‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 2 sur 35 · VINGT. SIXIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

VINGT. SIXIÈME SÉANCE

BSSISURS,

Je voulais, en reprenant mon cours littéraire, firan» chir tout préambule, et soudain entrer en matière ainsi que je le fis dès ma première introduction. Quelques personnes se rappellent peut-être que^

malgré mon besoin d'obtenir Tindulgencei je ne re* courus pas alors à la formule usée par laquelle on la réclame humblement de ses auditeurs, parce que ce tour oratoire ne me parut qu'un artifice pour leur parler de soi, suggéré par l'hypOcrite modestie de l'amour-propre jaloux d'arracher les suffrages.

Je voulais aussi vous taire les motifs impérieux qui m'ont décidé à suspendre mes leçons, autant pour la sûreté de cet établissement que pour la mienne: il me sembla que vous entretenir de mes regrets à cet égard , ce serait vous affliger de l'image de vos infortunes, générales en vous parlant de la tyrannie; je voulais donc , en profitant de l'époque qui nous en a délivrés , vous faire goûter les plaisirs purs de l'instruction , et vous rattacher aux seules spéculations de la littérature , qui console et élève nos âmes.

Appelé vers vous du fond des champs , où le spectacle de Tordre immuable de la natm*e nous distrait si doucement du bruyant désordre des cités, j'écartais loin de moi la vue des nuages politiques, et ne songeais qu'à cultiver les heureux fruits des muses ; mais , au moment de recommencer mon travail , je m'aperçus qu'en vous taisant la fatale influence qui tendait à étouffer Tamour des lettres , je cédais à de vains mé- , nagements conseillés par la faiblesse ; qu'en écartant le souvenir de notre joug , j'atténuais le sentiment de notre espoir en une liberté monarchique, la seule

INTRODUCTIQN. 9

possible , la seule qui convienne à FEurope vieillie sous les principautés, je perdais l'occasion dlmprimer à nos entretiens les caractères particuliers du temps qui leur permet de se l'enouveler, et je trahissais même Tin* térét des belles -lettres, qui, ne fleurissant que par la sage indépendance des idées , étaient attaquées dans leur germe par tant de rigueurs destructiTcs des semences de renseignement et des productions du génie. Ne craignons donc pas de jeter quelques regards en arrière sur les désastreux effets des événements passés : ceux qui ne se souviennent que des impressions qui les ont tourmentés, il 7 a vingt-cinq ans, nous permettront, je crois, de leur apprendre celles qui nous ont agités depuis ces trois dernières années. S'il est de la sagesse des gouvernements d'ottblier les choses , il est du devoir des écrivains de les constater pour la leçon de nos neveux. Avons-nous cette sensibilité puérile qui ne souffre que lamus^ ment, et que Ion ose à peine émouvoir? Homme, je m'adresse à des hommes ^ témoins et victimes comme moi des orages où périssait notre littérature avec nos anciennes prospérités. Les épreuves du sort les ont rendus capables de la ferme et haute philosophie qui Causait dire au poète Lucrèce : « Il est doux de contem- • pler du rivage les mers soulevées par les tempêtes « et les efforts de ceux qui les surmontent: non que « le spectacle de la tourmenteîsoit une agréable jouis*-

lo INTRODUCTION.

« sauce, mais parce qu'on se plaît à voir les périls « auxquels on est échappé.

Aujourd'hui sauvés du naufrage qui nous menaçait ; aujourd'hui , recueillant les débris de nos tirépiés et de nos lyres, il nous reste à considérer les peines et les dangers de notre difficile navigation. Ce fut, pour ainsi dire , en m'embarquant avec vous que je sentis tous les écueils dont les muses françaises étaient environnées. En effet , lorsqu il me fallut exposer les principes du bon et du beau en tous les genres de littérature , et les causes de la décadence des esprits , je fus contraint de vous répéter que les sources de l'éloquence et de la poésie sortent du cœur ; et le cœur opprimé ne pouvait alors épancher ni ses vœux , ni &es regrets. Je dus aussi démontrer que le fondement des meilleurs ouvrages était la vérité, et il devenait périlleux de la dire. La vertu y et son expression , étaient notées comme le langage de la révolte ; la raison , et ses réserves prudentes , contrariaient les fureurs de la démence armée; enfin la grandeur de l'esprit, et les prérogatives de sa sublimité , semblaient des usurpations fatales au pouvoir despotique et jaloux , qui prétendait en envahir les privilèges.

Les conséquences des axiomes incontestables , éternellement justes , me conduisaient à prouyer que la cupidité basse , la sujétion abjecte, la peur, et l'adulation, atrétent l'exercice de l'intelligence^ engendrent

INTRODUCTION. ii

le faux et l'emphatique, corrompent le fonds des pen« sées , en dégradent les formes , et anéantissent le génie des poètes et des orateurs. Je n'aurais pourtant pas omis ces principes, sans tronquer les éléments même de la doctrine , sans me rendre indigne de vous interpréter les chefs-d'œuvre des grands maîtres : cependant j'éprouvais la gène en vous les développant. Les hommes , qu'humiliait renonciation des maximes impérissables retirées de tous les sincères écrits, me soupçonnaient de mêler à mes documents ma natui^Ue aversion de la puissance arbitraire, qui ne souffre rien de ce l|ui la signale, qui n'exige pas seulement qu on taise ses crimes, mais qu'on les admire et qu'on apprenne aux peuples à les louer. Tout autre emploi de la littérature lui paraît suspect et pernicieux: elle ne l'encourage qu'à former, comme le remarque un ancien , de grands et magnifiques fiatteurs; elle ne laisserait volontiers asseoir, dans les chaires, dans les tribunes et sur les sièges académiques , que des professeurs habiles à parer le mensonge des ornements d'une rhétorique vide et pompeuse ; et là ne décernerait ses honteuses couronnes qu'aux panégyristes des fléaux de l'humanité. Voilà le vice que j'étais forcé de désigner d'abord, vice radical qui empoisonne les fruits de l'imagination , et d'où résulte l'absence ou la rareté des nobles conceptions , si fréquentes sous les règnes de sagesse et de liberté.

J eus donc besoin de recourir aux citations nombreuses pour TOUS présenter vos propres opinions et les miennes^ de les rechercher dans Aristote, dans Longin , dans Quintilien , dans Homère , dans Corneille. Fortifié par leurs vénérables témoignages , garanti par leurs textes sacrés, appuyé de leurs exemples , de leurs noms , je les fis parler à ma place y et mis ainsi les adversaires de notre cause littéraire dans Fobligation embarrassante de récuser la voix de l'antiquité même. Dès-lors les choses les plus fortes , perdant leur hardiesse dans ma bouche , acquirent innocemment le crédit qui leur était n&essaire. L autorité des siècles plaidait contre le pouvoir du jour ; on ne put proscrire dés maximes extraites des livres les plus solides; on ne put même les nier, ni condamner \ leurs auteurs. Mais en vain la raison , à labri sous

^ leur manteau, se flatta de sexpliquer long-temps par

mon organe. Une sinistre surveillance recueillait mes paroles, dénonçait le choix des passages que je citais « attril^uait au despotisme le sens des réprobations sévères que les moralistes et les philosophes prononcent contre liniquité ; et la conscience des partisans de Tin justice sappliquait des allusions cruelles que multipliait la haine publique. Que me convenait^il de , faire ? d'achever courageusement ma tâche , de fermer

l'oreille aux menaçants avis que je recevais, de me roidir contre les obstacles « afin qu'on ne m'accusât pas

INTRODUCTION. i3

de me les être figurés , et d'encourir la punition d'une audace utile pour mieux manifester mon zèle. Eh ! quel en eût été le salaire? On m'eût accusé de témérité, de jactance et de folie. Il devait m'importer peu de risquer mon amour-propre et ma personne ; mais le châtiment démon imprudence eût peut-être atteintles administrateurs qui m'avaient appelé dans ce sanctuaire des lettres et des sciences. Me serais-je consolé d'avoir jeté le trouble dans un établissement paisible, qui, par les soins, l'habileté , les lumières , les sacrifices désin* téressés de ses directeurs , a survécu lui seul au milieu des ruines de trois révolutions, et qui créé, sous les auspices de l'ancienne monarchie , resté si intact comme par' miracle, semble être un de ses derniers monuments. Je me résignai sagement à garder le silence, et j'attendis un temps plus heureux dans la retraite: il me parut impossible de continuer une analyse que trop de précautions indispensables embarrassaient. N'oser traiter le fonds des choses et ne toucher que les superficies, c'était rendre ma méthode nulle, ou vague et minutieuse; c'était dévier de la route que je m'étais tracée , et manquer à mes vues ; c'était réduire l'objet principal de nos conférences à une sèche métaphysique de mots, de phrases, et de versification , mais non vous entretenir de ce qu'on peut nommer l'ame et le corps de la poésie et de l'éloquence. L'une et l'autre ne vivent que de sentiments libres, vrais, énergiques ; l'une et l'autre ne respirent que le su-

i4 INTRODUCTION,

blime , et jamais celui-ci ne se démontre dans rasser-* vissement des pensées. Si quelques-uns de mes auditeurs se souviennent de mes développements des deux genres dramatiques^ ils sont convaincus de cette vérité. Les plus importantes conditions de la tragédie y res« sortaient de Théroïsme, de la fierté des caractères, des passions des éi^inents personnages, et des, grands forfaits relatés par Thistoire. Qu'aurais^ je dit de frap* pant sur les règles des scènes et des dialogues, si je n'avais analysé les sujets eux-mêmes? Mes discoui!s ne roulaient que sur la pitié qu'inspirent le& vertus pr^oscrites, que sur la terreur qiie produisent les crimes tidomphants! Et que d'applications involontaires-! L'essence de la comédie antique et de la comédie moderne est, dans, la première, V satire des vices publics, dans la seconde, la dérision des ridicules particuliers. Eh! que d'applications epçore plus amères que j'étais Ipin pourtant de vouloir personnaliser ! Vous jugereai si je me soumis à des restrictions pusillanimes, puisqu'il, me faut vous présenter de nouveau cette partie de mon coi^rs, pQUF vous faire re$sai/sir le Ql de mon système) et donner connaissance de la^ ipapche que j'ai, suivie à çeu^ qui ne m'ont pas entendu les précédentes aQ9ées (x). Sans doute , en vous épQunmf* wjoiurd'hui

(i) Mes leçons sarcla comédie, redemandées en jfinvii;r ijii5f accompagnèrent celles que je fis snr TEpopée en des séances alternativement consactées k ces deux genre» différents.

INTRODUCTION. i5

tie tout ce que je crus devoir exprimer alors , vous ver^ rez qu'il était temps de m'arréter, et que ce né furent ni la paresse ni la stérilité qui m empêchèrent de poursuivre les matières qui s'offiraient à mon analyse. Les espèces secondaires du genre théâtral se seraient à peine épuisées , que l'ordonnance de mon travail leur eût fait succéder celles de Tautre genre primitif que j'entreprends cette fois de vous analyser. Je le choisis^ présumant que les genres principaux doivent passer avant les genres moyens et inférieurs , parce que ma théorie reçoit de ceux-là plus d étendue, qu'elle y intéresse davantage , et qu'elle s'y attache plus positivement;

Ce choix va fixer notre attention sur I'Épopee , dont je vous définirai les qualités , dont je classifierai les espèces^, dont je supputerai les règles, ou conditions. Eh bien , messieurs, ce choix , Paurais-je osé déterminer durant Tesclavage dont on s'efforça d'accabler nos esprit&? Ne fallait- il pas rester en chemin? ne me soraisnje. point senti retenu dès le premier pas.^ Et ne d^duiiî^z-vous. point une nouvelle preuve du tort qU^une. tyranmc^: censure. &it aui^i belles-lettres par ]^ #atr^ve3 qiji'elie.leUrrQppps^e^ en spnges^nt que nous IKt'evs^ipQs p\i. seuJieliMMit ex^mineiv Ips pajcratipns du g^nre- épique.

heSt seules titres; des poèmes fameux, / désormais renduS: k notre étud^^, i^^oiîlei^ont en vqus une foule

i6 INTROPUCTION.

dldées qu^on étouffait dès leur naissance. Etait-il permis d'approfondir les sujets de \ Iliade et de \ Odyssée^ d'en creuser les moralités . et de relever les leçons du poète immortel dont on ne saurait trop répéter cette juste et noble sentence?

« Le même jour qui met un homme libre aux fers , <c Lui ravit la moitié de âa vertu première.

Une telle citation ne semblait -elle pas un appel au courage des Français agités du besoin de s affranchir y ou même une menace indirecte de la perte de leur dignité nationale ? Aurait-on pu leur redire ces graves sentences de Calchas, si bien traduites par un de noç lyriques? , ^ ^

tt Des rois , je le sais trop , la colère cfet terrible : « La haine dort long-temps dans leur ame inflexible ; . « Tout-à-coup elle éclate , et ces cœurs outrages « Ne s'appaisent jamais qu'après s'être vengés.

Quoi de plus personnel à un implacable chdf: qui ne savait imiter des rois que leurs longs' ressencmients et que Fartifice de leurs vengeances, quelquefois tar-* dives , mais souvent inévitables ? Sombre esprit ^sï 'loip^ de se rappeler que les premières paroleit 'sorties dû cœur dunotre Hbnri furent celles^ d'utlQ gënérè^itë Sfans reserve et d'une clémence véritable ! Aurait*04 pu avec sécurité déployer ce vaste tableau dé la discorde des souverains nomixtés pasteurs des peuples^ et

\es sacrifiant aux fureurs de la guerre, ne s*eniyrant que de carnage, ne méditant que la destruction des cités, entraînant dans les querelles de leurs £Eimilles adultères des milliers de malheureux soldats, punis par la mort des folies de leurs maîtres j et exécuteurs ayeugles du ravage et de l'incendie ! Les caprices fou« gueux des généraux, leurs rivalités sanglantes, les désordres de leurs camps, tous ces spectacles d'hor* reur étalés par Homère , pour l'instruction du monde , De devenaient^ils pas la censure de nos irruptions téméraires? C'est toutefois sous ce point de vue moral qu'il faut envisager le père des poètes. SU peint ici les frénésies guerrières, là sa sagesse en retrace les déplorables suites dans* les infortunes d'Ulysse et de ses compagnons de gloire. Là vous entendez lombre d'Achille, détrompé de ses illusions dans les enfers, s'écrier qu'il aimerait mieux être encore le dernier des pâtres sur la terre ^ que le souverain des mânes chez Phuon. La longue absence dé la patrie; les foyers des héros insultés; leurs domaines , leurs femmes en proie à d'insolents séducteurs ; les récompenses ravies aux exploits d'Ajax.; le meurtre accueillant le retour d'A* tnde en son palais ; les traverses cruelles de la navigation du roi d'Ithaque; ses remords cuisants, sa pauvreté , sa nudité , ses traits long-temps méconnus par la mère de son fils, et le poids des peines qui courbent son vieux père: que d'objets capables de rattà^

i8 INTRODUCTION-

cher l'amour des hommes à k tësidenco des lieux qui

les ont vus naître, aux soins facitei de leurs maisons,

aux douceurs de la culture qui les nourrit «n paix b

Quel appui de nos sentiments que ia récapitulation âm

ces mêmes maux de la gueme^ eî hieu placée pac

Virgile dans \k réponse d un ^esttticieur èe Pei^joiM

refusant ses secours conM Énée aux ambassade»»

de la ville de Lorentius ? Ecoutez-^la , dans ces bwat

vers de notre Delilte:

- ■«* « • • . O race ausoaienne !

« Bon peuple de Saturne , et si sage et si doux ,

« A votre longue pa pourquoi rènt)ncez-votis ? - i

«( Aux enfants dUkNft ne livrez pokït ta guerre. i-A

« ÎCovs tou6« de qui Taudace a profané leur terre, .^.^

« Sans vous parler ici de ces braves guerriers

« Que la mort sous leurs murs moissonna par milliers,

« De ceux que dans ses flots roule encor le Scamandi^,^

« Nous avoUB paye cher leurs murs réduits en œndi^f ' ^*

« De malheurs exk malbeurs traînés dans Tuiiivers^ . \ ;

« Hélas !. Priam kû-méme aurait plaint nos revers : « ^^u

« J'en atteste Pallas déchaînant sur nos têtes , . ^

« Et le courroux des vents , et l'horreur des tempêtes ,' ' , ;,, 1* 'i

% Souffrez donc que jVmblie en une douée paix . . ^

« Les maux que j'ai soufferts * et tous céus que j'ai £|i(|«L « J'abhonre les combats , je pleure sur ma gloire , « Et voudrais racheter ma coupable victoire.

Quelle leçon qu'tm tel langage de la part d'wa liero^ désabusé! Eussîcfns-nouspucomfmenter ces morceaux f

&srian3«nous pu yaater ces préceptes dictés pour ft^60%»r Uê cwurs , torsqu OB ne tendait qu'à U% «nduvcip I lorsque U férocké devenait Varme de$ çgnquft^y qu^on accoutumait le soldat à mépriscsr Taiti^aa %t FagriculteHr^ qu'enfin Thonneur ne sexal" uit j4us que du dédain des liens du sang 9 de Ihymen, 4e l'amitié et de la commisération! Je sais qvi'on eût été bien venu de détailler les ornements extérieur ^ les ricbesées de ^le et les fictions Imllantes de Vlfiad^^ et de V Odyssée; on e(lt bien payé notre zèle d'en re* m'er TeKCHnple des courses de Diomède et du rapt des chevaux de Rbésus, fables propres k légitimer les surprises, les violences, et la rapine, lies barbaries du fiU de Thétis méritèrent plus que tout à ïlUade d*étre le livre préféré d'Alexandre; c'est sans d^mte ém\i par un rapport de mq9nrs impitoyables qui motivait 1 admiration du dévastateur .de l'Asie pour ce code belliqueuse , que Platon , le plns sublime philosophe de la Grèce, considérant X Iliade sous ce dangereu:^ Aspect , prononça larr^t qui eût e^dlé son auteur du sein de la république , après Favoir couronné de fleurs^ en récompense de ses talents divins. Notre devoir est 4e le justifier aux yeu;^ du sage d'avoir exalté les passions du guerrier. Montrons pourquoi Lycurgue recueillit ses œuvres et en fit un don à Sparte 1 dont il fut le légblateur. Il suffit d'envisager l'ensemble des moralités d'Homère pour apprendre à détester les

âd iNTRODtJCtIÔN.

dissensions et les injustes combats, maïs à sitnet lei glorieux périls de la guerre nécessitée par une légitime défense : car jamais la philosophie ne votdut per<* 5uader qu'il faille sacrifier son foyer, sa famille, ses lois, à lamour dune lâche paix, et exercei' une hu* manité passive envers des brigands et des pirates inhumains. Voilà comme il importe aux littérateurs de rehausser lexcellence d'Honftère , voilà le salutaire objet de ses chants : définir ses inventions et son art 5ans en révéler le but profond , c'eût été négliger le tissu pour ne s^occuper que^e ses superbes broderies. L'examen de Virgile eût commandé des sacrifices moins coûteux à notre pudeur: pour peu qu'un instinct de flatterie nous eût poussés, notre rhétorique se serait aisément promenée dans la grandeur du magnifique monument que bâtit FAmphion latin au proscripteur OÈtave: encore n eussions-nous pas eu la licence de remarquer qu'il n immortalisa dans cet usurpateur que UÂûguste qui ferma pacifiquement le temple de ^ Janus , dont nous avons trop laidement rouvert les portes.

Quel commentaire de la Pkarsale n'eût paru la plus foudroyante philippique? Avec quelle assurance au* rions-nous marché sur ce théâtre sanglant où la liberté de l'univers est représentée expirante sous le glaive d'un parjure citoyen? Nos éloges indispensables du dévouement de Caton ^ du noble courage de Pompée ,

INTRODUCTION. %i

de rattachement héroïque du sénat à sa législation et à sa patrie ; le contraste de Toi^eil inhumain et de larûficieuse libéralité de César; son ambition infati* gable, sa fortune accusatrice des dieux; il n'est rien là qui ne devînt nuisible à développer. D*un côté, rbonneur du pays, le peuple-roi f les nations Mliéq^ défendant leur cause et celle de la capitale de l'Europe; de Fautre, un tyran et ses féroces complices dans la balance du destin: vers quel parti pouvions -nous impunément faire pencher le bon droit? Vers Pompée.^ rimitateur de son ennemi nous eût fait taire, ou se f&t vengé de notre justice. Vers César? l'opinion publique indignée eût flétri de son blâme nos décla* mation$ serviles , et nous eût demandé pourquoi nous outragions la majesté des lois par la louange d'un traître qui les foulait aux pieds.

Quel motif d'affliction, s'il nous eût fallu démontrer qu en de pareilles luttes , dès qu'un grand peuple perd une fois^l'occasion de consolider sa liberté, cette perte est irréparable jusqu a des siècles reculés; et que la gloire de la ressaisir , échappée à son espoir , n appar«< tiendra plus qu'à des nations à naître.

Il ne nous restait donc que la ressource d'être les échos de tous les rhéteurs qui se récrient confusément sur les beautés éloquentes de Lucain , quand il plaint le renversement de Rome ; et qui lui reprochent; son enflure, quand il admire le vainqueui^ et sa tox^

tatre. Ainsi chaque regard que nous jetons sur là Carrîèf e épique nous fait voir qu elle nous était fermée : tuie barrière trop forte nous empêchait d'y suivre les muses grecques et latines.

La Calliope française ne nous était pas moins inabordable ; elle n a dignement chanté qu un roi persécuté par les factions, protestant, successeur d'uii Valois assassiné par les catholiques, lui-même proscrit parla doctrine révolutionnaire deTéglise romaine ^ui prêchait ouvertement le meurtre du plus loyal des Bourbons; un roi^ dis-je, triomphant des ligues usurpatrices autant par la générosité que par les armes, humain dans les camps, tolérant sur le trône , compagnon des soldats , ami de ses défenseurs , bienfaiteur de ses ennemis, père nourricier de son peuple, qu il assiégeait en lui présentant des vivres et sa sincère clémence, prince qui sut prendre pour ministre, non rhomme habile lé plus adroit à suivre ses volontés , mais le plus capable d y résister lorsqu'elles étaient injustes, et qui de ce ministre probe se fit ^n siïicèré ami, dont le nom reste encore inséparable du sien; vrai héros de bonté, vrai chevalier de fraijchisé, roi tout national , enfin Henri IV !

Le noihmer, c'était rappeler toutes les vertiiS , et conséquemment inquiéter tous lés vices en possession de sa couronne héréditaire. Guise, ni Bussy-le-Clerc, ne proscrivirent point ce roi vivant avec plus d achar-

INTRODUCTION. a3

j^mtenf que la tyr^^ame ne proscrivait sa mémoire ^ fUe «flaçait jisifwtout son i»Qm, comme par un pressent limeàl qufi Tamour, qui a^y rattachait toujours, eaufiorail sa chute prochaine. Ce pom» qui devait être bientôt répété de toutes les bouches, ce nom gravé dans tous les cieur^, était rayé de tous les écrits, bi£fé de tous les livres, supprimé par tous les censeurs de. Timprimerie, interdit sur tous les théâtres : le pro* noncer attirait les disgrâces , lexil, ou les fers. Ah ! que l'on s'obstine à croire les tyrans doués de quelque magnunîmité , après cet exemple de la peur qui les agite , et du troub)e oon^; ils sont saisis par upe ombre, par un seul nom !

Vous voyez clairement, messieurs, que le sujfii romain de la Pkarsale ne pouvait pas plus é^r^ libra»^ ment analysé que le sujet français de la Henriade^ Le fonds de ces poèmes ne souffrait pas qu on Véludàt»

Eh! d'ailleurs Fhomme de lettres saurait^*il s astreindre k mesurer ses opinions sur les intérêts d'une politique Journalière ? Sa philosophie doit suivre des règles étf^r^ vdles , et npn les partis et les sectes. Tout véritable discîpll^des muses n'est point un homme de faction, mais un libre interprète des vertus durables : son im^r partialité louera les grandeurs des institutions popu^ laires ainsi que les meilleures lois des empires. Comme il distingue le bon et le mauvais dans l'expression , il 'll^e?ne le msiuvais e% le bon qu elle exprime : e^esl

nJi INTRODUCTION,

ainsi qu'il pui^e le style et la pensée. Royaliste , il consacrera le caractère de l'imperturbable Caton, martyr de sa république tombante; républicain, il admirera Théroïsme clément et juste du bon Henri , dont la droiture a raffermi la monarcbie ébranlée. Disons mieux, il ne sera ni républicain , ni royaliste, dans le sens que les partis attachent à ces mots ; îl demeurera l'organe de l'humanité dans tous les syfr> témes, l'apôtre de cette sagesse toujours pareille dont les immuables maximes, proclamées depuis l'antiquité, surviyent aux princes, aux peuples, aux révolutions passionnées.

Une fois liés par cette déclaration, que notre fidé-p lité à ce qu'elle ordonne rendra solennelle, nous n'alarmerons plus le soupçon ; on ne cherchera plus de but secret à nos paroles ; on ne leur supposera plus de tendance cachée ; on prendra moins souvent la peine de nous épier et de nous nuire ; on deviendra calomnieux , soit en nous prêtant des intentions de flatter les préjugés ou la puissance , soit en nous accu* sant de les braver; enfin l'on n'aura plus à redresser que les innocentes erreurs de notre esprit ; etSe cœur d'un homme qui n a jamais eu d'autre désir que le bien , la vraie gloire et le repos de son pays , pourra s'exprimer sans inquiétude, sans risque, et par conséquent sans détour , et démontrer tout franchement ce qu'il croit bon et salutaire, ou mauvais et pernir

INTRODUCTION. a5

deux. C est par cette libre sincérité qu'il fera l'éloge de soa roi, Tenu dans des circonstances extraordinaires , où ses vues et le maintien d'une Charte en accord avec le cours irrésistible des lumières^ des idées, des sentiments , des principes de notre âge , lui peuvent mériter le beau titre de Louis le législateur. Félicitons -nous maintenant d'une sécurité dont la durée dépend de sa prudence déjà reconnue, et pro* fitons-en pour multiplier nos communications litté* raires. Le trésor des beaux écrits se rouvre à nos yeux : nous y puiserons désormais sans crainte les doubles préceptes du goût et de la morale. Ne sem« ble-t-il pas que la jouissance de cette liberté nous sou* lage déjà de sa pénible privation ? Dégagé d'entraves, notre coeur s épanouit, notre intelligence se relève, s'exalte, s épure, notre raison se rassied, et notre courage s'étonne de s'être rallenti dans ses travaux. L'impossibilité de les poursuivre était pourtant son eccuse ; j'ai dû vous le prouver, •

Ne croye^i pas que le besoin de m'étendre en récri* minations amères m'ait suggéré d'inutiles images de l'oppression qui m'imposait le silence : les causes , si bien définies par Lpngin , de ces décadences dont il avait médité l'origine ^ trouvaient leur preuve absolue dans notre esclavage: nous les avions reconnues par notre propre expérience ; nous^portions les symptômes du mal dont un nouvel ordre nous « soulagés. Il

tenait à ma théorie de vqus le signaler comme étant mortel à la haute littérature , puisque cette nouvelle théorie ne tend qu'à démontrer que les bons ouvrages en tous genres ne naissent que des bons sentiments , et que les plus parfaits némanent que de ceqiiily a de plus noble dans le cœur de Vhomme. Tel fut mon pr&r mier principe fondamental.

Que pouvait donc exprimer le véritable génie des muses en un temps où la plus fausse inspiration était payée de la plus fausse monnaie de la gloire ? je crois assez me faire entendre. Celui qui leur fit subir de pareilles récompenses ne voulait-il pas punir les hommes de lettres d'un reste d^ courage en le» avilissant? Etait-ce ainsi que s'illustrèrent par eux Charles Y, dit le sage, François I***, le père des lettres, et Louisle-6rand , qui donna son nom à son siècle , dans ses jeunes années.

àe n^^t. ^®* réflexions passagères que nous avons faites indirectement en* ce discours sur les sujets des plfts recommandables narrations épiques, ont jeté préliminairement quelques traits de lumière sur Fimportance de l'épopée. Une vue générale nous décpnvre que ce genre est consacré à perpétuer dans le souvenir, par le merveilleux idéal, les actions des 4i6ux , les haut^ faits des héros, les fondations des états, les subversioq/s des cités, les belliqueuses entreprises, les grandes 4écpuvertes stir les continents ou sur les mers. Le pri-

rilége de ra<ionter dignement ces ch(Mes ne s'acquiert que par te génie , Tinstruction profonde et variée ; limagination qui saisit, dessine et colore; la justesse qui discerne et dispose; letendue de rintelUgence qui rassemble , embrasse et coordonne ; te feu poétique et l'éloquence, qui donnent la vie au langage, et Tharmonie résultante des beaux vers , qui ne font d'un long récit qu'une suite de chants: la sublimité Soutenue que ce genre commande ne nous laisse pas te moyen de vous en fournir de nombreux modètes : cette sorte de chefs -d'cBuvre est la plus rare: loin que chaque siècle en produise seulement un , plus de trois milte ans n'en oiit illustré que peu jusqu'à nous ; et parmi^ les nations lettrées il en est qui n'en possèdent pas , tant est fausse Thyperbole adulatrice de Boileau :

« Un Auguste aisément peut faire des Yirgiles.

L'auteur de PArùpoëtique^ù fidèle ami du vrai, aurait dû rayer cette figure. Les poètes ne peuvent pas plus fsiire de grands rois que les rois de grands poètes: ces deux espèces de puissance s'allient quelquefois , parce que les rois promettent aux poètes le bonheur qu'ils ne sont pas maîtres de leur donner^ et que les poètes pl»omettent aux rois la renommée dont ils ne tout pas sûrs d'être les distributeurs.

D'ailleurs le vrai génie ne se promet de salaire quQ de son propre succès, et que de l'avenir: tout autre

prix le détourne de sa route , et abbat son essor. C'est ce qu'exprime très-noblement une strophe du poète Lebrun :

« Plutus un jour , trouvant une lyre égarée , « Une corde rompit sous Teffort de ses doigts : « Il en mit une d'or ; riche , et déshonorée ,

« Cette l3rre perdit la voix. y v

Ce ne sont point les gi*ands , les princes , c'est la nature qui orée les émules d'Homère. Que de souverains se sont attaché des poètes ! que de poèmes ont été inspirés par leurs n^écènes ! et pas un n'a égalé les deux épopées du chantre mendiant qui n'approcha ni les monarques, ni les empereurs, ni les dictateurs, et qui n'eut pour soutien de sa gloire que la voix des rapsodes indigents de l'Ionie,

Nous remarquerons que la plupart des grands auteurs épiques ont erré solitaires, ou n'ont rencontré que des disgrâces dans les cours > qui ne se prêtent pas à leur caractère et à leur indépendance. On dirait que de si éminents esprits ressemblent à ces hauts et Terds sommets qui , riches de leurs ombrages et de leurs moissons fleuries , versant autour deux des sources abondantes , embellis , échauffés des rayons du ciel et faits à ses orages, ne peuvent , par leurs vastes dimensions ; servir d'ornements aux parcs étroits, ni aux enceintes bornées des palais: ils ne sont bien que sous leur Olympe. Tels furent Homère , le Dante,

Camoêns, Milton, et le vieillard de Ferney. Le seul Virgile fut heureux auprès d'un empereur: Yalerius Flaccus se dérobait à des monstres couronnés : Lucain avait été dès sa jeunesse la victime de Néron : Arioste et Tasse vécurent dans l'intimité des princes ; le premier sut s'en faire aimer par ses grâces railleuses , et déjouer leur malignité par sa riante insouciance; le second mourut le plus humilié , le plus infortuné des hommes. Je vous ai nommé , à Texception des auteurs de YAraucana^ de la Messiade et du Lutrin^ les seuls chantres épiques dont nous extrairons des exemples. Le chantre des noces de Pelée, l'indompté Catulle qui ne redouta jamais de piquer le fier César; Ovide, exilé sous le règne de son successeur , nous procureront des éléments applicables à la condition des épisodes. Vous ne serez pas surpris que notre La Fontaine contribue à cet enseignement par son charmant poëme X Adonis. Le naturel et le sublime se touchent si souvent dans ce simple fabuliste ! J'espère vous convaincre que la fable de Philémon et Beaucis est le morceau le pilus homérique de notre langue.

Je me restreins à ce petit nombre d'excellents modèles qui nous suffisent pour les diversités des espèces, et pour le complément de toutes les règles du genre. U Iliade ou XErmdcy seule dans le poëme héroïque, le Roland-Furieux^ seul dans le poëme héroï-comique ou romanesque , nous auraient fourni des préceptes

3o INTRODUCTION,

surabondant. Ces féconde chefs-d'œuvre nous pro* cureront une trop ample maiîère de dissertations pour qu'il ne soit pas superflu de consulter Apollonius , Silius, Claudien , Stace , moins remarquables par leurs beautés que par les xléfauts qui les placent dans un rang subalterne ; et puisqu'il est vrai que la haute prétention de 1 épopée Fexpose à ce rigoureux axiome ,

« Il ii*6st point de degré du médiocre au pire.

à plus forte raison nous tairons-nous sur Lemoine , sur Chapelain, sur Scudéry, sur tant d'autres, quand nous ne faisons pas grâce aux poèmes de la Toison* éPOr , de la Thébaîde , de XAchUléide , de la Guerre punique^ ni même aux chants du Trissin. Il n^entre point, d'ailleurs, dans le plan que j'ai déjà mis en œuvre de faire un cours d*érudition que Taccroissement de la bibliographie surcharge continuellement ; mais un cours de principes desquels le nombre est peu variable et limité dans ma méthode circonscrite; un seul ouvrage parfait, s'il s'en trouvait un irréprochable en chaque genre , serait assez pour la démonstration de tous les éléments. Mon obligation étant de tout définir, de tout classer, ainsi que je l'ai promis, afin de dissiper le nuage qui couvre les axiomes et les confond, je reviens au point d'où je partis avec rin(ention d'arriver au même terme chaque fois que je traite spécialement un mode particulier de littérature. Je ne suivrai pas , il faut vous le

INTRODUCTION. 3i

redire, un ordre chrckoologique des auteurs qui se sont succédé dans ies différents âges, mab un ordre ana* lybqoe des concUttcns par lesquelles leurs ouvrages se sont perfectionnés.

Cestàlamétiiode contraire et jasqu*à ce jour usitée que j'atirttMiai lesTÎoes de renseignement de La Harpe; son ékiqvence ttiatiquant de point fixe, flottait au hasard sur les entières, les toochait confusément, exposait ^ son go^Mt comme ^es lois , et se démentait par caprice: ses meilleures sentences , ne se rattachant pas k un code, se perdaient dans le vagite des conjectures; et les exemples qu'il empruntait, ne pouvant appuyer que ses opinions, n'ajoutaient point de force déterminée aux règles qu il négligeait de poser. Quelques pages Tout débarrassé de la peine d'entrer dans les secrets d'HcMuère et de Virgile, tandis que sa AscussKm s'éftead indéfiaiment sur des poèmes inférieurs , moins intéressants pcMsr notre curiosité, moins instructif dans leur marche , et dans leurs détails. Peut-être ses erreurs m'oait-«elles servi à ne pas mériter le même biàme; eUes m'ont indiqué iécueil que son talent n'«vak point aperçu. Son ouvrage plut beaucoup , «t ti^îttiartnidfiit guères.; tâchons de plaire autant^ et d'en*- MÎgner mieux.

fiien, je crois, n'est plus favorable à ce {projet que l'étude réfléchie des vrais chefs - d'u^uvre : n'en visa* {[eons qu'eux seuls., et repoussons loin de nous les

3ii INTRODUCTION,

poèmes défectueux et médiocres. Ce n!est pas en jse mesurant avec la faiblesse quon exerce et quon^^ac* croît s^s forces: Féinulation excitée par la vue des objets admirables produit toujours des inspirations plus heureuses que laspect des choses vulgaires. Nous ne nous élevons pas en nous efforçant à rivaliser nos égaux, mais ceux qui nous surpassent. Ajcmterai-je que la contemplation des grands maîtres a cet avantage de nous porter à lenthousiasroe^ quaitid ceHes des poètes du second ordre ne nous incline qu'à la critique? Arrêtez-vous un moment à cette considération: ou les lois de la littérature, comme tant de gens le présument, sont arbitraires; ou, comme j'achèverai de le prouver, elles sont positives : dans le premier cas, toute critique est conjecturale autant que Test le goAt lui-même , et par conséquent récusable ; dans le second cas, nulle critique nest douteuse, car levidence de la moindre partialité la rend fausse , et la détruit. Mais il n en est pas absolument ainsi: les lois du bon goût en poésie sont positives , il est vrai , mais elles ne sont point nettement posées. C est ce travail élémentaire déjà fait dans les sciences, qui exige son dlrioi» accomplissement dans les lettres. Voudrait-on le nier? riirt, tirëe d« uous repondrous, a I égard du genre dont nous nous

la perfection ^ , ,

des beaux occupous , quc Ics bous poètes épiques n ont pas cornposé leurs ouvsages si admirés, sans les assujétir à des modes ou lois fixes ; modes familiers à leurs ha-

biles concurrents, modes que leurs plus estimables ^

imitateurs l»ir ont empruntés, et qui sont devemls les types du meilleur. Ces conditions de leur^ poèmes ont obtenu Fapprobation de tous les temps, de toutes les nations éclairées : l'expérience en est faites elles se sont donc converties en lois , d après cette preuve constante de leur réalité. Rassemblons ces lois -éprouvées que renferme la collection des excdientes épopées, ei formons-en un code méthodique et complet; nous ne risquerons pas dVtablir des principes faux et imaginaires , et nous acCpiérons une doctrine régulatrice sur laquelle noua jugerons du bon , et dn mauvais , suivant les formes reçues. Si pourtant le nouveau nous apparàut, nous ne le repousserons pas précipitamment, parce que dans les lettres autant que dans l^s sciences, les découvertes sont possibles quoique suspectes , et qu'il ne faut pas les rejeter quand eU«s sont précieuses. Les lois fondamentales ainsi bien déterminées, nous n'abandonnerons aux conjectures que ces transporcs du génie des poètes, qui ne peut se réduire en principes exacts , qu'il serait absurde d'enchaîner à' des formules tracées, et qui^ par un heureux 4§lap que 1 émule d*Horace encourage ,

« Trop resserré par Fart, sort des règles prescrites, % Et de Tart même apprend à franchir leurs limites.

Cette nuHTche sûre ne nous entraînera pas dan$ l'exallî. 3

"men de la médiocritë, ^i ne présente jamaîs de^^modèle. Nous goûterons une volupté plus profitable à envisager les beautés sous lears diverses faces, qu^à nous appesantir sur les déiauts qui leur sont contraires. Eh! ïie nous y trompons ^pas, messieurs, notre goût se formera mieux 'aujourd'hui en apprenant à distinguer le beau et à Tadmirer, qu-iân nom exer* iATKu Ç^*^* ^ censurer satvs relâche: Fenvicuse implitssance mtique. ^^ pfoduirc rcnouvcladans tous les âges, dégénérés la pernicieuse manie de critiquer opiniâtrement. On glace tout, on anéantit la poésie par les .raisonnements froids d^une métaphysique partiale et maUgne. On se'débfit contre les talents, on flétrit les joiiissftnees qti ils donnent, on tue Finspiration , on se .rend inca» pable de la sentir. Je ne nierai pas que la décomposition attentive des poèmes ne soit utile aux progrès de fart; mais tie doit-elle avoir pour but que de les

diisâoudre après les avoir dépecés? né c*hefrche-t-elle en eux que des causes de mortalité, et non desi sources

de Vie? Croit-on que la fiite^e de l'esprit me se manifeste pas bien mieux: à démêler un sentiment délicat, un e fiction adroite , un ' trait- aillant de l'itnagiaation , à faire ressortir une sublimité d^invention* oh d'haivnonie ? Le goût qui relève l'exquis est-il moins rare que celui qui ne saisit que les fautes ? Autant la sécheresse de celui-ci vous lasse et vous rebute, autant la bienveillante pénétration de celui-là vous procure de

firuit et de plaisir. Ne juge-t-on de beaux édifices que Lequerre à la main, en cpjnptant toutes les pierres qui lies composent, en analysant le ciment qui les. a jointes y en en découvrant pièce à pièce toute<la cliar* pente, de £acon à les démolir de fond en comble? HaUons entendre le £ameux Adisson à ma place : sa célébrité donnera plus de poids à son opinion qu'à la mienne j et la confiance quelle inspire entraînera mieo^ .votre assentiment. « Un vrai critique, ^it-il, «: s'arrête plutôt sur les beautés qHe.sur les défaut^; il « sojige à découvrir le mérite cacbé d'un écrivaip^ et « à communiquer au public les choses qui méritent « de l'estime. Les mots les plus choisis, et les plus « beaux termes d'un auteur, sont ceux mémequi^ort «» souvent paraissent hasardés et défectueux à un « homme qui manque de goût, et ce sont presque «tOHJpurs ces endroits quqn critique fâcheux et «.superficiel. attaque aviçc le plus d aigreur.

« Ç^réroû observe qu il est fort aisé de censurer, « ou de relever ce qu'il appelle fiwrbum lardens (j traduit en français par une expression iiardie, mais qui veut dire littéralement,. expression enflammée ), « etiju^l « est,fiioile de le tourner en ridicule par une froide et « -maljigne . critique : un petit esprit est égdement ca- « paUe de condamner une beauté, etde&ire un grand « hraîtiSur une légère fautc^Quoique ce procédé excite

<f nAturollement: Imdignation d un lecteur judicieux ,

« il ne laisse pas de faire impression sur Tesprit « du public 9 qui ne manque jamais de croire que « tout ce qui est tourné en ridicule, avec quelque « esprit , est absurde. »

Gomment n'insisterai-je pas sur les inconvénients d'une trop contagieuse critique^ lorsque, appelé à ranimer ici Famour dun art divin, je le vois se dégrader chaque jour par leffet de mille jalouses atteintes? Comment ne compterai-je pas au nombre des obstacles opposés à la renaissance d'une épopée, les infâmes morsures qui ont déchiré les créateurs en ce genre ? Quelle foi mérite la plupart des dissertateurs envenimés qui souillent les plus beaux chants des poètes, si je ne puis songer à l'immortalité des œuvres d'Homère sans me rappeler la honteuse immortalité dû nom de Zoile; si j'aperçois auprès du grand Virgile un odieux Maeviusqui souffle après lui son injustice à Macrobe; si j entends encore le Dante outragé prendre lui-même la défense courageuse de sa dwine comédie ^ dont il reste un moment le seul adnlirateur ; si nous gémissons sur l'a sensibilité blessée du Tasse, qui, dans le doute de sa gloire, refait sa Jérusalem délivrée; si mes regards suivent douloureusement le Camoëns déchiré et mourant dans les hospices de Tindigence ; enfin si je ne découvre la première trace du succès de Milton méconnu , qu'un demi-siècle après que l'on eût fermé sa tombe. Ah ! croyez-moi , dépréciateurs

INTRODUCTION. 3y

da génie, ingrats pétris de fiel, le zèle des lois de la langue et du goftt qu affecte votre méchanceté, ne vous prêta jamais assez de lumières pour éclairer les fautes de ces grands auteurs , et ne vous donne pas le droit de remplir d'amertume les hommes qui con* sacrent tant de veilles à perfectionner les plus longs et les plus inimitables des ouvrages.

L exclamation involontaire que j'adresse à de vils détracteurs, tout en réveillant conti^ eux Tindigna*^ tion publique, vous rappellera que les vrais poètes ont eu la force de supporter au nombre de leurs in-fortunes, les outrages de Venvie et de Fignorance, et qu'ils en ont su triompher. Ce courage de leur ame témoigne qu'ils possédaient l'une des qualités sans laquelle j'affirmai que le génie n'atteint jamais au dernier degré d'éminence : je veux dire la vertu, disposition ^ j^!" naturelle que j'estime être la source du beau -et du ^^piquîT*** grand. Je prouvai que le sublime . de Tesprit était pri^ L

leur gëvie.

proportionnel à la vertu du cœur dans Sophocle, Corneille, et Molière : nous retrouvons dans le pui^ et doux Virgile les mêmes dispositions que dans le sensible Racine. Le sentiment de la reconnaissance , et non la flatterie, dicta les vers du poète redevable à la protection d'Auguste, de la vie d'un père, de la sienne, et de l'héritage de ses champs, dont, un centurion l'avait dépouillé. Les historiens démentent œtte déposition qu'on suppose arrachée à Lucain

mourant^ contre sa mère. La muse qai l'avait imbu des phis magnanimes sentiments , lui avait inspiré la liôble hardiesse de conspirer contre son hideux empereur, et Ton sait que c'est un att des Tîgellînis daviBr les victimes de leurs maîtres avant que de les frapper. Yalérius Flaccus dédaignait de grossir la cour criminelle des tyrans de Rome , qu'il peignait en traits de sang dans sou Argonaudque ^ tandis que Stace et Claudien briguaient leurs faveurs et leurs chaînes: Dante, plusfidèle aux intérêts de sa ville qu'aux engagements des factions, quitta le parti Guelfe qui lui ravit m& biens, qui le décréta de mort pour prix de son courage 9 et n*embras^a le parti Gibelin qu'au moment où le pape vendait l'It^ie au frère de Philippe-le-Bel. Ses ennemis qui ne voultirent pas moins que le faire Bràler vif, minèrent sa réputation littéraire, et ne furent ébrai^er sa fermeté. Le Tasse, en récompensé de rimmortalité qu'il donnait au duc de Ferrare , n'en reçut que les marques altières d'une ingratitude dont il ne se vengea qu'en l'excusant toujours ; nuire est si facile aux princes, que celui-ci pour le perdre n'eut qu'à Tabandonner aux raîBeries des rourtîsans , aux basses rivalités que le vrai talent suscite , et qui savent si bien profiter des inimitiés puissantes, poiir consommer sa disgrâce, et pour jetei* le mérite dans un apparent opprobe. Les persécutions inouïes qu'éprouva le Camoêns ne rallentirent pas le zèle qui le dévouait

INTRODUCTION. Zg

aa soin d'illustrer sa patrie. Rendons enfin justice à la noblesse de Milton : ég»iié par les prestiges d'un r^ublieanisnte inexorable , secrétaire du fameuse Protecteur d'une nation qui donna la première leiatal exemple d un= régidde judioiaire, sa fierté ne sabaisaa pas à solliciter de la famille des Stuart un pardon que peut-être il ne saècorda pas: elle eût cru se dorades d'avoir part à leurs grâces , en démentant les systènnea de sa vie , à l'exemple de la^fpule des Anglais dpnt la fausse indépendance s'était jetée si vite sous la tyrannie de Çromwél, et retomba sitôt sous la sujétion de Charles II que leur rendit la France, qui avait ouvert un asyle hospitalier à leurs princes, et qui par ce service les mit en état de mieuiL asseoir par la suite leur constitution si vantée. Milton, détrompé sur leur apparence républicaine , n^ambitionna les faveurs ni du peuple, ni de la cour f il préféra dignement la retraite^ et l'oubli : il subit sans se plaindre la pauvreté et les chagrins d'une cécité cruelle ; mais il sut réparer L'emportement dé son fanatisme politique^ en composant une forte et grande image des révolutions infernales suscitées par le démon de l'orgueil contre les hiérarchies célestes. Milton séparé- de ses contemporains, étranger à ses compatriotes humiliés par mille sanglantes déviations, isola son génie, et ne daigna plus avoir à faire qu'à la postérité.

La liste des grands poètes' n'est, vous le voyez , qu'un

4o INTRODUCTION,

dénombrement dlllustres malheureux, dont le courage fut sans cesse aux prises avec Tinfortune. Le peu que nous savons de la vie d*Homère nous le montre luttant par-tout avec le malheur. Persuadé que ce fut au milieu des traverses du sort qu il puisa la connais* sance de tous les sentiments, je lui fis adresser ce langage par Apollon dans un poème que je publiai en Thonneur de ce roi des poètes :

« Reconnais, lai dit-il , les soins d*an dieu qai t*aime. « Ta vie. était liée au lo^g tissu des maux « Que la Parque aux humains file sur ses fuseaux. « J'ai su, de ton génie éclairant la carrière , « Des leçons du malheur te prêter la lumière. « Riche des sentiments en ton cœur tnédités , « Ta gloire est Theurenx fmit de tes adversités. A La Muse qui n'a vu la mer ni le carnage , « Peint en traits indécis le meurtre et le naufrage j « Celui qui méconnut les complots des pervers « t)'un courroux vertueux n'irrite pas ses vers. « Montre en tes fictions l'indomptable nature ; « Féconde le dépit que t'inspira l'injure ; « Porte aux cœurs tous les traits qui durent te percer ; M Trempe tes vers des pleurs que l'on t'a fait verser ; « Elance-toi d'Àthos aux colonnes d'Alcîde ; « Peins du Cy dope affreux Tignoranee homicide, « Le» lois , les mœurft'des Grecs, et leurs arts différents y . . ^.Science que tu do^is à tes malheurs errants ; « £t tes seuls souvenirs transmettront d'âge en âge « t)u destin des mortels une immortelle image.

Ces vers, ce me semble, renferment la noble con-

solation qu^ont eu droit de se donner Homère, et. sq» dignes émules. On s'aperçoit à l'exposé de leur sort que les Êicultés brillantes, que les événements remarqués qui distinguent la plupart des hommes qu'on a yus jouer quelque rôle dans l'histoire , ne sont que des acci* dents ordinaires dans la yie des yrais poètes : leur esprit semble au«-dessus de toutes les chances de la destinée , et suffit de plus au, travail qui bâtit des monuments immortels, en dépit des cris injurieux, et des coups de la fortune. D'où tiennent-ils ce pouvoir, si ce n'est de la vertu? Je la recommande aussi, non-seulement comme nécessaire à la conduite de leurs émules dans les traverses qu'ils essuyent, mais comme une première disposition poétique : c'est elle qui inspire la vérité, c'est elle qui prête la force et Téminence aux maximes, c'est elle qui donne Taudace de les exprimer; en un mot la vertu est le génie de Tame.

Etudions donc les nobles auteurs qui ont consumé leur existence à éterniser par leurs talents les mémorables exemples religieux, politiques, et militaires*. Us racontent les illustres catastrophes, les époques glorieuses, la naissance, et la chute des empires, afin de conduire les hommes à la véritable grandeur par ces récits qui les enflamment, et de les effrayer par des leçons qui frappent leur imagination. Ils ont créé des héros dans l'espoir d'enfanter l'héroïsme. Quoi de plus en rapport avec le fonds des épopées que Içs

4a INTRODUCTION,

secousses générales dont lé système des nations de l'Europe est ébranlé depuis la fin du dernier siècle, et le oenumencement <fai nouveau? Celui qui' n'en serait pas saisi concevrait<*il la portée des sujets éjpiques , et par tpaei» graves caractères ils intéressent tous les peuples à.la-fois? Les merveiUes, les triomphes, les calamités qu*ils retracent, n'offrent rien dont nous n'ayons été< témoins. Eut«>on jamais plus de moyens de comparer l'idéal au possible, les fables au vrai, les monstruosités-des Gorgones, et des Alecton, auxfii*reurs des dissensions, et anarchiques^ et despotiques? Tout l'iiMaginaire que nous supposions en ces tableaux a reçu l'empreinte de la réalité. Nous avons vu des renversements plus soudains, déplus vastes embrase* ments que ceux des murs d'Ilion, des revers plus profonde, des captivités non inoins déplorables que les mdiheurs augustes de la famille de Priam r nos Astjf^nax , no^ Hécubes n'ont pas^ jeté moins de cris. La valeur et l'industrie française ont compté leurs magnanimes Diomèdes, leurs indomptables Ajax, et leurs prudents Ulysses. Nous avons entendu rugir la terreur^ l'affreuse discorde, et lï guerire à Tentour de régide de notre Bellone; elle a soulevé devant ifous tous les serpents de sa Méduse. Mars m nagé, sous nos yeux , dans le sang des peuples. Les convulsions de nos comices, et l'hydre démagogique, ont ressuscité de nos joursi lltéritier de Marins pour appeler encore

au carnage les naijonis de la Gaule, de ri(ailie, de l'Egypte, des Espagnes^ et de lai Gfermuiiey et se couronner sur des riiûnesmiiYerselliBS. Ces terribles spectacles de tous les fléauit seraient-ils pasm comme de légers rêves? Le poids du pliu barbare despotisme nous aurait-il isi peu pesé que ^dqnes poetea euro* fk^B n'en paissent plus gaidar là dônlear? S'ils sont tertaeax, le temps n effacera guère dé leur cœur l'image des srffronts que lambitiôfi a fait essuyer à toutes lès patries' , au nom d^une gloire trompeuse si fâ^^ à la nôtre!.... I^èur muïe ne pal*d6ntieraf de loitg^ temps à lauteuF des dësasfrêS' de tons. Ce lï'esl: point anx fiUé^ àe mémoire d'oublier sitôr kti attentats contre les libertés- publiques, et àe' leur accorder si généreusemei^Y Timpunité qui le» èfthdfrdîrait à Tave* hir. Ce n esif point à elles de laâre qu^ la iléceissité d'tmé défense ilaturélle sonlet» toufes les puissances centré tx» insensé destructeur de la civilisattoa , et qwii ne fttt pas "renversé par h juste horreur que detàî^V in^tnrer àés innombrables crimes , puis^tte Fine^j^iife ou la mauvaise foi led excusait encore au moment desaf éMte^; elles diroM que^ s appropriant, s« personnalisant ttottPebravomi^tïationale', ifï faisait cmire ^ué ifBôS àrnàé^ ne savaient vaincre' que pafr lui , tandis qii^il na VÀtnctt' sesadversafires» cftfe ^r rbéroïsme prodigieux de nos armées; elles diront que ce ravisseur de tous nos droits leur volait leur honneur

martial ; elles diront que le retard de son châtiment ne peut être imputé à la seule France, mais à labus d une suprématie religieuse qui sanctifiait son audace en le nommant loint du Seigneur ^ et l'envoyé de la providence, mais à tous les monarques de l'Europe^ qui s*en laissèrent effrayer et éblouir , jusqu'à le traiter de parent et de frère , quand leurs peuples ne demandaient qua lanéantir. Il est salutaire de peindre ces dévastations immenses; et la seule Cal* liope les peut offrir à l'épouvante de la terre , puisqu'elle seule se fait écouter de tous les royaumes ensemble, et des générations futures, fo^ntmlie Voilà , messieurs , la prérogative de ce grand genre : ^i^!' une belle épopée ne se fonde que sur ce qu'il y a de plus vaste, soit dans son objet, soit dans ses conséquences : elle devient, par cette raison, quand elle est parfaite y non-seulement le livre d'un peuple entier, mais le livre du genre humain. "iJ Iliade ^ VE* néide, la Jérusalem délivrée ^ le Paradis perdu y sont dans toutes les mains, parce que ces poèmes représentent les passions belliqueuses dont la cause est étemelle, l'origine d'une nation qui devint la reine du monde, le zèle dominateur et meurtrier des religions rivales, et enfin les relations mystérieuses qu'une tradition antique et sainte établit entre la créature et le créateur.

La carrière que nous allons parcourir n*est courte ni facile : la seule diversité des objets de notre examen répandra Fagrëment dans une route désormais aride et trop souvent battue par les commentateurs mono^ tOBes. Si les poètes inspirés ont recours à l'aide d une Muse qui les soutienne avant que d'entrer dans leur sujet, combien un de leurs faibles interprètes au* rait-il de raisons ^ après avoir sommairement exposé ce qu'est l'épopée, d'invoquer l'esprit qui dirigea les vrais Aristarques? Ne lui siérait*il pas de s écrier: O dieu du goût! sois mon guide, que ta lumière me découvre des aspects neufs et brillants : ne me laisse pas m'écarter de la justesse; sauve-moi sur-tout du péril d'ennuyer mon auditoire parles fetigantes redites de la pédagogie qui se répète de jour en jour : que je devienne ta propre voix^ et non pas un écho ; prêtemoi le pouvoir de rajeunir les documents de la théorie poétique, et de les varier; ne me permets pas de relire ici les livres des dogmatistes qui s*èntre-copient sans c^sse, et qu'on a lus mille fois; révèle par ma bouche des aperçus quon ignore; régularise léS principes en les plaçant dans un ordre simple et suivi ; présente les idées , les sentiments que m'ont fait naître les chefs-d'œuvre, plutôt que les jugements secs et froids de tant de scholiastes qui sont dans toutes les mains : donne-moi la noble assurance dès anciens qui ne craignaient pas de se citer eux-mémeé,

lorsqu'il en était besoin , pour éclaircir Jes vérités de leurs systéoies par leurs propres ouvrs^es ; entremêle aTec soin les leçons sévères et les leçons agréables ; passe rapidement fie FOlympe de la Grèce aux châteaux des magiciennes dltalie : redescends ^vec aisance des hauteurs théologiques du Paradis perdu dans la plai^nte chapelle du Lutrin; touche assez finement <:es cbQses pour éclairer Terreur en passant, et .ne pas blesser les scrupuleux ; puise dans Homère et Vîi^ile des e;xemples de la. fatalité de la guerre jsans offenser les guerriers, dont j approchai de trop près les chefs les plus braves pour ne pas honorer leur y^illance ; ajoute aux éléments de la Henriade quelques passages empruntés du Téléntaque de Fénélon, afin de rappeler à tous que la philosophie est tolérante, puisquelle a dans son parti un tK)n roi et un docte évéque. Enfin ute-moi lair d'un rhéteur, et qu'à mes discours on sente, un peu le praticien.

Puisse une teUe invocation , ei^aucée , in'affermir dans la marche que m'ont fait prendre le désir et Tespérance de plaire à mes auditeurs ! Puisse -t - elle #ur-tput élever mes pensées jusqu'aux sommités d'un genre qui , pareil aux plus magnifiques ordres d'arcbitecturiâ ^.édifiés pour être vus de: loin, et pour résiister ^au tepfips, ne souffre nul- enjoUvement futile , etvei^t-pour seul omementdes lignes simples, grandes et J)eUes,.pi;isqu'il n'a pas seulement pour juges Tes-

prit de telle académie , de telle yiUe, de telle nation, mais tous les hommes et tous les âges ; car la majesté des vrais poëaies épiques n est .pas soumise aux tri* bunaux inférieurs du goût , ni même aux décisions des princes de la littérature , mais à la souveraineté de Topinion universelle , ainsi que la majesté des potentats qui , maîtresse de disgracier les grands et les ministres dmit le crédit relève d'eux, est pourUnc assiljëlie à subir la disgrâce des peuples dont ils relèvent eux -mêmes en dernier ressort; indubitable preuve que la voix publique exerce en tout irrévocablement le suprême empire.

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