B^LINE
« Non, non, je ne veux point de tout cela: ah!.... com- « bien dites-vous qu'il y a dans votre alcôve ?
« Vingt mille francs, m*amour !
«Ne me parlez point de bien, je vous prie : ah! de
« combien sont les deux billets ?
AaoÀNT.
«Ils sont, m'amie, l'un de quatre mille livres, et l'antre «de six.
BlÊLIlTE.
« Tous les biens du monde , mon ami , ne me .sont rien , , « au prix de vous.
Et la bonne dame termine la scène en emmenant sa vieille dupe qu'elle nomme encore , son pauvre per titfils. Esprit , yérité, sel mordant, tout est là , et tout 7 est sans exagération : car Tint^rêt ne mesure pas.
toujours mieux ses paroles ; son aveugle cupidité Tem porte, et le trahit par-fois brusquement : les personnes quUl flatte et quil trompe le devineraient à chaque mot, sans être bien fines, si la manie qui les préoccupe leur permettait de faire tranquillement attention à son langage empressé. Cet accessoire était tellement inhérent à l'invention du Malade imaginaire que Dufresny n a pu se dispenser d^en placer un semblable dans sa Malade sans maladie : il y impatronîse une gouvernante de maison, une dame de compagnie,* aussi cupide , aussi dangereuse que le serait une Bé«« Une. La supériorité reste pourtant à Molière dont le fertile esprit, prodiguant les portraits, jette celui-ci dans sa pièce comme de profil , en accessoire, et qu^un autre auteur n'eût pas mieux peint en face , comme figure principale, s'il eût voulu caractériser la belle* mère.
Le talent de Molière à bien disposer la convenance des personnages secondaires qui rehaussent les formes et le coloris des 'premiers, son habileté à dessiner fortement ceux dont les traits $ônt distincts et sail*' lants ne surpassent point sa délicatesse de pinceau dans les figures moins déterminées : les contours dune figure forte et marquée sautent aux yeux ; mais il lui fallait des regards bien pénétrants pour saisir les ondulations des formes presque insensibles : les couleurs tranchent sur les couleurs \ mais il discernait les nuances' des moindres nuances : lui seul pouvait opposer au ridicule de ces trois Femmes savantes et des pédants qu'elles admirent , le rôle de la spirituelle Henriette à qui la fatigue d'un bureau de bel-esprit tenu par sa
mère et ses sœurs , inspire une sorte d'antipathie , finement exagérée , pour la philosophie et les lettres : son langage un peu trop vif pour une demoiselle nest qu'un juste contre-poids aux discours étudiés et graves des dames de sa famille : ses ingénuités moqueuses contrastent bien av^ leurs sévères affectations ; elle ne feint le goût de l'ignorance que par une malice qui déjoiie la prétention du savoir : son attitude même est frondeuse de la pédanterie ; et le charmant grain de ridicule que l'auteur jette en elle pour relever celui des autres , n'est en aucun endroit d'un meilleur sel que lorsqu'elle refijse à Vadius l'honneur d'en recevoir un baiser , parce qu elle ne sait pas le grec. C'est ainsi que Molière enrichissant sa palette , si riche en couleurs , des nuances les moins aperçues et les plus fugitives dans la société 9 cache en un coin du tableau de ia Critique de P Ecole desfejnmes une certaine Elise, femme de bons sens et d'esprit, qu'une adroite retenue enapéche de faire briller ses qualités supérieures^ liée par une timidité dont elle se dégagerait aisément^ mais dont la bonne grâce lui sied, trap indolente pour dicter les oracles du goût dont elle saurait être I'oitt gane, qui se cootente d'alimenter pour son plaisir l^ f^ de la conversation dont à peine elle se mêle, et qui par une finesse ingénieuse et cachée, tire de la bouche des divers interlocuteurs le secret de leurs pen-, séQs^ de leurs intérêts, et de leurs travers , qu'elle juge à part soi^ et dont elle se rit intérieurement^ comme n'étant que spectatrice un peu maligne de la comédie du monde et dédaignant d'y jouer un premier rôle. Ourvoit par tant d*e3i;emples qucdepub les cQeurs^W
plus ouverts jusqu'aux plus renfermés dans leurs replis^ il n'est aucun point si élevé , si profond , si impercep* tible dans les caractères , que le père de notre art comique ne nous enseigne à toucher merveilleusement. Apprenons encore de Molière comment il faut traiter les passions dans la comédie : cette condition «• Rtoi«. diffère en ce genre de ce qu elle est dans les autres propres iim éspèces dc dramcs. La plupart ne les présentent que pour émouvoir la pitié qui fait plaindre leurs égarements; la comédie fidèle à son but ne doit les expo* ser à la scène que du côté ridicule qui les ofire à la raillerie. La passion du jeu fait frémir et pleurer dafis le drame de Saurin. Cette roêntie passion fait rir^ dans le joueur de Begnard : autrement elle ne conviendrait point au dessein que se proposa le poète. L'avarice est une des plus cruelles passions de k vieillesse ; mais la cause de ses pitoyables tortures est si vile et si basse que TEuclion de Plante a soulevé la risée des spectateurs de Rome, et que l'Harpagon firançais n'a pas médiocrement égayé notre parterre. Les soufirances de la jalousie sont affreuses y ifisiïrmôntables; mais, dans F Ecole desjemmesy le ridicule des soucis et des transports convulsifs d'Amolphè , justement nommé VOrosmane de la ccfAiédie, a fadt plus éclater de ris que celui de la tragédie n*a feit répandre de pleurs. Les amants des jnèces de Térence excitent un doux intérêt que le charme de leurs expressions naturelles , tendres et touchantes^ rend agréable et vif; mais les embarras plaisants oit les jette leur manque d'argent ou de liberté dans fleurs amours , préviennent Feffet de l'attendrissement qui
DE LITTÉRATURE, aS;
attristerait la fable. L auteur latin , quelque noble et pur quil soit4ans ses images et dans son style ^ neùt point trahi le riant génie de Ménandre, dontil fut lelégant imitateur, jusqu'à mettre Thalie en larmes sur le théâtre.
Il se jpue moins lestement diâ)5 passions que Plante ^ mais il ne leur permit que^ d'îexciter une émotion assez légère pour céder promptenrent aux plaisanteries de ses Daves et de ses Phormions. Galdéron , Lopès de Vega, et leurs imitateurs Italiens, ont prêté aux passions théâtrales toute Vàrdeàrde leur climat et de leur imagination enSathmée ; mais le jeu piquant de letrrs imbroglio ptesse trop vivement la curiosité du spectateur pour qu'il ait le ^âiips de s attendrir ; et la distraction qu'il apporte enlève à la fable tout excës de pathétique. On ne saurait assez reproduire ces autorités respectables pour arrêter rinvasion du genre larmoyant 'àscrià la comédie. Sa seule approche défigure presque entièrement le masque de cette muse.
Il n'existe aucun rôle où pei:|t-étre il fut plus difficile de récarter que dans celui d^Alceste , homme tout passionné : toutefois Femportement qu il montre dans sa vertu, .dans ses jugemenSâ^ et daas son amour, s'exprime avec trop d'excès pQur ne pas exciter le sourire. Refuse-t-il à Philinte de solliciter ;le, gain de sa propre affaire quil- croit devoir attendre de la seule justice ; écoutez le. .
« Aucun juge par vous ne sôra' visité ?
«Non; est-ce que ma causé eâtii6jastiro\] ijorîtittettile ?
a58 COURS ANALYTIQUE
« J'eii- defiieure d'accord : mais la brigue est ficheùse ; 9 Et* • • • .
Alceste.
« Non , j*ai résolu de ne pas faire un pas.
n J'ai tort , on j'ai raison*
PXII«IVTB.
« Ne vous y fiez pas.
Alceste.
> Je ne remuerai point.
Philiutb.
« Votre partie est forte ; . « £t peiit par sa cabale entrainer. • . •
. A&GBiSTB.
« n n'importe.
Philinte.
«VonsYOQfitrpmp^rez. /
Alcxsts.
« Soit ; j'en veux voir le succès.
Philinte.
«Mais. ...
Alcssts.
« J'aurai le plaisb de perdre mon procès.
P'ttlKIirTX.
«Maia onfin. • . •
Alcxstb.
« Je verrai , dans cette plakferie , «Si les hommes auront assez d'eflûronterie , « Seront assez méchants , scélérats et pervers , <K Pour me fiûre injustice aux yeux de l'uniyer&i
DE LITTÉRATURE. nig
PXILXHYX.
« Qael hoinm« !
Algeste.
tt Je voudrais , m'en coâtât-il grand*chose , < Pour la beauté du fait avoir perdu ma cause !
Philintb.
« On se rirait de vous, Alceste , tout de bon , « Si l'on vous entendait parler de la façon.
Et comme en effet tout le parterre Tentend , il rit de sa passion autant que Ta voulu Molière. Le rire se renouvelle' au moment que, frappé d'un arrêt, le Misanthrope constant dans ses travers , refuse en ces mots de le faire casser.
« On y voit trop à plein le bon dfoit maltraité ;
« Et je veux qu'il demeure à la postérité
« Comme une marque insigne, un fameux témoignage,
« De la méchanceté des hommes de notre âge.
« Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra cduter ;
« Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de peste»
« Contre l'iniquité de la nature humaine ,
« Et de nourrir pour elle une immortelle haine.
S'opiniâtre-t-il à ne point révoquer la sentence qu'il porta contre le madrigal d'Oronte; sa chaleur n'est pas plus modérée , bien que l'objet qui l'allume soit peu sérieux et de moindre importance.
« Hors qu'un commandement exprès du roi me vienne « De trouver bons les vers dont on se met en peine , « Je soutiendrai toujours, morbleu! qu'ils sont mauvais, « Et qu*un homme est pendal^le apris les avoir fait».
26o COURS ANALYTIQUE
Ceux qni récoutent- se. mettent à lire ; et l'antear «rait si bien exalté sa passion poor cela qu'il lui fit dire j
« Par la sambleu , messieiirs » je ne croyais pas être « Si plaisaDi que je sois !
Juste image de la passion qui ne soupçonne jamai*
le ridicule qu^elle se donne. Alceste^ enfin (et Toîâ
le plus bd exemple du précepte, ) trahi , déchiré par
la jalousie^ accourt en fureur^ les preu^^es à la maÎB ,
ooufondre 1 Ingrate Cdimène^ et lui dît :
« AIl t ne plaisanin point, fl n^'est pas teaqps de rire.
Oki croirait qmt rameur aTertit le poMic par ce Ters de lintenrention du pathélîqpie dass une tele situatioD ^ mat» toute la ra^ qu^exhale le misaBdiro|ie échoue contre le sai^ froid de la coquette qpH adore eu jurant qnll la détKte , et à laquelle il & chaîne pfns que jamais y en proiesBant qpH mt la venait plus sajos Uciurté. Le^ psesEie» qull Im Afr sa trahttKMa ne saott ja& WÊimmt iTtiimau ^ smlnMSLt dramdties piir mont amlace qai le ioace à
^- - •■■ ttr.
Tess comjqpg , «ùl taaiL ht msjsaàsit iii& acttSkes de la scioÊtt: est mfiOd&rmé.. CT^st j^sui^ (ce animit homane si dképité^^ «L ifïnrttHLX, ie îuf»Ke ^uii^aiàr «t pissunÀB-saos wmsQCL z il répooci a eeiJtf (çxL Tvi&n» «et: se pnmai: ^ par «res- ^tia!» plifini^ (fane oinignDOsiliitt^ sn^pIïiasaÊÊBsL cacufGÙcuâtijqTnf ^ «il <Cii2itf^ tuiiii!Ka»i^ ({|ilq]l jLisigrinia
wympg ;mQL aanisb «Hé sa ■nata Mi^a**
DE LITTÉRATURE. a6i
« Ah ! traîtresse , mon ifaible est étrange ponr tous. « « Vous me trompez sans doute avec des mots si doux : « Mais il n*importe ! il faut suivre ma destinée. « A votre foi mon ame est toute abandonnée :
« Je veux voir jusqu'au bout quel sera votre cœur, « Et si de me trahir il aura la noirceur.
CéLIMENE^
« Non , vous ne m'aimez pas comme il faut que Ton aime.
Alceste.
a Ah ! rien n'est comparable à mon amour extrême !
<t Et dans l'ardeur qu'il a de se montrer à tous ,
(I II va jusqu'à former des souhaits contre vous.
<t Oui , je voudrais qu'aucun ne vous trouvât aimable ,
« Que vous fussiez réduite en un sort misérable ;
« Que le ciel , en naissant , ne vous eût donné rien ,
« Que vous n'eussiez ni rang , ni naissance , ni bien y
a Afin que de mon cœur l'éclatant sacrifice
« Vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice ,
« Et que j'eusse la joie et la gloire en ce jour
« De vous voir tenir tout des mains de mon amour.
Ce langage est sans doute la plus touchaote expression de rameur, rnaiâ il s'adresse à la coquetterie qui s'en effraye et qui s'en moque. Cette cirGonstance,' bien choisie , en atténue le grand intérèt.'TJne femmq sensible eût repondu sur le même ton,' et Molière se fût gardé de la présenter en face d une passion telle que Fàmour dé son Alceste ; son génie comique eût rougi des applaudissements qu'arrache à contre* sens les situations pathétiques qu il eût su faire naître et soutenir éloquemment comme tout autre , mais auxquelles, il préférait les situations ridicules qu'il développait mieux que personne. Jamais il ne pré«
sente les amants que du côlé risible; soit qu'il les peigne dans leur bonheur prochain , dans leurs contrariétés, ou dans leurs querelles, il leur imprimé un mouvement de jalousie, ou d'empressement, ou d'adoration qui mêle une teinte de comique à leurs plus intéressants dialogues. Les scènes exquises du Dépit Amoureux ont engendré la plupart de nos comédies ou de nos opéras les plus agréables sur ce sujet. Serait-il besoin de les rappeller à mes auditeurs qui les ont tant de fois admirées.»^ et de leur analyser ces premières racines d*où sortirent tant de productions nouvelles qu'à nourries la sève du plus fécond esprit ? Giterai-je la dispute de Valère et de Mariamne? Non, je réserve Texamen de toutes les perfections de la comédie du Tartufe à un plus important usage. Bornons-nous à faire sentir que Molière ne laisse éclater dans les passions que leur extravagance; et que dans Vamour, la plus excusable et la plus gracieuse des passions en ses mouvements, puisqu'elle est celle de la jeunesse , il ne peint que ws folies , ses contradictions outrées , les chimères qu elle se crée, les soupçons vagues qu'elle se réalise, et les riens dont elle se forme des monstres. Gléonte, épris de Lucile, dans la pièce .du Bdkrgeois Gentil^ homme^^Sxxié délie, ne pourrait s'en entretenir que pour se féliciter de sa tendresse ou se plaindre des obstacles que la manie de son père oppose à leur union ; ces deux raisons ne donneraient lieu qu'à de &des protestations et qu'à de tristes plaintes : mais un hasard voulût quelle passât devant lui sans le re« garder et comme indifieiente ; il n'envisage plus en
DE LITTÉRATURE. afô
elle qu'une ingrate, ({u'nhe volage, qu une perfide ; il se„ résout à rompre ses noeuds pour jamids : il la méprise, il Tabhorre, et voici de quel tOtt il prié Covielle, son valet, de Texhôrter à la fuir, s'il changeait de détermination.
CLàoVTt.
« Donne la main à mon dépit , e\ soutiens ma résolution^
c contre tous les restes d*amour qui pourraient me parler « pour elle. Dis-m'en, je t'en conjure, font le mal que tu « pourras. Fais-moi de sa pèrsôitnë une peinture qui me la «rende méprisable; et mar^e-'iiioi ;bien , pour ni'eil dé- « goûter , tous les défauts que tu peux voir en elle.
COTIKLLE.
« Elle , Monsieur ; voilà une belle mijaurée , une pimpe-
« souée , bien bâtie , pour vous donner tant d'amour. Je ne
« lui vois rien que de très-médioere ; et vous trotrvérez cent
« personnes qui seront plus dignes) de vous. Premièrement
« elle a les yeux petits.
Cléonte.
« Cela est vrai ; elle a les yeux petits ; mais elle les a
«pleins de feu , les plus bri&ftts, les phis pet^ÉOth du
« monde, les plus touchants ^'on puisse Vûir.
CovtELtE. "*
« Elle a la bouche grande.
CLiovri»
a Oui , mais on y voit des grâces qu'on ne voit pèiiiraiùt « autres bouches ; et cette bouche , en la voyant, inspire des «désirs; elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du « monde.
COVIELLX.
« Pour sa taille , elle n'est pas grande.
• ClÉOlTTS.
«Non; mais elle est aisée et bien prise»
a64 ÇQÏJB3 ANALYTIQUE
. I <i^U).{i£fecte une nonchalance dans son parler, et dans
tisses açtipns. > [, ï-:'.
Cli^onte.
«Il est vrai ; ma,is elle a grâce à tout cela, et ses manières
«sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s*insinuer'
« dans les cœurs.
CoviSLLE.
^ « Pour de Tesprit . . • • •