‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 16 sur 35 · TRENTE-QUATRIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

TRENTE-QUATRIÈME SÉANCE

Sûr le sublime et sur la moralité^ convenables

à Vépopée»

£5SIEUR5y

V^uAND nous avons parlé du merveilleux, nous lavons distingué du sublime, autre condition du poëme épique. En effet on ne doit pas les confondre : le merveilleux est fondé sur le surnaturel et Tincompréhensible , dans lequel , selon les leçons de Pétrone , « lé génie poétique s'élance librement hors « des routes communes par la force excessive de ses « inventions fabuleuses, afin que sa narration paraisse « moins lexact et fidèle rapport d une histoire digne « de foi, que le récit incroyable de quelque aventure « toute divine qu une inspiration révèle à l'esprit agité « d'un transport furieux. » Mais le sublime se fonde sur l'extraordinaire naturel et possible, pris dans la plus haute élévation des choses , sans pourtant sortir

I)istiDCti(ni

DmeryeiUeux du ccrcle dcs idécs accessibles à Tintelligence hu-

; da «ublime. ^ ^

maine. Le merveilleux concerne les dieux et tout ce

DE LITTÉRATURE. agj

qui se fait par lentremise des êtres imaginaires; le sabUme ne s'élève qua ce que font et expriment de plus grand les hommes et les êtres réels: toute passion, toute qualité, toute vertu poussée à son degré supérieur est sublime, en ce quelle est extraordinaire, et non en ce qu'elle est merveilleuse, puisque nous en concevons leminence, et que nous ne la comprendrions pas si elle n était dans la nature. Par -tout où il y a sublimité, nous apportons une croyance de èonviction; par -tout où il y a miracle^ nous n'avons quunefoi de soumission : ici, nous ressentons un étonnement confus ; là , nous éprouvons une admiration éclairée; car l'incommensurable du merveilleux nous échappe, et nous atteignons la mesure du sublime, quoiqu'il nous surpasse. Nous possédons à l'égard de celui-ci des échelles comparatives qui perdent tout usage à l'égard de celui-là. Que savons- nous de l'essence et des attributs des objets divins? rien autre chose que ce que nous en imaginons à plaisir, ou par de vaines terreurs; au contraire, nous connaissons la nature des objets humains, dont les actions et les sentiments sont en relation avec notre entendement. Ainsi l'humeur impétueuse d'Achille nous paraîtra sublime,, étant au dernier terme où monte la passion de l'héroïsme belliqueux. La prudence inaltérable d'Ulysse nous semblera sublime, étant le comble de la sagesse auquel Un homme puisse atteindre. Nous jugerons sublime la chasteté de Pénélope, qui^ ne démentant pas sa constance dans le cours de longues épreuves, se niontre par son extrême pureté le plus rare modèle

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de Hionneur de son sexe. La piété d'Énée envers son père et ses dieux, la vertu de Socrate et celle de Garon, se sacrifiant, Fun à la vérité , Tautre à Tamour du pays y vous présenteront également le caractère de la sublimité , parce que ces héros vous offrent le plus hgut point de ces mêmes vertus admirables à notre raison. Tel est en premier lieu le sublime des senti* ments, du<{uel celui des actions et des discours sort et découle abondamment; mais à ce sublime des choses, matière essentielle de 1 épopée , il faut joindre le sublime de Fart : or il consiste dans Textréme hauteur des sujets qu'il choisit, de l'imitation qu'il en fait, et des expressions qu'il eniploie. Son objet sera telle passion vertueuse ou vicieuse, n'importe; Fart saura rendre sa peinture sublime en la poussant à la dernière su* périorité que l'on puisse imaginer.

Esempiu. Homère veut exprimer l'excès de la valeur guerrière dans Ajax : il égare ce héros au milieu de 1 epaisse obscurité qui lui dérobe Fennemi, et lui fait s'écrier^ en apostrophant Jupiter même :

« Grand Dieu ! chasse la nuit qui nous couvre les yeux , «t £t combats contre nous à la clarté des cieux.

Voilà bien le dernier emportement du courage qui demande de périr glorieusement au grand jour, plu* tôt que de céder aux ténèbres qui le forcent à là retraite.

Virgile veut offrir en Didon Fimage d'un entier égarement de l'amour : il exalte en elle le trouble , l'ardeur des sems^ les regrets, le repentir, le désespoir^ et la haine de la vie^ si bien que, multipliant ta seule

passion qui la dévore en mille passions diverses, auxquelles il la livre en proie tour-à-tour , son génie rassemble dans son cœur toutes les sortes d'émotions extrêmes qui varient les accents de sa douleur éloquente, qui raccompagnent dans son délire extraordîilaire , et qui la transportent jusque sur le bûcher. Voilà le dernier période des maux d un amour inca* rable dont l'art du poète rend le tableau sublime par la hauteur sans égale de l'imitation des touchantes circonstances qu'il ramasse et qu il soutient par le cboix des belles expressions.

Milton veut représenter la primitive innocence de rhomme et de la femme au sortir des mains de Dieu : îl choisît les plus simples et les plus purs sentiments qui lui semblent innés en notre ame, et ne prête aux deux créatures placées dans le paradis terrestre que les hautes idées de la reconnaissance envers l'auteur suprême y de la majestueuse harmonie de l'univers, de la tranquille sérénité que leur inspire la vue d'un ciel sans orage , et d'un sol chargé de fleurs et de fiiiits par un printemps qui se marie éternellement à l'automne. La douce et mutuelle jouissance de leur être, le ravissement d'une ineffable joie , leurs délicieuses extases, la plénitude de leur existence, leurs sensations chastement partagées, leurs pensées où règne l'ignorance du mal; l'union de leurs vœux réciproques , le charme naturel qui les enchaîne l'une à l'autre, et (|ui, pour ainsi dire, les berce dans une volupté céleste; tout cela répand sur leurs personnes et sur leurs naïfs entretiens un sublime d'autant plus éminent, que rien n'est plus au'^dessus de la poi^tée

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de nos désirs et de nos vues, qu'une félicité sans mélange, qu'une vie uniforme sans ennui, que des plaisirs sans attiédissement , qu'une paix sans altération , et que la candeur originelle des premiers jours du monde. Adam , de qui lame et les regards s'éiè^ vent vers le ciel, porte l'empreinte de la dignité de son rang dans ses nobles sentiments et dans son langage; une douce gravité règne en tous ses mouvements ; il possède une autorité qu.il exerce avec douceur , et ce souverain d'Ëden semble fait pour aimer Dieu et le servir avec ses anges. Eve, sa compagne, et reine du paradis, dotée par rÉtemel de toutes les grâces de la jeunesse et de la pudeur, soumise à son époux par la tendresse, semble n*étre faite que pour aimer l'homme , et lui rendre le culte volontaire qu'il rend à la divinité. Voilà le plus haut idéal de la grandeur unie à l'inhocence. Le sublime, comme on le voit dans Homère, Virgile et Milton, est la limite concevable du beau , le terme de la perfection. Quelquefois , comme dans le transport d'Ajax , il éclate par un trait : c'est ainsi que Longin le désigne encore en cet endroit où le poète donne si rapidement une grande idée de la Discorde.

« Sa tête est dans les cieux, et ses pieds sur la terre.

Cest la même qualité qu'il admire en ces vers qui expriment si majestueusement la promptitude des dieux à passer d'un lieu dans un autre.

« Autant qu'un homme , assis aux rivages des mers« «f. Voit d'un roc élevé, d'espace dans les airs :

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« Autant des immortels les coursiers intrépides , « £n franchissent d'un saut , etc.

Là, le sublime accompagne le merveilleux : obser- Acsodation Tons de quelle manière il se mêle souvent avec lui. «»<»» IjSk poésie, aptes s*étre figuré les dieux et tous les êtres inconnus qu'elle suppose, et quelle revêt d'images corporelles, est contrainte à leur prêter les passions et le langage des hommes : ces premières données étant reçues, il s'ensuit que le sublime propre aux discours et aux actes humains s'applique d'autant plus aux faits et aux paroles des divinités, qu'il doit y reluire davantage, puisque leur nature symbolique est supérieure à notre nature la plus extraordinaire. Leurs attributions infinies ajoutent une immense extension aux sentiments dont nous les supposons ani. mes : la volonté sera sans borne dans Jupiter, le ressentiment sans fin dans Junon , la sagesse au-dessus de tout dans Minerve, la séduction irrésistible dans Vénus, la fureur indomptable en Mars, et l'industrie surnaturelle en Vulcain. Or le sublime relatif aux dieux consistera, comme relativement aux hommes, dans les traits ou les discours suivis que l'esprit ima* ginera de plus parfaitement conformes à l'élévation extrême de leur toute- puissance et de leurs caractères établis : de cette conséquence résulte que le sublime par-tout nécessaire à l'épopée, constamment varié dans le merveilleux et dans le sujet , doit briller et s'emprein dre en toutes les parties, soit de la narration du poëte , soit des récits et du dialogue des personnages naturels ou divins. Dès que l'art cesse d'en faire sentir la présence^, l'épopée se relâche et semble tomber. Nous

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avons remarqué que par- fois il éclate en une saillie telle que Tadmirable^a^ lux du Dieu de la Genèse; plus souvent il se développe en une éloquence périodique et soutenue, dont la pompe se constitue sur lamplification , l'hyperbole et les autres grandes figures du style : c'est là proprement le sublime démontré par la rhétorique , et Tun des modes de cette condition. J'aurais mille exemples à extraire de ce sublime continu, tant d'Homère, qui n'est qu'un vaste tissu de sublimités de toute espèce, que de^ premiers chants de XEnéide^ou nous en trouvons de page en page; mais je préfère en indiquer un modèle dans la seconde partie de ce poème, jugée inférieure à la première , afin de prouver que Virgile n'est pas nK>ins sublime dans les choses qu'il ne doit qu'à lui-même, que dans l'emprunt de celles qui reçurent tant de lustre des traditions grecques.

Le poète, à son septième chant ^ conduit Énée chez le roi de Laurente, qui lui promet sa fille en mariage et l'établissement de ses Troyens dans le Latium. La fable qu'il a racontée semble toucher à sa fin, et pour la prolonger, on dirait qu'il prend des forces nouvelles , et qu'il rassemble toute sa verve au moment où Junon aperçoit la flotte du héros arrivée au port, et le prince phrygien accueilli dans la cour du père de Lavinie. J'invite ceux à qui les détails du sublime continu qui renyilit ce discours auraient échappé, aies étudier dans le compte qu'en a rendu le poète Legouvé , qui suppléa Delille dans la chaire de littérature latine au Collège de France. Ce sensible écrivain leur en indiquera les nombreuses beautés :

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ils se demanderont avec lui quoi de plus fort, quoi de plus impétueux que les exclamations de lexorde, qui respire la colère de cette déesse passionnée ? Quoi de plus éloquent que laccumulation de toutes les circonstances que rappelle à son esprit la fougue des sentiments et des idées qui se succèdent en elle et qui la pressent ? Quoi de plus naturel que la récapitulation de tant de Vains efforts quelle fit pour nuire aux Troyens, dont le triomphe humilie sa fierté? Quoi de plus conforme aux passions que de se rabaisser elle-même par des reproches quelle s'adresse et par des comparaisons avilissantes pour aigrir le souvenir amer de son orgueil, pour mieux aiguillonner ses ressentiments^ et pour se relever plus terrible? N'est-ce pas là le dernier degré de la fureur, leur dirat-il, que de vouloir se venger, même sans lespoir de réussir ? Il leur marquera du doigt les énergiques et frappantes figures de ce monologue plein de verve ^ et sur -tout, parmi les images barbares où se complaît la rage enflammée de Junon; il nous arrêtera sur la profondeur de ce vœu menaçant où la déesse du mariage se jure de substituer- une autre qu^elle à sa place pour rhymen de Lavinie , et choisit Bellone pour y présider. Rien , en ce discours rapide et véhément, qui renferme Fabrégé de tous les faits passés et l'annonce de tous les faits à venir, rien, dis -je, qui ne soit grand et sublime. Ce morceau nous devient doublement classique par lexcellente traduction de Delille et par la judicieuse analyse de Legouvé. Tous deux prouvèrent qu'un docte poète n'est bien traduit et bien interprété que par ses émules : Tun^

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du moins, nous éclaira dans toute une longue carrière, de laquelle il sortit couronné par les publics hommages; Vautre nous fut trop tôt enlevé, et sa mémoire , par un triste rapport avec celle du Tasse , nous laisse encore à gémir sur le facile abus des ordres surpris à l'administration arbitraire, qui IHnhuma vivant sous le règne du tyran qu'un aveugle parti voulut reprendre, afin de substituer à la possibilité de nos libertés constitutionnelles le gouvernement des muets et des Mamelouks. Mon amitié pour Legotivé tenta vainement de parer au mpins ce coup du despotisme, et je ne pus, quelques jours après, accuser la barbarie et défendre les titres du malheur et du talent que sur une pierre funéraire. Efforçons-nous de ne jamais laisser renouveler cette époque de crimes à laquelle semblait présider le Satan de Milton , qui sVcrie , à laspect du monde créé dont Tordre et les richesses tourmentent son génie envieux :

« O combien me plairait votre aspect enchanteur

« Si le plaisir encor était fait pour mon cœur I

« Il n*en est plus pour moi ; pour calmer mes supplices ,

« J'ai besoin de forfaits , j'ai besoin de complices.

« 11 me faut un malheur à mes malheurs égal ;

« Le bien n'est plus pour moi que dans l'excès du mal.

« Enfer, en vain j'ai fui ton océan de flamme,

« Un enfer plus ardent se rallume en mon ame.

« Objet de mon envie , objet de mon courroux , « Homme, Dieu, terre, ciel , évanouissez -vous: « Dans les mêmes projets ma haine vous rassemble : « .le vous attaque tous , périssez tous ensemble ;

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« Qu'au grë de ma fureur tout soit anëanti.

« Rendons-leur le tourment que mon cœur a senti ;

« Et qn*heureux d'un désordre où mon bonheur se fonde ,

« Satan seul soit debout sur les débris du monde ;

« Alors je pars content; je cours dire aux enfers :

tt Le Toilà ce vainqueur du Dieu de l'univers.

« Tombez tous à ses pieds, rendez -lui tous hommage.

« Des six jours en un seul j'ai renversé l'ouvrage.

Méconnaîtriez - vous là le comble des expressions de la rage et de lorgueil? Et n'est-ce pas le propre du sublime de toucher à ces grandes extrémités, soit de la vertu , soit du vice. La terrible sublimité de ce discours se soutient dans Faction jusqti'à la fin; et quand Satan réalise son vœu , quand il revient conter son expédition achevée aux démons^

« . . . . D'un ange obscur il emprunte les traits ,

« Glisse à travers la foule , entre dans le palais ,

« Observe, inconnu d'eux , tous les grands de l'empire,

« Monte enfin , et s'assied sur un trône où respire

« Tonte la majesté qui sied au nom royal ;

« L'or et la pourpre ornaient le siège impérial.

Soudain il se montre avec les restes de sa splendeur aux yeux de son peuple, qui frappe les voûtes de ses acclamations detonnenient et d'amour : lui-même leur rend compte des peines de son entreprise et de Vissue de ses travaux ; son orgueil se flatte alors d'un surcroît d'éloges.

« Mais quand il se promet des applaudissements, « L'air soudain retentit d'horribles sifflements.

Fiction sublime représentant bien ce blâme invQ- ///. ao

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lontaire et général qui ne tarde pas à détenir Taccueil réservé au crime présomptueux par Tindigim** tion qu'il excite même à ses complices* Enfin le serpent reparaît :

« De son trâne sans gloire il s*élance, il s'abat. « Soos sa forme rampante en vain il se débat. « La main du Tout-puissant sur lui pèse et le domte r « Ce qui fit son sucpès aujourd'hui fait sa honte. « n veut parler, trois dards^ qu'il agite à-la-fois, 't Remplacent en sifflant l'organe de sa voix.

Autre vive image' des reproches que les mécbiints »4dressent en leur prûpre conscience, qui les force à SQ mépriser eux-mâmes.

(I Dans le même destin , rois , sujets se confondent : « Aux sifiBements aigus les sifflements répondent . . « L'un par l'autre saisis , l'un par l'autre embrassés, • Tous par d'horribles noeuds se sont entrelacés.

Nouvelle ' figure des accusations réciproques et des cruelles récriminations des agents du mal, qui ne peuvent, en se décriant les uns et les autres ^ échapp1èr à Topprobre de la complicité qui les a- souillés tbùr-à'^tour. Le poète conserve encore au dragon dominateur une btnbre de supériorité sur les reptiles subalternes qui Tentourent.

« Lear rage aveugle encore obéit à sa rage.

« Il sort, tout l'accompagne; ils arrivent aux lieux

« Où tons ceux qu'épargna la vengeance des cietix

« Veillaient à chaque porte , ou joignant leurs bannières^

« Itéployaieat ^ans les champs leurs phalangeflrgaerrièref ,

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n Attendant que ce chef^ objet de tant de vœux, « Superbe et triomphant , reparaisse à leurs yeux. « Mais quel spectable affreux trompe leur espérance; « Par-tout de noirs serpents s'offre une horde immense.

C'est alors que se prolonge nh emblématique tableau de la défection des drapeaux du monstre devant la foule horrible des adversaires qu'il 8*est attirés :

' « Leurs bras sont enchaînés par d*invincibles charmes , . « Même effroi fait tomber les guerriers et les armes. «( Tous , poussant à-la-fois des hurlements affreux , « Suivent en se traînant leurs frères malheureux. « Un même châtiment punit le même crime : « D'une horreur mutuelle un instinct unanime « Fait sifQer tous les dards , et leur orgueil snrpris « Reçoit au lieu d'honneurs les signes du ihépns.

Et , par un dernier coup de pinceau , un nouvel arbre défendu se reproduit à leurs regards : ils convoitent ses fruits pareils à ceux que lautre portait; ils s attachent et se pendent à ses branches; mais ils n'j cueillent que des fruita acres et piquants, t't. mâchent une cendre amère et pétrie de sucs empoisonnés. Poétique allusion aux objets tentateurs que cherche à dévorer la cupidité , et que les dégoûts et les remords cuisants convertissent en fruits détestables de ses peines. Le sublime de Fallégorie éclate dans cette fable y dont Adisson admire la grandeur, quand de froids critiques dédaignent d'examiner la petitesse que leur courte vue croit y apercevoir, tant le sublime est diversement jugé par le savoir où l'ignorance! Les diéprédateiurs de cette fiction n'en ^i««sent pas tourné

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rexcellence en ridicule, s'ils avaient assisté comme Milton, et comme nous, aux suites des révolutions ambitieuses dont elle est le frappant emblème. Ik n eussent pas trouvé que c^était un léger châtiment des triomphantes scélératesses du conquérant infernal^ que de s entendre sifflé de ses propres suppôts et de ses ministres soudain transformés en obscurs reptiles : ils n^eussent pas cru quun bruit de mépris universel, que Milton ne donne allégoriquement que comme un on dit j punissait peu Vaudacieux esprit des ténè* bres des exploits de sa campagne pernicieuse au genre humain. Ne sentent-ils pas que le sujet du poème est la chute des vanités xlu démon ; et que le supplice le plus intolérable pour Torgueil , c'est de subir une humiliation étemelle, peine plus rigoureuse que la mort même? Idée profonde, idée juste et vraie, en un mot toute sublime; idée à laquelle s'attache, par un effet du génie de Milton , la justification de sa vertu personnelle et trop calomniée. En effet que signifie le renouvellement de la forme honteuse des esclaves de son Satan, et la métamorphose annuelle qu'ils subissent i jamais , si ce n'est une allusion à l'anniversaire d'un forfait qu'il condamna dans son parti^ même, et que son républicanisme déplora conime un fatal égarement dans l'âge de l'expérience ? Négligerais-je ce témoignage en faveur de l'Homère anglais? et ne dois -je pas relever tout ce qu'a de sublime cette fable ingénieuse, qui produit à -la -fois pour tous les temps une application si forte aux revers de Forgueil, et l'authentique protestation de la conscience de ce grand poète P Ce fut lui pourtant

que des ressentiments invétérés voulurent , à défaut dune proscription capitale, reléguer dans l'ombre de l'oubli , mais que l'impartialité des temps retira de cet exil pour le consacrer à une immortelle mémoire. La famille des Stuants se crut le droit d anéantir sa gloire , parce qu'elle prétendit pouvoir punir ses talents même de l'influence qu'ils donnèrent à ses opinions hardies : la justice des siècles les sauva de cette vengeance, parce qu^elle reconnut que la nature forte du: génie, toujours tendant à la liberté, n'aspire qu'à la conquérir à tout prix, et que, par sa vigueur in* domptable, s élevant jusqu'à cette haute abstraction, il j sacrifie à son insu tout ce qui lui paraît au-dessous de ce but suprême. Mais, quand les hommes supérieurs, tels que Milton, détrompés par le spectacle des passions vulgaires sur la possibilité de Fatteindre, aperçoivent que leurs cruels sacrifices, devenus stériles, ne sont plus que des crimes, c'est alors qu'ils reviennent sur eux-mêmes; c'est alors ^'ils gémissent, comme lui, stur Texaltation de leur ame, qui leur fit immoler Tinviolabilité des têtes couronnées à Toriginelle et primitive souveraineté de la race humaine; c'est alors que, redescendus au ma<* tériel des intérêts, ils abjurent ce que leur dictèrent la témérité de leurs vues spirituelles et leur aveugle amour du bien des peuples.

- On ne disconviendra pas que des fautes. n*obscur* ^dssent par intervalle Féclat du Paradis perdu, et que l'extravagant ne s'y mêle en plusieurs endroits au vrai aublime de sentiment , de sujet et d'images ; car il en a de toutes les sortes : mais ses défauts sont de petits

3io COURS ANALYTIQUE

nuages dans un beau ciel, ou, comme on l'a dit, €le$ taches au soleil; ils semblent venir de ces vapeurs qui offusquent de temps en temps les esprits lumineux. Vaste et abondant comme la nature, le géni^ de Fauteur est irrëgulier comme elle, et na .pas b perfection uniforme de fart. Homère, plus sublime que Virgile, n'est pas aussi achevé que lui dans le détail : il s'élance plus haut et risque plus souvent de retomber. Longin nous dira, « que c'est un médiocre « avantage d'être exempt de fautes, si Ion n a quelque « chose de surnaturel et de divin ; que d'exceller en % toutes les autres parties, cela n'a rien qui passe la « portée de Thomme, mais que le sublime nous élève « aussi haut que les dieux ; que tout ce qu'on gagne « à ne point faillir, c'est qu'on ne peut être repris ^ « mais que. le grand se fait admirer^ et qu'un seul de « ses beaux traits qu'on rencontre dans les ouvrages « de génie peut payer tous leurs défauts. » Cette opi* nion des a^idens s'est maintenue parmi les docteii modernes; et l'illustre Pope, dans son apologie d'Ho^ mère, assure « qu'il pardonnerait plus volontiers ea « cette matière la folie que la froideiu*; et qu'il n'en-« « yie> point à un poète d'avoir des amis qui le quali- « fient de simple, tandis qiie le reste des lecteurs le « déclare stupide. » Il est une simplicité gracieuse et noble , il en est une plate et rampante. Ce traducr teur de X Iliade ne voulait pas, comme Voltaire j qui glaça son poëme par les prudentes réserves de son goût, que le sublime fût si tempéré et que le.jner^ veilleux fût si sage; Pope voulait que le génie se variât ainsi que le modèle |prec. « Es^il élevé > hardi^

DE LITtÉRAtURR 3ii

isdblinie, dk^il, ëlevons-nous de toutes nos forces. i» Sabais5e*t*il, abaissons-nous avec lui sans craindre a la mauvaise humeur d'un critique moderne. » Profitons de cet utile encouragement que donne Adisson aux auteurs contre les censures erronées : on ne sautait trop souvent appliquer son blâme aux épilogueurs du Jour, qui, pensant que la critique ne peut être critiquée , font consister la littérature en argumentation de rhétorique, et qui ôtent à Pégase intimidé ce je ne sais quoi d emporté qui le fait voler jusqu'aux sommités dés choses. De la définition que nous avons &ite du sublime , en le distinguant du merveilleux , on déduira facilement le vice qui lui est contraire, je veux dire la bassesse : le sublime étant la plus haute mesure des idées ou des sentiments ne ressemble pas non plus à Fexagération. Sa première qualité, c'est d'être clair et vrai : tout ce qui excède la raison est obscur et faux; tout ce qui outre tes dimensions des choses, soit par lenflure des formes, soit par lemphase de la dy^on, nest plus que ridicule et absurde. . Lucain saisit votre esprit par le ffranddans la noble ^'•««wiine

* r O très fréquent

justesse de son éloquence ; mais cette grandeur véri- «^^^^Lucun. table de ses harangues le quitte dans ses descriptions surchargées de merveilles qui, à > force d*être surpr6*> fiantes, cessent d'être concevables, ou choquent te bon sens ; on n'y sent plus le génie qui se passionne, mais l'imagination qui s'enivre des flots d'une verve débordée. Le mot historique de César au pilote de Brihde , qu'épouvante un orage , « Ne craii^ pas , ia * portes César et sa fortune , » est vraiment 6uU»xb6 ;

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le poétique discours que Lucain fait teoir à ce héros n'est qu une lourde amplification. La poésie s'écarte loin^ du beau qui lui est propre , lorsqu'elle ne surpasse pas les grands effets de Thistoire. u»!!bi!^« • Le. défaut contraire se fait reiiiarquer dans la Hen^ !« H9^i: riade : son auteur, exact et raisonnable, n'outre jamais, le sublime, il est vrai; mais à peine s'il y arrive : le, seul point qu'il atteigne est la noblesse et la vérité commune : nulle part il ne s'échauffe assez pour monter à l'extraordinaire, à l'étonnant qui nous frappe, et nous éblouit : la clarté c|u il jette est tremblante , pâle et voilée. Il n'a point ce feu d'Homère et de. Virgile qui , dans l'effusion d'une lumière vive et con*. stante, étincelle en larges éclairs, et dévore tout en passant d'un rapide et brillant incendie. On a retenu mille mots , partis du cœur d'Henri IV, où le caractèret de sa sublime bonhomie éclate plus hautement que dans les plus nobles discours du poète. Ce n'est pas toujours dans les dioses élevées que le génie rencontre le sublime \ un des premiets atfcréts de l'art est de le chercher dans les choses ordinaires et simples. Ce sublime de naïveté diversifie le ton uniforme qu'une grandeur égale soutiendrait dans l'épopée aux dépens des plaisirs du lecteur : nous aimons les contrastes, qu'apporte la simplicité dans les sujets majestueux;, et notre goût s'émousse et se fatigue au spectacle continu de l'extraordinaire. Mais, je le répète, il faut que dans la simplicité même le grand se fasse sentir, Csem^ies ct la rchaussc agréablement. Homère ne dédaigne pas •impie de nous peindre la jeune fille d'Alcinoùs lavant ses vêtements et di^ voiles siur le bord de la mer ; et le

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ballon lancé dans Tair par ses folâtres suivantes, allant réTeiller Ulysse nu sur le rivage: il apparaîtra devant ces timides vierges ; elles fuiront à sa vue ; Nausicaa seule restera pour écouter sa prière, et soutiendra Taspect de sa nudité, que couvriront à ses yeux les sentiments d une pudeur ingénue , et d'une commisération naturelle : voilà le suUirae de l'innocence. Le fidèle chien qu Ulysse laissa dans son palais , ne sera point un acteur négligé dans lepopée ; une double péripétie, produite par la reconnaissance et par la mort de cet ami domestique , qui expire en léchant les ' pieds de son maître , signalera , dans une scène naïvement sublime, le caractère dun constant souvenir que les hommes n'obtiennent guères de leurs sem^ blables : une même source admirable de sensibilité répandra le sublime sur le pasteur Eumée et sur la vieUle nourrice Eurydée.

A l'école de ces tableaux agrandis par le simple naturel , Virgile apprit à tracer le contraste des dieux de bois d*Evandre, et des statues d or de César, et ces humbles cabanes d'où sortirent les amphithéâtres d'une république législatrice des nations, et d'un empire oppresseur du monde entier. Le goût trop subtilisé de notre âge apprécie aussi peu le charme de cette sublimité simple , qu elle en connaît peu les mystères : le bel esprit des Perrault et des Lamotte nous«a corrompus avec érudition ; on va jusqu'à dénigrer ces beaux traits : il n'est que le bon La Fontaine qui se les soit appropriés, et nous pourrions dire, en „^jj|^, lisant les fables d'Adonis et de PfUlémon et Beaueis} ^^^^^ que notre Esope fut encore notre seul Homère. Veut41 ^ ï"*"»»^»»'

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peindre ane déité allégorique; il Ta montre en 114 trait auMi grandement que la Discorde du poète grec *

a ... La Renommée , en naissant inconnue , « Nymphe qui cache enfin sa fête dans la nue.

Veut-il offrir à votre esprit Vénus même ; il carao* térise la grâce , en disant que rien ne aumque i la déesse ;

« Ni ce charme secret dont Tœil est enchanté , « Ni la grâce plus belle encor que la beauté.

Pourtant il vous révèle le pouvoir de cette même beauté par ce peu de mots quil met dans la bouche de Vénus descendue de TOlympe :

« La beauté dont les traits même aux dieux sont si doux-, « Est quelque chose encqr de plus divin que nous.

S'il lui faut exprimer combien le plaisir des entretiens de Famour hâte le cours du temps :

« Jours devenus moments , moments filés de soie.

Si Vénus en pleurs est forcée à regret de quitter un instant Adonis , il marque sa tendresse et sa peine par le sublime de la diction :

« Cent humides baisers achèvent ses adieux.

Quel langage que celui qui rend ainsi le mélange des pleurs et des baisers par lesquels de tristes adieux se terminent ! Méditez le secret de cette poétique fusion des mots, et la subtile hardiesse de ce tour insohte et original ; il rappelle ce beau trait de Valérius Flaccus,

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qui, pour peindre le saisissement d'Admète embrassant Alcesie revenue des enfers , imprime la pâleur de ces deux époux aux baisers qu'ils se donnent , oscuU^ pullenda, expression neuve, admirable néologisme, qu'il est facile aux pédants de psoscrire, et difficile «1 génie de trouver.

La Fontaine a-t-il besoin de rendre la vélocité du coursier que .monte le jeune cbasseur :

« D'haleine en le soivant manquent les Aquilons.

Le dénombrement des compagnons qui lescortent à la chasse est un tableau fait à la manière antique, et dune touche digne de Virgile. On en peut dire autant de Timpétuosité du combat livré au sanglier, que Tauteur compare énergiquement à un brigand qui , se dérobant au supplice dans l'épaisseur d'un bois comme en un fort inaccessible.

« Laisse gronder les lois , se rit de lear courroux ,

« Et ne craint point la mort , qu'il porte au sein de tous.

Ce sanglier effleute d'une blessure le beau Palmire; et le poëte exprime par un seul hémistiche quelle douloureuse sympathie fait ressentir à sa maîtresse Tatteinte d'un coup léger, ^

« L^r pour \e héros, profond pour son amante»

Avec tant de beaux traits qui étincellent dans ce poème , admirons la sublimité naturelle des mouvements passionnés qui le remplissent, et la justesse parfaite de l'ensemble; nous croirons lire un chant du meilleur poète ancien.

3i6 COURS ANALYTIQUE

ttr?tîT!îre ^^ parallèle de La Fontaine et d'Homère devient UF^ne. P' "* évidemment juste à Tégard de Philémon et Beaucis , action simple et merveilleuse à -la-fois, à laquelle s'adaptent le simple et le grand sublime également. Cette Cable, dont la leçon morale ne tend quà inspirer le goût des vertus douces et des désirs modestes, a pour exorde le portrait du sage, et commence avec une heureuse élévation de pensées;

« Il regarde à ses pieds les favoris des rois ,

« 11 lit au front de ceux qu*an vain luxe environne ,

« Qne la fortnne vend ce qu'on croit qu'elle donne.

Quelle noblesse naturelle dans l'accueil que les deux époux font aux deux voyageurs divins qui viennent les éprouver sous leur chaume hospitalier l ,

« Usez du peu que nous avons :

« L'aide des dieux a fait que nous le conservons :

« Usez-en; saluez ces pénates d'argile.

a Jamais le ciel ne fut aux humains si facile

« Que quand Jupiter même était de simple bois :

« Depuis qu'on Ta fait d'or il est sourd à nos voix.

L'eau tiédie pour laver les pieds de leurs hôtes » les apprêts de leur feu, de leur table, de leur repas champêtre, semblent reluire par la beauté des détails, de l'admirable simplicité du poète : tout- à- coup le sublime change de forme ^ par la transition à un autre sublime qui s'élève jusqu^à une grandeur inimaginable:

a L^s divins voyageurs , altères de leur course , « Mêlaient an vin grossier le crystal d'une source r « Plus le vase versait, moins il s'allait vic(ant ^

«c PhîlémoB reconnut ce miracle évident.

« Beancis n*en fit pas moins; tous deux «'agenouillèrent,

« A ce signe d'abord leurs yeux se dessillèrent :

« Jupiter leur parut avec ses noirs sourcils,

« Qui font trembler les deux sur leurs pôles assis.

Ne semble- 1« il pas qu'avec ce Jupiter si magnifi* qneraent dévoilé, Homère nous apparaisse dans sa majesté tout entière ? Son inspiration passe de vers en vers dans ce chef-d'œuvre ; au sublime dune grande image, elle fait succéder celui du pathétique. Les époux demandent à la bonté du Dieu la seule grâce de mourir à la même heure : vœu attendrissant , prière que terminent deux vers dont la négligence apparente et lair d'abandon sont le sublime de l'art du styîe:

« Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux

« Ne troubleraient 9on plus de leurs larmes ces lieux.

Jupiter les exauce; ils vieillissent ensemble, et lorsque la métamorphose allégorique de la perte des formes et-des sens qu un long âge leur enlève , les change tous deux en arbres; leur amour conjugal survit en eux soud une écorce insensible dans ce vers plein de sentiment ,

« L'un et l'autre se dit adieu de la pensée. Enfin la fiction s'accomplit avec une égale sublimité^

« Même instant , même sort à leur fin les entraîne :

« Beaucis devient tilleul , Philémon devient chêne.

Et leurs deux noms rapprochés dans le même vers paraissent perpétuer la mémoire de la douce union

5i8 COURS ANALYTIQUE

de leur vie , comme la solidité du chêne et du tilleul ptraît un nouvel emblème de la durée du souvenir de de ces êtres constamment vertueux. Où trouver le sublime qui l'emporte sur celui-là ?

En quittant La Fontaine, on me pardonnera de ne recueillir aucun autre exemple dans les auteurs modernes. Les traits que j'ai cités caractérisent trop bien le vrai beau pour qu on puisse s'y méprendre en les comparant à ceux qui n'éclatent que par les antithèses, les pointes desprit, les recherches ingénieuses de l'élégance, les rapports forcés, et les jeux subtils qui naissent de lalliance inusitée des roots, ou des figures. La sévérité des critiques a trop souvent reproché ces sortes -de finesses au génie du Tasse. Oa trouve en lui plus d or que de clinquant ; et la hau-r teur de son sujet, la noblesse de ses caractères, la vérité de ses passions, le portent généralement au grand. En effet le propre des fables religieuses , c'est d'élever l'esprit des poètes à cette métaphysique su^ périeure, qui produit Tétonnant et le sublime : aussi règne-t-il dans les harangues de Godefroi, dans ses démarches , et dans les parties principales du plan de la Jérusalem délivrée : mais on n*y distingue qu'une même espèce de sublimité soutenue par la nature de l'action, et par luniforme pureté du style. Ses beautés nous deviendront plus familières , quand la plume élégante et correcte de M. Baour de Lormian les aura fait harmonieusement passer en notre langue, et quand la poétique traduction qu'il en achève, et dont je connais d'excellents passages, aura rendu au Tasse le même honneur que notre DéUlle à Milton.

* Moins pur, mais plus fort et plus varié que le Tasse

dans ses innombrables fictions, le Dante y répand SoUimmit»

^ . f ^ ^ âa Dantr.

toutes les sortes de sublime : dès le premier pas il

Kms fidt toucher au seuil de lenfér, et quand tous

allez le franchir, tout<-à-coup il en personnifie la

porte, qui prend une voix, et qui vous frappe de cett*

foudroyante et mémorable apostrophe,

°. • * • « Par moi Ton va dans la cité des lamentations,

« Par moi Ton va aux éternelles douleurs .

« Par moi l'on va chez la nation réprouvée :

• Laissez-là toute espérance , ô vous qui entrez !

Paroles menaçantes qui ont retenti dans tout le monde poétique , et qui signalent d'abord le sombre génie du pioëte florentin : tour-à*tour attendrissant, terrible, naïf, il puise en sa forte imagination la forme de tous les vices, limage de tous les châtiments; et non moins pathétique dans les plaintes amoureuses de Bimtni, qu effrayant dans les discours qu*Ugolin afïsmé, pâle de rage, adresse à son petit Anselme ex-* pirant, qui va lui servir de pâture; son génie prend UB si surprenant essor avec la céleste Béatrix, qu'à peine, le pouvez -vous suivre en son vol qui plane d'ime aile si bien déployée au séjour des anges et de la béatitude. Heureux si la bizarrerie de ses inven* tioos ne défigurait pas quelquefois leur beauté; la plupart d entre elles sont pourtant si frappantes qu'on â'étonne qne la critique de ses contemporains ait long« temps prévalu contre levidence de leiu* grandeur* Ou ne peut accuser de l'injustice dont il se défendit

lui-même, que 1 aveugle envie qu^il représente dans* son purgatoire , les paupières cousues d un fil de fer en punition d'avoir fermé les yeux devant les beautés les plus visibles. Ses conceptions originales lui ont valu le titre d'inventeur comme à Homère, non-qu'une égale perfection le place au même niveau, mais parce qu il a mérité de s'asseoir aussi dans un premier rang, en créant comme lui un merveilleux tout neuf tiré des symboles de la nature, et des traditions théblogiques de son crédule siècle. « Il n'y a sans doute « aucune comparaison à faire entre Xlliade et la di^ « vine Comédie j écrit le docte M. Ginguené; mais, « ajoute-t-il spirituellement, c'est parce qu'il n'y a « aucun rapport entre ces deux poèmes , qu'il y en à « un grand entre ces deux poètes , celui de l'inventiou: « poétique et du génie créateur.» Pour moi, je pense que le bon goût aurait droit de louer le Dante sans restriction , s il eût mieux réglé la marche de sa muse sur les pas du guide qu'il a pris en sa descente dans l'enfer. Le divin cygne de Mantoue, qui se soutient toujours au souvenir d'un brillant idéal, l'eût détourné des horreurs parmi lesquelles il se plonge; il Teûç retiré des amas fangeux de monstruosités sur l quelles son imagination se roule, se salit, se fotigue et s'égare. L'extraordinaire et le terrible produisen souvent le sublime ; mais Thorrible et le bizarre n'en DirKrewce ofircut jamaîs que la fausse apparence. Il est effrayant images de ^^ doulourcux d eovisafi^er le Laocoon et ses enfants

irgile , et des ^

déchirés par les morsures de deux immenses reptiles qui les serrent de leurs replis, et qui surmontent de Idurs crêtes sanglantes la vénérable tête de leur vic-

nonstmeufet

rt* dn

DE LITTÉRATURE. 3ai

tne en pleurs et jetant àet cria Veft' ta ci9ia : nais

kt afTreux et reponsunt de te figarw des daiaw^s

ntonillés par àea serpeùù tout hé^

kqui, dans une mutuelle transiRùattoti , mtffa-

\ae inconcevable entre lé «orps et lAs meffibrea

i, et le tronc i la crotipe A k - ^Mt6 écitill^

là, semblent ae coller et se fondre à demi

s chairs oreiuées tes unes par les antre* , te

Ver de plaies, échanger entre eux ta moitié de .

F formes et de leur composé" mobile, puis se

r m partie intUslinete, et marclier

Kniper à-la-fois en im méltange hideui qn'on n'a

s vu , qu'on ne peut plnk oublier, dont on frémit

f ^e souvenir, et daiiS'ta doulvle confusion duquel

Eeil ne sait s'il aperroît l'hoiHme elle dragon enlacés ,

X natures mutilées 4é l'itfàtë et d* l'hotnnfft-,

malisant ensettable, «e 4enii«nt monnrueu'-

itrporés en a'etitre>dé^¥aitt. Quelle tfâé aoïc

Mn dessin , là Ttgtiéur du cotant qai réftKscr

^r fantastiqYfe, quelle que sait U 6mé

[expression , ei- stir-^ùt la- force de YtAé-

représente trinsi la perfide et ba«w ^'■

s voleurs de Titkt , que Daiite déptmîtl« lié*

> par cette image hardie de leur inhO'

Lrice (fAi \éé porté à s« déclïirel- eAtMl

r suce H itidMtdncf^ dn petipfe ; 6n hé'

^ è fWonnaître le sofalime^ en dn SctionH pittfs que

IftfiMNide'NMtise, et si péb côftipArdblrà àak âwppiioet

d'bittb'et dé fyrUe, attk ondes ^yarn lés lèrres de

t«M»le,-à fttAie pérèée Âb» itlinaïdës, «t tnênie Mx

éMMttâ'MÉi ««i^nt le ftittft dérf ÏWiea.

///. ai

3aa COURS ANALYTIQUE

Les chàlimenu' décrits dans Tenfer catholique Youâ gkoept et TOUS répugnent à contempler, parce qu'ils sont physiques et qu ils ressemblent aux tortures in» ventées par les inquisiteurs ou par les tyrans:. le» peines du Tartare mythologique vous épouvantent et vous étonnent, parce que ce sont des punitions surnaturelles, qui paraissent ne pouvoir être infligées que par des Dieux. Répétons-nous que la loi du beau ^ dans les arts, exclut la grimaqe des douleurs convnl* sives;, et que la pure idéalité constitue vraiment k> ^M^M* sublime, Virgile, que Dante choisit pour se diriger, i» virga«. ji^ jg^ appris ce que la perfection des formes, la pl^ce, et Tordre des choses, la progression mesurée des eflEets, et le juste eacluunenient des images, ajoutent à la sublimité : d'où vient la suprême transcendance du sixième chant de V Enéide? Là plus de passioni|' plus de -caractères , plus de pitié dramatique^ mais le plein sublime des idées et des peintures ; et ce su-^ blime assorti au merveilleux du double, tfl^hleau d'un. Tartare efïiroyable et d'un ravissant Elysée | toutes ks. richesises du savoir et de la philosophie ancienne y ra^. massées par le génie , et concentrées dans ui^ seul chant digne de l'harmonie d*Orphée ! Qu'on suppose, entendre avec recueHlement d'un bput à l'autife, un tel chant accompagné de la lyre antique , ne manquerai;t-on pas de langage pour exprimer les impres-, sion's profondes qu'on aurait éprouvées? Ne serait-on pas dans l'état de Télémaque^ à qui les paroles de Tombre d'Arcésius entraient jusqu'au fond du cceur : « Elles s'y gravaient, dit Fénélon ; ( écpvit^r 1^9 <ceci €^ encore du suUime) «eUes.s'y gravaient çomppe,

DE LITTÉRATURE. $a3

un habile ouvrier grave aur l'airain les figure^, .qu'il veut montrer aux yeux de la plus reculée pi^^térité^ Ceà' sages paroles étaient comme une flamme sul:|tile| qui pénétrait dans les entrailles du jeune Télémaque, il se sentait ému et embrasé : je ne sais quoi de divin semblait fondre son cœur, au-dedans de lui.

Ce qu il portait dans la pavtie la plus intiiçç de luimême, le consumait secrètement; il ne pouvait ni le contenir, ni le supporter, ni résister à une si vic^ente impression : c'était un sentiment, yîf et délicieux qui était mêlé d'un, toitfment capable 4'Airladber la vie. »

Qliel poétique passage! quelle langue!, qiiel tour simple et pur! quelle douceur et quelle force à-ta-fois I Qu'aurions - nous pu dire qui s'appliquât mieux au charme inconcevable et pénétrant, des sublimité» de Virgile ? De si belles périodes font reconnaître, la, pféu^'l. haute imagination du prosateur qui nous offre, dans ^*^" ses champs élyséens, la fictive ex^tence desjusfes fqr>. tunés rayonnant dans une atmo;sphère lumineuse, et nourris de sa lumière qu'ils respirent, et qui. s'incorporent en leur essence ,. compte Ta^ir et les alimente qui soutiennent les vivants sur la. terre. I{'affinn)eMiit;9;[^' pas, en écoutant une prose si parfaite,, jtji^^^^^to^e eut raison de déclarer que la versification n'est f9\jl^i une indispensable qualité ^de L'épopée. .,'.«: Toutefois 9 en admet|a^t,que cf^^. condition fût de-^ venue népessaire, Fénélpi^laraif^te pa^ tant j^'autr^/s, que nous méconnaîtrions plutjftt un poëitiie., ^épique dans les/verS; de la Henriadâ, que dans la poésie nofij f(u TéUmofiue. Ace titr^} il faudrait que^nf -dt

ai^èeésîans morales et de leçons politiques n*eussenc pas rallëiiti la fiable de ce dernier ouvrage : ce sont là lés raisons qui l'excluent du genre dans lequel il entrerait par le merveilleux et par le sublime. Les hauts points de vue sous lesquels nous avons envisagé Milton nous dispenserstiéiit de considérer en ce mo« ment Klopstock, doift nods avons, à Tégard d une autre condition, critiqué l'emphase extatique, et le latigage émbari*aSsé d'une affectation inystérieuse. L'imagina^ tibn de ce dernier emprunta du Paradis perdu le grand oiàte idéal qu'il transporta dans la Messiade. Il doit au souffle inspirateur du poète anglais cette iropul* sion, qui seule pouvait Félever jusqu'aux sublimes fictions de ces mondes hyperboliques à travers les* quels il s'élança sur les traces qu'avait frayées son audacieux modèle : mais disons qu'il ne doit qufà son ^topi'e génie , et qu'aux propriétés de son' sujet chré- ^«wiSîr* ^^^y deux exemples origiiiaux de sublimités, trèsd«Uo|»tock. lonables dans son poème. Sa muse veut peindre le cliàtiment de la trahison 6t du suicide : IscariotaVenda sÔTi dîviii maître ; déchiré de remords et de pitié , ne pouvant plus soutenir l'horreur de son forfait, ni l'asjièct'detr'totiffrancés de sa victime, il croit trouver dh'i'éïtrgé dafhii la ndit delà mort; elle est à ses yeux lluiéàintissement de Fètfe : celui qui a dit sur le mont Horeb « Tu ne tueras point » n'est plus pour lui le Dieu qui lui défend dé se tiièr lui-même , il n'est plus aucufi Dieu qù'3 avôtte et'<|u'il redoute; il ne craint quële^nïintent de sa détestable existence; il cherche le'^V>'s dans sa destnlctioA, et se tue de sa propre Àaih. A ce coup, dit le poète, des esprits vitaux,

DE LITTÉRATURE.; r3a5

ëmanëi de sa dépouilla 9. s 4)àveQt comme en vapeur légère , environnent son ame qui 6 envole, et , <piui rapides que la pensée , forment autour d*eU6 un uoik veau .ip4^ips qui sent, qui voit^ qui l;remble ,e% frémit : l'ame, remise de son t^uble, recommence à^i^sçr,: ella se demande ce qu elle est, ou elle est , où. elle va, ce quelle devient: elle, se répond, je vi&> je jsp^ul&e, je suis moi, je suis le traître qui espérais finir, je vois un abyme de douleurs. Qu'aperçois-je eupore P mon affreujL cadavre ! Quentendsrje P.^a. ypix d'un juge inévitable , et les gémissements.^ l-innop^nt qui péril par mon infamie ! Cette ame de Judas épi*ouve d'abord le tourment qu'elle avait voulu fuir; elle est traînée par l'ange de la vengeance au pied de |a croix; elle assiste aux derniers soupirs du juste expirant, et son immortelle vie devient une interminable torture. Cet effrayant tableau ne présente-t-il pas la plus frâp* pante allégorie du passage d'une mort matérielle à la spirituelle éternité des peines de l'Etifer? La poésie pouvait-elle réaliser plus vivement ce dogme que î*'élôquence n'eût étalé qu'en déclamations? A ce sublime deierinç^r) succède plijLS loin un sul^lifniç fl^ P^^éliqjae dans l^ympe dp A|irhiam et ^ ,Dl^bpra,,,qui dhsupi^e/ikt 9^ Haut du ciel le i»acrifice 4lii Messie- ^rheu^re

4f sa^eonsommation. L ent]iousigsme 1^ flv^ f^^ a^ûoe, W ce chant, tous les traits 4^ la mourante Kç^t^e, et préite des attributions yiyai^ites.et sensibles à t(^us les iiwtruments, de ion opprobre et de son trépas.

« O le plts beau des hommes, s'écrie' la voix inspirée! il « ^tadt le pins beau de tous ; mais la mort , la mort San* «glakte, l'a défiguré !

5a6 COUftS ANALYTIQUE

' « Cédi«5 , Tersez des lames ; ce cèdre qni gémit était sur « le^Liban : il prétait sofei ombre an.Toyagèar fftdgiié y mais < il a été taillé en croix.

« Buissons fleuris de la vallée , attristez-vons': cette hnn^ n che homicide croissait près d*on misseaa argenté; elle a ' ■ été ployée en couronne autour de la tète de Thomme- '< dieu.

« Ces mains infatigables qu'il levait sans cesse vers son « père en faveur des pécheurs , ces pieds qu'il ne se lassait -#*pas 'de porter dans la cabane des malheureux; ces pieds « éi ces mains sont percés par le fer,

« Ce frimt divin qu'il humiliait dans la poussière; ce « front d*on coulait sur la montagne une sueur mêlée de « sang , ce front est déchiré par une couronne ensanglantée.

« Le glaive de la douleur perce l'am^ de sa mère : prends « pitié . de ta mère , fils divin ^ soutiens-U , empèche-la dp « mourir.

n Si j'étais sa mère, et que je fusse déjà dans le seu\ de la «joie étemelle, le glaive de la douleur viendrait encore y « percer m,on ame. . .

Ce dernier trait me paraît le plus sublime, et le reste de ce chant alternatif éclate de mille beautés de ' sentiment. Bientôt vous voyez la tête d^iAmanuel se peAcher pour ne plus se relever; vous entendez Je' rusalem souillée pleurer sur sa misère; et Jérusalem^ gloneuse chanter son triomphe; et Toffrande réconciliaiit rÉternel avec le genre humain. Voilà comme on agraindit, par les hautes figures, lexpression de la douleur qui multiplie toujours les images, et qili 4onne la vie à toutes les formes des choses inanimées^

Ce ne sont point là les grandeurs fantastiques du poète allemand, mais des sublimités réelles, touchantes, qui n'ont pas besoin d*étre traduites eil vers pour qu*on les reconnaisse essentiellement poétiques.

Ujirgonautique de Yalérius, et la Lusiade du Ca-» moéns se soutiennent par le merveilleux; mais ces épopées ont rarement du sublime : et je crois, utile de noter que le succès moins étendu de ces deux poeme^ tient à l'absence de cette condition. Vous observerez^, à l'examen de chacun, que quelque imp^ectipn sp-' sult^ toujours, dans les ouvrages, de la négligence ou de Tomission d'une seule des règles. .

Sans doute on a remarqué que l'épopée badine ne se constitue pas absolument de cette élévation ^^ s'appelle le sublime : l'art y supplée par Féminence du comique, ainsi que l'a fait l'Arioste, et comme on voit que la force du ridicule est le point élevé de la comédie. Un ^eul exemple du chantre de Roland confirmera le précepte. L'armée de Gharlemagne a Seiie «nv besoin quun renfort de troupes entre dans Pans à l'insu des Maures : aussitôt Tange Michel reçoit Tordre du Tout-puissant, qui veut troubler le camp des infidèles , et leur dérober la vue du secours qu'attendent les chrétiens, d'amener le Silence qui doit accompagner les soldats, et la Discorde qui doit agiter les ennemis. Michel, après avoir bien médité sa commission, pense qu'il ne trouvera le Silence que dan# les cloîtres : il j vole : mais que lui dit«on à la porte P

« Le Silence n*habite plus ici : il n'y est plas qu'en écrit « à l'entrée du chœur, des dortoirs, des réfectoires , et dejs

3a6 COURg ANAI^YTIQUE

« cellulea. Il n*ep eaû^te plus que le nom. A pr^nt oa n'y « tTQQve non plus ni la Pitié, ni THiimilitë^ ni FAmour du « prochain , ni la Paix.

Michel se détourne très -étonné, lorsqu'il aperçoit dans ce Heu saint, qui? la Discorde. Quelle surprise pour lui , qui se disposait à l'aller chercher aux en** fers ! Elle a pour compagne la Fraude , que l'Arioste dépeint ayec un visage serein , un habit décent , nn regard humble, une démarche grave, un parler f/i bénin et si modeste , qu on 1 aurait prise pour Fange Gabriel disant ai^âi Du reste , laide , difforme , et cachant sous une longue et large robe un poignard êtnporisonné. Cest à la Fraude que Michel demande oik est lé Silence, dont elle connaît la fineisse, qui a déserté la demeure des philosophes et des religieux^ qui à rôdé la nuit avec les amants, qui s^est ensuite féûré auprès des faux-mônnoyèurs, des traîtres, et des liomicides, et qui enfin s'est caché dans lantre du Sommeil. On sait que le plus haut comique excelle en cette fiction, et Ton y reconnaît l'endroit d'où Boileau tira comiquement aussi sa déesse Discorde.

« . . . . Encor toute noire de crinies ,

« Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes ,

n Avec cet air hideux qui fait frémir la Paix.

liadéité de TArioste est méconnaissable chez Boileau, qui, layant rencontrée toute chargée de sacs à procès, devant ,derrière , et à côté des notaires , des procureurs, et de tous les agents de loi , transmet ses attributions à la Chicane , et la conduit au palais de cette dévorante èompagne. L'éminence du comique équivaut â là

DE I.ITTÉRATURE. Sap

sublimilë dans le$ deux poèmes badins de TltaUeip^ et da Français: mais la simple gaieté du conte^ et la plaisanterie inodérée, n'eussent pas suffi à les rendre épiques ; de même que la noblesse ne suffit pas à la grave épopée, qui yeut le sublime ^ce^t-à-dire ce vol de la pensée > cet élan. d'enthousiasme qvà se soutient en des régions lumineuses, où l'on croirait que la Hinerve du poète, à Tégal de celle qui sortit du cerveau de Jupiter,

« Monte au séjour des dieux , sa demeure étemelle ,

« Voûte d'or et d*aznr que n'obscurcissent pas

a Les torrents orageux , la nue et les frimas ;

« Ciel sans nuit et sans Toile , aux vents impénétrable ,

« Et qu'à toute heure éclaire un jour inaltérable.

A cette image que j'ai traduite de TOlympe d^Homère, comparez l'idée de la sublimité nécessaire k la poésie épique, et nous l'aurons assez définie.

Jusqu'ici , vous m'avez entendu insister sur chacune des conditions : je n'appuierai pas autant sur celle de la ]|io&Ai.iT£. Les avis sont si partagés à son égard, quant à l'épopée, que je l'en aurais omise sans préjudice aux préceptes de l'art , si je nWais pensé qu'il jfaiit établir le code des règles sur ce qu'il y a djQ parr faitement complet, et non sur les heureuses exceptions. En effet, quoique la. moralité ne doive pas toujours ressortir d'une fable .épique , ni la conclure , on voitqu'elie est le résultat définitif des meilleurs poëmefli. Au ieontraire, ceux dont die ne se^ déduit pas,.sopt 'aoins accomplis. Modelons-nous donc siu^ le inieux.> et admettons la condition morale comme règle inté-

12* RiOLC.

La monlitcw

33o COURS ANALYTIQUE

gMiiitie, puisque Plliadey P Odyssée y P Enéide^ et le Paradis Perdu , paraissent en avoir reçu leur durable solidité, l'ajouterai même que le sublime qui rapproche /e TéUmaqite du rang de Fépopée se fonde sur la grandeur de la moralité qu'il renferme. Est-il rien de plus majestueux et de plus moral que de peindre la jeunesse d'un héros conduite à travers les dangers et les écueils par la divinité de la prudence ^ sous la figure d un sage vieillard ? On nous opposera que PArgonautique^ la Jérusalem Délivrée , la Lusiade, sont des épopées, et que leur action totale n abouti t pas à une moralité définitive : ce ne sont purement que des narrations de différents faits historiques e% merveilleux, racontés seulement pour le plaisir de l'imagination : il est vrai, mais ces récits abondent de tous côtés en sages maximes , en philosophie , en vérités utiles; nous serions donc autorisés à fiiire au moins une loi de ces moralités dans les discours et dans le détail. A plus forte, raison devons -nous en établir la condition , lorsque nous la trouvons dans le résultat de l'ensemble des chants d'Homère, de Virgile, de

KonUt^ Milton , et même du Dante. I/un apprend aux rois et aux peuples les suites pernicieuses de leur violation du droit des gens, et des fureurs de la vengeance : il présente aux hommes les désordres qu entraine l'abandon de leurs foyers d'où les arrache Tamour des

devirgu*. expéditions lointaines : l'autre vous révèle dans les aventures d'Enée, que la piété, la persévérance, le mépris des passions , et le respect de la justice et des coutumes sont les devoirs des législateurs, et les senb

4« MUtoD. moyens de réussir à fonder les nations. Celui-ci vous

en Dante.

DE LITTÉRATURE. 33i

offre, dans la chute des anges rebelles et de llionime tmnsgresseur d'une loi, un moral emblème du malheur des révoltes de l'ambitieuse envie , et de la dégradation dans laquelle tombe Torgueil qui ose interpréter les commandements éternels, et aspirer au rang suprême. L auteur s'enrichit , en outre , des moralités saillantes de la Bible et des livres apostoliques, également rem* plis de traits où étincelle le grand sublime et le sublime simple, et des récits naï& qui remuent le cosur par l'expression des sentiments pieux, vrais et charitables. Enfin celui-là par le spectacle de sa diidne^ Comédie y vous étale les supplices réservés au crime , les expiations inévitables aux fautes , et les récompenses promises par la céleste équité, afin que de ce vaste tableau ressorte une leçon dont le souvenir se grave assez fortement dans votre imagination frappée pour vous écarter du mal , et vous diriger au bien. Ces pleines moralités ne nous sont -elles pas évidentes? Ouvrez de plus les épopées héroï-comiques; vous y verrez la satire des folies humaines , ou des vices , remplacer la i»^'«>î<:»»W"« gravité des leçons sérieuses, et les reproduire sous une forme enjouée. La manie vagabonde des chevaliers, lextravagance de leurs prouesses militaires et de leur courtoisie errante, l'imposture, l'avarice, la jalousie, la concupiscence, et Tobiveté des gens d'église, fournissent à l'Arioste et à Boileau l'occasion de railler les deux abus les plus funestes du monde, celui de la bravoure déréglée et celui des choses saintes. Concluons des plus parfaits exemples que la moralité, proprement dite, n'est exclue des grandes épopées qua leur détriment, et que la satire en lient

Monlitifll des

33a COURS ANALYTIQUE

lieu daos les poèmes héroï -comiques. Cette condition , sinon indispensable, au moips importante, tout en rehaussant la nature du (comique dans les uns, et en agrandissant le sublime dans les autres , joint en eux rinstruction au plaisir, et leur donne un poids qui les rend plus généralement précieux et recomman« dables aux bons juge& Les hommes font peu de cas des plus belles fleurs poétiques, s*ik nen peuvent retirer des fruits ; et Ton ne doit pas , dans le plus beau genre des ouvrages de lesprit , négliger ce précepte d^Horace, dunir Futile à Tagréable.

Notre bon fabuli^ se distingue par ce soin autant que par le sublime. Refeuilletez le petit poème des FiUes de Minie^ d'où rejaillissent principalement trois moralités : une contre laveuglement de l'amour dans l'aventure de Thisbé, dont il nous fait pleurer le suicide , par ces vers pleins de grâce ,

« Elle tombe, et tombant, range ses vêtements,

« Dernier trait de pudeur même aux derniers moments.

Une, contre les jalousies de l'hymen, dans la mort de Procris , percée involontairement d'une flèche de Céphale. Enfin une, contre l'impiété des indévotes ouvrières , qui osent filer et travailler de l'aiguille au jour d'une solennité consacrée : cette leçon est la plus grave, et mérite une profonde méditation : n'en rions pas. Nous y voyons d'abord comment La Fontaine désigne ces laborieuses filles :

« Troupe aux arts de Pallas dès Tenfance adonnée , ' « Et de^quî le travail fit entrer en courroux « Bacchus , à Juste droit de ses honneurs jaloux : « Tout Dien vent aux humains se faire reconnaitre*

Cependant elles se refusent à quitter les fuseaux; et le poète nous prémunit déjà contre la vanité mutine^ que notre propre sagesse et notre industrie nous inspirent , en nous présentant ces obstinées fileùses comme instruites et chéries par Minerve même : leur présomptueux esprit finira par un sacrilège , et commence par le blasphème : elles babillent indiscrètement sur la quantité de leurs dieux, ainsi que nos incrédules parlent scandaleusement de nos saints et de pos patrones :

« L'Olympe ne peut plus contenir tant de têtes , « Ni l'an fournir des jours assez pour tant de fêtes.

Les voilà qui brodent et ourdissent leur trame avec cet empressement inquiet qui signale plutôt lardeur de mal ^re que la raisonnable activité : on aperçoit dans leur émulation cet effet du trouble dé là conscience des esprits-forts qui osent se soustraire aux Saintes pratiques : elles ont besoin de trôhipèi^ leur peur secrète , en se faisant des contes les plus intéfvssànts possibles: mais que leur arrive -t-» il enfin? Pour n'avoir pas a^sté aux offices de Bàcchus, et n'avoir pas gardé la facile oisiveté du dimanche diohyisiaque, un coup de tonnerre àbbat soudain le baquet de ces audacieuses. Le dieu païen qui n'a point de subalternes pour surveiller rëbservancé des r^le- Iméiits dé sa loi dominicale^ et qui fait lui-même la polièe de ses fêtes ^ entre en personne daiis leur laboratoire :

« Ou sont, dit-il , ces sœurs à la main sacrilège ? « Que Pallas les défende , et vienne en leur faveur

« Opposeir son égide à ma juste fureur,

« Rien ne m'empêchera de punir leur ofTeQse ;

« Yoyez, et qu'on se rie après de ma puissance.

« n n'eÀt pas dit, qu'on vit trois monstres au plancher

« Ailés , noirs , et Teîus , en uil coin s'attacher :

« On cherche les trois sdsurs ; on n'en voit 'nulle trace.

« Leurs métiers sont brisés ; on élève en leur place

« Une chapelle au dieH , pcrfe du vrai nectar.

« Pallas a beau se plaindre , elle a beau prendre part

« Au destin de ces soeurs pàt elles protégées ;

« Quand quelque dieu, voyant ses bontés négligées ,

« Nous fiiit sentir son ire , un autre n'y peut rien.

« L'Olympe s'entretient çn paix par ce moyen.

Ces vers sont pleins d'éléments d'instruction. Comment une divinité sévère vengerait -elle ses comniaiidéments, ses jeûnes et ses carêmes, si le dieu des orgies sanctifiées , fermant les ateliers et les boutiques , pour ouvrir les cabarets, venge ainsi ses oraisons et. ses bacchanales? Comment traite-t-il ces tiavailleuses réfractaires ? Il les transforme en chauves -spuris, volatiles rencognées sous les toits et dans l'obscurité, tandis que les autres courent les champs et respirent l'air 9 la distraction et la joie. Le bon La Fontaine. BOUS avertit finement aussi qu'il en est de l'Olympe comme des cours, où lorsque l'on fâche un prince, ou quelque ministre , un autre se garde bien de vous protéger, de crainte de s'attirer une inimitié qui trouble la paix céleste. Cette fable antique atteste que , de temps immémorial , la religion ne permit de labeur;^ qu'aux jours ouvrables ; et si des païennes n'ont encouru que la peine d^une métamorphose, quand leur«

dieux les punissaient directement, nous n'en serions pas quittes peut-être à si bon compte, nous, chez qui les ordonnances de l'Etemel sont maintenues par ses vicaires, et même par des laïcs. Ainsi, comme le reoomitiande notre simple La Fontaine ,

« Profitons , s'il se peut , d'un si Êimeux exemple , « Chômons : c'est faire assez qu'aller de temple en temple « Rendre à chaque immortel les yosxix qui lui sont dus. « Les jours donnés aux dieux ne sont jamais perdus.

Au seul aperçu de la moralité sérieuse que comporte le poème des Filles de Minée, si court et si léger en apparence , on ne doutera plus, je m'en flatte, qu'il soit nécessaire de feiire entrer dans tout grand sujet ëpiqne une leçon plus profitable et plus unirersdle encore, s'il s'en trouve quelqu'une dont l'utilité la surpasse^ ce qu'en bonne foi je n'oserais vous assurer , étant moins sage que poète.

n ne m'a pas moins fallu que le secours des citations tirées du bon La Fontaine, pour égayer un peu l'austérité du sujet de cette leçon, qui tend à recommander aux écrivains de renfermer toujours dans l'épopée les tableaux les plus propres à itispirer les bonnes mœurs et les vertus généreuses. C'est dans cette vue morale que j'ai d'abord étendu mes considérations sur l'objet philosophique des chefs-d'œuvre. Les plus belles leçons sur les calamités de la gueUre nous ont été fournies par P Iliade et par F Odyssée; les plus touchantes leçons sur la sagesse et sur la piété, par F Enéide; les plus graves et les plus terribles sur les discordes civiles et religieuses , par la Pharsale et par

la Henriade. De -là j*ai dA tirer les images qui nous font abhorrer les attentats des sectaires hypocrites, et détester le régime proscripteur^les retours alteN natifs des Marins , des Scylla , et de Vamlûtieux fondateur de l'empire des Tibère et des Caligula. Ne souffrons plus que de pareils monstres sortent victorieux des fanges de leur Minturne , pour séparer le soldat du citoyen , et pour dresser des tables homicides, qui servent de lois à leurs bourreaux. Sachons vivre en hommes, abjurer les partis, et préférer la mort à des jours ternis par Fesclavage. Il serait beau que, dans notre pays, toute l'activité qui défend la cause dtt crime échouât contre le courage tranquille qui soutient celle de la vertu. Telle est la plus salutaire moralité : cehii de nos bràtes qui saura le thieux la mettre en action , deviendra le libérateur, de tous, et le sauveur de la gloire nationale.

FIN DU TEOISIEME VOLUMS.

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