‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 28 sur 35 · QUARANTIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

QUARANTIÈME SÉANCE

jépplication des vingt-quatre règles épiques

à V Iliade. *

BSSISURS,

Jtaami le nombre des règles que l'observation nous a découvertes dans chaque genre d'ouvrages litté* raires , nous avons toujours compté pour règle dernière rtieureux emploi de toutes ensemble justement appliquées à la confection des chefs - d œuvre dont nous nous formons des modèles. Cette loi, que nous avons ajoutée en chaque genre aux lois fondamentales , n'est qu'une loi de perfection. En effet c'est de la complète réunion des qualités qqi doivent les composer, que résulte définitivement leur intégrale beauté : voilà le principe : voici quelle en est la meilleure application ; V Iliade, Ce poëme , examiné dans chacune de ses parties, va donc nous fournir lui seul tous les exemples et les preuves irrécusables de vingtquatre conditions que nous avpns reconnues dans l'épopée. Ainsi lanalyse détaillée de ïlliade deviendra

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la grande synthèse de nos longues analyses des règles épiques.

Homère n a pas besoin d apologie ; tout le monde ^"go'^*Jj*^ classique est plein de ses louanges perpétuées d'âge en âge; Homère est au-dessus de la critique; ladmiration de lunivers a réfuté tous ses zoïles; Homère eut pour premiers adorateurs Lycurgue , Solon , Démosthènes , Alexandre , et Aristote , c est-à-dire les législateurs, les guerriers, les orateurs, les savants, et les philosophes. Ecoutons la vdix des temps moins reculés^ nous entendons les muses latines célébrer Homère sur la lyre du docte Horace ; ouvrons l'oreille aux maîtres qui ont illustré nos jours^ nous entendons encore renouveler ses hommages par Delille, par Lebrun, et par Ducis. L'auteur du poème de VImagination compare le chantre grec à son Jupiter, capable d'enlever sans peine aux anneaux d'une chaÎBé immense les cieux, les terres, les mers, et tous les dieux unis pour l'ébranler; et il dit à ce grand poète, duquel il emprunte cette belle figure pour retracer sa supériorité sur ses nombreux imitateurs :

« Tu les tiens suspendas à ton puissant génie.

Notre lyrique frappe vivement notre pensée de la stabilité du monument qu'il érigea.

« Trente siècles roulant sur les frêles mortels , « £ntraîDant les états, les trônes, les autels, « Loin d'eugloutir Homère en leur course profonde ^ « N'ont fait que Télever sur les débris du monde. « Qu'enviait Alexandre au vainqueur des Troyens? « Etait-ce des exploits effacés par les siens ?^

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« Fut-ce Véclat, le sang d*une immortelle pière ? «' Non , aox destins d'Achille il n envia qa*Hoinère.

Tandis que Lebrun exprimait si bien les caractères durables du père des fictions , Ducis nous révélait dan^ quelle source il puisa ses forces et son abondance.

« La nature aux rayons de son ras te génie

« S*ctonna tout-à-coup de se voir agrandie :

« Les trois Grâces au chœur, ie lys le front orné,

« Se disaient en dansant, « Chantons, Homère est né?

« Tout semblait annoncer ses beautés étemelles :

« Ses vers ont trois mille ans, leurs grâces sont nouvelles..

Quel titre pour lui qu'un souvenir si long remplissant rintervalle qui sépare la date éloignée de ses vers, de celle d^ récents éloges que lui accordent nos meilleure poètes contemporains ! Que serait -r ce , si nous ajoutions à Vétendue de cette mesure le poids énorme des suffrages de toutes les naûons, de tous leurs sages, de tous leurs historiens, et de tous leurs géographes, les imitations des plus fameux auteurs, les commentaires et les innombrables leçons des scholiastcs les plus sainement érudits, les recherches, lès notes des testes partout éclaircis, enfin tant de traductions en toutes les langues , soit en prose , soit en vers, parmi lesquelles brille si éminemment celle de Pope, son illustre et profond panégyriste? Point d'époques, point de faits, point de livres, à quoi ne se rattache Homère par quelque maxime, par quelque analogie, ou par quelque citation. Tout ce qui fut écrit semble y teni^' ou y rentrer, puisque la seule

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Iliade devint la base de toutes les doctrines en tous les genres de littérature, et que son examen serait interminable, si Ion entreprenait de le poursuivre sous Finfinité des aspects qu'il présenterait à lërudition la plus- vaste et la plus laborieuse. Trop feibles pour considérer sous tant de rapports une ample matière dont l'étude ne serait jamais complète, resserrons-la dans la concentiation des vues directes de notre art, et bornons-nous à constater méthodiquement l'existence de nos règles par la perfection de VIliade , qui ^ sublime , variée , immense comme la nature même, ne se laisse analyser comme elle qu'en quelques principes généraux, puisqu'on ne peut ni la saisir^ ni la pénétrer toute entière. Ainsi donc soulevons le i^ix, écartons la surcharge de schoUes, de traités et de remarques accumulés par les siècles sur le modèle ^u'il nous faut contempler uniquement. Leur massé ^ agglomérée par les temps , contribuerait plutôt à l'ensevelir qu'à le rehausser : rejetons-la pour un moment dans Foubli ; dégageons l'ouvrage d'Homère dé toul; ce quen ont écrit les rhéteurs; remontons à lui seul pour mieux l'admirer , et n'atténuons pas le sentiment primitif de ses beautés, en multipliant les impressions secondaires paf lesquelles nous fatigue^^ rait.la foule de ses interprètes; renonçons à l'ostentation fastueuse d'un savoir qui ne ferait qu'embarrasser et obscurcir la simplicité de nos aperçus, et parlons de VIliade y non d'après ses commentateurs, mais d'après nous - mêmes , et conime si personne, avant nous, n'en eût parlé.

Il nous suffit y pour autoriser notre préférence en-

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vers le chef-dœuvre duquel nous avons extrait nos règles élémentaires , de nous rappeler à quelle épreuve il a résisté durant toutes les périodes de la littérature ancienne et moderne. Mais par quel étonnant privilège un poëte^ sorti du premier berceau des muses, a-t-il constamment gardé son rang supérieur à celui des autres poètes qui le suivirent? Comment lesprit humain na-t-il produit rien qui le surpassât, ou qui du moins legalàt, depuis une succession de plus de trois mille années révolues? Ce seul exemple renverserait le système de cette perfectibilité présumée, qui ne me parait qu une chimère où tend notre orgueil trompé de jour en jour. Ne sommes-nous pas contraints d abjurer notre présomption devant ce monument poétique, auquel il nous faut revenir sans cesse, pour apprendre les secrets de la haute poésie , de la nature , de la législation , de la morale et de la grandeur humaine et divine. Supposer que le génie peut monter de progrès en progrès à un plus haut point, c*est sUmaginer que la création n a point limité la justesse des proportions qui composent l'ensemble des êtres parfaits en leur espèce , et que le plus beau des honmies du temps passé ne put atteindre à la perfection des formes qui embelliront les hommes à venir. Il en est ^ ce me semble , des qualités physiques ainsi que des facultés intellectuelles ; elles ont également leurs bornes, au-delà desquelles une puissance inconnue les arrête. Un certain terme est la barrière que notre entendement ne saurait franchir; car si l'héritage des connaissances acquises enrichit la capacité de notre mémoire, l'esprit des décou-

vertes , si souvent stationnaire , ne se transmet point dans les sciences positives, et ne marche point dun pas égal jusqu'à Tinfini. Les produits même de ces découvertes se perdent dans le cours des irruptions * de la barbarie ; et le génie des générations suivantes, en renouvelant les mêmes recherches, ne fait souvent que retrouver ce qu'il semble découvrir, A plus forte raison , dans les arts et la poésie , les exemples n'accroissent pas le pouvoir de l'invention au-delà du vrai beau qu'accomplit un génie suprême. Avouons conséquemment, sans rougir, que loin de nous être perfectionnés avec les âges, nous sommes dégénérés de l'antiquité grecque, et que le vieux contemporain d'Hésiode reste encore à nos yeux le plus grand des chantres épiques.

Soit qu'il eût appris son art des Amphions ou des Orphées que déjà l'admiration des peuples avaient érigés en demi-dieux, soit que l'assemblage des dons les plus rares ait formé sa haute intelligence , il conçut le dessein d'émouvoir, de plaire et d'étorinèr par une narration poétique, et sut d'abord discerner la meilleure fable pour digfne objet de ses chants. Cet ^«'^

*■ ^ J ju clioii de

heureux choix témoigne son goût exquis et sûr, ou son ^* ^'^' habileté profonde. Un simple fait, qui se rattachait au siège de Troie, sujet des entretiens de la Grèce et de l'Asie, réunissait toutes les qualités requises pour toucher les esprits d'un intérêt à-la-fois universel , particulier^ et national. Universel, en ce que l'image des discordes, suscitées entre un roi puissant et le chef de l'une de ses armées . offrait une leçon terrible aux "princfis victimes de leurs propres fureurs et de leur

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orgueil, ainsi quaux peuples toujours immolés dans les querelles de leurs aveugles maîtres; particulier, en ce que les malheurs, provenus de la dissension des héros conjurés contre Pergame, avaient influé sur les destins des peuplades et des illustres maisons de TAttique, du Péloponèse, de laThessalie, et des Iles Pélasgienncs ; national enfin , en ce que la chute d'Uion avait été laccomplissement des vengeances de la Grèce, insultée dans une de ses nobles familles par les pirates des bords phrygiens, et parce que le châtiment de cette cité commerçante et jalouse ne lui avait pas moins causé de joie que n'en inspira depuis aux Romains la ruine de la perfide Carthage, et que n en inspirerait à tous les peuples la destruction d'un port de corsaires qui promèneraient leur brigandage sur toutes les mers et dans tous les ports. Aussi-bien , rapprochez de vous, en idée, ce même fait amoindri dans la perspective des âges fabuleux; considérez -le de près avec attention , vous apercevrez que ce qu'on s'accoutuma, par un regard superficiel, à nommer h petit siège de Troie y ne fut rien moins qu'une action de grande importance. Les incursions réciproques des insulaires de TArchipel , des riverains de l'Hellespont et des habitants des côtes de l'Asie mineure, avaient fomenté les haines entre la Grèce et la Phrygie. Nous avons antérieurement noté, sur la foi d'Hérodote, que les Colchidiens ayant refusé aux Grecs une juste réparation de Tenlevement d'Io, ceux-ci repoussèrent à leur tour les ambassadeurs qui vinrent leur demander raison du rapt de Médée, fille d'un roi de la Colchide. L'injure que fit également Paris à l'honneut

de Ménëlas , renouvelait le cours de ces crimes qui se perpétuaient en outrageantes représailles. Les peuples, en butte à ces fréquents attentats de la violence, pouvaient dautant moins sy soustraire dans leurs foyers, que les ravisseurs n'épargnaient pas même les palais de leurs souverains. Le meurtre et le pillage, accompagnant souvent de pareilles offenses, l'horyeur de voir traîner leurs filles et leurs femmes en

esclavage , allumèrent entre eux un ressentiment qui ne pouvait s'éteindre que dans leç ilôts de sang répandus par la guerre. Ce ne fut donc pas dans le pué* ril désir de reprendre Hélène que les rois ligués s ar« fnèrent; ce fut pour laver un commun affront, pour punir la séduction d'un étranger insolent, et pour venger les saintes lois de l'hospitalité violée. La fuite dHélène ne devint que Toccasion nouvelle d*un embrasement dont la cause était ancienne et générale. L'honneur, la sûreté^ la conservation des biens, la défense des droits les plus chers , tous les motifs les plus sacrés animaient donc noblement cette belliqueuse entreprise. Yous voyez quelle est sa grandeur morale; regardez maintenant la grandeur matérielle de cette expédition, en énumérant les forces dont elle se composait, et celles qui lui furent opposées. Mille vaisseaux à rames et à voiles, portant chacun cinquante guerriers, $ans compter leurs chars, leurs chevaux , leurs écuyers.et leur suite, complétant une armée active de cinquante mille hommes, ayant à combattre au sortir de leur flotte une armée aussi nombreuse, tant de Troyens que d alliés de Priam,' secondé de tout son peuple ; et ces forces rivales ,

maintenues sur un pied constant , et grossies des deux parts avec une même persévérance durant une latte mortelle de dix années! L'Europe moderne a*t-eUe vu, depuis les croisades, quelque embarcation guerrière plus considérable que celle dont Homère a consacré la renommée? Cest en se faisant un juste tableau dune guerre obstinée entre plus de cent mille combattants, qu'il nous représente sous des murs assiégés, que nous apprécierons plus exactement la valeur et retendue d'un hit mémorable qui, déjà grand par lui-même, s agrandit encore de rimagination du poète. Evaluez aussi l'opulence, le pouvoir prépondérant et l'antique gloire de la cité détruite, qui dominait non-seulement sur la Troade, mais sur tant de villes florissantes dans les contrées voisines. Que dirài-je des nœuds politiques, des mariages contractés par les fils nombreux et les parents de Priam et d'Hécube, liens étendus qui tenaient les états environnants dans la dépendance du monarque troyen ? Le coup porté par la Grèce à cette puissance asiatique produisit donc une révolution éclatante , révolution qui fut en quelque sorte l'origine du système militant que voulut arrêter Xercès,et qui, propagé par les haines nationales, arma enfin Alexandre, qui le fit triompher par ses conquêtes jusqu'au Gange. Le fruit des longues aversions de la Grèce était en sa maturité, quand parut l'héritier de Philippe, qui n'eut plus qu'à le cueillir avec gloire j mais l'époque du renversement de Troie en avait jeté le germe. Je laisse aux historiens philosophes le développement de cette vue.

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Je reviens aux preuves de l'excellence d'une telle action pour Tépopée, la plus instructive, la plus morale et la plus gracieuse qu on pût jamais choisir. Comment la guerre y est -elle représentée? Sous les aeuls rapports qui la rendent légitime : d'un côté, les Grecs ont les armes à la main pour épouvanter les téméraires aggresseurs qui dépouillent leurs rivages et profanent leurs hymens ; de l'autre , les Troyens , assiégés dans leur ville , s'efforcent de garantir leurs princes, leurs murs, et leurs familles, des fureurs de la victoire et de la vengeance incendiaire. Innocents de l'attentat commis par le fils d'un roi qu'ils respectent, ils en seront les victimes plutôt que d'abaisser leur fierté naturelle à subir les fers et les châtiments de l'étranger ; l'héroïsme des deux partis doit intéresser tous les cœurs vraiment nobles et droits. Cependant Homère a moins le projet de consacrer la célébrité des combats, que les malheurs entraînés par eux et par la dbeorde : à quoi réduit-il le sujet de ses chants ? A la colère d'Achille^ si pernicieuse à l'armée d'Agamemnon , qu'elle devint presque entièrement la proie des chiens et des vautours. Ici reparaît le génie du vrai sage, qui ne montre dans les débats homicides que ce qu'ils ont de désastreux et de coupable. Sa gravité ne se tempère que par les effets de son art qui, devant mêler le doux au sévère , entrelace l'aventure d'Hélène à de tristes scènes de carnage, afin que les grâces riantes viennent interrompre ses terribles récils. L'action n'est pas moins bien mesurée qu elle est bien ^^^^^ "**"^' choisie : rapide et non instantanée, elle s'écoule en quarante jours; son commencement est la querelle

4I* Achille, son refus de combattre en est le milieu, et la catasti-ophe qui le force à reprendre les armes en est la (in : elle se forme, se noue, et se dénoue siropk^ ment dans un juste espace , où la pensée en saisit tont* a-coup Tensenible et les parties. £lle ne paraît qu'une courte incidence des derniers jours du siège dUHmi, et pourtant la plupart des événements de cette époque fameuse en dépendent et s y lient. Cette mesure exacte et convenable de l'action résulte de la condition de ■wujriu TuifiTE qui la distingue : preneï-y garde, je parle dé la seule unité du fait qu un si bel exemple nous antorise à recommander dans Fépopée, mais non de Tunité de temps, ni de lunité de lieu, si sévèrement prescrites au théâtre. La musc épique est plus libre en sa carrière que la muse dramatique; je Vaï dit en mes leçons de principes, et mon respectable aiïii Ducis me le rappelle encore dans son épître i Bitaubé :

« Jupiter dans les cienx sur ses balances d*or « Voit flotter les destins et d'Achille et d'Hector : a Pluton dans les enfers pour punir les Atrides , « Fait sortir des serpents du front des Ëuménides. « Neptune arme les mers, et poursuit sur les eaux , « De Paris ravisseur le crime et les vaisseaux. « Conquérant enchanteur, tu tVmparas, Homère, o Du Tartare et du ciel , de Tonde et de la terre : « L'univers t'appartient.

Ce langage n*a rien d hyperbolique ; car Fessor de son génie plane tour - à - tour sur les conseils de rOlyrope, ou sur les assemblées des héros, et nous

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ti*anspOrte par -tout avec lui dans les réglons qu'il parcourt d'un vol toujours sublime. Néanmoins, la quantité des objets qu'il fait reluire, en passant^ ne récarte, ni ne le détourne de l'unité d'action , vers laquelle il tend sans cesse, comme au seul but où doivent' ^îonverger tous ses rayons poétiques. Il se' borne à chanter la colère d'Achille : par elle, il commence le poème ; il le remplit d'elle seule , et le termine avec elle. D'autres avantages ressortent de la régularité de son plan ; il s'ensuit que jamais il n'a besoin de blesser la condition du vraisemblable, et que tout ce qu'il . ^«,,,

' •■• * vraisemblable

crée se conforme exactement à celle du nécessaire; ««i* nécessaire. ou, pour mieux dire, son talent supérieur donne à tout ce qu'il arrange une telle vraisemblance qu'il semble que rien n'y entre que par nécessité. Du naturel violent de son héros naît un ressentiment de l'injure, si profond , que l'inflexibilité qu'il oppose aux prières et aux malheurs des Grecs, doit paraître vraisemblable, quoique extrême. Les revers subits de l'armée, que délaisse un invincible chef, deviennent la consé- «

quence de ce cruel abandon. Le retour de fortune qui enlève aux Troyens les fruits de leurs succès, bien que si surprenant par son effet rapide, est pressenti dès la réapparition du vengeur de Patrocle , que le désespoir arrache à son repos funeste. Ces mêmes ressorts , mus nécessairement les uns par les autres , produisent des actions et des discours qui ne sont que les suites nécessaires de leur impulsion continuelle. De5 critiques peu judicieux ont toutefois reproché des inutilités à la contexture de ce poème , telles que la surabondance des détails, la fréquence

des combats, les harangues des guerriers ; et particulièrement les longues narrations de Nestor : je crois facile de les qpnvaincre à Tégard des détails, que leur profusion enrichit Touvrage sans le surcharger, et que leur brillante variété repose lame et distrait Tesprit, que lasserait bientôt un récit dépouillé d ornements. Quant à la multitude des combats, n'oublions pas que le poète n en trace pas un dont les circonstances se ressemblent, et qu il peint une action guerrière dans tous ses modes et dans tous ses hasards. Je n*accorderai pas que ses harangues soient diffuses et déplacées ; la manière dont les combattants se provoquaient avant de lutter corps à corps, leur permettait jadis les interpellations et les menaces réciproques, par lesquelles ils irritaient leur courage. Les chefs se bravaient, du haut de leurs chars, en saisissant le javelot ou la lance, et en franchissant Tespace qui les séparait. Le respect que garde Homère pour mille autres vraisemblances, nous défend de penser qu'il eût manqué tant de fois à celle-là , s il eût cru s^éloigner de la vérité, qu'il ne trahit jamais dans ses pein* tures. Nul poëte n'est si plein de choses utiles et si peu prodigue du superflu : aucun ne sut mieux s'abstenir, lorsqu'il le fallut. Jamais il ne prolonge les discours dans la bouche de ses acteurs, quand la marche de l'intérêt le presse. Réfuterai -je l'opinion qui condamne la prolixité des récits de Nestor? elle devient, en ce vieillard, une qualité nécessaire à dépeindre le penchant de son âge à raconter les faits du passé ; ses redites sont des traits qui nous le font reconnaître au milieu d'une jeunesse empressée et

turbulente. Parmi les nombreux discours qui le caractérisent de niieux en mieux, un seul, si j'ose le dire, ma paru fatiguant et hors de place, c'est celui que, durant Fattaque des retranchements et des vaisseaux , il adresse à Patrocle , impatient de rapporter à son bouillant ami la nquyelle de la perte des Grecs. On peut avouer, en relisant Y Odyssée^ qu'Homère a dormi quelquefois; mais, durant mes fréquentes et studieuses lectures de toute X Iliade^ qui tient s«ns cesse Tesprit en éveil et le cœur en suspens , je n'ai pu m apercevoir, hormis en ce seul endroit précité, que son génie ait un moment sommeillé.

Non -seulement tout ce qui constitue V Iliade est utile, indispensable, dans les membres communs de la fable et dans les liens ordinaires des discours, mais encore ces deux autres espèces de nécessaire et de vraisemblable extraordinaires , qui tiennent au grand ordre idéal des fictions, y sont si bien employées que l'incroyable y paraît simple, et que Finiaginaire y semble réel. D où résultent ces deux qualités si rares dans les autres poèmes et si constantes dans celui-ci ? de l'exacte conformité des démarches et des paroles des divinités qui l'animent avec leurs attributions supposées. Homère fait agir et parler ces êtres surnaturels d'après les mouvements et les pensées que leur prête la tradition, ainsi qu'il fait agir et parler les hommes d'après la nature que nous connaissons tous; aussi ne choque -t«» il jamais la vraisemblance, et n excède- 1- il en rien la nécessité, tant ordinaires qu'extraordinaires ; mais ce nécessaire d'un ordre supérieur, ce vraisemblable élevé, sont fondés l'un et IF. i5

l'autre sur une condition majeure | sans laquelle il n'est point de Téritable épopée : j'doôrde ici la règle du merveilleux.

d-^nîrlX'i.» Oh ! quen ce moment il m'est aisé de vous en ^uu vtiisA, d^Y^iQpper la grandeur ! Jamais puisa -> t - on à une source plus pure, plus abondante, |ilUs profonde, les exemples de ces trois sortes de mbrvbîllbux que nous avons séparées et définies , dont nous exposâmes les applications distinctes dans les divers poèmes, et que nous retrouvons à-la-fois réunies dans celui d'Homère ? MerveiUeua: dwin , mers>eilleux allégorique , merveilleux chimérique , et ce dernier , rendu nécessaire à la force des conceptions du poète, et vraisemblable encore par sa suprême habileté.

Les destins des hommes poussés par les passions ^ la politique, et la guerre, ne sont que des effets; cela suffit à rhistoire pour étonner et pour instruire : mais cela n'est pas assez pour les poètes, il leur faut des causes premières; et les hauts principes qu ils cherchent, ne se révélant point dans la nature sous des formes animées, Calliope demande la raison de Tincompréhensible, non à la métaphysique, qui n'éclaircit que des causes secondes, et qui ne vivifie rien, mais aux religions qui répondent par la voix et la présence des dieux qu elles imaginent , et dont elles ont établi la croyance , au défaut de l'explication des choses. Dès* lors tous les mystères, transformés en êtres agissants, se personnalisent aux yeux des muses, et leur apparaissent sous des attributs immortels. Voilà lorigine du brillant système de la mythologie des Linus qui, multipliant les figures surnaturelles, peuplèrent les

cieux, les mers, et la terre, d'innombrables divitiitës souveraines et directrices du monde. Leurs chantres et leurs prêtres ayant réglé leur hiérarchie selon leur influence présumée, on s en formti Tidée sur les attributs de leurs puissances ; et lopinion courante adoptant leur image et leur culte , autorisa le docte Homère* ' à supposer les dieux en commerce avec les héros. Il n*inventa ni les uns ni les autres, il les peignit tels qu'on les croyait ; seulement , sa forte imagination les réalisa mieux, et les agrandit encore. Ne dirait-on pas qu'il a vu dans TOtympe ce Jupiter , que réjouit la foudre? Ne vous iait-il pas voir son front surmonté d'une vaste chevelure ondoyante autour de sa tête, et son noir sourcil quUl ne remue quen ébranlant le ciel et la terre ensemble ? Cet auguste signe de sa volonté vient de sceller un serment irrévocable, dont le Styx, qui doit le garantir, a tressailli jusqu'en ses plus profonds abymes. Que Thétis consolée essuie ses larmes, son fils sera vengé de l'ingratitude du roi des^ rois; et désomyais la solennelle promesse du plus ^ puissant des dieux s'accorde au vœu du ressentiment d'un mortel offensé : mesurez soudain l'immense cor-' relation qui s'établit merveilleusement entre les substances humaines et divines ! mais la grande Junon, qui conjura la perte des Troyens, s'irritera des victoires qu'ils vont remporter sur les Grecs dévoués aux cruels effets de la vengeance d'Achille; elle réclament les arrêts du Destin , plus fort que Jupiter ménie, qui peut en retarder l'exécution, mais qui ne peut les cbaii|^; eHe soulèvera Pallas^ déesse favorable à la Grèce guerriire et disciplinée ; Neptune, dieu redour

lable qui, lui-même, apporta sur les bords phrygiens la flotte armée pour le châtiment de Pergame. Vénus, immortelle protectrice des peuples efféminés et to* luptueux, défendra la cause de Paris et d'Hélène, et s'associera Taveugle Mars , que devanceront là Difcorde, la Terreur, et la Fuite. Toutes les déités secoi^ daires prendront part aux querelles des grands dieux, et rOlympe entier se partagera pour les intérêts d'un chef et d'un roi désunis. De-là , les altematiTef de succès, de revers, de triomphes, de défaites, d*espérance, et d-abattement; tous ces effets s'agrandiront, parce qu'ils auront tous des principes supérieurs ; les ordres donnés par Agamemnon seront dictés par le fils de Saturne ; les soucis du commandement militaire troubleront-ils son sommeil , le rêve qui lui inspirera la détermination qu'il doit prendre, sera le songe divin envoyé dans sa tente par Jupiter; les sages conseils de Nestor et d'Ulysse deviendront les avis émanés de Minerve; elle se changera soudain en invincible Bellone pour accompagner le fier Diomède ; par-tout on verra les puissances célestes assister, guider ou épouvanter les guerriers ; eux-mêmes se rehausseront à côté d'elles , et les héros auront à combattre et leurs pai'eib, et les dieux même; celui-ci reculera devant Apollon lançant ses flèches inévitables sur les rivaux d'Hector; celui-là frémira devant Neptune, plus terrible que les deux Ajax. Quelle idée ne concevronsnous pas de ces hommes, de leur valeur, de leur stature, et de l'importance de leur sort, quand le speetaicle de ces protections surnaturelles frappera notre imagination; quand nous entendrons les im*

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mortdB en débat pour leur destinée, ou se menacer entre eax, on solliciter Tun de lautre le salut de lun des combattants, ou pleurer un de leurs -nobles fils parmi lés victimes du carnage ? Quoi ! TépôUx^d'Andromaque ne pouvait-il tomber sous le fer, avant que le flouvet^in des cieux n eût pesé- sa vie et celle de son ennemi dans sa balance-éternelle, et que Tun des bras . da fléau q'eftt précipité le destin d'Hector dans k nuit de TEk^be P haute et belle image d une mort qui allait faire tomber lUon en poussière ! admirables ressorts dé 06 merveilleux divin qui ^ seul, immortalise lepopée, qui frappe, transporte, éblouit, maîtrise la raison même, et sans lequel Y Iliade, dénuée de l'éclat idéal qn'on y voit reluire, n*aurait pas charmé tous les peuples et tous les âges! En quel poème est -il plus majestueux, plus constant, plus lumineux, plus haiv ^Kment tracé? La noblesse, la pompe, le lustre sur* prenant qu'il répand d*un bout à fautre^âeta'&Me, semble diviniser tous ses acteurs , et rendre ses moindres cirecmstances miraculeuBes.

L'excès des prestige» qu'il produit a tourné pourtant contre son auteur, injustement accusé de Tinimitable illusion de son art ; on lui imputa d'avoir fait les hommes plus grands que les dieux : cette ertenr est son éloge ; car la mesure qu'on leur attribué ne vient que de leurs rapports avec ces divinités qui les élèvent au-dessus de la nature vulgaire, sans qu'ils apparaissent gigantesques : mais envisagez bien les dieux qui les conduisent , vous verrez qu'ils les surpassent éminemment, et que, même sous les traits humains qu'ils empruntent, leur image égale Tidée

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infinie quon a de leur pouvoir suprême. Quelle «ondusion tirer de ceci ? Que la plupart des poètes ont eu peine à créer des dieux qui atteignissent aux ^memions des héros d-Homère, et que pourtant set héro» sont loin encore de la hauteur dea dieux <pia su peindre son génie! Ce n est pas tout que danser après lui du merveilleux , si Ion ne sait rincorpover dans faction , et ïj maintenir avec force etsplendeur. L'intervention des dieux ne le constitue pas^ si l'on ne réalise leur présence en dessinant leurs traits, en saisissant leurs attitudes, en les revêtant de leurs dehors imaginaires, en leur prêtant des .desseins, des pensées dignes de leur ordre supérieur; et si, comme inspiré par eux-mêmes , on ne sait traduire la sublimité de leurs paroles* Cette condition , .si bien soutenue par Tauteur de V Iliade, atecàble tous les faibles esprits incapables d'en embrasser 1 étendue. Qu'est-ce, chez la plupart, que le faux merveilleux dont ils s'embarrassent? de vagues apparitions qui obstruent le cours du récit, un fastueux appareil jeté sur la fable, un embellissement de placage : mieux vaudrait la narration d'un noble fait purement versifié ; mais cette production ne serait pas une épopée. Il j £aut le surnaturel et lextraordinaife. Le système entier de la mythologie respire, marche, s'anime d^une immortelle vie dans V Iliade, J'y parcours les palais célestes et souterrains des divinités : elles se parlent de leur origine, de leurs familles augustes, de leurs intérêts mystérieux et éternels, plus amplement que de la fragilité (les races humaines. Leurs discours nous eidèvent à nos réflexions communes et bornées : nous

DE LITTERATURE. :• aSi

sommes en esprit au milieu d elles; Tenchante^ent nous trompe et nous ravit. Ici parait PhéiMis que je reconnais à ses cheveux dorés , à son carquois réson* nant sur ses épaules , et d'où sortent les traits qu'il lance au loin sur les mortels; là c'est Thétis aux pieds d'argent : voilà Junon aux regards jaloux et courroucés; voici Minerve levant des yeux, azurés, ou bien c'est Pallas secouant sa formidable égide sur laquelle se hérisse la tête hideuse de la Gorgone. En contraste auprès d'elle, brille Vénus, qu'entre toutes lies déesses distingue son léger et doux sourire accoutumé; elle n'osera monter sur le char de Thomicide Mars, car ce dieu va le faire atteler par la Peur et par la Mort : mais le souverain maître du tonnerre le«Mr commande à tous de ne plus mêler leur entremise aux batailles livrées da^iis les champs de .Troie, et pour, leur ex- {>rimer dun ton sublime que tous leurs effort» unis en^mble ne sont que faiblesse en conii]ipLx:àison rde sa puissance , la métaphorique inûge qu^iJi l^w e^pQse les consterne et les fait trembler à-l^'-Jms. II. n'est pas jusqu'à l'indomptable Neptune qui, rugissant d'être jfqrcé d'obéir, n'attende Tinstant deson ^ipmeil pour faire revoler sa conque d'or 9 entraînée par .d^4 coursiers marins sur les ondes, ^ pour frapper la terre des nouveaux coups de soa ti:iden,t. Q'esi de cette manière lai^e et vigoureuse qu'on doit traiter le merveilleux, que nous nommons ^AV^,. parce qu'il prend sa racine au sein des religions qui consacrent Ja foi .dans. les fables popuUire^.

De ce merveilleux absolu dérive X allégorique , dont fourmillent les exemples dans le fécond Homère. Je

aSa COURS ANALYTIQUE

n ai garde de suivre les pai de mille curieux et subtils commentateurs qui n'ont rien aperçu dans \ Iliade que de double et de voilé, qui, jaloux de »• gnaler une sagacité vaine, ont couru sans cesse apfèi le sens de mystères inexplicables, ont aocnimulé les interprétations, et forgé des emblèmes pour étaler leur savoir en les résolvant; je ne me torderai pas Tesprit à imiter leurs tours de force. L*éi^ition a seê rêves et son fanatisme ; elle trouve tout ce qu'elle cherche dans les choses , elle voit tout ce qu'elle veut croire. Pour moi, qui ne tends pas à pénétrer Finintelligible, qui sais combien il en coAte à débrouiller les énigmes du Sphinx^ je n'exposerai que ce qu'il y a de plus daur , de plus évident, et je vous convaincrai que je ne saisis pas sur de trompeuses apparences les systèmes réels des allégories d'Homère. Lune d'elles va me servir d'abord à réfuter le blâmé d*in« vraisemblance et d'exagération prétendue qu'on re* proche aux actions de ses héros. Enée combat contre l'un des plus vaillants des Grecs; c'est le fils de Vénus qui, le voyant prêt à succomber, accourt le soustraire à ses périls et le défendre ; Pallas enhardit son vainqueur à repousser la faible déesse qui l'enveloppe des plis de sa robe céleste , et Diomède furieux blesse la main de Vénus; sa peau divine est effleurée, ses tendres pleurs , et les gouttes d'un sang de rose mouillent ses vêtements, tandis qu'elle revole aux pieds de Jupiter lui demander réparation de l'attaque d'un vil mortel, et de la fureur des divinités ses ri« vales. Cette touchante scène, loin d'exciter le ridicule, n'est-elle pas admirable? Que noué ofifre-t-elle?

une vérité Tulgaire sous lembléme le plus noble; la jeunesse trahissant la valeur du Troyen qui frémit de livrer sa beauté délicate à la force meurtrière du belliqueux Diomède. Que signifie le conseil de Pallas? sinon la pensée qu'exprimait César expérimenté dans la guerre, lorsqu'il disait à ses fiers soldats, en leur montrant les jeunes patriciens efféminés , ne lesfrap* pez quau visage! non pour leur indiquer seulement de les attaquer en face , mais parce qu'il n'ignorait pas qu'ils craignaient moins la mort que les cicatrices. L'effroi, la blessure légère, l'amertume des larmes de Vénus, ne présentent que des symboles gracieux d'une aventure ordinaire. On reconnaît ce même caractère en ses démarches dans la chambre nuptiale d'Hâène : cette princesse , que semblent déifier se% charmes , confuse de la pusillanimité de Paris , s'aban* donne aux regrets, au repentir, à l'indignation de son choix; le courroux et le chagrin vont altérer la beauté qui lui reste pour seule gloire ; dès-^lors Vénus , conservatrice de ses appas, lui apparaît, la réprimande en la menaçant -de flétrir ses traits, et la ramène au Ik adultère où son éclat se ranime aux bras de la vo» lupté. Soulevons légèrement les voiles emblématiques : oserons -nous dire que cette aventure donne une leçon à la coquetterie des belles qui , dans l'ef&oi de défigurer leurs grâces, se hâtent de dérider leurs soucis en s'abandonnant à leurs amoureuses erreurs , et de fuir les peines dans le sein du plaisir qui les leur fait si doucement oublier ?

Notons des passages plus sérieux ,' et revenons à Psdlas et an dieu Mars, l'un et l'autre déjà cités dans

notre exemple. Veut-on la preaye conTaincante ne surriennent qu'emblématiquement k Taide des personnages? Mars est encore blessé par Diomède qu encourage Ik dette guerrière ; ce dieu n exhale pas un gémissement comme la plaintive Vénus ; il pousse un cri terrible qui épouvante les armées, et retentit jusqu^anx sommets de TOlympe, où sa col^e nest accueillie de Jupiter que par les expressions de Thor* reur qu'excite à son éternelle justice le choc des batailles, et la frénésie de la discorde et du carnage. Cette autre aventure encore allégorique, s^explique doublement par limage de la supériorité de la science militaire, que représente la déesse protectrice dfiÊ Grecs , sur l'aveugle désespoir et la rage belliqueuse que figure le dieu défenseur des Troyens. S'obstinerait-on à douter que Vun et Tautre ne soient des êtres symboliques? en ce cas pourquoi le poète ne nous a-t-il pas avertis qu ils se montrent aux guerriers avec la taille de géants démesurés ? Qu'est-ce à votre avis que ce casque placé sur la tête de Pallas allant au combat , casque immense et capable , aiflant que son impénétrable égide , de couvrir cent villes et de$ armées entières ? Peut - on nier que cet attribut ne soit emblématique du pouvoir de la défense bien dirigée? Qu est-ce que la chute de Mars, une fois renversé par elle^ et remplissant de son corps letendue de sept arpents , si cette dimension ne figure l'espace d un champ de bataille jonché de cadavres et de débris par une défaite sanglante? Vous expliquerez - vous autrement la retraite d'Ulysse et de son compagnon , qui cessant tous deux de semer les meurtres dans la

DE LITTERATURE;^ aîS

tente de Rhésus, parce que Phébus arrive et les voit' cest*à*dire que le jour, qui survient et qui les elcposc^ écarte les ténèbres qui favorisaient leur expédition nocturne ? Vous invoquerai«je à lappui de' ma doctrine,^ ô Xanthe ! ô Simoïs ! fleuves qui gonflez toutes vos vagues pour engloutir le héros qui s'efforce de vous traverser, et dont Taudace se hasarde dans Iç. confluent de vos eaux grossies par la foulé des morts. Dis " nous , Yulcain ! toi qur desséches leurs toirents y et qui laisses éteindre ton courroux à leurs iexclamations plaintives, dépouille - toi de tes formes fabuleuses, et déclare*nous, si tu n'étais pas le feu des bûchers allumés sur leurs rivages, et vaporisant à grajîd bruit Thumidité des sables que voulait gravir Achille ? Quel est ce merveilleux bouclier que lui a remis .sa mèce, et que tu lui travaillas si artistement ifla demande de Thétis 9 votre union pour accomplir cette œuvre magnifique, ne nous offrirait - elle pas im mystérieux rapport avec les brasiers de tes forges et la trempe des métaux? Les trépieds roulant d'euxmêmes, les statues marchantes et vivantes qui t obéissent en esclaves, dis-nous s'ils ne sont pas les ingénieuses figures des prodiges de la mécanique et de Tindustrie! Celui qui ne fermera pas les yeux à la clarté de ces allégories, les démêlent par-tout dans les moindres détails; tantôt cest Apollon qui, pour dérober à la mort un vaincu fugitif, en revêt la ressemblance, afin d'égarer les pas de son vainqueur trompé par un simulacre; tantôt c'est Minerve qui, sous les traits empruntés de Déiphobe, encourage Hector à lutter contre le fils de Pelée : la première fiction dé-

signe Terreur des regards abusés au déclin du jour dans le désordre d'un combat; la seconde dépeint cette fausse sécurité quinspire au guerrier Teipoir d'un secours voisin qui lui manque; de même Pfellu, ramassant le javelot lancé par Achille, et le lui l^ mettant à la main , n'est qu une peinture de la présence d esprit du héros qui, dans le péril qui le presse* ressaisit son arme échappée. Ces courts et TÎfii enblêmes ennoblissent les plus petites actions ; mais admirez quelle élévation ils ajoutent aux grandes fables. liCs Grecs, déjà repoussés derrière les palissidb de leur camp , vont voir embraser leurs vaisseaux; la sérénité des beaux jours seconde le cours des succès de leurs vainqueurs, et si le calme des airs et des eaux plus long -temps prolongé, leur permettait de fuir sur leur flotte, peut-être prendraient-ils ce parti désespéré: cependant le ciel s obscurcit, bientôt la mer qui s enfle et quune tempête soulève, les force à soutenir le choc de leurs ennemis en leur étant tout refuge. Méditez la traduction allégorique de ces simples circonstances. On sait que Jupiter, dans l'esprit des mythologues n était souvent autre chose que lether, que Tazur du ciel; Junon, sa sœur et son épouse , était la nue. L un est le dieu tranquillement assis sur le haut du mont Ida, d*oii ses regards veillent au sort des deux armées; l'autre est la déesse accourant avec le projet de les lui cacher; la robe et les brillants voiles dont elle prend soin de se parer pour plaire à son époux et le séduire, ses colliers, ses franges, et cette ceinture enchanteresse qu Homère suppose empruntée de la riante Vénus, sont

autant de radieux emblèmes des reflets de nacre ^ d'ëmeraude, de pourpre et d'or qui éclatent sur les nuées offertes aux clartés d'un beau ciel. Le génie du plDëte, qui la suit dans sa course aérienne^ imagine une visite rendue au dieu du Sommeil qui d'ordinaire accompagne Fobscurité. La déesse gagne les sommets où siègent son immortel époux, et, triomphante, elle déploie devant lui sa splendeur et ses charmes, l'en environne et lembrasse en Tenvelop* pant de ses pièges tendus; un amas de nuages impénétrables couvre le lit de fleurs dont Tlda se tapisse, et cache aux yeux profanes les mystères de leur hymen. A peine Jupiter endormi cesse - 1 - il de voir la terre, et c'est l'emblème du ciel disparu sous les vapeurs orageuses; Neptune gronde, s'irrite, arrête la fuite des Grecs ^ et rejette l épouvante sur les victorieux Tn>yens : c*est la mer en courroux que personnifie le poète. Le réveil de Jupiter indigné, chassant Junon de sa présence, n'est aussi que la reparution du ciel, et que la fuite des nuages; et, pour mieux confirmer la réalité de ces symboles à qui refuserait de les admettre, je ferai de plus remarquer que la déesse, dans un autre épisode , garde toujours la figure analogue au rôle qu elle vient de jouer : car , lorsque son époux lui rend la liberté d'exercer son influence entre les partis, elle s'élance impétueusement, elle menace

d'abord Apollon rayonnant de lui arracher les traits qu'il lance, et le contraint à disparaître en remontant dans rOlympe; elle brise ensuite lare et les flèches de Diane honteuse, elle flagelle ses joues, et la réduit à se sauver en pleurs dans le palais de Ju-

piter; double allégorie du passage d^uné pluvieuse nue qui ravit Taspect du soleil aux Troyens qu il favorisait , ainsi que la face de la lune qui les guidait pendant la nuit- En outre observez , à Thooneiw cTHc^ mère, comment il proportionne les traits de ses fictions au rang hiérarchique des puissances. La moindre altération de Fimmensité de Fair enfante de yastes orages; aussi Jupiter na-t-il qu'à froncer le sourcil, pour donner de triples commotions à l'univers , tandis que, pour lui communiquer une secousse, il faut que Junon s'agite de tout son corps et de tous ses membres, parce qu'elle ne représente que la confusion des nuages accumulés. Sans doute il ne vous sera paséchappé que c'est par le concours de ses divinités absolues, primitivement accréditées, qu'Homère étend l'allégorie, et qu'il ne la produit que très-passagèrement à l'aide des êtres de raison^ moyens secondaires, desquels nos muses dégénérées ont fait leur merveilleux principal. Homère ne peint ces demi-déités que d'une seule touche, et leurs traits demeurent ineffaçables; le premier il traça la Discorde qui se plahà diviser le monde;

« Et, faible quelque temps, tout-à-coup redoutable , « A les pieds sur la terre , et le front dans les cieux.

Nulle part cette figure ne fut surpassée. Que sont ces filles de Jupiter, pleurantes, ridées par la tristesse, marchant humblement courbées, dun pas incertain et chancelant^ à la suite def l'altière et folle Injure? Ce sont les Prières qui viennent en suppliant aux genoux du dieu toujours prêt à les venger des

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faohiines impitoyables et superbes, qui les ont durement repoussées. Oii trouver chez les modernes une imagé plus concise et plus grande? Quel autre nous apprit à signaler le Sommeil comme étant le frère de la Mort? Quel autre, animant jusqu'au souffle qui attise le feu sacré des funérailles , eût entendu Finvo* cation d'Achille appeler les Vents qui soudain accourent du fond de leurs antres allumer d'eux-mêmes le bûcher solennel de Patrocle ? Ainsi tout est dessiné, proportionné, coloré, vivant, et doublement figuré dans la merveilleuse Iliade^ et les forces et le temps nous manqueraient plutôt que ce volumineux tissu d'emblèmes et de fables , si nous prétendions le dérouler entièrement pour en faire resplendir la transparence. Voilà ce qu'on doit sans cesse approfondir, et non railler, comme l'osa faire Fauteur de Fhistorique Henriadôy quand on se sent jaloux de saisir l'essence de l'épopée, et d'en concevoir les beautés sublimes.

Les transports que sa lecture excite ne permettent plus qu'une raison froide et stérile en aligne les dimensions, les rétrécisse, et compassé jusqu'au merveilleux qui rélève, Ne croyez pas que cette condition, poussée jusqu'au chimérique^ excède les bornes de Fépopée sérieuse, et que cette troisième espèce doive être reléguée dans l'épopée badine de TArioste. Non, le plus grave et le plus sagement hardi des poètes, Homère, élargissant sa carrière avec liberté, se livre à Tardeur de son génie en osant superposer encore le chimérique au*de-là du divin et de Tallé* gorie. On dirait, sitôt qu'il s'emporte, que» trop re5«

a4o COURS ANALYTIQUE

serré dans les régions visibles et dans les dernières limites du réel, son imagination tend à les outre-passer; le tumulte des airs, des flots de la mer irritée , et des continents battus de Tonde, ne lui rendent pas assez le bruit des pas de Neptune en fureur; toat4« coup il lui semble que , sous ses chocs épouvantables, TEnfer s'émeut : Pluton s*élance hors de son trône,

« Il pâlit , il 8*écrîe :

« Il a peur que ce dieu dans cet affreux séjour , « D*un coup de son trident ne fasse entrer le jour , « Et par le centre ouvert de la terre ébranla , « Ne fasse voir du Styx la rive désolée, « Ne découvre aux vivants cet empire odieux, « Abhorré des mortels et craint même des dieux*

Ailleurs il exalte les choses mortelles autant que les immortelles; il quitte le possible, il sort du vrai par élan d'imagination , et pourtant au milieu de sa fougue , prépare et ménage de si loin , et avec tant de supériorité , le fantastique pur , qu'il finit par le rendre un moment probable , et Vintégrer dans Tordre des vraisemblances. Les coursiers d* Achille naquirent d*une race divine; ils sont fils des Vents et des Harpies; doués d'une propre intelligence, fougueux, indomptables à tout autre qu'à leur divin maître et qu'à son héroïque ami , leur nature est par elle - même déjà merveilleuse; on les a vus, au moment qu'est tombé Patrocle, tristement incliner leur tête et leur crinière , et baisser les yeux en versant les larmes sur la terre; plus loin on les a revus pleurant encore, immobiles de douleur, comme des chevaux sculptés

sur tin monument funéraire, partager le deuil général auprès du corps de leur écuyer regretté. Leur sensibilité fictivement dépeinte , associe la chimère de leur existence aux merveilles qui précéderont Finstan^ suprême où leur maître doit remonter sur son char. Le Toici qui , tout brillant d armes aussi extraordinaires que ses coursiers fantastiques, saisit les rênes et les pousse sur la route des batailles dont il s'est long-temps, écarté : ses chevaux frémissent pour lui, leurs pressentiments les effarouchent ; l'un d eux enfin tourne sa noble tête vers son guide, et ce prodige s'accroît aussitôt que sa bouche , exhalant des paroles , lui prononce loraele de sa mort prochaine. Cette voix du divin coursier lui est soudain ôtée par les Furies , déités effroyables, de qui le ministère était d arrêter tous les désordres monstrueux qui subvertissent les lois du monde. Ce qu'il y a de plus étonnant que cette illusion même, c'est qu'Achille répond à la voix sans être ébranlé ni surpris du miracle, et que, par ce seul trait, cette scène rentrant, à l'égard du héros , dans les choses habituelles, imprime la plus fantastique idé^ de sa vie surnaturelle, et de son ame imperturbable. N'est-ce pas là le merveilleux chimérique dans toute sa force ? Suspendons notre analyse à ce dernier point. Après l'examen des trois espèces de merveilleux dont Tindispensabilité se constate sur un tel nombre de preuves, concluons que l'infériorité des poèmes modernes tient aux omissions de cette règle fondamentale^ ou de quelques-unes de ses parties. Homère, déjà considéré relativement à six conditions, se montre irréprochable sous ces premiers aspects, nous le sou- IF. 16

a42 COURS ANALYTIQUE

mettrons à dix-huit autres qui ne feront que révéler

de plus en plus la complète régularité de ce grand

modèle ; et tous augurez d avance que quelle que soit

retendue de notre application des lois épiques à

\ Iliade^ elle restera toujours succincte , tant là matière

qu^elle fournit aux leçons est inépuisable. J'ignore

comment La Harpe qui professait la haute littérature,

passant si vite sur un tel ouvrage, et resserrant son

éloge en quelques pages d'éloquence adm'irative, a pu

nous laisser cette importante décomposition à faire,

et presque avouer sa surprise des fortes impressions

qu'il avait ressenties de ce beau poëme qu'il venait

de lire entièrement, dit-il, pour vous en mieux parler.

Pour moi, j'estime qu'en le parcourant tout d'une

vue, on éprouve une sorte d'ivresse, un étourdisse-

ment de l'éclat et de la profusion des richesses qu'il

étale ; mais je me suis persuadé qu'on n'en peut juger

que superficiellement la profondeur à la première

lecture, eût- on un coup-d'œil d'aigle; et qu'après

plusieurs, on n'en saisit pas toute l'excellence, si Xan,

n'en a fait un principal objet d'étude classique , et de

méditation en tous les temps de sa vie.

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