TRENTE-CINQUIÈME SÉANCE
jMLessibuks,
Uw professeur qui gérait certain de retrouyer à chacune de ses séances les auditears qu'il eut à la première , reprendrait le fil de sa dissertation ao poitit oii il l'aurait laissée, et passerait, sans préparation nou*
▼elle, au développement des choses qu'il aurait exprimées ; mais il n'en est pas d'un cours de leçons ▼ocales , périodiquement entendues , comme d^un traité écrit qu'on peut lire sans interruption ; là , les principes énoncés restent .présents j les conséquences et les exemples se suivent. Mais les discours sur une ample matière étant divisés par de longs intervalles, exigent, chaque fois qu'on reprend la parole ^ une récapitulation des éléments que Ton a posés d'abord.
Le public à qui Ton s'adresse, être mobile et passager,
n'est jamais entièrement le même; et puis<^é nous entretenions des qualités de l'épopée celui qui nous honorait de son assiduité, nous pourrions dire homér\quement, qu'il ressemble à la kner dont le flux revient à heure fixe au même rivage, mais ne le presse pas des mêmes vagues; ou dire, sur le ton enjoué de l'Arioste, qu'il est comparable en sa légèreté, à ce peuple errant d'oiseaux qui ,^ se rassemblant à des époques marquées, reparaissent en nombre toujours inégal, et n emportent en s envolant que l'oubli de leur courte résidence autour de nous. Eu effet, si mille circonstances le dispersent, nous l'enlèvent de semaine en semaine, et le recomposent diversement de jour en jour^ que sera-ce quand les causes ordinaires ne l'ont pas seulement écarté, dissipé, mais le bruit des tempêtes, mais des coups de tonnerre partait de tous les horizons en feu.
Gomment, après les secousses de tant d'orages, rappeler le public aux objets de sa tranquille attention , et le rendre à ses premières vues ? Notre discours ne peut donc être aujourd'hui ni un simple exorde, ni une continuation de notre cours, mais une véritable péroraison, puisque nous devons y récapituler succinctement les matières que nous vous avons présentées, et que nous y retracerons les maximes qui en ont dirigé l'ordonnance.
Une longue suite de conférences dans lesquelles j'ai défini les genres et les espèces du poème épique et ses qualités essentielles, circonscrites d'après mon système exact en vingtnjuatre conditions, me laissait à traiter les douze dernières pour le complément de ceàie section ; mon zèle n^a pu que Tachever, remettant celles qui doivent lui succéder à des temps plus propices aux travaux littéraires, et n ayant pas en Faptittide de m'en occuper lorsque tout repos était enlevé à nos cœui^, et tout loisir à nos esprits. Ex^ cttsez-donc en moi l'effet des troubles douloureux, qui vous^ ont tous émus, si vous trouvez quelque inexac> titude dans la rédaction de mes idées encore flottantes: Pessaierai de les raffermir à la contemplation des <^efii->d*œuvre de l'intelligence humaine, dont 1 étude nous détournera du spectacle des noires réciprocités de l'esprit de discorde et de viles haines, si bassement alliées par la vengeance , si lâchement coalisées
lo INTRODUCTION,
par 1 indigne soif de l'or , et pur la honteuse émula* tion du brigandage. Je m'efforcerai de signaler, avec cette noble fierté qui nous sied en nos malheurs, que la solide gloire des lettres est une des plus hantes prérogatives de la Frange, qui, par ses lumières, son discernement, et son goût délicat, fut et restera l'institutrice de 1 Europe, quelle a devancée et ci* vilisée. Elle sait le mieux juger les modèles; elle de* meure souveraine par la pensée; et, tandis qu'on lox arrache des biens matériel^ et les monuments fripes des beaUx-arts qu'elle regrette, riche d'un fonds que les barbares ne peuvent appauvrir , son pur atdcisaie est un titre irréfragable dont aucune force étrangère ne la dépouillera jamais. C'est là le trésor fixe que n'atteignent point les cupidités, et que l'infidèle vie* toire n'enlèvera pas plus à notre patrie qu'à la nation athénienne dont le génie instruisit l'univers. Rka ituution Lorsqu'cu offrant Fexposition des éléments de â^^"S^ê l'épopée, je remontai ccMnme à un tronc principal aux divers types de la poésie épique, j'eus à démo»* trer qu'elle se divise en deux branches opposées entre elles, l'une par le grave et^ le sublime > l'autre par le badin et le satirique; contraste que j'avais remarqué dans tous les modes, génériques des ouvrages d'imagination. Fidèle à suivre les premiers linéaments de ma méthode rigoureuse, je constatai cette observation préliminairement développée, et l'ayant appliquée en-
INTRODUCTION. it
suite à ]a double essence de Tart théâtral , je prends soin de la reproduire ici, relativement aux poèmes composés sur la colère d'Achille ^ et sur les fureurs de Roland, ou, si Ton veut des exemples récents, à l'égard de la Hmriade et du Lutrin. Ce dernier poème, plus satirique réellement quliéroï - comique , me donna lieu de discerner une sous-division dans Fespèce des épopées légères, séparées par une distinction tran^ chante de lepopée entièrement noble et héroïque. Nous reconnûmes donc larois modes épiques sur le»queb purent se jouer toutes les diversités du génie humain; une seule sérieuse, et deux riantes et malîgMes, que nous caractérisâmes par les définitions , et ' dont notre soin rechercha lobjet, k marche , et le but indiqué par' le goût des siècles et des peuples différants. Un r^ard nous découvrant que le genre supérieur est le récit d une grande et merveilleuse action, «lUîmité dans les choses, importance dans Fépoqne, élévation dans les personnages, étendue dans le sujet, ce fut d abord ce qui nous apparut; mais la subfiniité, l'importance, Télévation, ïétendne, sont des qualités friatives aux idées que les hommes ont conçues d*âge en âge ; car, à la rigueur, il n'est de vraiment grand que la piété naturelle, que la courageuse philosoplûe, toutes deux immuables et indépendantes des s^çer» doœs et des sophismes* Néanmoins plusieurs grandeurs factices , qui pourtant rdèvent de ces deux-li ,
iÊL-LiL.
la INTRODUCTION,
sortent des religions de rhomme, des systèmes de son savoir incertain, des préjuges de sa gloire, et de Vaudace de ses entreprises; dans ces sources profondes la muse épique a puisé labondance de ses plus éclatantes couleurs. Tout ce qui parsût au - dessous n est qu un bas sédiment de Tesprit, un limon stérile dont elle ne peut créer les nobles images qu'elle forme et qu'elle anime. Or, pour développer la matière propre à la haute poésie qui la met en osuvre, nous avons sondé, comparé le goût univevsel des temps et des nations; indispensable tableau de ce qui leur sembla digne d'être célébré, tableau d'où rejaillirent les claités qui devaiient nous diriger. en nos jugements; et pour reconnaître par quelles :fiBicalcés le poète .s£^it démêler et choisir cette même matière, que son art embellit avec tant d efforts et de perséitérance, nous dûmes interroger sa vie, scruter les^ sentiments intérieurs de sqd^ ame, descendre dans le myBttère de sa studieuse sagesse, et revenir ainsi^ par cet examen de son portrait moral , au principe sur lequel je fondai particulièrement, mon cours , qui tend à rapporter aux vertus du cœur de Thomme le caractère analogue de son génie.
La plupart des, fameux créateurs d épopées eurent trop de fierté dame pour engager leur liberté individuelle aux spoliateurs des libertés publiques. Gomment auraient -ils daigné s*assujétir aux maîtres des
INTRODUCTION. i3
humains, eux qui ne se slôumettaient pas même aux passions de la foule de leurs sujets, par lesquels ils furent presque tous injuriés ou proscrits de leur vi- Tant, et même déprimés long^temps après leur mort? Sans doute une secrète conscience de leur avenir les avertit qu ils n'avaient souvent besoin que d'iui dédaigneux silence pour se laver de tous les outragea, et. que ce n'était pas la protection des dictateurs ou des monarques qui les eût fait régner dans la mémoire en impérissables souverains de la littérature: A cet article, nous avons noté que le Dante n'eut que lui seul pour défenseur de ses travau^ et de sa personne, contre la triple persécution des injustes partis et de la critique perfide. En opposition à cet exemple, nous aurions pu citer Ronsard, renonmié fiivori de tant de cours européennes, et dont la gloire fut pompeusement ensevelie avec lui devant les cardinaux,. }es ambassadeurs, et les potentats étrangers, moin» bons juges de ses vers que les modestes recteurs de nos Universités.
La naute et lumineuse raison qui préserva les beaux génies épiques des impressions du goût éphémère, du fard des grâces mesquines^ et de tous les vices qui prêtent aux écrits une vogue momentanée, ne 'les rendit pas si indépendants de Tinfluence générale de leur siècle et de leur na,tion , qu'ils n en gardassent empreints en eux les stigmates originaux et distinctifis^,
.Y JfL
i4 INTRODUCTION,
sur lesquels on étudie facilement la nature d^ëpopée en harmonie aTec le caractère des peuples et des temps Tableau V^^ ^^ ^"* VU ^ naître.
de* influencée
^pro4|mef Parcourous d un coup-d'œil ces fastes des âges poé-
dei temps et ^ ^ -
ae. nations eur tioues, ct Sdisissons les rapports et les différences de
les poètes ^
w^^i^n» rînspiraiion des muses et des sentiments de la mul-
sur
et snr les
grecqne.
temps, titude qui leur fîit contemporaine.
Epopëe Voisine du berceau religieux de TËgypte et de
FAsie, échauffée par lastre d'un beau climat, instruite par la sagesse des fondateurs de libres législations, enflammée par les brillants prestiges de la mythologie des Linus et des Orphées , née au milieu des cités naissantes que gouTcm aient des rois possesseurs de troupeaux, et nommés encore pasteurs des hommes, la Galliope des Grecs, belle, simple, deminue , marche dégagée d ornements superflus , qui auraient voilé ses contours naturels. Soit qu'elle consacre les mouvements des Dieux de TOljmpe, soit qu'elle célèbre les hauts faits de la terre , avec un langage tantôt mélodieux comme s'il était céleste, et sublime ou prompt comme ses divinités mêmes; tantôt passionné comme les héros qu'elle fait agir, ou naïf comme les scènes domestiques dout elle entremêle les récits aux narrations des combats; toujours elle resplendit d'un éclat imprévu, toujours elle se varie sans rompre l'intérêt qu'elle présente, et non- moins gracieuse que forte, aussi majestueuse que riante, tour-
INTRODUCTION. i5
à*tour séduisante e^ terrible , die ressemble à la Grèce libre, ingénieuse, sensible, agitée, et guerrière. Telle on l'aiibnire dans VIliade et VOdjrssée.
Déjà plus sévère et plus ornée, la muse latine suit Epop^« utine. le cours des choses qui lenvironnent; belle aussi par les charmes de la nature , dont le lustre se relève en eUe sous l'appareil diin art exquis, on ne lui voit pas autant de forme» originelles que de composées; on la dirait vêtue d'une robe souple et transparente qui emprunte un peu de la gravité propre à la toge séna« toriale. Elle s'avance dignement sous la riche élégance qui la décore sans la surcharger : ses discours participent de la délicate urbanité d'une langue polie à la OQur des patrons opulents, des Lucullus^ et des Césars; elle exprime dans ses peintures le mélange de ces. passions civilisées qui se fomentent dans le sein des palais, et toutes les fureurs des amours illicil(çs. Elle se rend imitatrice en retraçant les jeux oAé^és en Thonneur du vieil Anchise, et les lois pastorales du b|on Ëvandre ; mais redevenant elle-même dan^ les tableaux de la grandeur du Capitole, mais embra^^nt la vaste complication des lois de Rome et de^ conquérante politique, mais imbue des dogmes d^ la philosophie pythagoricienne, elle s'ennobUt à détailler les effets du renversement de Troie, les rivalités. împl«icables de Garthage, les sentences de Minos, ViotimortâUté promise aux justes, et le spectacle de la
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bataille d'Âctium. La sensibilité , qui la ramène avec tant de douceur vers les images de la monarchie et de la paix, respire en ses fictions une mélancolie contractée à Faspect des guerres civiles qui désolèrent la république : elle parait se plaire à^^laver la pourpre impériale du sang dont les factions l'ont noircie. Les personnages quelle consacre, moins saillants que ceux des temps fabuleux, se montrent tels qu'elle les vit y effacés dans le frottement des intrigues d'état. Son. ton est plus législateur qu héroïque; enfin, n'étant pas si crédule que la muse grecque aux dieux de sa théogonie , la muse de Virgile , sagement économe des ressorts merveilleux, reluit davantage de la magnificence des arts quelle décrit, de la pure majesté de l'histoire, et par -là se conforme encore au caractère de la VILLE ÉTERNELLE dont elle chanta la fondation. Vous rapprocherez^ avec une pareille justesse lespensées générales du temps où vivait Lucaîn,'dès fruits de son imagination épique. Jeune commensal d^ la cour infâme de Néron, son ame, consternée parla tyrannie des empereurs, recula pour ainsi dire rers l'époque où le sénat et Pompée luttèrent contre son établissement dans les plaines de Pharsale. H ne peignit plus Rome sous les vestibules des Césars, comme lavait fait Virgile , qui n^osait qu a peine rappeler les noms les plus glorieux à la liberté détruite , de petir de réveiller les discordes dont il avait vu les horreurs
anarchiques; Lucain représente cette Rome se débat* tant contre un chef ambitieux : il la montre au Capitole, au Forum, sur les champs de batailles, et s'efforce de ressusciter les héros vengeurs de ses lois sacrées, afin d exciter ses concitoyens à secouer le joug du plus intolérable esclavage. Les illusions de l'antique indépendance et les vertus premières de la république , objet du culte secret des Romains op[»imes, eurent en son poème, à leurs yeux, toute la beauté idéale qui remplaçait le merveilleux mythologique. Nous compléterons la similitude de sa concepdon mâle et du goût de son siècle, en y ajoutant l'accord de son style hyperbolique et ampoulé avec Fabus des figures oratoires d une tribune alors prostituée aux panégyristes et corrompue par les fleurs du bel -esprit des Sénèque. Quelques personnes.se souviennent peut-être avec quelle chaleur je développai le grand caractère de Caton et leloquence de ses harangues en faveur des lois du gouvernement établi, et contre Taudace de l'usurpation du parjure César. Ceux qui me méconnaissent crurent que je recherchais un moyen d'éclat en des allusions inévitables aux circonstances précédentes: c'était, dans leur opinion , me déchaîner sans danger et sans but tories réminiscences d'un péril passé.
Vainement frappé des malheurs que je prévoyais
da jour en jour, j'appuyai sur lexemple de la Pythie, IF. a
i8 INTRODUCTION.
qui, âsLïÈê 11» tnaspoit involontaiDe , pioclame son
oraole au risque de sa vie.
On n^appliqua pas au Sens de mes leçons animées les avis que j'y répétai tant de fois, et ce que jera'e£* forçais de prédire.
Et lorsqu'il n'était plus temps de conjurer Torage, FérénemenS m'aurait persuadé que lantiquité donna justement aux disciples des muses le nom de 'vaêes , puisque je me serais cru , comme la Gassandire d' A«^ gamemnon, éclairé de ce feu, de ce mens dàmiorj que je brûlais en "uiiB de communiquer à tous pour le sialut de mon pays, si bientôt après je n'eusse pensé que la seule habitude d'une longue méditation dons la retraite, et l'étude des passions des. hommes , nous, conduisent ûmplenfent à pénétrer le fond des choses, et à prévoir leur tendance et leiurs résultats éloignés ou prochains.
Le zèle m'échaufFait et non le ressentiment; je parlais pour garantir et non pour récriminer : maintenant que tous les maux ont été subis ^ que nôtre nation a gémi de tant de peines , à Dieu ne plaise que je réveille le souvenir des dissensions, quand nous ne devons plus nous envisager qu'avec des yeux fraternels ! Rien n'est plus coupable et plus bas qa^ de susciter les réactions , que d aigrir les âmes , que d'éterniser les haines au sein d'une famille réconci» liée : c'est souffler le feu de procès éterneb et san«
guinaires; c'est décbwer Les plaies que nous tendons tous à guérir; c'est nous désunir dans la Tue du passé « touj^ws irrévocable, an lieu dienous resserrer contre les attaques de l'ayenir, de plus en plus menaçant. Environnés , vus, écoutés de toutes parts comme noua le sommes, nous ne devooa à-*préseiit resseniâr jsfm le besoûi de noua honoeer et de nous^ sooitenîr entre coBspetrkiJies : nous ne devons pkis nous étendre em dédanwtîoiis sur les causes, de nos malheurs pour lei augmenter, lorsqu'il s'agit dy remédier en sileiK^e : ce n*es| point parmi les Français qu'il nous but cbeiv cher noft ennemis ; mais parmi les politiques du dehors^ fiiuteurs comptables des excès iutura que produîHint peut-être les horreurs de la misère où ik ont plongé Bos SuaîUes, nos provinces pillées , et le trône même, à qui leur ambition cupide Fait réellement la guerre en l'appauvrissant. Sachons aimer, défendre ou plein* dre tout ce qui est de notre pays. Les mêmes sentimentis ^ tous le savez , m'inspirèrent k cette tribune ^ Tannée dernière , un éloge mérité du courage surna*> turel de nos armées^ que nous tendions à pénétrer du clevoir de se rattacher entièrement à la seule cause de la patrie, pour que leurs cohortes, précieuses à la défense publique , ne courussent pas à leur destruc» tîoo. La fatalité avait décidé que leur aveugle idole las eatrainefsût dans le gouftre : il s'y est perdu ; il est tombé de lui-même, en nous coûtant des légions
ïni INTRODUCTION.
si braves , qu'on a cru devoir pour les vaincre lever i-la-fois toutes les armées du continent ensemble, Abuser nos villes à 1 annonce d'une paix, d'une amitié désintéressée;, et tant de forces réunies n'ont eu pourtant à combattre que les restes de ces légions déjà fitiguées d avoir seules affronté l'Europe entière, et de lavoir seules trois ou quatre fois vaincue. Ne songeons qu'à nous consoler de nos mémorables pertes et qu'à fermer nos blessures : on ne m'entendra plus adresser d'applications, désormais superflues, à l'homme en qui je reconnus bientôt assez de force d'esprit pour égarer les peuples^ mais point assez de supériorité de génie pour les conduire.
Ne prolongeons pas la digression où m'a entraîné le sinistre sujet de la Pharsale, et passons aux trois épo» pées italiennes qui s'accordent si bien chacune avec les époques et le pays oii elles parurent l'une après l'autre. Epopée L'Italie moderne, héritière de la belle littérature
iuliennc.
de l'ancienne, qu'avait enrichie antérieurement le dépôt précieux des poésies et des chefs -dœuvre de tous les arts perfectionnés dans la Grèce, épura le mieux^ sur les modèles de l'antiquité, son imagina* tion fécondée sous un beau ciel et agrandie par la vue des admirables monuments. Sa catholicité s'était assise dans les temples du paganisme : les superstitions exaltaient ses rêves mystiques, le commerce l'entrai-
INTRODUCTION. ai
nait aux incursions sur les rives orientales ; elle vpyait au même lieu, derrière elle, les tonnerres de Jupiter, et. devant elle les foudres du Vatican; placée entre les idoles et les saints, poussée par la dévotion et la volupté, se ressouvenaut encore des nombreux assauts des barbares, qui la punirent tant de fois de sa . domination long-temps universelle, éblouie du IwÉe et des plaisirs des fêtes durant les trêves cgae lui acoordaient les prétentions de Ferapire germanique et les rîvfldités guerroyantes des princes qui la divisaient, elle dut inspirer comme elle le fit le Dante , FArioste, et le Tasse, qui rassemUèrent, chacun dans leur genre, la réunion de ses diverses qualités distinctives, et reproduisirent toutes les empreintes de leur âge. Tous trois mêlèrent en leurs poèmes le profane au sacré , comme ils le voyaient confondu dans le jsein de l'Italie ; le premier, sublime, profond , hardi dans' jes- conceptions , mais atrabilaire, ironique et vindicatif^ s'éla^nce sur les échelons de J'hiéna*chie séraphique jusqu'aux sommets du paradis imaginaire' que lui ouvre la théologie de son siècle, et se plonge dans un enfer dont il peuple les neuf cercles immenses de tous les scélérat» qmi trempèrent dans les factions dont il fut la victime. Parmi le nombre des plus hypocrites et des plus damnables , il jette en ses ibumaises des cardinaux, et même quelques papes simoniaques, homicides et sacrilèges. Son style concis,
sa INTRODUCTION,
énergique 9 tout flamnie et couleur, exprime ce que le génie italien a ée sombre, d'impétueux et de brûlant; «es figures TÎves et audacieuses, tout oe qu'ils de triatene passionnée. Le second y d'une iraaginalson aussi élevée et plus régulièpe, épuré dans Be$ fermes, narrateur et dramatique à -la -fois, enjoué jfMqu*à la folie, sage au milieu de son délire, et railleiir malin sans amertume, se plaît à raconter les gueirea et les amours des preux ^ en j mêlant des prodiges qui TOUft ofifrent par -tout les brillantes parodies des fictions d*Homère, de Virgile, et d'Oride, dont il Sttmt tous 1^ tons en ses octaves harmonieuses : aes dégantes ayentores, qu'assaisonne à Timproviste lesél piquant de sa gaîté sans cesse renaissante, tous font reconnaître ce fonds de vivacité volage et bovffoone dont le feu pétillait dans les galantes cours d'Itidie. Enfin le troisième, noble, sérieux et sensible, en qui se développe une autre partie du naturel iulien , concentre les merveilles de son art sur les vastes rapports de la religion, de ta grandeur des états, et delà gloire. U touche cea magnifiques objets avec un pinceau tout emprégné de sa tendre mélancolie : Fexquise ordonnance de son pian admirable et la dignité de ses chants Tannoncent en disciple de la sévère muse latine; mais le brillante qui reluit dans ses détaik, cette sorte de prestiges qui ressort de la magie , les parures fleuries de seê héros , le fard de ses endian-
ji-
ÏNTRODUGTION. a3
teres^eft^ la suratyondance 4 oinemeiiti dt leiin palais tt de iéurs jardifis^ une certaine lang«eur i^ehipUieufie ftt'on respire en ses vers eomme dans la sttai>îté tles parCams, tout éëcèle i]ae, pins accoutumé à pendre les aorôureuses sensatioM que les sentiments amour WBS'^il est pkktôt le «edèlé de ritsdie moderne que de' iïtalie antique où IMon "ffiit inspirée. La foi de Tawseur^ la noblesse de se» <genr^, et la pureté dis aonigoût , hû ont peu permiê d^aissecier les agents divins idupaganbme à ceux de la chi^tîenté. Les deux prédéoesseurs du Tasse, en im mode moinii grave et àdoins imiforme, ont été moins scrupuleux : il est peu d'images Jûbliques ou cathobquiesy offertes par le Dante, qu'il ne relève par des comparaisons tiréea de ^mythologie. UArioste, enclin à se mioquer et à sire, de tout , entrelace extravagamment les ressorts de fat fable «t de la bible : eBt*ce que déjà trop clairvoyant pour son siècle dévec, son esprit un peu philosophique avait devanicé les iqiéculatiôns du maudit siècle de lumières P
Remarquons, soit dit sans scandale etitre nous, qu^ s'imaginait hardiment quun ange envoyé par l^Elemél pour chçttber la paix et le silence sur notre globe, et pensant que leur asyle devait lètre l'enceinte des cloîtres , ne les y rencontrait pas , et pouvait ne trouver à leur place que la discorde dftns les monastères. Observons de plus , entre nous , qu'il menait
M IPTTRODUCTION.
aflses cavalièrement, sur rhippogrifle d'Âstolphe, le digne apôtre sainl- Pierre, porteur. des clés du dd. Notons encore qu en ce voyage du grand vicaire de nptre Seigneur, il comptait au nombre des choses perdues dans ce bas monde, telles (pie les soupirs i les vœux stériles, les plaintes vaines, les mensonges, les riens et la fumée, non-seulement les couronnes et* les tiares mal acquises , mais aussi la Ceimeuse donation de Constantin, qui enrichit le pontife romain de la possession des biens temporels, et tous autres actes pareils ) quil nomme apocryphes et menteurs. S'il ne met pas , à la manière du Dante , les moines, les évéques et les papes sur le gril infernal dont leur pieux zèle menace les incrédules, il n édifie pas sur leur bonne conduite, et se rit de leurs indulgences, de leurs bulles, et de leurs messes, autant que de Teau bénite de cour. Entre nous , l'aspect des désordres de Téglise lui avait-il déjà fait présumer qu'on la pouvait railler sans blesser la piété naturelle et vraie? N'avait -il pas entrevu, dans les vieilles annales, que des chefs du sacerdcfce très -accoutumés à interdire les rois, à les excommunier, à délier leurs sujets du serment de fidélité^ à prononcer leurs divorces, à sacrer même certains fieffés usurpateurs, n'étaient pas les garants assurés de la morale des peuples et de raffermissement des sceptres dans les dynasties? Le mélange qu'il fait au hasard des images de Tido*
INTRODUCTION. a5
Jàtrie et de œlles de la religion ne proviendrait -il pas de ce qu'il était frappé vivement, dans son Italie superstitieuse , du contraste des temples chrétiens avec des divinités païennes qui les avait occupés du temps de leurs prêtres, et de ce quil voyait les princes du Saint-Siège achetant des Vénus , des nymphes et des hermaphrodites, que leurs successeurs dégénérés revendent sans scrupule au profit de leur humble pauvreté. Ce spectacle de tant de bigarrures sacrées et profanes n'aura pas servi à purifier son imagination, pervertie par des idées de fausse raison monr daine, qui depuis n'ont que trop germé dansles tètes; mais peut-être s'est-il innocemment persuadé que tout ce que chantent les poètes est sans conséquence, et que c'est principalement à leur amour de toutes les chimères que convient la hberté des cultes.
De tels monuments et leurs dates nous attestent du naoins que les muses furent de tout temps indépendantes des préjugés; que nos pères ^ dans les âges antérieurs à la Sorbonne, exercèrent une plus sage modération qu'elle envers leurs élégants ouvrages', et que cette philosophie décriée comme une fille de nos jours d'erreur était l'aimable et instructive compagne de nos aïeux. Hommage à 1-Italie qui nous présenta «cette immortelle si vigoureuse sous les formes prononcées que lui prêta le Dante, et si riante sous les atours, légers et gracieux du divin AriosteJ^
4«P^ En pourfonravt la recherche des rapports dont
fortagaÎM. , -
jV>fifee à votre méditation le réminié) }e rencontre fÊtHtàlèê épopées sérieuses ke recoitmiandaUe poème de Gamoéns. Avant que le retentissement des oroi* stdes eûtiiMt éclore la Jérusalem Mlii/rée àun cerveau tout poétique, Tessor du commerce et ses décou* vertes snr des mers et des terres lointaines avaient ÎMpiré le chantre des Ai|[onau<ies de la Lusitanien Le Jason du Tage, moins brillant que le Jason d'Ioleos^ agit moins ^px^il ne raconte , et Ton s*étonnè q«*étant né sons f empire du christianisme, ce héros histo^ rtque marche favorisé de la fabuleuse Cypris, que Oopidon et les Néréides tentent de le séduire, et que Bacchus, irrité de son entreprise et jaloux de lui fermer l'Asie , conjure sa perte dans Tlnde orient taie. Cette étrange concepûon signale le danger de la servile imitation des meilleurs modèles anciens, lorsqu'on traite les sujets modernes ; elle dénote que b littérature portugaise n'était encore qu'à sa naissance au moment où parut la Lusieuie; elle accuse le goAt peu formé de son auteur, qui, sans égaler la beauté virgilienne et Tbeureuse régularité du plan et des justes fictions qui soutiennent XArgûnautique de Valérius Flaccus, se laissa par -tout entraîner à lusage de ses moyens antiques, déplacés dans un fait récent. Peignant quelquefois des lieux et des mœurs de convention poétique, il ne caractérise pas assez les
INTtODUCTION. 37
lifthîiiidkei 4e ses lunrîgflteors, td ne ■déttnmie pas aecteflKHt leurs aTentnres <lftns les oontvées qu'ils pareomem : oéanmoins, soutenu par 'ée tovchants ^^pisodes, riche de dtkaib fournis par une ëmditimi «moiëe wvec inrt, plein de ncUes aeniettoes, et en- Asmxné par les T^ërîtables «entiments de la |[ioire et des imlus^ il respire en sa hairte poésie Te^prit îndsstrieux^ «rdent, fier et gnerrier de sa nation. Son atjje^ par-^ont clair, oowcis et ooulant , ««ëlève à «le extraoràinaîre suUimilë toutes les fois qu'il exprime le constant amour de l-auteur pour la patrie. On put douter, a^ient de posséder une vie esade de-œt illustre chantre ées expédibons de Vaseo de Galda , qu'^unt près d'être englouti dans la mer par un orage, il aawra' aon poème, qu'il tint au-dessus des flots en nageant) «lais on ne doutem pas que, dans sa belle et originale €ction du Cap des TempêèêSj le géant ÂMkiiASToai, qu'il' evëa, n-ak^ nfialgré les défauts qui opposaient tant d'écaeib -à «a réputation, rati sa IjuMth au naufrage de Touldi (i).
Si nous nous en rapportions au jugement qaHnie
w m l i I I I II II i>ii I in ■■ ■■ I ■■■■ I i il u
(x) Jf« ^e Sonsa Tient d*«ssodtr ton aom k k gki^e ii de celui dn Camoëns, en érigeant an génie, et snr-toat k la vertn de oe poète , nn monument tout national : il sera mention dans ce '^wdktme de rédltion da teite de ta ïjuaiftèe reproduite anrec ezaëjtitade , -dernier chef-d^tofuvje de la êomànà» et dee preysea de VioBÔfi Didot , édition qui ne fera pas moins honnenr à Tautear da poëme> qu'à la générosité de son noble et patriotique éditeur.
a8 INTRODUCTION.
Epopée prévention nationale dictait à Miche) -Cervantes sur le poème de lÀraucana^ la littérature espagnole opposerait une épopée excellente aux plus belles de la littérature italienne. L'erreur de cet éloge exagéré, que lui reproche Voltaire, est bien- excusable, puisque lui-même , qui en commet une plus grande que n'excuse pas lamour des productions du pays , et qui trahit les partialités de son goût en poésie épique, ne condamne les défectuosités nombreuse» du poème d'Alonzo d'Ercilla que pour le placer une fois en parallèle au désavantage de celui d'Homère, qu'il juge, en le travestissant, plus défectueux encore. C'est mu triste et pauvre sujet que la révolte d'une petite peuplade américaine et sauvage, punie dans les montagnes du Chili de ses vaillants efforts pour reconquérir son indépendance : il fallait que l'auteur, dans le con- ,seil inquisitorial de Philippe II, qu'il servit, et dans les cabinets commerçants de Londres où il séjourna^ se fût bien vicié lame aux leçons de Tinjustice. envers rAmérique pour armer des troupes contre les dernières victimes ralliées par le ressentiment des barbaries de Fernand Cortès et de Pizarre ; car ne les imputons pas à l'invincible et généreuse Espagne: de graves exemples nous ont appris qu'il est absurde .de noircir les nations des crimes de leurs gouvernements et de leurs généraux ambitieux. Alonzo n'obtint nulle récompense du succès de son expédition :
son oi^eil entreprit , en la consacrant par les vers à la mémoire, de se payer les périls que sa yaleur y avait courus. Héros lui - même de ses chants , son génie eut une même réussite que sa bravoure éclatante : un sujet meilleur manquait à Tun^ et une meilleure cause manquait à l'autre, pour que le poète et le* conquérant pussent triompher avec plus de gloire. Des descriptions d une contrée ingrate et rocailleuse, des faits d armes prodigieux, des marches, des campements, des harangues nobles et véhémentes, sèment de détails pleins de mouvement et de feu les disparates et la longueur d un plan indéterminé, sans borne, et dénué d'invention. Toutefois on reconnaît, à la chaleur avec laquelle il peint . les batailles , Fhéroïsme d un guerrier qui rendit celle de Saint- Quentin si désastreuse à nos Français. Il nous sied de le dire; on retrouve en ses inspirations belliqueuses un digne fils des indomptables vainqueurs des Maures, de ces hommes dont notre Martel fut l'honorable émule : on croit entendre en ses discours magnanimes un descendant de la race du grand Pelage et des Alphonse. Que devient le poëte rendu à ses propres maximes et à son art y qui Téloignent de la contagion des cours .^ Quel enthousiasme ne prête-t-il pas à ses ennemis même pour la c^use . de leur liberté poursuivie jusque dans leurs rochers! Par quelle impartialité , par -quelle justice envers eux
3o INTRODUCTION.
sa plume ne répare»t-elle pas les fureurs de son ëpée! LTiumaoîté leclaîre sur leurs droits et sur bufis nal» heurs, autant que la politique de ses maîtres faveu^* gla. Se venge-t«il des dangers où lexposa leur résis* tance, des maux cruels qu'elle lui fit souffirir, en tâchant de déprimer leur courage?
Cette divine équité de sa muse correspond, dans la généralité de mes rapprochements , avec la noble conduite de la nation espagnole , d^e qui là sagacité réfléchie M confond rien dans ses inimitiéa éelaivéea. Quelle autre puissance eiuropéenne eût pu lé^^mer sa colère d'autant de moti& douloureux, et charger de poids plus lourds la balance des représailles P Cependant, joyeuse et enorgueillie d'avoir, en cowoetttJBant ses forces dans son sein , purgé son sol des mvaiioBS étrangères, s'est-elle appuyée de quelque alliance ^ pour nous rendre des fléaux ? Est- elle venue ici peser horoif cide pour homicide, et nommer restUutùmi notre dé* pouillem^it? Elle a séparé la bonté d'un peuple, qui gémissait sur ses désastres , de la férocité des sateUitef qui les versaient sur elle. A l'approche de ses armes sur la frontière, le midi de la France, se levant tout ému pour l'attendre, la vue se désintéresser de toute vengeance : sa magnanime générosité s'est retirée de* vant l'olivier que lui présenta l'un de nos princes, remarquable par sa constance persévérante à ne marcher vaillamment qu au milieu dos Français.
INTRODUCTION. 3i
lia grandeur des autres naticms du comîaent eut des peeles épiques qui la surpassèrent ou Fëgalèrent : ta grasdeur ^ 4 heUiqueuse ^ fière , eft équitable Ëspagae , '
est au-dessus de tous les monasients; dei iiss muses : la ' première^ tu donnai à V Europe V exemple CQurageuœ de se défendre ; la prenuére tau, lui donnas la leçon de né pas se venger : et cette touchante vietoice suk toi^ méine sei?a Fun d^ plus méiMorables llK^hées qui puissent orner ton histoire.
Ydy W&quelle aulre maiâèse danalyse nous a fournie Epop^ rAngleierre relatÎTement à l'objet que nous coor»» donnons sous ¥OS yeux« Ici deyiennent directement sensibles à Legard des conceptions poétiques, les^ ioAuences d'^un climat brumeux et froid , d^une politique orageuse^ de la morne tristesse y et des réve«* ries creuses qi^'elie répand dans les esprits, d'une époque de subtilités dogmatiques^ sur le libre ai;bitre et sur la prédestination humaine : ces causes ensemble produisirent chez un peuple remuant et orgueilleux , les théories qui enfantèrent une révolution dont les eicès furent trop contagieux ! L'un de ses parUsana fanatiques ne recueillit que l'amertume d'avoir embrassé les factions jusqu'à la fi?éné3ie : il se déroba aux réalités quil abhorre et q^u'il méprise , en s'élanr ^t vers un monde idéal ; son ame , éprise de se4 propres: songes, adopte une révélation qui lui sert à s'expliquer la chute et la dégradation do l'homme.
3a INTRODUCTION.
Alors le Paradis Perdu présente dans sa majesté primitive la créature au sortir des mains du créateur, attaquée , séduite , vaincue par un démon tentateur^ qui la précipite avec lui dans un abyme sans fond, ou rugissent les vanités luttantes et désespérées ; et dans ce gouffre, ce qui apparaît de moins terrible, cest la mort. Nulle image plus forte n a peint l'excès des tourments qui déchirent Torgueil écrasé. Dans Funité de ce vaste dessin rentre une infinité de détails, tantôt bizarres , tantôt sublimes et ravissants : leur prodigalité fatigue, mais leur richesse étonne. Les figures 'fières et grandes y sont touchées à la manière de Michel-Ange ; les suaves et douces ne sont com* parables qua celles de Raphaël : mais leurs grâces n'ont rien d'imité , elles sont toutes originales : si les modèles des sombres puissances diaboliques furent les agitateurs du parlement anglais , il n'est d'autre image de la beauté que relève une pudeur céleste, du teint diaphane et pur, des souples formes, et de l'ondoyante chevelure d'Eve, que le charme inexprimable de quelques jeunes femmes anglaises. Le chaste amour qu'elle exprime et qui la colore^ ne tient plus de la volupté terrestre , et ne paraît être que la flamme de la vertu conjugale. On regrette que des monstruosités contrastent avec ces doux objets : on est importuné de je ne sais quelle teinte nébuleuse qui obscurcit par intervalle les plus beaux endroits ; c'est le passage
des brouillards épais noircissant les prairies de la Grande-Bretagne; Ce poème fut long-temps méprisé, .puis vanté sans Inesure^ et critiqué sans résénre paf les dissemateurs de rAnglèterre, où la dissidence c6n« tinuelle des opinions s'est exercée à tout constituer iuéthodî<itiem'ent en opposition polémique. Notre goftt se montra plus juste envers la merveille de Milton que celui de sa patrie. Nous ne reviendrons point sur le tableau que nous avons fait de sa fierté mâle et de ses infortunes en notre première introduction : ob* ' servons seulement avec chagrin que lé cours des démarches coupables de sa jeunesse lui valut des ricbesses et les applaudissements des honihies, et que l'innocent et noble travail du génie de son art, seul titre de sa gloire aujourd'hui , ne fut apprécié ni ré« compensé par eux dans sa vieillesse.
Depuis sa mort, le fils de notre divin Racine en £t des éloges mérités , en versifia des fragments dans notre langue ; et plus tard, notre célèbre Delille, piûr une traduction qui devient un nouvel honneur pour ce poète , a'généreusement payé l'hospitalité qu'il reçut des> Anglais.
Nos considérations sur Milton nous ramènent en* oore^ ainsi que dans les précédentes parties de ce jcours, au poème de Klopstock, dont les beautés et les défauts dérivèrent de Timitation du Paradis
ir. 3
Perdu: car, en embrassant tout ce que ta €»eniiaiife ap^ pelle sa littérature , on roit que les épopées , leà trtfgé« dies, et les romans britanniques, ont serri de mbdèleà a ton goût, qu'elle n'a rien qui lui soit propre , qu'elle ne brille que d'emprunt, et que la seule chose qui lui appartienne est cette inclination pour Tindéfini , pour le sur-bumain , pour les mélancoliques extases, pour les visions intuitives, et presque pour l'incompréhenr aible , toutes choses qu'eUe offre en modèles de l'excellence sous le titre de sjrstême romantique. Par «ne étonnante contrariété que nous avons déjà remarquée, l'Âtlemagne proscrit de son théâtre^ à l'exemple de Shakespeare, sur lequel ses drames sont formés, les urdtés que la Grèce, Fltalie, et la France, ont si heureusement maintenues ; tandis que son poème épique les adopte avec la plus fatigante régularité , dans nn genre qui ne les commande pas, et qui laisse une grande latitude aux voyages de l'imagination. La Messiade^ qu'un juge de mauvaise humeur pourrait nommer une haute psalmodie , n'est généralement qu\ine ode démesurée ; la sainteté des sentinients Im prête une réelle magnificence; mais qui de nous pourrait se plaire à entendre , de suite , un hymne en plusieurs chants , dont quatre roulent sur les heures de l'agonie du Christ ? L'invocation à l'ame, les cantiques de Myrhiam et de Débora , la fiction tefrrible du siii^ cide de Judas, quelques scènes séraphiques^'et la
tnélanqolie dun épisode sur lamour ëpuré par la religion , voilà des morceaux frappés au coin de rori"* . ginalité. Le reste i^est que vague réminiscence , et dé^ damation ambitieuse) un faux sublime toujours Ijri* que, toujours tendu ; moins de profondeur que de vide ; des êtres fantastiques et gigantesques , de qui les formes indécises apparaissent comme à travers les vapeurs dun horizon où se grossit et se perd leur image ; Faction continuellement hors de Thumanité: répondra-t*on qu'un sujet tout divin exigeait un langage mystérieiix , et deis ressorts entièrement surnaturels ? C'est là Terreur du génie tudesque : sa hauteur pouvait sans déroger dans la Messiadej descendre à la naïveté sublime de révangile: Textrèrae simplicité qui l'embellit d'un bout à l'autre , ajoute au merveilleux des paraboles qui en font Tornement épisodique : par cette seule qualité si rare, les miracles même y sont vraisemblables. U est notable que de tous les éants paral^asés sur l'histoire du Messie , aucun n'est si naturel ^ que le Nouveau-Testament: aussi ce livre à-t-il fait fortune! Quoi de plus élevé que les narrationà de l'Écriture -Sainte? Pourtant, quoi de plus familier à tous les hommes dans les aventures et dans le langage? Laissons anx Germains prendre leurs fantaisies pour les spécidations d'un beau idéal encore inconnu : qu'ils se délectent dans leurs espérances de perfectibilité
spirituelle ; contentons- nous ^ie rei^r à la perfection
bornée par nos grands maîtres. P*ermons notre école éfmrée à Finvasion de la littérature des Velches , si noùsneToulons corrompre ta nôtre, devenue presque unÎTerselle. J'avertis que notis ne saurions trop nous^ défendre quand le mal nous gagne, et que les souffles poétiques du nord , et ses vapeurs romanesques^^ (ini-^ raiefnt par éteindre en noire raison les luinièi*es vives, égales et claires, que nous avons reçues des flambeaux de lorient et du midi.
. Qu'importe aux auteurs français quon leur dise que TArt poétique de Boileau est étroit, et sans haute» vues, si les seuls principes qu'il renferme dirigent sur lés traces d'Homère daiis l'épopée sérieuse ,^ et s'ap» pliquentau Lutrin j dans 1 épopée badine. Est-ce d'une érudition laborieuse et patiente qu'on se targuera pour devenir les précepteurs du génie ? On aurait tort : et les étrangers , vraiment doctes , que je ne confonds pas avec les! pédagogues, conviennent les premiers que, moins instruits , mais mieux que les pédants de leur pays, TïOfk bons auteurs en savaient assez, puisque leurs livres sont les plus classiques depuis la. latinité. Echangerons- nous ces avantages certains contre de si douteux, que nous préconisent nos voisins ? Ce n'est pas la première fois qu'on nous veut détourner du droit chemin : tenons- nous-j ; l'étude de plusieurs langues n'habitue pas à bien écrire la sienne. Les poèmes de Berthaud et de Ronsard nous ont appris à ne plus
nous guinder pour paraîbe grands, et sur- tout à ne plus tendre à des sublimités' inintelligibles. Les critiques de Perrault et de La Motte, surchargés de Tain savoir, nous ont donné déjà dontre les /errements de l'antiquité, ces leçons que renouvellent les détracteurs des belles-lettrés françaises. Ils ^imaginaient étendre aussi, par leur esprit modetne, tes bornes de Fart des anciens^I'infériorité des ouvrages de ces novateurs sur ceux de Voltaire, prouve sll a bien fait de garder la route battue pour faire avancer les lumières. Son théâtre , quoique astreint aux rigoureuses unités grecques ,* n'en a pas moins porté les leçons pathétiques de la vertu et de la philosophie chez toutes les nations' vivantes. SaHenriade, bien que dénuée dé sentimental' enthousiasme, nen est pas moins restée supérieure à' l'emphaûque Messiade. Le style en est élégant^ correct,attachant^ et vrai: qui sait encore à quelle perfection fi\t parvenu -ce poëme, que' nous ne plaçons queri un rang secondaii'e, si notre auteur,' aussi fidèle à Vécote ' d'Homère qik'à* celle de Sophocle et d*Ëuripide, eût, en créant des fictions, et.en détaillant les localités, mieux entrelacé les épisode» à Faction, et -le merveilleux à rhistoire. N'est-^ce pas rinfluèâce des rai-* sonnements de notre âge qui a refroidi lés tableaux offert» à sa raison suprême ^ et substitué la métaphj* sîq^e clés maximes au mouvement des caractères!^ Sws 1|qUs appesantir sur ses défauts relevés dans nos
longues analyses, comparadvement avec les ebefi» d*œuvre , et sans tous entretenir plus long« temps de la Henriadcy qui tous reste présente, osona assurer que son incontestable mérite , prouvé par un snccèa non démenti, lui acquiert un droit aux honnèiiirs épiques; et quel titre plus recommandable pour ados qu'une morale épopée qui retrace Saint -Louis à notre ame, Henri IV à nos cœurs, la guerre civile à notr^ épouvante, et Fintolérance fanatique à notre indignation.
i]^^. C'est peu pour Voltaire de soutenir son universalité de talent, dans le genre auquel il était le moins appelé y la carrière de Tépopée badiné lui offire une autre palme à saisir ; il la dispute gaîment à toijis ses concurrents, et, dans la lice, le voilà presque sut les pas d)e lArioste, qui, lui seul encore^ le devance. Cependant je me souviens trop des embarrassantes circonlocutions par lesquelles je fus contraint à passer, en vous analysant le sujet et les épisodes de son cbefd œuvre d*ironie ; des périphrases qui în^amenèrent à vous persuader qu'il avait pu sans crime se moquer de saint Denis et de saint Geoi^e ; de lobliquité des tours qui me conduisirent jusqu'à la chaudière infer» nale où rôtit son moine Grisbourdon avec tant d'ifli* pudiques et d^iomicides can onisés ; de ma peur qu'un éloge involontaire sur linvention , le feu , la verve , qui brillent si éminemment en ces damnables fictions,- vie
INTRODUCTION. Sg
me fît passer pour un philosophe impie; je me souviens trop , enfin , que je tremblais à chaque citation de soulever le scandale , pour oser vous offrir encore de son côté risible le poème que vous savez. Si c^est un péché de croire qu*il est excellent sous ce point de yue, au lieu de se retracter, bien des gens de goût mourront dans Timpénitence finale. Mais,pow Je juger sérieusement, toumons*)p du sens qui nous a paru condamnable. Était-il séant qu un poète français lançât les traits du ridicule sur Tinfortunée Jeanne d'Ab€? ^""k* .
>enonnel <i« canne d'Arc.
Celle qui paya de sa vie la délivrance de son pays^ méritait-elle qu'une maligne satire immolât sa mémoire ? Quel vicieux badinage que celui qui flétrit le plus courageux sacrifice! Tout l'esprit de Catulle aurait -il pu l'excuser devant les Romains lès. plus corrompus, s'il eût souillé le nom de^Clélie ? Que prér tendait Voltaire ? railler la crédulité grossière , les moQieries ecclésiastiques , la foi dans les miracles, et les dissolutions des cours. Quoi ! dans le cadre de ses plaisanteries ne pouvait-il pas faire entrer mille autres £aits ? N'avait-il pas la papesse Jeanne, la cour pontificale des Borgia? N'est- il qu'une seule époque où se rencontrent des pères Bonifoux près les rois, et des Bonneau chez les princes ? Est-ce durant le règne de la Régence qu'il crut nécessaire de chercher en des temps reculés le tableau des mauvaises mœurs ? ou plutôt ce cosmcpolisme , effet dangereux de son corn»
4o INTRODUCTION,
merce avec lés étrangers , de sa résidence à Berlin , et de son passage à Londres, en lui persuadant qu'il valait mieux appartenir à tous les pays qu'au sien^ lui eonseilla-t-il de tourner en dérision l*héro!ne qui seconda le dévouement des La Hire, des Dunois, et des, Saintrailles ? Ah ! l'infatigable adyersaire des stupidités barbares , loin de profaner une vaillante libératrice, eût dû verser son fiel le plus caustique. sur les Anglais, qui achetèrent cette victime, ses juges, et ses bourreaux. Car , si Torgueil joint à l'ignorance les convainquit que ses victoires sur eux tenaient du sortilège, leur superstition fut monstrueuse: s'ils feignirent dé la croire sorcière pour la brûler vive ^ leur lâche vengeance est plus monstrueuse Picore. Gomment, à la seule idée de ce procès féroce, a-t-il entrepris de s'égayer si long^ temps des brigandages que tlirigeaient dans la France les Cbandos et les Talbot ? Que ne s'est-il souvenu des beaux vers de Malherbe, dont la noble lyre s'accorda si bien aux sentiments de nos pères sur Jeanne d'Arc ?
« L'ennemi tous droits violant, « Belle Amazone y eu te brûlant, « Témoigna son ame perfide : « Mais le destin n'eut point de tort ; « Celle qui vivait comme Alcide , « Devait mourir comme il est mort.
Voltaire ne laissa*t»il pas apercevoir, en s'écartànt
INTRODUCTION. 4i
de cette leçon , que son esprit si étendu était .{dus élevé que son ame ? Sa philosophie le devait avertir qiie non - seulement il outrageait sa patrie , mais qull trahissait son art, puisque la raillerie tombe à fiiux, quand son objet est respectable et sacré; elle l'eût convaincu que ce n'est point une imposture, mais une nécessité patriotique, d'exalter les croyances, et jusqu^aux préjugés du temps, pour sauver le peuplé d'un joug ennemi : elle eût peint à sa pitié la brutale ivresse des soldats et leur pillage, semant l'effroi^ l'injure , le feu , la mort ,- sous le chaume des agricul* teurs, et l'indigente fille du village de Domremi, poHifiée, comme par le ciel, à chercher dans les camps la sàreté que l'étranger ravit aux paisibles cabanes. Le commun péril la met hors d'elle-même; son transpcMrt naturel est son guide, sa mission est son désespoir, son courage est son miracle : elle crie aux armes en inspirée ; Dieu , le roi y la patrie ^ volent de bouche en bouche à sa voix qui communique l'enthousiasme; l'espoir gagne l'armée. Le bruit monte jusqu'au prince;, on ta croit, ou l'on feint de la croire, pour rattacher les rangs et les drapeaux à quelque dernier prestiges.: mission est suivie jusqu'aux murs de Rheims ; et la valeur française la réalise, en achevant de délivrer notre sol natal. Certes un si beau fait^ qui né put avoir d'autres circonstances, est réellement merveilleux, mais non faussement miraculeux , et ne devait pas
4i INTRODUCTIOR.
essuyer les sarcasmes d*un écrivain national. Nos respects pour Voltaire n'adouciront pas ce jugement de notre cœur : nous en déduirons en instructive conséquence de notre analyse du rapport des poètes avec leur temps, et du danger pour nous des contacts extérieurs^ que s'il n'eût pas cédé i la manie moderne du dénigrement de l'utile et du b«aa'ea toutes choses, et qu'il eût mieux gardé l's^ntique feu qui brûlait Eschyle et Tyrtée, il ne se fût pas joué d'une martyre de la patrie. Heumix que, pour atténuer ce seul tort envers la France, ses lumières aient jeté tant de splendeur sur elle, et que ses éminents succès aient répandu , pour sa gloire et pour la nôtre, tant de vérités profitables au genre humain !
Maintenant reportez, s'il vous plait, votre pensée sur le rapide aperçu des annales épiques, par lequel j'essayai de saisir l'esquisse de la double influencé des âges sur les épopées, et des épopées sur les âges, vous reconnaître! qu'il est peu de nations qui en compte plus d'une bonne, tant ce genre de poéne est rare ! vous mesurerez leurs efforts littéraires à cette énumération : il nous en reste deux sublinies de l'ancienne Grèce, et laissées par un seul auteur : l'antique Italie en eut trois, en y comprenant /'>^r^o/uiiitique, qui occuperait un premier rang , sans la per* fection de VEnéide : l'Italie moderne , plus riche en
tit'tërature que toutes les nations nos contemporaines , se glorifie des trois les plus admiraixles : les autres régions n'en possèdent qu'une; et TAngleterre produisit la plus originale et la plus profonde , depuis ôelles de rantiqtiit& Mous comptons de plus qu'elle, aVec notre poème sûr là ligue , les deux chcfs-d'oèuvre du badinage de Boileau et de Voltaire. Dans cette supputation de ce qu'il j a de meilleur ,
^ « Le reste ne vau^ pas ^honneur d*ètre nommé.
Ge vers sera notre excusé envers les Lemoine, Tes Chapelain^ et les féconds Scudéri qui, nous dit -il , en une préface , a pris soin d* étudier et de méditer toutes les -poétiques ^ et tous les poèmes connus dans les langues mortes et ^viçantesy afin que son érudite Minerve Taidât à composer sur les règles infaillibles de l'art , cet jilaric y' dont il dédia le fatras à la reine Christine.
Convaincu, messieurs^ qu'il ne suffit pas, en traitant- de la poésie , de démontrer comment on a bien fait^ si Ton n'indique les matériaux que Ton peut manier encore pour bien faire, pensant qu^on la professe mal , si Ton n'ajoute pas à son impulsion , et qu'à son égard on doit se dire, comme en toutes les grandes choses , profitons du passé , mais allons en ^ant, et regardons Tavenir; je tentai de mettre en évidence aux yeux des miisés françaises la cpnforûïîté des vastes sujets épiques > et des ébranlements
par lesquels venait de se reconstituer notre état politique, en i8i4*
Le spectacle cV une ligue amphyctionique, suscitée pour abattre un fléau des nations^ et montrant k sa tête un de leurs souverains qui , provoqué follement aux limites glacées de l'Europe , lavait sitôt franchie, tout entière comme une noble lice ouverte à ses pas; la royauté ramenée sous les auspices d'une Ubercé légale, et se rasseyant sur les décombres tout sanglants des édifices de la tyrannie, que faisait crouler la main d^une paix alors généreuse. Les espérances ,la surprise du peuple ému de voir remonter sur le trône une ancienne famille en qui la majesté respec* table du rang était devancée par cette sorte de.majesté touchante qu impriment les longs malheurs ; \fs pre» mières paroles dun roi dissipant les craintes, scellant le pacte social, et faisant écouler soudain ces^ flots d'armées étrangères qui, satisfaites d'avoir expulsé leur ennemi , semblaient craindre de profaner, le^n triomphe, voilà quelles riches données j'indiqus^is aqx. poètes : cet instant d'illusion paraissait favorable à lëpopée : mais qu'elle s'y arrête et n envisage plus sm. suites.... Les saints et purs mobiles des croisades de religion les rendirent, un seul moment, dignes de la lyre du Tasse : depuis cette époque précise, il nap-t partint plus qu'à l'histoire de constater la dégénération de leur grandeur en une politique ambitieuse %
commerciale, vindicative, et spoliatrice. Ce ti'est, de Hième, quà son burin de tracer comment la croisade de rbuHianité, détournée de son but, affecta de confondi*e>un peuple loyal avec des perfides, pour lui vendre au prix de ses dépouilles le rameau flétri de ht paix, autour duquel toutes les braiicbes de Tindustrie peuvent rester desséchées long-temps sur une terreique d'innombrables troupes ont dévastée. Ceux d*«ntre ses chefs qui auront aggravé ou allégé les poids demeureront inscrits dans les archives du ressentiment ou de la reconnaissance. La modération magnanime y distinguera deux fois TAlexandre du Nord. Il peut en croire 1 éloge que lui adresse un Français qui, par une certaine fierté nationale, très-facile à s'expliquer, eût! rougi, tout en Fadmirant, de chercher sa présence dans Paris, et qui désire que sa louange sincère» le suive à PétersboOrg. Sa générosité , que n'a point démentie une seconde épreuve, me rappelle un présage de notre pur et sensible auteur de Paul et Virgime^ qui le. connut en sa première jeunesse, et me dit un jour: «Il a des traits du Télémaque de Fénélon. » Ne serait-ce pas une nouvelle gloire pour notre littérature que les nobles qualités qu'il a déployées eussent iété les fruits de la philosophie qui règne en ce beau, livre, auquel ne manque, pour être une 'épopée , que le Justre éclatant des vers ; mais -qui-, nous ayant indiqué la route convenable aux
progrès du bien, nous enseigne, par son exemple, à célébrer la vertu morale qui fonde les états et les enrichit, et non la guerre qui les ruine et les renverse; la Sagesse qui désarme la Discorde, et nonr la Politique ennemie qui la soudoie et Talimente; Téquité qui crée et maintient les lois en accord avec les droits de tous , et non cette vengeance qui , s'érigeant sous son nom en réparatrice des torts, punit le crime an l'imitant, perpétue entre les peuples une dette de sang et de rapine qu'on n acquitte que par de nouveaux forfaits; et revendique aux rcHS, aux cités appauvries, des biens , des droits acquis par des traités solennd^ lentent signés ou confirmés par les dons, et qui,Vik remontaient de réclamations en réclamations, aux premiers possesseurs à qui les ôta la victoire, revien-^ draient aux Syracusains et aux Grecs, s'armant pour reprendre aux princes et aux pontifes leurs vases d'or et d'airain, les statues de leurs dieux, leurs templef même , et sur-tout leur liberté.
Puissent les Muses ne plus exalter les fureurs d'une telle justice, ni Famour des sources du désordre! Puisse Touvraga salutaire de Fénélbn , qui se nour* rissait du miel attique leplus pur, nous détourner, en nous itispirant son goût, de chanter ces passions far taies! La carrière qu'il ouvrit agrandira Tépopée^si c'est Minerve qui lanime : oui, c'est la prudence; ce sont les lois que doivent faire aimer les belles composi-
lions soutenues par de beaux vers: oui, que désormais notre Calliope , dédaigneuse de la renommée des homicides, consacre les conquête^ des lumières, plus constantes que les conquêtes des armes; qu elle fasse reluire ces lumières du temps qui n'ont cessé de marcher insensiblement à travers les plus effroyables obstacles, au but des voeux toujours exprimés dans les États- Généraux de la France, et par l'Assemblée constituante, dont la tribune eut tant de splendeur i
Espérons que ces lumières de la raison surmonteront enfin la vanité des prétentions surannées, les usurpations récentes , les antipathies invétérées , et qu elles préviendront la lutte dangereuse qu on voudrait susciter entre Tancienne royauté gothique et la nouvelle royauté constitutionnelle.
Nul effort n a pu ni iie pourra faire retrogader le cours entraînant des idées qui fondent cette dernière : elles éclairent ce système de monarchie représentative, où sont recueillis et remis en contre-poids les débris des forces détruites avec les éléments des forces acquises, système dont la simplicité forme sa base d un petit nombre de principes éternels et, quoiqu^on en dise, irrésistibles; système admis par le Mentor, couronné de la famille royale , et qui tôt ou tard , malgré les chocs de la guerre , des vieux préjugés et des fana|ismes, fera triompher les victoires pacifiques du ffède, et attestera l'invariable progrès des travaux de la pensée.
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