TRENTE-TROISIÈME SÉANCE
Sur l'intérêt ou le nœud de r épopée ^ et sur
ses péripéties.
NI BSSlEVKSj
significatioD 1,1. est des mots dans notre langue qui ont reçu tant mot tmOrit. ^ diveiHet acceptions^ qu'il faut souvent, pour être OBtendUy désigner celle sous laquelle on va les employer awant que de s'en servir. Tel est< le mot iNTsmlT qui» outre ses significations étrangères à Fobjet de nos leçons , s^applique généraleniient et spécialement aux ouvrages littéraires. L'intérêt nécessaire aux compositions, soit en vers, soit en prose, résulte des qualités du sujet plus ou moins propre à plaire, à toucher, à effrayer, ou à exciter la curiosité. Tout ce que nous avons dit relativement au choix de la fable ou action épique, comprend les différentes sortes d'intérêts universels, nationaux ou passionnés, que l'épopée doit produire. Après en avoir amplement traité, nous ne pourrions en faire une condition à part, sans que cette subdivision inutile ne nous en-*
DE LITTÉRATURE. a0S
traînât à répéter les choses que nous avons remarquées. Qu'est -il besoin de s étendre en déclamations pour avertir les auteurs de la nécessité qi\'ils sentent trèsbien, d'animer leurs poèmes! d'un intérêt qui saisisse le lecteur ) et sans lequel leurs productions n attachent pcHnt et ne peuvent durer dans la mémoire P J'écarte donc le sens général quon donne à ce terme, et je ne l'entends ici que sous la* signification spéciale d^intérêt résultant du nœud de Fépopée ; c'est ainsi qu'il exprime une condition du genre. Noas vermns net« tement en quoi consiste cette condition intégrante, au seul aperçu du nœud de chaque poème ; ceux en qui ce nœud d'intérêt manquera, nous paraîtront £siutifs par labsence de cette règle à laquelle s'attache celle des péripéties, comme dans les actions théâ» traies. Une entreprise quelconque n^ s'efiectue pas qu'elle n'ait été projetée , et qu'elle n^ait traversé iéft obstacles que les hommes ou la nature lui opposent : l'instant de cette opposition est ce qu'on appelle proprement V intérêt y le nœud de la fable; tout ce qui g^'Ràau prëçè4e cet instant n'en est que la préparation et l'acheminement; tout ce qui le suit mène, par les chances alternatives, à l'accomplissement du fait exposé. Ulysse ve«:;A'evenir dans l'île d'Ithaque; il abandonne la nymphe dont l'amour le retenait ; il brave les périls de la mer^ une tempête le jette chez les Ph^aiciens, qui lui donnent uu vaisseau et le font porter dans son île : mais les princes ses voisins y régnent initlemment, et prétendent à la main de Pénélope . leur nombre les rend redoutaUes au héros dont ils dévorent 1^ biens,, et dont ils usurpent la puissance.
L'intërét, ou
a64 COURS ANALYTIQUE
UljAse est réduit à rentrer dans ses propres foyers sous les habits d'un mendiant; son fils et ses domes* tiques, seuls confidents de son retour et de ses des- \»YOéuie ^û^i conjurent avec lui la perte de ses ennemis : là rintérét esl fortement lié, et ce nœud est principal,puisque le sort de tous les acteurs de la fable tient à sa seule solution. Chaque fil, tendu vers ce point, attache la curiosité du lecteur , avide d apprendre comment se dénouera laventure, où. la fortune du personnage se trouve embarrassée de tant dobstacles, et environnée de tant de périls. Proposez en ce mo«» ment à celui qui ne connaît pas le dénouement de laisser là le poème, et vous verrez s^il consent avec, insouciance à ignorer la suite des choses. Non sans doute, et c'est la meilleure épreuve de la puissance d'un tel nœud, que de retenir le cœur et l'esprit si attentivement captifi. Le même examen vous couvain* cnût encore de l'excellence du nœud intéressant de \ Iliade; mais je passerai souvent avec rapidité sur ce chef-d^œuvre , dont il est plus profitable de réserver l'analyse que nous compléterons en toutes ses parties. Le seul exemple de X Odyssée nous prouve que les règles correspondent entre elles et se communiquent des forces qui dépendent de leur coordonnance. Car d'où provient le vif intérêt du nœud de ce poème, si ce n'est de sa belle unité d'action ? Tous les sujets où cette unité règne comportent un nœud principalement attachant. Suivez le plan de Yalérius Flaccus, peut-être le plus classiquement régulier; examinez celui du Tasse, dessiné sur les formes d'Homère; considérez celui de Milton, inspiré par son propre
génie : en ces trois poètes fidèles à Funité^ vous re« trouvez Im^rét d*un nœud solidement formé.
Les Argonautes sont arriTés dans la Golchide après aerA^gotta. avoir triomphé de toutes les difficultés du passage de ^''^'** TEuxin : le but de leur expédition est la conquête de la toison-d^or : Jason, leur chef suprême, la demande au roi d^Œa, qui la lui promet si ce héros et ses compagnons veulent repousser la guerre dont lin frère ambitieux menace le royaume de Golchos : les Grecs acceptent sa proposition ; ils s^arment et délivrent Aétès de ses ennemis ; et lorsque Jason réclame , en récompense de sa victoire, la dépouille du bélier divin qui porta Phryxus dans la Golchide, le perfide roi lui répond avec ingratitude. A cette réponse imprévue, toutes les espérances des Argonautes s évanouissent : vainqueurs des obstacles qu'ils croyaient les plus grands^ ils voient la volonté du roi leur opposer une barrière presque insurmontable. Le succès de Jason devient plus incertain que jamais. Victime de la haine jalouse du tyran Pélias, qui la chargé de lui apporter la toison-d'or, le voilà victime encore de lartifice du tyran Aétès, qui la lui refuse, après l'avoir méritée par ses exploits. Gédera-t-il à l'impossibilité de la conquérir, ou persistera -t- il dans son dessein avec laide des Dieux, et doublement soutetfa par sa valeur et par Tamour de Médée ? Là l'intérêt de l'action est au comble par l'effet de ce nœud qui rend les périls du héros plus imminents et ia réussite de son entreprise plus douteuse. ,
Cherchons maintenant le point central où se noue Norad l'intérêt de la Jérusalem délivrée : la cité sainte est doivrëe.^
assiégée par une armée chrétienne que rendent {o^ midable aux infidèles lenthousiasme de sa cause, et le nombre de chefs invincibles dont elle est Gompoflée. Mais Sion est protégée par une séduisante magicienne de qui les grâces et la beauté sont les plus forts enchantements : elle ajoute à ses charmes les apparences du malheur. Suppliante, elle vient répandre des larmes feintes devant des chevaliers que la génc> rosité de leur cœur engage à secourir la fiiiblesse opprimée , et que leur jeunesse désarme contré les attaques de Famour. Tous briguent Thonneur de défendre Armide, et la foi des serments quelle en obtient balance la sainteté de leur devoir. Ils la suivent, ils partent sur ses traces ; et le camp , dégarni de ses plus Taillants guerriers, reste ouvert aux insultes des assiégés dont les fréquentes sorties ne peuTcnt plus être réprimées^ Le plus brave des croisés languit dans les fers de lenchantercsse , tandis que le tyran de Jérusalem accroît ses forces du secours de ses alliés et de l'arrivée du Soudan d'Egypte. Ce ne sont plus dèslors les caractères, les incidents, les détails, qui occupent lattention du lecteur, cest l'incertitude même du succès de lentreprise commencée : c'est le grand obstacle élevé contre les glorieux desseins du chef qui doit délivrer le saint-sépulcre; cest la curiosité d'apprendre si Renaud se dégagera de sa voluptueuse captivité; si Tancrède, éloigné de la lice où lattend un rendez-vous d'honneur, y pourra jamais rentrer; enfin c'est l'intérêt général de la croisade et de ses héros qui remplit votre ame dune agréable inquiétude , source des plaisirs de cette poétique invention*
Un tel nœud, comme tous le voyez, intéresse vivement, parce qu'il suspend à-la-fois chaque fil de la eontexture entière, et quil se resserre au centre de faction , qu'on croit un moment prête à se rompre , et qui se prolonge et se débrouille en vous faisant passer de surprise en surprise.
Arioste, avec un art égal, a, dans sa triple intrigue, tissu le Uen dun ^ple intérêt, en séparant Roger de Bradamante à lapproche de Fhymen qu'il espère , en exposant la ville de Paris aux horreurs d'un siège incendiaire, en ramenant lamourenx Roland aux lieux même où son Angélique s'est unie à Médor. Remarquons, toutefois, que l'effet de ces trois intérêts qui se contre-balancent chez lui, s'accordent à la variété de ses hhles comiques; mais qu'il nuirait peut-être a la grave et majestueuse ordonnance de l'épopée sérieuse qui n'admet qu'un fait, qu'un nœud, et qu'une conclusion.
C'est cette loi qu'a parfaitement exécutée le sublime auteur du Parcutis perdu. Le premier couple humain, nouvellement créé, respire la vie, l'innocence et la sécurité dans le délicieux Eden où Dieu, qui ïy a placé, ne lui impose, pour prix de' ses bienfaits, qu'un seul acte d'obéissance. Le respect et Famour soumettent ces deux êtres reconnaissants à la volonté de rÉternel : ils sont loin de transgresséir un ordre qui n'a rien de pénible pour eux, et n'ont pas même besoin de songer aux menaces du châtiment qui suivrait la moindre infraction à la loi qui leur est faite. On se plaît à les voir concentrés dans les paisibles jouissances des sentiments qui les animent, et dea sen-
trois noBtiës
du poënae
de RoUind
/urieun.
VcBué da poënM de MilUHB.
salions qu'ils essaient. Le spectacle de leur bonheur tranquille nous pénètre d'un charme mêlé d'une crainte qu'il ne soit troublé ; car nulle fiction ne nous ferait imaginer une prospérité durable pour Thomme, tant Fexpérience nous avertit qu'il n'est pour lui que des joies passagères et trompeuses dans la nature ! Néanmoins Fillusion est si artistement disposée, qu'elle nous saisit un instant à l'aspect de leur céleste félicité. Mais déjà les conjurations de Tesprit tentateur en annoncent le terme fatal ; cependant l'ange surveillant qui les garde les a prémunis contre les attaques dé leur ennemi qui, tandis que tous deux Técoutentv s'est furtivement glissé dans l'enceinte des créations nouvelles qu'il veut profaner en perdant l'homme et sa race entière. Adam, resté seul auprès de sa chère Eve , la confirme dans la résolution de ne jamais en* freindre la loi divine; et, pour mieux la préserver des écueils^ il désire ne plus se séparer d'elle, afin que leur vertu reçoive sans cesse un mutuel soutien l'une de Tautre. Vain souhait! L'esprit malin avait soufflé la curiosité téméraire, l'indiscrète présomption en ses forces, et sur- tout l'indocilité dans le cœur de la femme : elle osera quitter un seul jour son époux ; en vain lui dira-t-il , avec l'accent d'une tendresse alarmée :
« Chère Eve , au nom de Dieu , demeure à mon c6té , « II fut ton origine , il est ta sûreté.
Bientôt sa vanité lui répondra qu elle sait se garantir des périb dont l'ange la prévenue:
« Ces dangers , fa jons-les ; j'y consens ; mais que moi « Dont mon Dieu , mon époiix , ont épronvé la foi ,
< Parce qn*an noir esprit médite des vengeances, « Tu m'oses affliger d'injustes défiances !. . .
Et plus bas :
« Ah ! si chacun de nous ne peut impunément,
« Pour errer à son choix , quitter l'autre un moment ,
« Où donc est le bonheur ?
Elle ne tardera pas à se plaindre des rigueurs du ciel) et même à s^enorgueillir de la supposition de sa victoire, si le séducteur engage une lutte contre sa vertu. Enfin elle arrachera ces tristes paroles à la sensibilité d'Adam:
t Pars ; Eve à mes conseils à regret complaisante , « Présente, malgré soi, serait encore absente.
Et cette aveugle compagne s^em pressera de profiter de son imprudente générosité, en terminant le débat par ces mots empreints de la naissante coquetterie de son sexe:
n Mais crois- tu que jamais le fier Satan s'abaisse
« A venir d'une femme attaquer la faiblesse ?
« Quel triomphe pour moi ! quelle honte pour lui !
« Elle dit, et des mains de son fidèle appui ^
« Sa main, qu'il tient encor, doucement se dégage;
« Elle part.
Et ce moment d'une séparation , première peine ressentie par Tamour conjugal dans le sein de Tbomme^ et premier présage du malheur irréparable que va causer la fragilité de la femme, est le véritable point QÙ s'engage le plus profondément l'intérêt de cette
pathétique action. Le génie n a pas tissu de nœud plus habilement formé pour entraîner et émouvoir le cœur. Il n est que Milton à qui le sentiment du vrai beau ait inspiré de puiser d'une manière si neuve la teiTeur et la pitié la plus forte du fond de la plus délicate .mélancolie. Une seule scène comme celle-là aurait dû révéler son haut talent à la nation anglaise , avant que le goût d^Adisson l'avertît de la sublimité qui couvre les fautes de ce grand ouvrage.
Abfenre La couditiou dc Tintérét, pris dans le sens que nous
le nœarl bien ^ ^ ,
forme dans avous circonscrit . manque à Tun des meilleurs.poêmes de lantiquité : où trouver le nœud central qui le constitue dans les deux actions successives de F Enéide? L'inobservation de cette règle , qui n'entra pas dans le premier jet du plan, cause la langueur générale du double corps de la fable , dont les parties, toutes belles qu'elles soient, ne sont attachées entre elles que par des liens faibles et artificiels. Ce défaut ne put échapper aux critiques; car les doctes le voient, et les ignorants le sentent. Il s'ensuit qu'on lit avec passion des chants séparés de ce poème, et q^u'on ne le lit pas malgré soi d'un bout à l'autre, ainsi que Flliadey r Odyssée y et le Paradis Perdu, Notez encore que la nullité de nœud dans F Enéide, résulte du manque d'unité de sujet. Je reviendrai souvent sur ces conséquences, afin de prouver que la plupart des règles littéraires se tiennent , non arbitrairement , mais positivement, comme dans les systèmes exacts. Même, de peur que de fausses interptétations ne détournent l'esprit de ma méthode, je ne me lasserai point d'en donner les plus minutieuses explications : il serait si
facile de rendre absurdes les préceptes réels que j aTance, qu'il m'importe d'ôter à l'erreur ou à ]a malignité le moyen de publier, par exemple, que ma doctrine tend à démontrer que Virgile est sans intérêt. Cette ridicule assertion rencontrerait peut-être des oreilles assez crédules pour Fadmettre. Or entendonsnous bien; ce qui nuit, abstraction faite du style, des passions , et des épisodes , à l'intérêt général de la totalité de tEnéide^ est de ne point contenir un nœud en qui tout se concentre^ et qui se rapporte à chaque fil d'une fable unique et entière. Mais ce qui produit l'immense intérêt réparti dans les divers chants de ce poëme , est de contenir autant de nœuds particuliers qu'il y a de sujets incidentels renfermés dans le Toyage d'Enée , et dans âa guerre chez le roi Latinus. J'ajouterai, en rendant au mot intérêt son extension ordinaire , que Virgile n'en a pas seulement ici, là, mais qu'il en est plein par -tout ; car ses moindres incidences sont de courtes actions qui toutes ont leur nœud attachant; et même son style figuré met si bien les images en mouvement, que ses périodes poétiques comportent chacune leur action que lie un nœud fait pour intéresser dans tous ses vers. Voilà le charme partiel répandu sur sa délicieuse lecture , où
rien n'est inanime.
Parcourons les chants préférés de ce poème ^ dont Nopadsepax»
des chants
les moins remarquables sont meilleurs que les plus deiEnëidA. beaux des poèmes modernes, nous y saisirons bientôt le point d'intérêt qu'ils excitent. Enée traverse les mers, et la plus puissante des déesses veut lui fermer l'Italie. Elle court chez Éole> et le prie de servir son
ressentiment. Le roi des vents, debout sur la caverne qui renferme les moteurs des orages, lui jure de contenter sa vengeance :
« Et du revers de son sceptre divin
« Du mont frappe les flancs : ils s'ouvrent, et soudain
< En tourbillons bruyants l'essaim fougueux s'ëlance, « Trouble l'air , sur les eaux fond avec violence :
« L'Eu rus et le Notus , et les fiers Aquilons , « Et les vents de l'Afrique en naufrages fi^nds, « Tons bouleversent l'onde , et des mers turbulentes
< Roulent les vastes flots sur leurs rive0 tremblantes. « On entend des nochers les tristes hurlements ,
« Et des câbles froissés les affreux sifflements; « Sur la face des eaux s'étend la nuit profonde ; « Le jour fuit , l'éclair brille, et le tonnerre gronde , « Et la terre et le ciel , et la foudre et les flots,
< Tout présente la mort aux pâles matelots.
« Enée à cet aspect frissonne d'épouvante. <c Levant au ciel ses yeux et sa voix suppliante,
« Heureux , trois fois heureux , ô vous qui sons nos t09rSy « Aux yeux de vos parents terminâtes vos jours I
Vous entendez ses plaintes, et ce vœu touchant de mourir aux yeux de sa famille , ante ora patrum , vous pénètre des souvenirs du péril dont il échappa au sortir de Troie embrasée , et de l'horreur de ceux qu'il va courir sur une mer en furie. Là, l'intérêt vous a saisi, et vous ne vous en détacherez plus avant que de savoir comment le héros se sauvera du naufrage. Délivré par le secours de Neptune , accueilli d'une reine par l'entremise de Vénus , il raconte Tembra-
sèment de sa ville natale , sa narration y progressa-' vement pathétique, vous remplit sur • tout de terreur, après que Tinfortune simulée du fourbe Sinon a* convaincu les Troyens de la nécessité d'introduire en leur cité. ce cheval intérieurement armé, qui doitenfanter des soldats incendiaires :
m Au coursier gigantesque on offre un large espace :
« n 8*avance porté sur des orbes roulants ;
« Des cordages tendus hâtent ses pas trop lents.
« Prête à vomir le fer, les feux, et le carnage,
• L'horrible masse arrive ; et franchit le passage.
« De vierges et d'enfants un chœur religieux
« Au bruit des saints concerts , des cantiques pieux |
« Accompagne à l'envi l'offrande de la haine ,
« £t se plaît à toucher le câble qui la traîne.
a £lle entre enfin ; elle entre , et menace à-la -fois
« Et les temples des dieux et les palais des rois.
« O Troie l 6 ma patrie ! ô théâtre de gloire !
« Murs à jamais présents à ma triste mémoire !
« Murs peuplés de héros et bâtis par les dieux l
« Quatre fois , près d'entrer , le colosse odieux
« S'arrête ; quatre fois on entend un bruit d'armes.
« (Cependant, 6 délire ! on poursuit sans alarmes ;
« Et dans nos mars enfin , par un zèle insensé ,
« L'auteur de leur ruine en triomphe est placé.
« C'est peu; pour mieux encore assurer sa victoire,
m Cassandre, qu'Apollon nous défendait de croire,
« Rend des oracles vains que L'on n'écoute pas :
« Et nous^ nous malheureux qu'attendait le trépas,
« Nous rendions grâce aux dieux ; et notre aveugle joie
« Faisait fumer l'encens dans les temples de Troie.
L'entrée de cette machine meurtrière forme le nœud
vjA COURS ANALYTIQUE
du terrible évënement qui va suivre; aussi le poète ne néglige aucune circonstance, aucun doux contraste^ capable d'y fixer lattention ; il semble sWréter luimême avec épouvante aux portes dllion y où la masse fatale hésite quatre fois de passer. Lintérét en cet endroit monte à son plus haut degré : le reste est rac«> complissement de tout ce quil promet; car ce vaste tableau d'une ville abandonnée au sac, à Fincendie , et à la brutale rage de la guerre, est tellement vrai y tellement effrayant, que tous les pointes à veni^ qui auront à décrire les férocités de la victoire seront éternellement réduits à ne faire qu imiter Virgile^ qui laissa la plus durable peinture de ces désastres, ou , pour mieux dire , de ce comble de forfaits qu'on ose compter parmi les exploits célèbres.
Le chant fameux des amours de Didon démontre
le talent suprême de lauteur à faire contraster les sujets par les heureuses oppositions qu'ils lui fournissent. Vous lavez vu entourer une machine de mort d'un peuple aveuglément joyeux, et d'une, troupe de folâtres enfants , et de jeunes filles empressées de la toucher, et chantant autour d'elle : vous Valiez "^oir environner le lit de l'amour et de Thyménée d^ tous les redoutables signes d'un malheur prochain et d'une mort future. Je n'ai besoin pour vous rappeler ce nœud intéressant, que de vous citer encore quelques beaux vers de Delille , et d y joindre la note exquise par laquelle sa finesse relève le texte qu'il traduit. Sa muse et son goût seuls vous développeront, mieux que moi , l'intérêt de la scène concertée par l'accord di3 Junon et de Vénus au milieu d'une chasse royale
que disperse un orage dans les bois :
« On court , on se dérobe à ces bruyants éclats ; « Didon fuit dans un antre ^ Enée y suit ses pas : « L* Amour à THyménée en ar montré la route. « A peine ils sont entrés sous cette obscure voûte , . «Deux grandes déités, de cet hymen fatal « A la nature entière ont donné le signal. « Complices de Junon, soudain les cieux tonnèrent; « Cybèle y répondit, les montiagnji?s tremblèrent; « Les Nymphes de longs cris remplirent les cotéau!ë« « La nuit servit de voile et Téclair de flambeaux. ^ « O malheureuse reine ! amante infortunée ! . . . . « Combien tu pairas cher ce funeste hy menée I « C'en est fait de ta gloire ; et ce fatal bonheur « Te coûte le repos , et la vie , et Thonneur ! . , . « Bidon ne cache plus, les secrets de son ame : « Son cœur en liberté laisse éclater sa flamme , « Et pour couvrir Terreur de ce malheureux jour, « Voile du nom d'hymen les larcins de Tamour.
Voici ia remarque de leiégant traducteur. « On^a « observé avec raison que ce qui se passe de mystë^ « rieux dans la grotte où Torage conduit Ehée et <c Didon est décrit par Virgile avec toute là décence « de la pudeur; et si une foule d'âutreis peintures fait « honneur à son génie, <«lle-ci a toujours honoré » son caractère. Une observation plus importante, et « peut-être plus nouvelle , c est que pour donner plus « de solennité à cet hymen , il suppose que ce -sont âè « grandes divinités qui ont donné le signal: c'est 'le « tonnerre qui le proclame , c'est la foudre qui Técliafirë. n Les Nymphes, hurlant atr sommet des montagnéi,
^j6 COURS ANALYTIQUE
« nppeUent les Ceannes qui, sarruit rasade antxqae . « aanonçaîent par lenn cris oefaii de la pudeur ibcpci- « lante. AinB ce soot les ëlëiiients,oe sont les Dievx. •^ c est la mtore entière ipii &it les bais de cet Imaen : 1 idée TniiBent nenre et imposuite. •
Cette note est dictée par la sagacité même : il serait à désirer que les grands maîtres fissent plus sourent confidence de leurs ingénieux aperçus: les clartés qaH^ jeteraient sur des points précis empédieraieBt de croire que les inspirations poétiques sont de basard. Cette opinion est pemidenje aux belles -lettres^ er sur-tout funeste aux disciples , qui font aruit que or «voir £ûre. La plupart des commentateurs du quatrième cfaant que nous examinons , £iute de coasaitre les Tnds éléments de l'art, auraient eu p^e à nous dire en quel endroit était le nœud du sujet, si do«s les avions interrogés; les uns eussent répondu qnlls le trouvaient dans bi conjuration des deux décases : mai» ce n est qu'une suite de Fexposition ; les autres y qulls le TOjaient dans le divin message de Mercure , ordoonant au béros de quitter sa maîtresse , pour remplir le grand destin qui Tappelle ; message qui commcDce les douleurs de Didon : mais les regrets de cette reine, à la nonvelle qui la désespère ne sont que des péri* péties qui produisent la catastrophe. La seule union de Didon et d'Enée est le principe du chagrin qui la tue : ce lien, contracté au mé[Mis des devoirs imposés aux deux amants, oonstitoe Fintérêt naissant de ce drame épique: c'est donc là qu^est le nœud auquel se rejoint tout rantérieur et tout ce qui vient après. Enée, engagé par sa foi, trabira-t-il Tamour de
Didon ou la destinée que lui prépare Jupiter? Didon, après s'être personnellement livrée , pourra -t-elle vivre en perdant Enée, dont Tingrat abandon TaccableP De cette question part toute la force des choses, et et conséquemment Févidence du nœud de l'intérêt; Au contraire, dans la seconde partie de VEnéidey ce n'est pas de lemeute excitée dans une chasse par la. mort du cerf percé des flèches d'Asca^e , i|tie naît la guerre chez les Laurentins : elle eût pu s'allumer par quelque autre incident : mais cette guerre prend «on origine dans la rage qu'Alecton, évoquée par Junon, souffle aux cœurs d' A mate et de son neveu Tumus. A ce moment s'élèyent les contradictions au mariage de. Lavinie, les obstacles à rétablissement d'Egée , et la fureur des combats entre les Latins et les Troyens : c'est donc là que se noue l'autre intérêt de cette petite Iliade. N'allons pas plus loin; nous avons reconnu à l'examen de plusieurs nœuds de ce poème que ses intérêts sont divisés , indépendants les uns: des autres, et qu'il manque d'un haut point d'intérêt central, parce que son action est partagée.- J'ai' lieu de craindre , messieurs , que de tels préceptes sur l'intérêt ne vous en paraissent dénués par leursécheresse élémentaire ; c'est pourquoi j'omettrai les cri* tiques que j'aurais à déduire des exemples de cette condition , contre le poème de la Henriade^j^uv leqiiel aiatérêt je.me restreins à dire qu'on peut rigoureusement affir- *rSi/ifr mer qu'il n'a pas plus de nœud général , et de nœud partiel d'intérêt, que de caractères, de passions, et de IMrymlleux: il n'offre, en. son entier, qu'une nol^le d&cîeiue vérification sur de grands évënemdhts
Nullité
2jS COURS ANALYTIQUE
nationaux , 0ii la beauté des sentiments de Yditairo apparaît pluA que les ressorts actifs de son épopée. £a trouve -t -on le nœud dans le chant de la Saint- Bartlvéleiny, qui se compose dun discours raisonne, d'un fioiivenir réfléchi, plus que dun récit détaillé de ce tnassacré, où la seule scène tragiquement épique est la mort de Coligny?Trouve-t«on ce nœud dans le chant du meurtre de Valois , qui ne présente qu'une catastrophe par laquelle s'achève une première action ? Trouve-t-on ce nœud dans les galantes et inutiles amours de Gabrielle et de Henri, froide pièce de rapport intercalée dans l'œuvre, à laquelle il n'ajoute ni dialogue ni mouvement? Trouve*t-on enfin ce nœud dans les^ Horreurs confusément entassées du siège de Baris , et ai' près de la conclusion du second sujet qui .termine le poëme ?
î^ Ph"'d ' •'Co™!*^®* * l'intérêt vaguement disséminé que l'on y trouve, l'intérêt fixe et décidé qui prédomine aux approches de la bataille dé Pharsale^ nœud principal del'action historique, nœu4 solide, nœud auquel tout reinon^e, et duquel tout redescend , nœud serré, pour ain» dire , aux entrailles du sujet , et attirant tout l'intérêt aii oœur de la fable animée par la création dje Lucàin? Cet intérêt est fort et plein y parce que Vactioa^est' «me et entière; et comme il embrasse à-la-?fois'la fortune de tbu5 lès personnages et de Isi cause auguste qu'il tient '• en suspend , la fatalité de l'événement change d'un seul coup le destin des àe\x% partis luttants, de leurs chefs, de Rome, et de l'univers dé|>endant de son sort. -César triomphant s'affermit; )a'«Kberté tomber Pompée £ngitif abandonne sa tête
à la perfide politique d'un roi; Gornélie^ sa veuve ^ pleure sur son urne ; son fils Sextus court errant de mers en mers; Brutus n'espère plus le salut des lois que d'un crime ; Gaton cherche un dernier rejmpart aux derniers Romains , et pleurant l'antique législation ' de ses pères, veut mourir avec Ta patrie mourante : aînri la plus vaste et la plus majestueuse péripétie résulte de cet hitérét qui lie aux hasards d^unç bataille la destinée de tant de grandes "atnes , et celle des vertus républicaines ; pour jamais victimes du prédécesseur des Tibères.
Quel avantage la foi*ce de Tintérêt n'a- 1- elle pas, L^fJ^Tii^ puisqu'elle inffne sur la force des péripéties , et que cette autre condition, que nous allons traiter, augmente ou diminue ses effets dans le poème ^ en raison de la puissance ou de la faiblesse du nœud. Les péripéties, c'est-à-dire les changements de sort ou de voloilté des personnages par lesquels ceux-ci passent du bonheur au malheur, ou de là joie à la peine , ou de l'agitation au repos , et réciproquement dans tous les états contraires , ces réyolutions, dis- je ^ appartiennent à l'épopée comme au drame. On sent que plus l'intérêt est tendu , que plus il est général , plus la péripétie est grande et complète : l'art veut qu elfe soit Atjssi. prompte que possible, afin qu'elle frappe et Anrprenhe vivement. Il n'estî pas toujours nécessaire qu'elle soit imprévue, etl^exemple des meilleurs poèmes a prouvé que les péripéties les mieux ménagées par de lentes préparations /<iiai les font un peii pressentir et presque entrevoir de loin , agissent plus profondément sur Tesprtt. Alors, Fétonnement qu'elfes
a8o COURS ANALYTIQUE
causent par les circonstances fortuites qui les accom» pagnent ne paraît pas leffet dune illusion de roman: elles satisfont mieux la raison , qui revient sur die* même et qui les reçoit comme les effets produits par une histoire réelle; car à cette apparence de vérité doivent se conformer tous les moyens de la fiction. N'imite-t-elle pas la nature , qui n'agit que progrès* sivement , et chez laquelle les secousses et les explo« sions subites ne partent que de causes réunies par le temps , et d'embarras graduels dont il est souvent aisé de suivre l'accroissement et de deviner les commotions P Or, la marche du poète doit être la même dans le cours des événements qui aboutissent à des révolutions soudaines; il ne sied qu'à la folle imagination de l'Arioste de renverser tout- à -coup les choses sans que vous puissiez vous y attendre : ces saillies de sa cervelle emportée se pardonnent au chantre* des fées du poëme héroï - comique de qui Delille a dit, en remarquant cette sorte de moquerie excusable à son genre :
« Il se rit du sujet, du lecteur, de lui-même.
Cependant ce poëte folâtre , aussi touchant par-foi* «""ériTtif». V^^ railleur, s est bien gardé de heurter les nobles péripéties de ses fable& Personne ne les a préparées avec plus de soin et promises d'avance par des traits plus ingénieux. Il vous a bien mis au fait; par exem*» pie , de l'humeur fougueuse de son Roland , de son amour pofir une femme insensible aux hommages de tous les chevaliers , des excès dont il est capable pour satisfaire ses passions, «t de l'impétuosité de ses
njbUtu
e l'Arioste i
DE LITTÉRATURE. adi
moindres caprices. Une fois bien instruits âe ces particularités, vous voyez Fingrate qu'il aime se livrer follement à un jeune Sarrasin : dès -lors vous près» sentez ijue 1 état du cœur de Roland ne restera pas le même à la nouvelle de cette union clandestine. Quand ce même paladin , si prompt à s'irriter, arrive dans les lieux où son Angélique s'est engagée , vous ne doutez plus que le choc ne soit prochain ; mais vous ignorez de quelle manière il sera reçu, comment Roland le subira; et votre surprise n'est pas diminuée par vos pressentiments dès que la péripétie annoncée se manifeste par les épouvantables accès d'une démence que l'auteur a eu grand soin de ne pas vous laisser prévoir, et de faire éclater subitement. Du reste, aucun poète ne fut plus expert à manier en tous les sens les ressorts mobiles qui opèrent ces changements. Son ouvrage semble un continuel tissu de péripéties nobles, tendres, effroyables, graves ou .plaisantes, et par-tout il s'égaie ou s'applique à vous faire passer d'étonnements en étonnements. D'où vient qu'il y réussit toujours ? c'est qu'il ne néglige jamais de bien nouer d'aibord ses intérêts variés : nouvelle preuve Vie la correspondance des deux rèjgles. Une habileté semblable à former^ comme il faut, le nœud d'une action fait exceller Boileau dans les péripéties enjouées de son épopée satirique. Ces deux conditions s'appliquant à l'espèce badine autant qu'à l'espèce sérieuse, nous ne risquons pas d'atténuer l'autorité des principes en les appuyant de cet amusant exemple. D'ailleurs^' condamnés par notre coivscience littéraire à souf&ir- que les sévères critiques retranchent
de nos titres à 1 épopée la pâle Henriade^ qui ii'esC pas un modèle ^ recherchons-en la compensation dans le lustre de notre Lutrin^ plus vivant et plus coloré. Ce titre-là mérite d*être enregistré dan^les archives épiques.
lîsîiVJtiM On n'aperçoit pas moins que trois fortes péripé- " Lutrin. " ties dans la courte fable de ce poème : la première suit lapparition du sinistre hibou placé par la Nuit en personne dans le creux du vieux lutrin que les champions de la querelle du prélat veulent remonter dans le chœur : Foiseau, par son vol imprévu^ change leur fier courage en une terreur panique, après avoir éteint d'un coup daile le flambeau qui les éclairait dans la sacristie.
« Les guerriers à ce coup demeurent confondus ,
« Ils regagnent la nef de frayeur ëperdus.
« Sous leurs corps tremblotants leurs genoux s'affaiblissent.
« D'une subite horreur leurs cheveux se hérissent ;
« Et bientôt au travers des ombres de la nuit ,
« Le timide escadron se dissipe? et s'enfuit.
La seconde, au chant suivant , n^est pas moins vivo : elle naît de la surprise du chantre à l'aspect inattendu de ce lutrin monstrueux dressé par ses adversaires pour obscurcir la place dans laquelle il brille à l'égal du prélat. Celle-ci est telle , que Fauteur invoquant sa muse à son aide lui demande une autre voix,
« Pour chanter le dépit , la colère , la rage , ft Que le chantre sentit allumer dans son sang, « A: l'aspect du pupitre élevé sur son banc.
« D'abord pâle et muet y de colère immobile , « A force de douleur il demeura tranquille.
Mais dès que les sanglots lui permettent de parler, Boileaû lui prête une plainte où Vexcès du chagrin de ce bon chanoine laisse éclater combien Thumilité coûte au zèle des moindres ecclésiastiques.
« O ciel! quoi? sur mon banc une honteuse masse « Désormais me ya faire un cachot de ma place? « Inconnu dans Téglise , ignoré dans ce lieu , « Je ne pourrai donc plus être yu que de Dieu.
Quelle contrition amère pour sa piété! on croit entendre celle d'un évêque de cour en résidence dans un petit diocèse. Au cinquième chant, la troisième ^révolution éclate d*une manière tout- à -fait surprensinte et remarquable : les deux factiotns dévotes sont en présence, à Feutrée du palais de U Chicane, qu'ils viennent iScdliciter pour les intérêts de la pacifique chapelle; uhe sainte ardeur met tout en feu : chantre, porte -croix, <îhévecier, sacristain, marguillier, vont tous se jeter dans la boutique d un libraire; et là, par une invention iherveilleùsément satirique , chacun s'arme des volumes les plus assommants pour les jeter ^ la ,têtç de son ennemi : l'un est accablé du Jonas^ l'autre assoupi d'un Charlkmagne y un Brébeuf pesant fai|; maudire. U Pharsale à celui-ci^ un Quinaut.inpllit.3ifr le front c)€ celui-là; ici les,, pommes lancés ajffadi^â^pt les ««pur»; là tes tomes d'érudition font ^pàlir les : plus rudii «dilètes et les écrasent; et tafladis que le dépôt tde toui' les mauvais livres devient- un^ arsenal inépuisable en in*
a84 COURS ANALYTIQUE
struments fournis à la sanglante dispute, tout-à-cou le prélat remet le calme entre les combattants pa un moyen qui semble venir du ciel. Félicitons- nou de n'avoir point à extraire ceci de quelque philosophique de notre Voltaire, qui eût tourné chose en moquerie; mais de Boileau, qui écrivai sous le règne pieux de Louis XIY, avant le damn dix-huitième siècle, et qui n'altère en rien la prompt efficacité que doit toujours avoir ime bénédiction Nous aurions regret de reconnaître un philosoph novateur dans le sage législateur du Parnasse français — Un vieux Infortiat vient d abattre un chapelain : ,
« Lé prélat pousse un cri qui pénètre la nue , « Il maudit dans soi^ cœur le démon des combats , « Et de l'horreur du coup il recule six pas. « Mais bientôt , rappelant son antique prouesse , ; « Il tire du manteau sa dextre vengeresse ; « Il part, et de ses doigts* saintement allongés , « Bénit tous les passants en deux files rangés. 1
« Il sait que Tennemi que ce coup va surprendre > « Désormais sur ses pieds ne l'oserait attendre \ «c Et déjà voit pour lui tout le peuple en courroux « Crier aux combattants , Profanes à genoux ! f Le chantre , qui de loin voit approcher l'orage, <c Dans son cœur éperdu cherche en vain du courage : «t Sa fierté l'abandonne, il tremble, il cède, il fuit;; « Le long des sacrés murs sa brigade le suit : ' «'Tout s'écarte à l'instant ; mais aucun n'en réchappe.
*'* « Par-^out le doigt vainqueur le suit et le rattrape. «iÉtra^d'seul , en un coin prudemment retiré, v&C'erQurait à couvert de rinsulte> sacré :
. V.Afais.le prélat vers lui fait une marche adroite ,
V II l'observe de l'œil, et tirant vers la droite ,
a Tout d'an coup tourne à gauche , et d*un bras fortuné
« Bénit subitement le guerrier consterné.
« Le chanoine , surpris de la foudre mortelle ,
<c Se dresse , et lève en vain une tête rebelle ,
« Sur ses genoux tremblants il tombe à cet aspect ,
^ Et donne à la frayeur ce qu'il doit au respect. '
« Dans le temple aussitôt le prélat plein de gloire
« Va goûter les doux fruits de sa sainte victoire ,
ft Et de leur vain projet les chanoines punis
« S*en retournent chez eux éperdus et bénis.
Quelle complète et édifiante péripétie! plusieurs choses sont à noter dans cet admirable passage; la puissance efficace du moyen qui soumet à s'agenouiller l'indomptable et gras Evrard , si bien peint par Tauteur alors qu'il répugne à consulter les écrits de droit canonique pour savoir s'il doit renverser le lutrin.
ft Va maigrir, si tu veux, et sécher sur un livre :
« Pour moi je lis la Bible autant que l'Alcoran.
« Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an ,
« Sur quelle vigne à Rheims nous avons hypothèque.
« Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque.
« En plaçant un pupitre on croit nous rabaisser;
« Mon bras seul sans latin saura le renverser.
« Que m'importe qu'Arnaud me condanuie ou m*appronve;
« J'abats ce qui me nuit par-toi;it où je le trouve.
Et c'est d'une humeur si militante que la bénédiction triomphe en un instant! Les vers qui décrivent sa dé&ite sont une imitation détournée de ceux où Virgile représente Rhétus caché derrière un grand Tase, et qui, au moment qu'il se relève pour fuir,
a86 COtJRS ANALYTIQUE
reçoit toute lepée d'Euryale dans le sein, avec la différence que l'arme du Troyen donne la mort, et que celle du prélat donne la vie. Multâ morte y met Virgile; et Boileau, gratiâplenâ. Ce rapport ne rendil pas lexemple tout classique?
Admirez aussi la nature de cet expédient merveilleux , duquel un spectacle de nos jours , dont je fus curieux d'être le témoin, ma démontré la vraisemblance. N'avons -nous pas vu des factio/is de toute sorte, bieii autrement irritées, s'enchaîner comme par miracle autour d'un étrange mondain changé tout d un coup en oint du seigneur sous la plus haute main sacerdotale; et Tagenouillement public, avec un grand dépit,
« Donner à la frayeur ce qu*il doit au respect.
Dès-lors je me convainquis sérieusement au sortir de la cathédrale, que de braves gens peuvent, ainsi que les chanoines du Lutrin^
n $*en retourner chez eux éperdus et bénis.
En déduction de nos préceptes antérieurs , les trois poètes sérieux qui nous ont fourni les meilleurs nœuds d'intérêt nous procurent encore les meilleures P^r^ues péripéties. Celles de la Jérusalem délivrée sont. la du T««se. plupart tirées du fond des sentiments du cœur. Rien de plus naturel que de voir le courroux d'Armide et son désir de vengeance faire place à la tendre et secrète influence de l'amour que lui inspire la vue de son bel ennemi désarmé par le sommeil sur tin lit de fleurs. Rien aussi de plus vrai que le soudain retour
BeUet
de ce guerrier sur lui-même , en se contemplant dans le xniroir dun bouclier qui lui itiontre les vils ornements de la mollesse dans laquelle sa valeur languit dégradée. Cette révolution, qui détruit tout-à-coup le bonheur de son enchanteresse, et qui, le rappelant au devoir du courage, le rend à Tarmée, produit une péripétie générale liée à cette péripétie particulière, avantage que le changement dEnée à la cour de Didon n a point sur la totalité de la fable troyenne. Celle du Tasse , par cette raison , remporte tiur celle de Virgile.
Une des plus touchantes me paraît la conversion de Clorinde; elle a je ne sais quoi d'auguste qu'ajoute au sujet la majesté d'une mort pieuse : tout d'ailleurs motive bien le changement de passions survenu dans lame des deux personnages. La guerrière, avant de s'engager dans son expédition nocturne, apprit qu elle reçut le jour d une famille chrétienne ; mais un faux point-d'honneur la précipite au combat pour la cause des Musulmans , qui fut jusqu'alors la sienne. Elle rencontre Tancrède, dont elle est adorée, qui ne la reconnaît pas sous sa visière et dans l'ombre. L'un et, l'autre s'attaquent avec furie : son amant lui enfonce le glaive dans le sein ; à ce coup , la perte de son sang entraîne sa colère avec ses forces, sa rage s'écoule, l'attendrissement la saisit, et le doute de l'avenir convertit son ame. Elle tend la main à son vainqueur ; Tancrède la voit, la pleure, la baptise des eaux qu'il puise en son casque, et l'héroïne, qu'il a tant aimée, lui échappe en tombant aux bras de la miséricorde divine. Rieu de plus attendrissant que
cette péripétie vraisemblable et profonde. Rien, aije dit? il en est une que Fimmense sensibilité de Fôit«périp<ue Milton a mieux approfondie peut-être, et dont l'effet Pondu pttdu. se répand sur le corps entier de son ouvrage.* L'inté-^ rêt que nous avons vu tout-à-l'heure si bien préparé par la première séparation d'Adam et d'Eve s'accroît par un changement cruel aussitôt qu ils se rejoignent. Tandis que le serpent séduisait la femme , son époux tressait des tiges fleuries pour en couronner sa tête à son retour : il court inquiet au-devant de êes pas, et la revoit tenant encore la branche oîi pendent ces fruits quelle prit d une main sacrilège : elle lui raconte, en souriant, l'imprudence qui la perd et l'enorgueillit.
«... Qae devint Adam à ce récit funefl(te ?
<( De sa force mourante il cherche en vain le reste.
(t D'horreur , en Técoutant , son front s'est hérisse ,
<t Tout son corps en frissonne et son sang s*est glacé.
« Sa défaillante main laisse tomber les roses ,
« Que pour un sort plus doux le matin vit écloses ,
« La couronne de myrte , et les festons fleuris,
« Brillants comme elle , hélas ! et comme elle flétris.
Mais enfin, sorti de sa stupeur long -temps muette ^ il lui exprime des reproches mêlés de sanglots amers , et sentant que si la mort annoncée la lui enlève, il ne pourra souffrir la vie, son amour le décide à mourir avec elle. »
« D^ailleurs puîs-je penser que ce Dieu tout-puissant , « Qui nous a faits les rois de ce monde naissant , « Tout-à-conp au néant rende son propre ouvrage ^
DE LITTÉRATURE. aSy
« Dëtrbise l'univers et rhomme son image.
« De créer, de détruire , il se ferait un jeu I
« Détruire est d*un démon, et créer est d'un dieu.
« Le voilà donc ce dieu , dirait le noir abyme ;
ft L'ange périt , et l'homme à son tour est victime.
« Qu'épargnera- t-il donc ? Quoi qu'il puisse arriver,
« Adam veut avec toi périr où se sauver.
Ainsi la passion de lamour et les arguments de la raison humaine le poussent à partager la faute de l'être qui ne fait qu'un avec lui. Ingénieux ressort du poète qui ennoblit la cause de sa tentation par les motifs du sentiment et de la pensée! Il succombe; la révolution s'achève, devient générale, et se communique à Fensemble des créations émues.
« Jusqu'en ses fondements la terre en a frémi ; « Au tonnerre en éclats les deux pôles répondent ; a L'horizon s'est voilé , le jour fuit , les vents grondent, « Et sur ce jour fatal qui comble leurs malheurs , « Le ciel même attendri répandit quelques pleurs.
A cette sympathie de la nature gémissante sur leur dégradation, correspondent les altérations de leurs personnes : les désirs déréglés des sens succèdent à leurs voluptés innocentes et pures , les cruelles accusations de la méfiance aux doux serments de leur tendresse; leurs traits se fanent; leur sérénité calme disparaît ; la honte , le repentir aigrit leurs entretiens et les poursuit par -tout; ils voudraient se cacher à leur riant séjour, à eux-mêmes, à leur créateur; ils implorent des cavernes, des bois ténébreux, des repaires , qui puissent les. dérober a la vue du ciel : leurs cœurs ont perdu la paix; leur native concorde est à
jamais rompue, et leurs âmes sont déjà comme en présence de la mort qui les menace^ et quils s annoncent en leurs querelles envenimées. Quel changement! quel grand contraste entre leur effroi présent et leur sécurité passée! Voilà comment le vrai génie étend, exalte les effets des péripéties, généralement frappantes* et tirées du propre fonds de Fintérét principal.
ef"ïSïue Après la plus belle qui soit dans Milton , je ne àtvm^uét. ^^"^ citerai plus que celle de Y Odyssée ^ si fameuse dans lopinion de Longin, et si admirée des Grecs, qu'ils n'écoutaient jamais sans des transports d'enthousiasme le passage de ce chant qui représente Ulysse versant à terre les flèches de son carquois, et prêt à punir les poursuivants de Pénélope. Ce morceau , que j*ai traduit avec un soin respectueux pour le texte grec, entre épisodiquement dans mon poème sur Homère: c est lui qui le chante en un festin.
Les prétendants, pour mériter la main de Pénélope, qui leur prescrit de faire passer un trait en douze cercles d'airain , s'efforçaient vainement à tendre lare d'Ulysse, qu'elle leur apporta : lui, sous le déguisement de l'indigence,
« Demanda d^essayer sa force et son adresse. « Dirai-je le débat aussitôt élevé , « Par quels noms offensants Ulysse fut bravé j « Comment son jeune fils termina la querelle, a Et quels mots il adresse à la reine fidèle ?
« — Ma mère , reprenez le lin et les fuseaux : « Rentrez , et surveillez vos femmes , leurs travaux : « De dette arme à nous seuls appartient Texercice.
DE LITTÉRATURE. api
« Etonnée , elle sort ; et pour son cher Ulysse « Verse un torrent de pleurs par le sommeil calmé.
« De l'arc Ven^^eur enfin le héros est armé. « Télémaque avertit la nourrice Euryclée « De fermer le palais , de n*étre point troublée « Si , durant ses travaux , de confuses rumeurs « Jusques à son oreille apportent des clameurs.
« À cet ordre secret chaque porte çst fermée , « Par le sage Philëte et le prudent Eumée , « Qui rentre au même instant l'œil fixé sur le roi. « Lui , d'un regard tranquille en ce moment d'effroi , « Examine , à l'écart , si l'arme entière et sàre^ « N'a pas des vers rongeurs éprouvé quelque injure : « Et tel que , pour former des sons mélodieux , « Un homme habile monte un luth harmonieux , « Et pose un doigt léger stir la corde sensible ; « Tel , ayant sans effort courbé l'arme terrible , « Il attire le nerf soudain abandonné , « Qui rend un son pareil à la voix de Procné.
« Les princes interdits changent tous de visages ; « Et du grand Jupiter annonçant les présages, « La foudre réjouit le héros éclairé -« Par les avis du dieu dont l'appui s*est montré. « Sur la table voisine il prend un dard rapide, « Nu, séparé des traits dont l'amas homicide, « Pressé dans le carquois, y cachsdt le trépas. « Il s'assied ; son grand arc obéit à son bras; « Le trait aigu, chassé par la corde qui tremble , « Part , siffle , et traversant les douze anneaux ensemble , « Dans les portes au loin va plonger tout son fer.
« Télémaque , dit-il , je vienVvde triompher. « Rougis-tu de ton hôte ? et d*uii^maîii débile
apa COURS ANALYTIQUE
« Lance-t-il loin du but une flèche inhabile ?
« Ai-je à tendre cet arc épuisé ma vigueur,
tt £t des mépris des chefs mérité la rigueur ?
« Voici rheure où ces Grecs, pleins d'un joyeux délire ,
« A table vont goûter le doux chant et la lyre ,
« Qui des heureux festins font le charme et le prix.
« Ses sourcils menaçants avertirent son fils , « Qui , déjà ceint d'un glaive et prenant une lance , « Vers le siège d'Ulysse au même instant s^avance A Terrible , armé d'un fer homicide et brillant.
« Alors de ses lambeaux le roi se dépouillant, « S'élance au vaste seuil; et là, ses mains guerrières « Répandant à ses pieds ses flèches meurtrières ; « Il fait à tous les chefs entendre ce discours : • — Sans peine j'ai vaincu dans ce premier concours ; « Mais d'un but tout nouveau je vais tenter la gloire. « Veuille encore Apollon m'accorder la victoire ! >» « Et son trait dirigé menace A ntinoùs , « Au moment que ce prince , aveuglé par Comus , « Tient les deux anses d'or d'une coupe élevée , « Qui porte le nectar à sa lèvre abreuvée. « Il n'envisageait pas son malheureux destin. « Qui l'eût pensé qu'un homme, au milieu d'un festin, « £ût-il une vigueur égale à son courage , « Seul , eutre tant de chefis , commençât le carnage.
« Le trait fuit^ à la gorge il perce Antinoiis, « £t tranche de son col les flexibles tissus. « La coupe de sa main tombe , son front s'incline ; « Un noir ruisseau de sang jaillit de sa narine ; « Son pied chasse la table ^ et loin d'elle poussés « Roulent les aliments sur la terre versés.
« Les chefs que ùât pâlir cette mort imprévue»
DE LITTÉRATURE. agS
« En tumulte levés , jetant par-tont la vue ,
« Cherchent autour des murs , des boucliers , des dards :
« Aucun trait , aucun fer , ne brille à leurs regards.
« Ils menacent Ulysse , et soudain : « — - Ah , perfide ! . . .
« Tu paieras de ta main l'imprudence homicide . . .
« C*est fait de toi : c*est là le dernier de tes coups . . .
« Ta victime est un prince illustre parmi nous . . .
« Ta dépouille aux vautours sera bientôt livrée ! ! . . .
« Ils accusaient Terreur de sa flèche égarée : « Les insensés , hélas ! ignorants de leiur sort , « Etaient près de tomber aux pièges de la mort ; « Et les fixant d*un œil plein d*une affreuse joie : « — Lâches ! m*attendiez-vous des rivages de Troie ? « Dit Ulysse : je vis; et consumant mes biens, « Vous forciez mon épouse à trahir ses liens ; « Vos feux souillaient le lit d*esclaves infidèles , « Sans redouter les lois , les dieux airmés pour elles . « L'inévitable mort enfin plane sur vous.
« De frayeur , à ces mots , les chefs pâlissent tous. « Contre Tarrêt fatal ils cherchent un asyle : «t Et d'Eurymaque en vain Timposture inutile , « Chargeant le prince mort de leurs crimes divers ,. « Veut lui laisser ce poids à porter aux enfers : « En vain par des présents il croit fléchir Ulysse. « — Eurymaque , dit-il , s*armant pour son supplice » « Dussiez-vous , me comblant de richesses et d'or, « Me donner tous vos biens ,'et mille autres encor, « Je ne reposerai mes mains de ce carnage , « Que si tout votre sang lave tout mon outrage. « La fuite et le combat sont vos derniers recours^ « Et tentez la retraite , ou défendez vos jours « « Vous n'échappereiL point à la parqiae fatale.:
A ces mots il continue à exécuter sa vengeance. Télëmaque, le pasteur Eumée et Philète le secondent avec fureur. Vainement les chefs se font un rempart des tables et des sièges : tous sont percés de traits , tous tombent sous le glaive ou la lance. Le merveilleux se mêle à cette tumultueuse scène, et Pallas^ agitant son égide au haut des voûtes de la salle , achève d^assurer la victoire du héros qu'elle protège contre ses ennemis.
n Après un long combat , le roi , de toutes parts , « Cherche si quelqu'un d'eux , soustrait à ses regards , « Put échapper vivant à sa main meurtrière : a II les voit en un lit de sang et de poussière « L'un sur Tautre entassés, ainsi qu'au bord des eaux « Les poissons qu'un filet , en ses amples réseaux , « Sur le sable attira loin de la mer blanchie , « Etalés au soleil qui leur ôte la vie.
« Le chantre Phémins, vers un seuil retiré^ « Fuyait le noir destin aux amants préparé : tt Debout, et dans ses mains tenant un luth sonore, <t Entre un double projet son cœur flottait encore. « Aux genoux du vainqueur ira-t-il se jeter ? « Ira-t-il, çmbrassant l'autel de Jupiter, « S'asseoir au vestibule où de tant de génisses , « Laërte et sa famille ont fait des sacrifices ? « Quand ses esprits émus se furent consultés, « Près d'un siège enrichi de ses clous argentés, « Il dépose sa lyre , et court aux pieds d'Ulysse :
« Epargne-moi, dit-il, j'implore ta justice. « Redoute d'immoler un chantre harmonieux « Qui célèlm en ses vers les héros et les dieux ,
DE LITTÉRATURE. agS
« Qu'instruit son seul génie , et tout plein des pensées - « Que Jupiter lui-même en sa tête a versées.
Phëmius prouve ensuite son innocence; et. la pro* tection que lui accorde Ulysse termine cette dramatique péripétie tirée de riotérét fondamental de \^ fable. Les dernières paroles de ce chantre nous de» viennent remarquables ; car elles renferment Fidée qu'avait Homère lui-même des véritables poètes , instruits par eux seuls , dit-il , et pleins des pensées ùi" Jiises en leur tête par Jupiter 4 Or, selon ses expressions, il faut qu un génie naturel , directement reçu d'une influence divine , leur apprenne les mystères de leur art pour leur faire si bien voir, si bien montrer, si bien circonstancierles choses, que celui qui lés écoute pense assister en effet aux scènes touchantes ou te^» ribles que leur muse raconte! Cette réflexion m^arrète dans la démonstration des règles , et je me demande si quelques autres maîtres que la nature et la méd^^ tation les avaient enseignées au sublime Homère.