Ces belles scènes manquent à la pièce de Voltaire ; et leur retranchement nuit plus à la beauté de son dénouement, que l'épisode des amours de Philoctète ne nuit au plan total d'un sujet si touchant , si

richement simple , et si pur. La tragédie de Sophocle se termine par des larmes^ et celle de Voltaire par des fureurs; imitation déplacée du délire d'Oreste, qui dénature en OEdipe ses mœurs et ses yéritables traits ) et le rendent un instant méconnaissable aux doctes amateurs du théâtre grec. Ce personnage , tout noble et tout juste qu'il soit, n^est pourtant pas irré* prochable : une curiosité téméraire , une violence fougueuse et impolitique , lui attirent la plupart des maux qu il éprouve ; ce qui achève de le caractériser convenablement aux conditions théâtrales.

Il en est ainsi de Philoctète, que le long ressentiment de son abandon attache aux antres de Lemnos, tandis que l'oubli de ses injures, et son retour au camp des Atrides, mettraient fin à ses souffrances. JMais quoi de si intéressant qu un homme blessé , jeté seul en une île déserte, sans asyle, sans nourriture assurée , à qui la trahison vient ravir jusqu'à ses dernières armes contre les bêtes sauvages , et tout moyen d'atteindre quelque proie qui soulage sa faim ! Et par qui cet homme ef>t-il si cruellement traité ? par les seuls compatriotes qu'il ait revus depuis dix ans , par ceux même dont il implore l'humanité ! Jugez avec quelle force doit s'épancher le pathétique des discours en une telle situation. Le Philoctète de La Harpe adresse ses supplications à Pyrrhus, qui est le Néoptolème de Sophocle. Je ne noterai pas quelques enjambements vicieux dans les vers, et quelques rimes négligées dans cette paraphrase un peu longue dun texte pur et concis, rendu plus naïvement par Fénélon , dans lepisode de son Télémaque. Il vaut mieux

extraire de la tragédie française les traits simples, les passages heureux qui rachètent des fautes légères dans un de ses morceaux les plus touchants. Le héros prie Néoptolème de le ramener dans sa patrie , et Payant conjuré par les mânes de son père, par sa mère, par tout ce qu'il a de plus cher sur la terre, de ne le pas laisser seul dans les maux qu'il voit : je n'ignoré pas , mon fils , combien je te serai à charge ; mais il y aurait de la honte à m'abandonner.

« Il n'est que les grands cœurs « Qui sentent la pitié que Ton doit aux malbenrs , « Qui sentent d'un bienfait le plaisir et la gloire !

Et plus loin :

« Jusqu'aux vallons d'OËta le trajet est d'un jour. « Jette -moi dans un coin du vaisseau qui te porte,. « A la poupe , à la proue , où tu voudras; n'importe !

Et poursuivant avec la même instance ,

« Mène - moi dans l'Eubée , ou bien dans ta patrie : « Le chemin n'est pas long à la rive chérie « Où j'ai reçu le jour, aux bords du Sperchius, <cBordscharmants,etpour moi depuislong-temps perdus!

A ce tendre souvenir des lieux de sa naissance, Sophocle mêle habilement ici les regrets du héros, s'affligeant sur son père dont quelques voyageurs lui promirent des nouvelles , et qui depuis est peut-être mort : son discours pathétique se termine enfin par ces beaux vers :

« Considère le sort des fragiles humains :

« £h I qui peut un moment compter sur ses destins t

a Tel repousse aujourd'hui la misère importune, « Qui tombera demain dans la même infortune : « Il est beau de prévoir ces retours dangereux , « Et d*être bienfaisant alors qu'on est heureux.

Après une telle prière , après la solennelle promesse qui la lui fait croire exaucée , après avoir confié ses flèches , son dernier bien , et le don d'Hercule , son ami, mesurez dans quelle misère le plongea lartificieuse politique d'Ulysse, qui le fait dépouiller de tout , pour l'entraîner sous les murs de Troie ; et vos cœurs répondront à tous les cris qu'il adresse aux dieux, à sa caverne, aux forêts, aux rivages, et à la clarté du jour , qui lui devient intolérable.

Euripide n'excelle pas moins dans l'art d'émouvoir la pitié. Les douleiurs de la veuve de Priam et de ses filles, arrachées d'entre ses bras l'une après l'autre, pour Tesclavage et la mort, la désolation de cette reine qui, selon la belle expression grecque, se ras^ sasie de sanglots^ rendent le lamentable rôle d'Hécube, à l'égard de la poésie dramatique, ce que la figure de l'inconsolable Niobé est à l'égard de la sculpture.

Euripide se garde bien de prêter à de jeunes victimes , offertes au trépas , le fastueux héroïsme qui s'y soumet sans frémir : plus naturel et plus naïf encore que Racine n'est pompeux, il fait regretter à son Iphigénie la douceur des caresses de sa famille , la lumière de son aurore , et la vie qu'elle ne va quitter qu'en pleurant. Admirez sur- tout le poète grec dans les adieux déchirants d'Alceste, se sacrifiant volontairement pour sauver les jours de son époux : elle meurt sur le sein d'Admète, environnée de ses enfants éplorés.

Vous suppléerez à TinsuflEsance de ma version en prose , qui n a d'autre avantage que de vous trans* mettre le sens littéral de vers inimitables.

ALGESTE»

O Soleil , lumière du jour ! célestes tourbillons de nuages qui fuient !

ADMÂTE.

Il te regarde , et me voit, et nous voit tous deux misera-^ blés , innocents envers les dieux qui te font mourir !

ALCESTE

O terre ! 6 toit de mes foyers ! 6 couche nuptiale dlolchos, ma patrie !

ADHÈTE.

Soutiens -toi, 6 malheureuse ! ne m'abandonne pas l Prie les dieux dominateurs d'avoir pitié de toi I

ALCESTE

Je vois la barque . . • voici la double rame et le nocher des morts tenant en main son aviron . . . Caron déjà m'appelle. . • Eh ! qu'attends -tu ? hâte- toi. . . tu retardes tons mes apprêts .... Avec quelle impatience il me presse !

Oh ! de quelle navigation funeste pour moi me parles-tu ? O fatal démon, où nous as -tu plongés?

ALCESTE

On m'entraine. . . quelqu'un m'entraîne. . . Ne vois -tu pas dans le palais des morts Pluton ailé froncer ses bleuâtres sourcils, avec un regard affreux. . • Que fais -tu? ne m'em^ porte pas. . . O malheureuse ! en quelle route m'avancé-je?

ADMÀTE.

Route déplorable pour tes amis , et plus encore pour moi , et pour nos enfants à qui cette désolation est commune I

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ALCBSTE.

Soutenez-moi, soutenez -moi. . • Cou chez -moi. . . Je ne me soutiens plus sur mes pieds. . . La mort est proche. . . Une ténébreuse nuit couvre mes yeux . . . Mes enfants , non, mes enfants, déjà. . . non , déjà votre mère n*est plus . . . O mes aimables enfants ! voyez long-temps la lumière !

▲ DMiTE.

Hélas I et moi , j*entends ces lamentables accents , pires pour moi que tout ce que la mort a d'horrible ! . . . Ah ! par les dieux ! ne me laisse pas , mais que je te devance. . . car si tu es une fois partie , je ne resterai plus . . . Attaché à toi, vivante ou morte , je cultiverai ton amour.

ALCESTE

Admète , tu vois où les choses en sont pour moi .... Je souhaite de te dire mes volontés avant que d'expirer ... Je t'ai considéré préférablement à tout ; et , te sacrifiant mon ame et la jouissance de la clarté, je meurs avant le temps de mourir, et pour toi ! Je pouvais posséder quelque riche Thessalien qui fût l'objet de mes désirs , et habiter une mai> son agréable à cet autre maitre. Je n'ai pas voulu vivre au prix de ta vie , avec des enfants orphelins , ni même en faire naître encore dans les beaux jours de ma jeunesse dont il eût fallu jouir sans toi . . . Cependant et ton père , et ta mère , t'ont abandonné , quoiqu'il leur fût honorable de mourir pour que tu vécusses , quoiqu'il fût beau de conserver leur fils , et de s'immoler à lui glorieusement : car ils n'ont que toi seul , et nul espoir ne leur reste , après ta mort, d'avoir de nouveaux enfants; et moi j'aurais vécu, et tu parcourrais le reste de ton âge sans être dans un solitaire abandon , sans avoir à pleurer ta compagne et tes enfants orphelins ! Quelqu'un des Dieux pourtant veut que ces choses soient faites comme elles le sont ! Soit : mais toi , accorde -moi cette grâce en reconnaissance... car je ne

t'en demanderai jamais d'égale à mon sacrifice , rien n*ctant plus précieux que la vie!... Déclare toi-même qne la mienne fut irréprochable. . . Ces enfants, puisqu'ils te plaisent, ne les chéris pas moins que durant mon existence. Ne souf&e pas de dominatrice en ma maison : ne soumets pas ma famille à une marâtre , à quelque femme moins bonne qne moi , et dont la main poserait le joug par envie sur tes propres fils. Ne nous fais pas ce tort, je t'en conjure: tonte marâtre qui succède est Tennemie des enfants qui l'ont précédée, et ne leur est pas pins donee qu'une vipère. Mon fils est homme ; il a un père , son noble protecteur : il peut l'appeler à son aide , et en être appelé à son tour : mais toi , ô ma fille l lorsque tu marcheras dans ton éclat aux chaînes de l'hy menée, est-ce qu'une épouse choisie par ton pore, en te couvrant d'une fâcheuse réputation, corrompra la fleur de ta jeunesse à tes noces ? Car ta mère ne te mariera jamais, et sa présence ne t'encouragera pas, ma fille, en tes enfantements. . . . Rien pourtant n'est alors si doux qu'une mère ! . . . Il me faut mourir. . . à cela point de lendemain. . . Ce n'est pas tel on tel jour de ce mois qne m'arrivera ce malheur : mais soudain je vais être comptée parmi ceux qui ne sont phis ! Existez heureux ! . . . Mais tontefois , mon époux , soyez fier d'avoir possédé une femme vertueuse , et vous , mes enfants , la mère qui vous fît naître.

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