‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 3 sur 35 · VINGT-SIXIEME SÉANCE · texte numérisé non relu

VINGT-SIXIEME SÉANCE

Définition de V Epopée ; ses trois espèces , héroi" que, héroï-comique^ et satirique ; énumération de ses vingt-quatre conditions.

Me

SSIEURS,

JN ous avons annoncé que nous traiterions du genre de répopée et de ses espèces , suivant la méthode que nous avons adoptée en traitant le genre dramatique.

Quand nous analysâmes ce dernier, nous donnâmes ridée des diderences établies dans la poétique d'Arîstote , et nos motifs de changer sa classification, pour en substituer une qui comprit les heureuses inventions que les temps ont produites, et quil na pu connaître.

Le philosophe de Stagyre, remarquant dans le genre épique les mêmes parties constituantes que dans le dramatique, hormis les accessoires de la représentation théâtrale , conclut que tel qui sait ce que c'est qu'une bonne et une mauvaise tragédie , saura

de même ce que c'est qu'une épopée. Il ajoute que tout ce que contient celle-ci est dans celle-là ; mais que té» fopée ne contient pas tout ce qui est dans la tragédie. On voit que cet axiome, applicable à la tragédie grecque , ne lest plus à la nôtre. Nous en avons exclu les ressorts surnaturels , Tintervention des dieux, les dénouements incroyables, tous les moyens propres au poème épique^ et qui, joints à la danse et à la musique , sont relégués dans la tragédie lyrique , vulgai*rement dite opéra. Or la conformité n'existe plus pour nous avec la tragédie déclamée. Aristote fondant DeNpop^e .

selon Aristote.

sa doctrine sur les rapports préexistants entre les deux genres, leur attribue les mêmes espèces; et,, comme je Tai dit , il en nomme quatre , la simple , rimplexe , la pathétique, et la morale. Ces diversités lui sepiblent tellement appartenir aux deux genres , qu'il les définit également pour la tragédie et pour 1 épopée, qu il traite ensemble : encore se réduisentelles à deux espèces , puisque la simple peut aussi être pathétique, ou morale , ou Tune et l'autre à-la-fois, et que rimplexe peut également participer de l'une de ces qualités, ou les réunir. La simple est, selon lui, celle dont Faction est unique, sans péripétie, sans reconnaissance , qui ne conduit pas un personnage du bonheur au malheur, ni de l'infortune à la prospérité ; mais qui le présente dans une situation égale et permanente : telles sont les actions qui se passent dans le ciel ou dans Tenfer entre des divinités de qui le destin et le caractère sont immuables. Il \ eûtend par Fimplexe celle dont l'action est double , s'opère à l'aide de changements du sort, et se termine ///. 4

Sd COURS ANALYTIQUE

par le triomphe des bons et la chute des méchants. On conçoit comment il explique l'épopée purement morale ou pathétique^ et pourquoi il en fait des es* pèces distinctes. Car un fait noblement raconté peut ne tendre qu a émouvoir le cœur sans qu'il en résuljte de moralité, comme la séparation de Cérès et de Proserpine , la mort d'Adonis , le supplice de Prométhée , la vengeance de Junon contre Hercule. Une fable aussi peut n'être que morale sans qu'il en résulte de pathétique , comme la punition des géants foudroyés , la boîte de Pandore , sujets des poèmes d'Hésiode y qu'on ne peut se dispenser de classer dans le genre épique. Il n'est pas moins vrai que nous séparons difficilement la morale et la pathétique de la simple j dont Aristote cite ï Iliade pour modèle , ou de l'implexe, dont il cite XOdjrssée pour exemple. Ces deux poèmes lui servent à distinguer les différences du genre et même à reconnaître une sorte d épopée domestique, ou moyenne , qui se rapproche de la comédie. VIliade est simple dans sa fable, dont l'objet est la colère du héros principal , colère toujours pareille ; constant mobile des événements et n'altérant point la fortune égale du fiier Achille qui , par son caractère fixe, est semblable aux immortels. Tout se rapporte à ce seul personnage dont la passion expose, noue et dénoue le sujeLV Odjrssée est implexe dans sa fable, dont le double objet est le retour d'Ulysse reconnu des siens, victorieux de ses ennemis , et en même-temps , 1» châtiment des poursuivants de Pénélope : la flexibilité du caractère prudent du héros varie sans cesse les formes qu'il montre dans mille accidents féconds ea

DE LITTÉRATURE. 5r

péripéties. Ce que le rhéteur grec institue relativement au plan , au style, aux embellissements de ces poèmes , concerne toutes les qualités qui leur sont particulières. Virgile a conçu et exécuté son Enéide , ainsi que Valérius Flaccus son Argonautique , d'après l'observation des mêmes lois. Ainsi Fart arrivé à un trèsfaaut degré de perfection dès son origine, resta longtemps stationnaire , et Ion neut plus qu'à suivre la marche de l'imitation pour composer de véritables épopées. Le poète épique n'étant que le narrateur d'une action peinte par le récit, ne dut jamais paraître dans sa fable ni parler en son nom , mais faire parler et agir lestseuls personnages après les avoir montrés. Les héros dans sa narration n'apparaissent que sous l'influence directe des dieuxcélestes, terrestres, et infernaux. Les événements racontés recevaient de ces puissances sapérieures toute la majesté qui les rehausse et les rend admirables : l'unité principale du sujet ne souffrait que les ornements secondaires des épisodes, et voulait être conservée ; enfin le vers hexamètre, qui répond aux grands vêts dans toutes les langues , était spécialement le seul propre à ce récit magnifique. Voilà les conditions du genre primitif tracé d*après les anciens modèles : les génies inspirés par la nature les avaient créés d'eux-mêmes ; l'étude ensuite convertit leurs qualités en règles, et l'art eut des préceptes circonscrits au nombre des beautés connues. Mais d'autres génies créateurs naquirent, et leurs inventions devinrent les sources de plaisirs ignorés : ils construinrent d'autres machines merveilleuses \ ils firent marcher de front des fables ingénieusement entrelacées ;

5a COURS ANALYTIQUE

ils transfolrraèfent le monde entier en un théâtre magique ^ où des esprits de lumière et de ténèbres jouèrent la tragédie et la comédie tout ensemble. Comment Aristote eût-il appliqué ses documents à ces sortes de créations ? Ei\t-il trouvé quelque place à leur assigner dans sa poétique ? Les eût-il récusées à titre d épopées? En ce cas , où les aurait-il classées? Les eût-il spécifiées sous quelque dénomination nouvelle? En eût-il fait un genre à part ? Mais comment réfuter les raisons de les comprendre dans le genre épique ^ sans nier les effets quelles ont produits sur l'esprit des plus doctes nations modernes qui les placent en ce haut rang. Je pense que ce judicieux observateur^ esprit trop vaste pour être exclusif, n eût pas regardé ces ouvrages comme des monstres ; mais que, soigneux de constater ce qu^ils sont et ce quils valent^ il eût mentionné une espèce de plus , et nous en eût révélé les règles. Les raisons qui nous ont contraints à suppléer par nos distinctions dans le dramatique à celles qu'il y avait établies , nous obligent encore , à l'égard de répique , à substituer une autre classification à la sienne, très- exacte pour son temps, mais incomplète depuis que Fart s'est enrichi et compliqué. prin^JîJiIfda La fable épique, en général, n'est bornée ici. par iioëme ëpique. j^^ jj^^^ jjj p^^j, ^es autrcs unités théâtrales : ses acteurs sont à -la -fois humains et surnaturels : elle occupe la terre, les cieux, les enfers, enfin le monde connu , et tous les mondes soupçonnés. Les dieux consacrés dans les religions, les puissances motrices de la nature, elles-mêmes divinisées, Tanimeot et la soutiennent. Elle ne s'arrête pas à la vraisemblance

dramatique , elle va jusqu'à Fincroyable , elle admet le miraculeux : elle comporte les choses qu'embrasse la tragédie, elle y joint le mouyement de celles que les yeux ne pourraient Voir et que les descriptions peignent agréablement à Tesprit. Elle se transporte en un même instant dans toutes les régions terrestre)^ et passe à son gré de FOlympe au Tartare : elle décore les hommes des attributs divins; elle agite les divinités de tous les sentiments des hommes*, et ce^ pendant l'ordre idéal, qui règne en toutes s^ pariSes, en exclut la bizarrerie et la confusion. Ces généralitéà concernent l'épopée essentiellement héroïque dont lé ton est par -tout noble et grave t le poème héro!« comique, dont le ton se varie ^ n'exige pas de« «i Imuts sujets. Chaque genre de littérature^ ai-je dit en mon introduction , se divise en deux mo^es , contrat tant l'un avec l'autre : la distinction marquée dans le genre théâtral entre la comédie et la tragédie se re^ J*^^ trouve dans le double genre épique. Cette oppositioti *•" «•""•• du plaisant au sévère s'établit classiquement stir le peu de mots qu'Aristote nous dit du Margjrtes d'Ho* mère, qui fut le père de Thalie, par la peinture du ridicule,. comme il avait été celui de Melpomène, par ses narrations pathétiqueki Autrement il nous eût fallu reconnaître cette distinction ,- en lisant le Roland Jimeux^ et sur-tout, le Lutrin, 'Nous voyons déjà que le genre en question n'a dans le mode sérieux qu'ime seule espèce, qui est celle de V Iliade; et dans le badin, deux espèces très-diverses , celle du roman épique et celle de l'épopée satirique.

Leur différence me panut claire, et procède juste«

meqt des deux sortes de railleries naturelles à Tesprit humaûn, tantôt notre gaîté s'amuse des grandes choses quelle se représente d*un côté vain et risible en $e les exagérant sous des dehors gigantesques dont le iridicule les rapetisse ; c'est le jeu de TArioste : tantôt elle attribue aux petites choses les qualités les plus relevées^ et, pour s'en mieux moquer, elle couvre de formes majestueuses et disproportionnées les objets bas et burlesques , c'est Fart malin de Boileau. Ces^ deux ■ ^pèces de narmtions se placent au rang de l'épopée* parce qu'elles ont chacune le sublime qtii l^ur est propre. Ce sublime, est la plaisanterie philosophique ^ mise en fiction : autant l'épopée sérieuse Ien4. à rehausser :les &its , à exciter Fadmiration , autant ces épopées comiques tendent à déjouer l'entfaour siaame, à exalter le ridicule. Si nous en jugions uniquement sur le Lutrm^ elle n'aurait que le caractère j^ttirique. La simpUcité que le génie de son. auteur lui a par- tout imprimée n'y laisse apercevoir * qu'un mode de dérision supérieur qui se maintient uniformément dans l'invention et dans le langage. C'est la j^agesse qui s'éga je , c'est )a raison même: qui se moque, c'est la sévérité qui sourit. La raillerie dont le sel assaisonne le sujet qu'eUe travestit est également solide et profonde : on 'la peut apprécier à la force de ce seul trait perçant qu'elle la^ce à un prélat sain* tement exhorté par la discorde :

« Pour soutenir tes droits que le ciçl autorise y «Ahyme tout plutôt; c'est l'esprit de Téglise.

Les sarcasmes du bel -esprit n'approchent pas d'une

si mordante ironie ; c'est cette qualité vraiment an* tique qui fait de ce poème un monument du premier ordre.

Le Roland furieux , au contraire , se compose de tontes les diversités du genre ; triple sujet , multiplicité d épisodes; emploi varié du gracieux, du touchant, du badin , du terrible ; mélange continu du chimérique et du vrai, de la raison et de lextravagance, passage dVn incident à l'autre, du ton le plus trbte au plus enjoué; tout s^ mêle, tout s'y enlace , tout s^ assortit, tout s'entraîne pour causer le plaisir, l'intérêt, et l'étonnement. L'action, que dis -je? les actions sans nombre qui marchent gaîment ou fortement liées ensemble , ont pour moteurs les dieux de deux ou trois religions , les nécromants , les fées , les saints , les démons , les nains , et les monstres. A leur aide, les chevaliers et leurs dames courent mille aventures héroïques ou galantes ^ et traversent le monde en* iier aussi vite que la lice des touraob : à leur aide, ils pourfendent les géants, et subvertissent les villes, les châteaux, et la nature : les lances, les casques , les boucliers , les anneaux sont enchantés : msis de tous ces enchantements le plus magique est lajrt d'une si brillante épopée qui produit des apparitions successives toujours neuves , toujours firappantes, et qui ensorcelle si bien votre imagination par leur force et leur éclat, qu'à peine elle laisse discerner ^ votre jugement quelles règles elle a suivies, et que son merveilleux est moins fondé sur l'idéal que sur le fantastique. Ebloui de ses prestiges , emporté pas elle , vous êtes trop heureux qu'Astolphe et Saint*

Jean redescendent de la lune vous rapporter un reste du bon sens que. vous avez perdu en vous égarant avec le paladin dont Arioste vous a chanté la folie. Revenus à nous-mêmes , munis de notre petite 'fiole de raison, nous analyserons, de notre mieux, les principes de cette divertissante épopée, qui, pour le bien de rfaumanité^ désillusionne par ses féeries y les frénésies des preux , les monstrueuses batailles ^ le point • d'honneur des Ferragus , des Sacripants , les grands coups d^épée des Rodomonts , les pèlerinages , les processions , et les momeries monastiques. Elle déridera notre philosophie que lasserait la gravité du noble genre , et qu attristerait peut - être l'héroïsme barbare des incendiaires de Troie , des croisés de Jérusalem , et des catholiques de Paris , anarchistes ligués ^contre le meilleur de nos rois.

Quelques difficultés semblent selever au sujet de l'épopée héroïque uniformément noble et grave : là de beaux exemples offerts paraîtraient demander^ qu'on fit une classe séparée du poème purement historique : néanmoins la rigueur des principes ne permet pas de rendre élémentaire une telle spécialité. La Pharsale et la Henriade contiennent des beautés si grandes qu'on ne saurait retrancher ces deux ouvrages d'entre les poèmes vraiment épiques ; mais on ne doit pas, entraîné par une admiration com plaisamment aveugle , se fasciner les yeux sur ce qui leur manque, et statuer en lois leurs défauts. L'absence des fictions leur imprime une infériorité que ne peut déguiser la présence de faibles allégories. C'est Clio qui raconte en vers, ce n'est point Calliope qui voit

et qiii chante. Il n'est pourtant pas rare de rencontrer d'habiles gens qui s y trompent^ et Boileau les désignait ainsi :

« Tel s*est fait par ses vers distinguer par la ville , « Qui jamais de Lucain n*a distingué Virgile.

On n'arguera pas de cette citation que je confonde Voltaire et Lucain : le premier est supérieur par sa diction toujours tempérée , noble, et par-tout raisonnable et simple : son économie est mieux ordonnée , son tact plus fin et son goût plus pur : mais , à travers lexagéràtion et l'emphase, le second le surpasse quelqoefob par les caractères y le mouvement , et l'éloquence. Ce serait une erreur de croire que , quand Boileau disait ironiquement :

«... La Pharsale aux provinces si chère,

il ne dirige&t pas son trait sur Brébeuf bien plus que sur Lucain , et quil méprisât le texte autant quil méprisait son lourd traducteur. Le poète de qui les fortes pensées avaient accru la vigueur des scènes du sublime Corneille, rachetait assez ses fautes pour qiie le jugÀ suprême ne le condamnât pas entièrement. 6Iori6ons-nous de voir que notre Voltaire l'emporte sur l'auteur romain en justesse , en élégance , et régale en courageux sentiments^ puisque l'éloge mérité de son épopée tient à l'honneur de notre littérature nationale et que nous répugnerions à déprécier un monument consacré par le poète le plus philosophe à la gloire du roi le plus populaire. ÂTOuons pourtant l'infériorité des poèmes dénués

de fictions agissantes; et n'accusons que Tesprit des siècles qui les suggérèrent, et non les auteurs renommés gui se soumirent au goût de leur âge. L'abus du raisonnement mine peu «à- peu les facultés de l'imagination : n^en est-il pas de la jeunesse des peuples et de leur maturité, comme de ces deux époques dans la vie des hommes? D'abord les objets les frappent vivement, se colorent, s'animent à leurs yeux; tout interroge leurs sens, et tout leur répond; tout leur semble participer à leur être dont la force sur* abondante se répand sur ce qui les environne : bientôt la réalité détruit leur illusion enchanteresse : elle dépouille leurs spéculations des formes , des couleurs, de Texistence fictive, qu'ils leur prêtaient; ib n'ont plus de tableaux devant les regards; mais di^s réflexions , mais des arguments dans l'esprit : ib ne voyent plus de choses vivantes, mais ils en considèrent les qualités inertes; et cette triste et froide abstraction remplace le sentiment qui les portait à saisir les dehors mouvants de la nature. Le terme de cette révolution périodique pour les individus, et pour les nations , amène communément l'usage de tout décomposer : dès- lors tombe l'idéal et rien de ce qui excède la mesure ordinaire de Tintelligence répartie à la multitude , ne parait admissible à la raison : la crainte du chimérique et de l'absurde repousse le brillant voile dont la fiction habille la vérité. On se figure que la seule grandeur de Tliistoire vivifie assez répopée , et qu'il est plus noble d'expliquer les hauts faits d'un héros par le ressort naturel de la magnanimité, que de soutenir la marche surprenante de son

DE LITTÉRATURE. 5g

héfoïsmé par le secours d'une divinité tutélaire dont sa vertu le rend digne d'être Timmortel favori. Le prestige s'évanouit , le sublime décroit , les nœuds qui lient le ciel , la terre , et les abymes , sont coupés : l'inspiration des muses s'arrête aux limites vulgaires ; la langue de la poésie est celle de la convenance et du goût; mais ce n'est plus celle du génie, celle qui passionne les peuples jeunes , à demi-civilisés , qui personnifie les puissances de leurs religions, qui déifie les fondateurs , les lois , la justice , qui évoque , et réveille les morts, qui fait vivre tous les attributs des choses j et remue tous les êtres imaginaires. Le raisonnement va plus loin : il dément les témoignages de l'histoire; et les traditions d'une vertu antique sont jugées fabuleuses, parce que les actes qu'elle produisait ne se renouvellent plus : on implique l'intérêt et l'oi^eil dans les transports du zèle et de la générosité même ; on métamorphose ainsi lliéroïsme en politique hardie : celle-ci devient le sujet dégénéré de l'admiration ; et la logique subtile , qui la décompose enfin de plus en plus , n'aperçoit en elle rien de plus beau que l'habileté de l'intrigue. Est-ce, dites-moi^ en rapetissant ainsi les mobiles des actions humaines qu'on assied sur un fondement extraordinaire l'édifice d'une merveilleuse épopée ? Quelle distance de-là aux Tues transcendantes des Linus, des Orphées, des Empédocles, et particulièrement d'Hésiode, qui nous a transmis sa Théogonie ; tableau de la famille des immortels , et de la chute des Titans ? Il ne daigne pas même raconter les exploits des Héros, mais les aventures des dieux et des déesses ; il ne chante pas

6o COURS ANALYTIQUE

sur la terre , mais dans TOlympe : en lui tout est surhumain , tout est fabuleux, tout est mystère, et docte * allégorie ; et sa diction , exaltée par son sujet , brille de leclat des divines images qu il peint dans ses Ters * inspirés. Ayons-nous oublié que c est en prenant de haut la nature , la législation ^ et la morale , que les premiers poètes, qui sont encore nos maîtres, dominèrenr les pensées , étonnèrent les âmes, et mirent au rang des demi«dieux les hommes dont ils racontèrent les vertueux travaux?

sopïiua.*. fjgj ^^ l'objet du poème épique dont Hésiode traça riinpuu»«iic«. gjn^ipienient l'idéal, et dessina les personnages surnaturels qu'Homère sut faire agir, en les associant aux passions et aux destinées des hommes. Dans Fimpuissance où Ton est d'imaginer comme eux , on prend les effets de l'infirmité de l'esprit pour un )3erfectionDe« ment de l'art , et la faiblesse des inventions pour la mesure , du bon sens. On s'applaudit de ne plus tant mêler le fabuleux au réel; on objecte aux défenseur^ du système fictif que nos idées s'y refusent, que les langues modernes n'ont pas les ressources des langues anciennés, et que notre savoir n'admet plus les erreurs poétiques. Toutes ces excuses sont vaines : la lecture de nos meilleurs auteurs les réfute. Prenons , sans anticiper sur l'examen des épopées , deux morceaux bien connus , le Passage du Rhin^ et la Bataille de Fontenoy ; tous deux sont écrits en notre langue, tous deux célèbrent un fait récent dans l'histoire : demandons-nous lequel est le plus frappant. L'auteur du poème de Fontenoy pressent un peu le reproché des poétiques , auxquelles il répond spirituellement en jetant un blâme spécieux

sur l'emploi de la fiction qu'il n eût pas négligée si elle 56 fait heureusement offerte à lui.

« Ce n'est, dit-il, qu^après s'être laissé emporter aux « premiers mouvements du zèle , après s'être attaché « uniquement à louer ceux qui ont si bien servi la « patrie dans ce grand jour , qu'on s'est permis d'in- « sérer dans le poëme un peu de ces fictions qui affai- «bliraient un tel sujet, si on voulait les prodiguer; mais il ne fallait pas vouloir en être prodigue , il fdlait seulement en user. Il dit ensuite :

« On peut, deux mille ans après la guerre de Troie, « faire apporter par Vénus à Enée des armes que Vul- « cain a forgées , et qui rendent ce héros invulnérable. « On peut lui faire rendre son épée par une divi- « nité... etc. Mais ni notre siècle, ni un événement si « récent , ni un ouvrage si court, ne permettent guères « ces peintures , devenues les lieux communs de la « poésie. » Sans doute , elles sont devenues des lieux communs aujourd'hui , parce qu'elles sont si belle9 qu'on les a perpétuellement copiées ; mais ce ne sont pas les fables tant de fois imitées quUl devait employer; il s'agissait d'en imaginer de rivales, assez belles pour quelles devinssent aussi des lieux communs dans deux mille ans. Il ajoute :

« Ici le vrai Jupiter, le vrai Mars , c'est un roi tran- « quille dans le plus grand danger , et qui hasarde sa « vie pour un peuple dont il est le père; c'est lui, « c'est son fils ; ce sont ceux qui ont vaincu sous lui, « et non Junoji et Juturne , qu'on a voulu et qu'on « a dû peindre. »

Voilà le raisonnement de cette philosophie trèâ« impoétique à laquelle Fopinion d un habile écrivain a donné une autorité que je craindrais si nous n'avions lexeniple d un grand poète à lui opposer. Avec de tels arguments ; le récit de la bataille de Fontenoi ne se défend pas detre une relation historique, qui na d autres embellissements que des vers passables^ et les noms des familles qui ont illustré nos annales. On ne niera pas que le sujet se fût autrement animé ^i l'auteur Teiit relevé par -tout comme en ce court passage.

« Des montagnes , des bois , des fleuves d*alentoar, « Tons les Dieux alarmés sortent de leur séjour , « Incertains pour quel maître en ces plaines fécondes , « Vont croitre leurs moissons , et vont couler leurs ondes.

Il eût rendu son éclat plus vif encore , s'il avait bien réalisé la fuite de lombre courroucée de Gharle-Quint| et s'il eût mieux arrêté les contours des figures qu'il n'entrevoit et ne montre que trop fugitivement. Boîleau pouvait se dire comme Voltaire, en traitant dans une épître le passage du Rhin , ni notre siècle , ni un événement si récent , ni un ouvrage si court , ne permettent gueres ces peintures ; il s'est bien gardé d'argumenter ainsi contre l'intérêt de sa muse, et son fragment épique est marqué d*un sceau d'immortalité. Relate-t-il les obstacles matériels du passage d'un fleuve ? Cherchet-il un mérite dans l'exposition de détails qu'un bon versificateur manie avec facilité ? De quelle raison s'appuie*t-il en commençant? D'une absolument contraire, à celle que Voltaire avance pour son excuse.

tll/anf aa iiu>ins du Rhin tenter Thenreux passage, ft Un trop juste devoir vent que nous l'essayons. « Muses, pour le tracer, chercher tous vos crayons: « Car, puisqu*en cet exploit tout parait incroyable , « Que la mérité pure y ressemble à la fable , « De tons vos ornements vous pouvez Tégayer.

Cet argument-là ne lui interdira pas la fiction ; cl nous allons Voir quel corps, quelle, consistance, ^elle vie , son art lui donne ; car la lecture de ce morceau exquis, bien quil soit présent à la mémoire de tous, ne sera fatigante pour personne. Les amateurs de la belle musique jouissent à entendre toujours répéter celle des grands maîtres.

« Au pied du mont Adule, entre mille roseaux, « Le Hhin tranquille , et fier du progrès de ses eaux , « Appuyé d'une main sur son urne penchante , « Dormait au bruit flatteur de son onde naissante :

Déjà le fleuve lui-même est figuré dans une atti« tude bien déterminée.

« Lorsqu'un cri tout-à-coup suivi de mille cris t Vient d'un calme si doux retirer ses esprits.

Maintenant le personnage s'anime et se meut.

* Il se trouble , il regarde , et par-tout sur ses rives

* Il voit fuir à grands pas ses naïades craintives, « Qui toutes accourant vers leur humide roi

« Par un récit affreux redoublent son effroi.

Transformé en monarque, il est entouré d'une cour de Nymphes, et ces êtres fictifs lui adressent la parole.

ft II apprend qu'un héros, conduit par la victoire, a A de ses bords fameux flétri l'antique gloire ; « Que Rimberg et Wesel , terrassés en deux jours , « D'un joug, déjà prochain menacent tout son cours.

Les voici qui s'expriment elles-mêmes.

« Nous l'avons vu , dit l'une , affronter la tempête « De cent foudres d'airain tournés contre sa tête. « Il marche vers Tholus; et tes flots en courroux «( Au prix de sa fureur sont tranquilles et doux. «( Il a de Jupiter la taille et le visage ; « £t , depuis ce romain dont l'insolent passage « Sur un pont en deux jours trompa tous tes efforts , «( Jamais rien de si grand n'a paru sur tes bords.

Si le héros était le seul dieu de Faction ^ le récit des Nymphes lagrandirait-il autant que le parallèle qu'elles font de lui et de Jupiter ?

' « Le Rhin tremble et frémit à èes tristes nouvelles; ' <t Le feu sort à travers ses humides prunelles. « C'est donc trop peu , dit-il, que TEscaut en deux mois « Ait appVis à couler sous de nouvelles lois ; « £t de mille remparts mon onde environnée n De ces fleuves sans nom suivra la destinée ? ft Ah ! périssent mes eaux ! ou par d'illustres coupa « Montrons qui doit céder des mortels ou de nous.

C'est peu d'avoir prêté des traits, une voix, un maintien au fleuve , il l'agite de sentiments , et par cette allégorie annonce une lutte entre un dieu et le héros. Voilà le Rhin quiagit| et qui, de plus, se revêt d'un déguisement :

DE LITTERATURE- fiS

« A ces mots , essuyant sa barbe Umoneasey - i *

« U prend d*un vieiix gberrier la figure poudreuse.

• Son front cicatrice rend son *âcîr- furieux; • J -

« £t Tardeur du combat étincelle en ses yeuz^ •

« £n ce moment il part ; et , couvert d'une nae ,

« lia fameux fort de Skink pi^end la rotite cortl&ùe. '

(i La , contemplant son cours , il voit de toutes pkrt^ ' '

t Ses pâles défenseurs par là fhiyeur épars : ,

« Il vdit cent bataillons qui, loin<de se défmidre ,

«Attendent sur des murs Tennemi pour se rendre. • "j

« Confus 9 il les aborde ; et renforçant sa voi^ :

« — Grands arbitres , dit-il| des quevellesfies rpîs^ , ,,

« £st-«e ainsi que votre ame> aux périls aguerrie^ ,, ., ,

« Soutient sur ces remparts Thonneur et la patrie ?

Qui ne croirait pas assister à Inaction , entendre lei exhortations du Dieu^ et voir son visage irrite f Qui ne conçoit nettement sous ces images Isi réisistàndè qu^un grand. âeuve oppose au passage des troup«s y et la protection qu'en reçoivent celles. qui le défendent. Le poëte raconte ensuite avec autant de feu que de précision les périls, lès mouvements dé Tainiéë; il en nomme les chefs; il décrit les moindres circon* stances de l'attaque et de son siiccèâ; puis, terniitiànt le sujet sans altérer le chântte qu'il a fait haîtl*e , il ratnèné àîUsi TaUditeur à rillusiôn de sa fable , et la sou'* tient jusqu au bout avec le même art.

« Un bruit s*épand qu'Enguien et Gondé sont passés ; « Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles, « Force les escadrons , et gagne les batailles; a Enguien , de son hymen le seul et digne fruit, « Par lui dès son enfimce à la victoire-instruit. ///. 5

« LVnnemi renversé fuit et gagne la plaine :

« Le Dieu lui-même cède au torrent qui l'entraîne ,

« Et seul , désespéré, pleurant ses vains efforts ,

<i Abandonne à Louis la victoire et ses bords,

AdiniiT^ble conclusion , en tout conforme à 1 exorde,

et ai\j^œud allégprîquement formé dans le goût an*

tique: notre glaci^e méthode ne supporte pas la

concu^pelàce avec celle-ci. On a chanté de plus grands

exploits militaires que le passage du Rhin, sans leur

attacher une icélébrité si dui^ble. Cela protiTe que la

dignité* conTtoabl'e à rhistoire n'est pas suffisante à

répopééV'et ^'êlle- n'atteint pas au but qu'elle se

propose, quand elle nte prt)duit pas un effet supérieur

à cçlui.de la vérité même. La versification n'est pas

tout 4 qjiji.çlquq exacte; qu'elle soit, et le même Boileau

nous en avertit :

« Onlèbmiait des grands vers les disgrâces tragiqiies , « Et souvent on ennuie en termes magnifiques.

L'invention seule préserve de ce danger: l'invention restreint les discours du poète, et le force de courir à révénement : l'invention , qui se développe d'ellemême, lui éparg^ne les efforts d'une éloquence inquiète de n'avoir jamais a^ez dit ce qu'il faut ; elle lui pose des bornes, et maintient sa diction dans une simplicité noble et juste, parce que le ton déclamatoire nV plus de place où doit régner le ton narratif. Les considérations que je vous ai déduites m'en- "^ii" 'trou'** gagent donc à ne pas diviser lepopée sérieuse en ♦'?*««• deux espèces , mais à n'en reconnaître qu'une seule ' C£ue nous définirons ainsi : récit en vers d une action

Définition du poëme

héroïque et merveilleuse, et que nous nommerons simplement poëme épique , ou épopée héroïque. Nous admettons deux espèces dans Tépopée badine, La pre» mière est bien définie par le titre àiépopée héroï-co^ nuque; et nous appellerons la seconde épopée satirique. Ces trois espèces, caractérisées par leurs dénomina* tions, comprennent pour nous le genrô épique tout entier.

Avant que de dénombrer les condilions'ou r^les qui leur sont propres, il faut revenir sur nos pas et parler de l'objet des deux épopées badines , afin qu^on sache ce' quelles sont, comme Ton sait ce que cest queFépopée sérieuse. L'héroï-comiqué est , dé même, le récit en vers d une action merveilleuse , mais tourà-tour noble , gaie, grave, et légère. Elle se fonde sur les époques assez reculées pour que les traditions romanesques se mêlent aux rapports historiques, et que le vrai s'y confonde avec le fabuleux. Là lointaine renommée de ces temps la rend maîtresse des ressorts qu'elle met en jeu; les crédulités, les superstitions des^ âges de chevalerie lui fournissent les nombreuses chimères dont elle vous effraie 6u vbns amuse,' Sa raillerie donne 'au profane un appareil sacré, quelquefois montre le sacré sous un air profane :'le paganisme et la foi , les saints et lès diables , tout lui est présent et opère les 'vicissitudes qu'éprouvent ses héros. Elle exagère, pour vous dtvértir, leur valeur,leur colère, leurs amours, et, potir comble de merveille, jusqu'à l'infidélité de leurs maîtresses : elle ne respecte ni les préjugés ^ ni la raison, ni le vraisembbble; et poiiAnant vous charme , vous^ intéresse, et

d8 COURS ANALYTIQUE

vous ëclaire par la peinture animée des burlesques visions que consacrèrent les siècles , des caprices effrénés qu'enfantent les passions , et par la riante ironie dont elle lance les traits contre toutes les erreurs , contre' toutes les extravagances, et toutes les charlaraneries. Elle .traite si religieusement les mensonges, qu'il nen est plus qui ne vous semble mériter votre dévote croyance; elle traite si lestement les vérités , que vous doutez qu'il en soit aucune de révélée dans le monde. Plus libre en sa marche que lepopée sérieuse , elle ne s'astreint pas à narrer toujours; elle s'interrompt et cède la parole à sa muse, au poète ; Tun ou l'autre vous parle , vous dispose à l'intelligence du récit , implore votre indulgence , ou gourmande votre inattention : elle suspend le fil d une aventure , en saisit un second , le mêle avec un troisième, le brouille encore entre plusieurs autres, et finit par dénouer vivement ce quelle a tissu par le plus agréable artifice. Sa diction, forte ou gracieuse , sévère ou plaisante , qui se varie autant que le caractère de ses sujets , ne conunande pas les vers de la plus grande mesure, et notre rhythme décasyllabique lui convient mieux que notre alexandrin; car il se ploie mieux que tout autre au badinage de cette espèce d'épopée.

La satirique veut le grand vers correspondant au pompeux et grave hexamètre. On sent pourquoi l'alexandrin convient à ce qu'elle se propose : elle revêt un fonds léger d'une forme solemnelle, et la majesté de ce vers contraste , autant qu'il le faut^ avec la petitesse du sujet qu'elle choisit. Le ton mixte de cett^

DE LITTÉRATURE. 6g

sorte de rëcit a fait hésiter les littérateurs sur le rang ou ib le classeraient ; ils ont laissé ce point indécis ; et quelques-uns n'ont pu même souffrir qu on donnât le titre d'épopée à l'espèce que je distingue ici. On diffère d'ayis en cela , comme en tout , faute de s'entendre. La Harpe reproche à Lamotte, dont il relèye très-sensément les hérésies littéraires^ de croire que tous les sujets sont également bons pour l'épopée. « La Pharsale et le Lutrin , dit-il, sont à ses yeux des « ppémes épiques tout aussi-bien que llliade. » Je déclare ayec La Harpe qu'il est absurde de n'en pas faire la différence : le combat des chantres et des cha^ naines chez Barbin n^est pas la même chose que la bataille entre César et Pompée dans les plaines de Phar* sale.

n a raison de l'af&rmèr à Lamotte ; mais il a tort de lui nier que les deux poèmes cités soient deux espèces diverses dun même genre ^ et d'ajouter comme une conséquence de ce qu'Agnès de Chaillot n'est pas aussi-bien une tragédie qu'Inès de Castro^ ipab seulement la ps^rodie de celle-ci, que, de même, leLu^ trin fCest autre chose que la parodis de Pheroique, Où le mène cette erreur? A confondre une espèce excell^ite avec la plus méprisable de toutes. Un fait petit on grand deyient épique , s'il reçoit convenablement des fictions allégoriques et merveilleuses : c'est là le caractère di&tinctif du ^nre. Or le Lutrin lui appartient : le ton plaisant de ce poème n'est pas celui de la parodie. Celles-ci ne crée pas un sujet satirique: elle en défigure un, defa traité noblement ,* elle traduit le sérieux par le risible ^ ainsi qu a fait Scarron

dans son Enéide travestie ^ titre qui constate bien la spécialité de son ouvrage. Le Lutrin est un tableau naturel et vrai , mais non une peinture grotesque : la fable en est originale, et non la copie d'une autre : les fictions s y adaptent parfaitement, leurs formes sont celles de la véritable épopée , appliquées seules / ment à un intérêt susceptible d*étre raillé. Ces distifictions n*ont rien de commun avec les sophismes qui n'eussent persuadé jamais à La Harpe qu'il faille mettre sur la même ligne la Henriade et Ververt. Etait -il séant à un dogmatiste tel que lui, de citer Ververt ^ qui n'est qu'un joli conte, à côté du Lutrin^ qui est un poème parfait ? Certes , il n'en fût pas venu là, si quelque bonne classification eût marqué les différences et les limites des genres. Tout nous en démontre Futilité. Mettons désormais le Lutrin en son rang, et disons que Tépopée satirique , dont ce poème est le modèle, se place spécialement dans le genre épique, ainsi que la comédie, bien différente delà parodie , est une des espèces du genre dramatique.

Le commentateur qui ne voyait pas une épopée dans l^ Lutrin y n'a pas dû mentionner la Théogonie d'Hésiode , et les Métamorphoses d'Ovide , comme étant des poèmes épiques ; et c'est pourtant sous ce titre qu'il les insère dans son cours de littérature : ces ouvrages ne contiennent pas une action entière, maïs une suite d'actions successives et détachées les unes des autres. Je me persuade qu'il n'en parle que sous le rapport du système fictif qui les caractérise. En ce cas il fallait s'expliquer. Ils sont bons en effet à fournir des exemples- d'éjpisodes y et non de poèmes

complets: on 11*7 retrouve pas même 1 unité qui joint fDQtes les aventures racontées dans la divine comédie da Dante. Là du moins s'exécute le voyage merveilleux du poète qui passe des profondeurs de Tenfer jusqu'aux sommités du ciel , et qui redescend sur la terre en héros de sa fiction terrible. Son entreprise a un commencement, un milieu, une fin: si sa course paraît sans limite relativement aux lieux qu'il parcourt, elle est bornée par le temps qu'il emploie à les traverser; et, de plus, on voit que le dessein unique du poète est de renfermer en un seul cadre le tableau de tous les crimes punis, de toutes les vertus récompensées: l'œuvre totale résulte dun plan particulièrement épique. Hésiode nofFre qu'une galerie de divines figures dont il trace magnifiquement les portraits , et ne raconte que des faits isolés dont la grandeur surnaturelle excite l'admiration. Ovide, en chantant les métamorphoses^ les attacha historiquement d'époque en époque, depuis l'origine des temps jusqu'au sien ; mais il ne forme pas réellement une épopée. Reliseai ce qu'en écrit La Harpe ; je ne me flatterais pas de sup* pléer à ce ipharmant et délicat éloge. Il nous apprend qne Voltaire avait une grande admiration pour cet ouvrage : je le crois ; et j'en induis qu'il eût bien goûté la Bible, si quelque bon poète eût traduit élégamment laVulgate en vers, ou qu'il eût peut-être été le partial détracteur des Métamorphoses^ s'il fût né sous le temps dont elles étaient la Bible. En e^Tet l'œuvre d'Ovide est la paraphrase enibeliie de l'Ecriture-Sainte des payens, et n'est pas plus une épopée que notre livre sacré n'en est une, La différence des religions

ne détruit pas Fidentité de Fimaginairei du sumanaturel, du fonds successif dliistoriettes pai* lesquelles on passe de la création au déluge, et des époques originelles aux dernières révolutions des annales. Le même fil imperceptible qui vous conduit dans le cours du testament mythologique à travers tant de merveilles consacrées par la foi des peuples grecs et latins , vous guide au milieu des aventures miraculeuses dont les nations modernes on fait des articles de leur croyance, et où nous trouvons des éléments de fictions poéti» ques. Là les tableaux, toujours divers, brillent de la plus étonnante variété de couleurs ; là ils atteignent aussi la plus haute sublimité , et descendent à lajkmi» liante la plus naïve: majestueux, terribles^ affreux, agréables , et touchants tour-à-tour , ils saisisseat, ils transportent^ ils frappent , ils amusent, ils intéressent également. Le palais du sojeil n'a rien de plus écla« tant que Jehova dans sa gloire. La figiurede Pluton, rien de plus sinistre que Satan, roi de labyme; et la cabane de Philémon, rien de plus champêtre, de plus hospitalier que la tente des fils de Jacob. En lisant les fables attendrissantes de Tbisbé^ d'Alcyon, et d^ la fille pieuse d'Érésicton , on croit lire les charmantes traditions dé la Genèse^ en lisant les épisodes de Ruth et Booz , de Joseph , et du fidèle Tobie , on croit lire les plus belles fables des Métamorphoses. On ne sait, dit La Harpe, en parlant duYatès de Rome, ce que la mythologie lui a fourni, et ce quHl y a pu ajouter: de même, vous dirai-je, on ignore ce que les contes débités en Egypte, en Syrie, ont pu fournir aul prophètea, ou Yatès hébraïques, ppw.

nous transmettre un tout si bien suivie si bien lU^ qu'ils ont formé de la collection de tant d'histoires merveilleuses , qui toutes s'enchaînent et se dénouent divinement. Le parallèle entre les Métamorphoses et la Bible est donc exact ; et comme ces deux ouvrages , malgré leur aspect fabuleux , ne présentent pas une action simple et complète, nous ne pouvons pas plus recevoir l'un que l'autre dans la classe proprement dite de l'épopée. Nous en retirerons seulement de bons modèles épisodiques.

Passons maintenant aux règles de composition et d'exécution des trois espèces de poème épique. Il s'en faut de peu que toutes leurs conditions ne soient pareilles. J'hésite encore à vous les dénombrer, et ne vou^r^is pas vous répéter les raisons dont j'appuyai mes siibdivisions élémentaires, de peur de lasser la patience des personnes qui en ont reconnu la réalité dans l'application scrupuleuse que j'en fis sur les cheft-d'œuvre du genre théâtral. Quelle marche prendre pour se concilier les opinions? Si vous répandez sur les matières littéraires les clartés de votre simple raison , et si vous n'en jugez que par un tact d'habitude, vos discours ne semblent pas assez fondés en principes , et Ton vous demande de classer les objets avec plus de méthode. Si vous les analysez en détail, vous en multipliez les faces; il'faut en diviser les qualités , et leur définition paraît minutieuse : on vous accuse de compliquer et d'obscurcir ce que vous simplifiez et ce que vous éclairez, en y mettant Tordre et la suite. Les uns vous nomment ignorant, si vous n'adoptez pas tous les rudiments classiques; les autres vous. qualifient

de pédant, si vous ajoutez aux préceptes de Técole, et si vous ne tendez à dégager les muses de leurs moin- ' dres chaînes. Que nous écrit Voltaire lui*méme dans son essai sur la poésie épique ? « On a accablé presque « tous les arts d'un nombre prodigieux de règles, dont « la plupart sont inutiles ou fausses. Nous trouvons « par-tout des leçons , mais bien peu d'exemples. La « plupart ont discouru avec pesanteur de ce qu il fallait « sentir avec transport ; et quand même leurs règles «seraient justes, combien peu seraient-elles utiles? « Homère, Virgile, le Tasse, et Milton, n'ont guères « obéi à d autres leçons qu a celles de leur génie. Tant « de prétendues règles , tant de liens ne serviraient . « qu'à embarrasser les grands hommes dans leur mar- « che , et seraient d'un faible secours à ceux à qui le « talent manque. »

Partons de l'avis de Voltaire ; nous n'aurons plus qu^à cesser nos remarques, qu'à fermer les livres, et qu a nous abandonner à notre esprit. Les paroles du grand homme ont l'air plausible: devons-nous absolument les tenir comme des oracles , ou oserons-nous les réfuter ? Ne pourrions-nous lui répondre que des règles ne sont que des résultats d'obsei^vations bien faites; que lui-même leur a soumis le plan et l'exécution de ses chefs-d'œuvre , devenus aujourd'hui les modèles offerts à l'étude de ses successeurs; qu'Homère, Virgile, le Tasse, et Milton, ont jeté leur^ monuments dans des moules trop généralement sem** blables pour les avoir produits sans s'assujettir à des lois d'imitation ; que jamais les règles n'embarrassent les gens habiles, mais quelles les dirigent dans les

DE LITTÉRATURE. j5

genres créés, et qu ils s'en font intuitivement de supplémentaires pour les genres qu'ils inventent; que ce n'est pas en se jouant, et par fantaisie, qu'on fait naître une Iliade ou une Efiéïde; et qu enfin si la Henriade est inférieure à ces poèmes, cest que son auteur n'y a pas aussi-bien suivi toutes les règles de Virgile, qull a suivi les principes de Sophocle dans sa tragédie de Mérope? Nul doute qu'un docte poète ne puisse ré* duire l'art tout entier à quelques idées sommaires; mais elles sont pour lui le résumé d*une quantité indéfinie de remarques , de réflexions, d'épreuves qu'il a méditées, et qui lui reviennent sans cesse dès quil en a besoin dans le détail de l'exécution des ouvrages. Si vous lui demandiez d enumérer la foule de raisons positives qui ont déterminé l'ordonnance de son. plan, le choix de sa fable, celui des incidents, les variétés de sa diction , il vous dirait qu'il ignore quelle bonne inspiration Ta guidé, afin de s épargner la fatigue du développement d'une poétique entière ; mais il ne dirait pas qu'il s'est affranchi de toutes règles ; car les règles sont en littérature ce que sont en peinture les lignes proportionnelles du dessin et les lois de la composition des groupes et de la perspective : ce sont autant de principes qu'il faut savoir ; principes nombreux que l'instinct naturel ne révèle pas, que le temps a découverts, et que l'étude seule nous apprend. Cela n'empêche pas qu'il n'y ait dans les secrets de Raphaël bien des choses qui ne s'apprennent pas, et qui ne soient au-dessus de lart. Les règles que j'ai supputées relativement à la poésie théâtrale, montaient au nombre de vingtrsix dans la tragédie : combien

une exacte analyse ne nous en présentera-t-elle pas dans l'épopée ? Je m'abstiens de vous faire le conipte de ses conditions absolues. Permettez-moi seulement de vous interroger sur des points principaux: ne conyiendrez-vous pas qu'il faut à un. poème épique une ^^?*^*^^ action entière que Ton nomiae le J'aie ou la fable ^ t» c^ditioo. g^jgj. j^ j.^çjj p jjg faut-il pas que la mesure de cette

^u^gram' action ait une certaine étendue qui en laisse discerner

^^' le commencement; le milieu, et la fin? La merçeil'-

leux^ ou, si l'on veut, l'invention idéale qui rélève le

iàix. j ne doit-il pas embellir la machine , et soutenir

tous ses ressorts ? Uunité de sujet n'accomplit-elle pas

la beauté de la fable ? N'a-^elle pas besoin du tecours

des épisodes qui la varient, et lui servent de gracieux

accessoires? Peut-elle manquer de ce Tjraisemblable

"K plus recommandé que le vrai , soit à l'égard des actions

des dieux, soit relatif à celles des hommes ? Omettra-

t-on le nécessaire dans les parties qui la constituent P

Négligera-t-on le nœud , Fintérêt duquel résultent la

cu/îosité qu'elle excite , et l'émotion qu'elle fait naître?

N'est-ce pas une des causes puissantes de ce même

intérêt que les changements du sort , que les péripéties

heureiises ou malheureuses , qui produisent la. joie y

. la crainte , ou la pitié ? N'y peindrart-on pas les pas^

sions qui sont l'ame de la fable ? les caractères qui en

sont les mobiles ? N'exige-t-elle pas le sublime dans les

sentiments et dans le langage ? N'y iinpnmera-4;-on

' pas lés mxjRurs convenables aux personnages, aux temps,

et aux lieux? La représentation des usages ou coutumes

locales y est-elle superflue ? Tout n'y doit-il pas aboutir

k une importante moralité qui pénètre les cœurs, et

1 ^ f kdi

€[Qi éclaire la raison? Nul exorde n^exposera-t-il le sujet? Osera-t-on l'annoncer d'un ton inspiré sans s*être rendu quelque muse ou quelque dieu favorable par une noble invocation ? Pourrait-on en fournir la carrière immense si r ordre des cAa/z/5 qui se succèdent n'en marquait les repos et les mouvements? Nest^il pa» une diction précise , rapide , et simple , qui soit propre à la narration ? Une pompe indispensable à la descriptionPXiïie dramatique éloquence nécessaire au dio' logue P Le stjrle tantôt le plus naturel, tantôt le plus métaphorique et le plus hardi ^ n*est-il pas tour^à-tour prescrit par les qualités du genre? Vous demanderai-je encore si le fait principal, raconté par le poète, «e termine d'une manière satisfaisante sans une con* xJusion absolue du destin des personnages ou de leur entreprise, sans un dénouement parfait? Enfin laréu» nîon de ces diverses conditions remplies ne produitelle pas le complément du récit en vers d'une action héroïque et metreilleuse ? Il n'est pas Un de vous qui ne me répondît affirmativement à ces simples questions; elles n'ont rien, je crois, qui sentent la pédantei'ie ni l'es formules scholastiques : je vous en ai £iit vingt -quatre, qui contiennent pourtant l'expression du nombre des règles positives du poème épique. Suppléons au sublime par le comique, aux mœurs par le travestissement, et à la moralité par la satire, nous aurons la même quantité de conditions dans les deux espèces inférieures de cet admirable genre. Nous analyserons aux séances suivantes chacune de ces règles , qui trouveront leurs applications exactes dans les premiers chefs-d'œuvre.

Page 1