TRENTE-NEUVIÈME SÉANCE
Sur le style épique, sur la description, sur la narration, et sur le dialogue.
ESSIEURS,
JNous avons passé en revue toutes les règles de com- 36«rul». position du poëme épique ; il nous reste, pour achever ^Ji^îî* Fexamen de ses lois, à faire celui des règles de son exécution. Trois de ces conditions dernières rentrent dans celle du Style, que nous allons considérer 'sous le rapport de Fépopée; en effet la narration, la description, et le dialogue^ ne reçoivent leurs qualités que de la diction, et celle-ci les concerne chacune dans les diversités de sqs formes.
Sans doute on ne s'attend pas ici que je traite les généralités du style, que j'en établisse la définition première, et que, par un long prolégomène, je consume le temps que je dois employer à renonciation des qualités spéciales de la langue épique. La distinction nécessaire des genres en littérature, commande la distinction du style qui leur est propre; je suis tel-
lement convaincu de cette vérité que je pressens combien on répandrait de clarté sur elle en composant un traité sur la limite des styles, et sur la borne qui sépare la prose de la poésie, ouvrage très-simpte et très -court, dont plusieurs fois je formai le plan en ma tête , et que je n*ai pas encore eu le loisir d'exécuter.
Le style spécial de lepopée comporte celui de la baute tragédie dans le'dialogue, mais il le surpasse en richesse dans la description , et descend au - dessous de lui dans la naïveté des détails narratifs; ce n^est donc pas le style tragique. 11 ne selève pourtant pas jusqu'au ton lyrique, et n^y atteint que par intervalle et par imitation , lorsqu'il fait parler un être prophétique, un inspiré , un poète , introduit dans la fable ; ce n'est donc pas celui de l'ode. II ne s'abaisse jamais jusqu'à la plaisanterie familière, même dans les scènes les plus communes, et veut une certaine él^ance poétique dans les traits de son ironie héroï-comique; ce n'est donc pas celui du conte. Enfin il énonce des faits, et rapporte les discours des personnages dont il trace les caractères et les actions ; mais il les récite plus en témoin qu'en translateur, sur un ton pas* sionné qui les embellit, qui les exagère en y mêlant des merveilles, et non avec la raisonnable impartialité qui les présente au jugement en vérités irrécusables; ce n'est donc pas celui de l'histoire. On pourrait croire encore qu'il participe de celui du roman , si Ton admet qu'un poème puisse être aussi -bien écrit en prose qu'en vers , opinion qui pour elle a le témoignpge d'Aristote, et de grands exemples parmi les
modernes; mais dans ce principe même, dppuyé chez nous par le Télémaque et le Temple de Gnidcy il faut reconnaître qu'une sorte d'éléTation prosaïque s^approdie en ces mêmes ouvrages du style poétique , appartenant à répopée, et le distingue du style simplement vrai de tous les romans ordinaires. La diction «pique, soit en prose, soit en vers, garde donc un caractère particulier qui la constitue , tant lorsqu'elle raconte, c'est-à-dire qu elle use du langage indirect, que lorsqu'elle fait parler les acteurs de la fable^ c'est-à-dire qu'elle emploie le langage direct. Or quelle est cette diction ? Celle de l'inspiration secrète qu'on appelle ^/('//z^, qui tantôt propre, tantôt figurée, ne doit jamais laisser re&oidir le sentiment, ni tomber la pensée, ni s'obscurcir les peintures, ni s'avilir les termes, et qui, dans tout, porte le mouvement, la couleur et le feu. La juste division qu'on a faite des règles de la narration, de la description, et du dialogue, règles partielles de toute bonne épopée, suffit pour anéantir le vain système créé de nos jours par la médiocrité , qui ne sachant pas les réunir , voulut 80US-diviser le poème épique en genre narratifs et en genre descriptifs espèces bâtardes, ou plutôt mutilajfion impuissante du genre entier, qui doit raconter, et décrire et dialoguer tour-à-tour. N'est-ce pas de la réunion de ces trois conditions que naît la variété des formes du style, et peut-on sans elles en exclure la triste monotonie? Boileau ne nous enseigne pas à faire de poème descriptif, mais à composer un poème épique , et c'est alors qu'il nous dit :
c Soyei riche et pompeux dans vos descriptions.
ai» Ràoti. Il gjiji; qu en obéissant à ce précepte Totre style nw^
La dcKriptton. * , * ■ •'
semblera tous les traits de votre imagination, les mettra sous le jour le plus favorable et le plus lumi»' neux; qu'il dessinera correctement les contours des objets, quil arrêtera la réflexion de vos lecteurs, sur dçs tableaux augustes ou gracieux, magiques oa fidèles, qui, après les avoir satisfaits ou charmés, cé^ deront la place à la nécessité des liens du récit agréablement suspendu par intervalle, afin de mieux séduire la curiosité. Boileau ne permet point que, par de. stériles ornements d'élocution , on rallentisse FactiGn commencée. Il vous l'exprime formellement encore :
« Soyez vif et pressé dans vos narrations.
>3* Ràau.
L«B«mtion.
a3* RàoLB.
b« dialogut.
Ainsi le style du pocte, se resserrant tout -à -coup pour mieux courir à Tévénement, fait succéder les tours concis aux périodes nombreuses, et les mots seulement clairs et justes, aux expressions nobles, brillantes, métaphoriques, aux circonlocutions étendues , et aux sonores désinences. La diversité de ton quil a déjà prise, en racontant et en décrivant, se reproduit dans les qualités du dialogue sans cesse me difié par les contraires agitations de lame.
« Chaque passion parle un différent langage*
La diction sera donc sublime ^ams les mouvements de lorgueil, tempérée dans les sentiments paisible^ et doux, humble dans la douleur.
« Que devant Troie en flamme Hécube désolée « Ne vienne pas pousser une plainte ampoulée i
« Ni sans raison décrire en quel afTnenx pays « Par sept bouches rEnxin reçoit le Tanaïs. -
Màrmontel dit avec beaucoup de goût: « un person- « nage qui , dans une situation intéressante , s'arrête à « dire de belles choses qui ne vont point au fait,* « ressemble à une mère qui, cherchant son Bis dans « les campagnes , s'amuserait à cueillir des fleurs. » C'est sur-tout dans les plaintes et les prières qu'Horace et Boileau proscrivetit le style descriptif, et ce précepte émane de leur profonde connaissance des passions. Toutes ont l'éloquence la plus directe à l'objet qu'elles se proposent; écoutez leurs paroles qui ne tendent qu^à Vous émouvoir, ce sont des Aiotifs pathé-' tiques, deà raisons pénétrantes qu'elles vt>us expriinetit; ëlhes craindraient de distraire votre pitié par des images qui , en occupant votre esprit , interrompraient les motivemenls de votre coeur : mais ingénieuses à ne rien adresser qu'à lui, c'est au seul sentiment qu'elles en appellent, et c'est par-là quelles TOUS attendrissent, vous frappent et vous entraînent. Que le style imite donc leur irrésistible artifice , il deviendra noblement épique si Fheureux emploi des tropes et des ellipses rapides ajoute à la force touchante du discours. Il ne sera pas continuellement narratif, ce qui le rendrait à la longue froid , sec , trop exact , et décoloré ; il ne sera pas toujours descriptif, ce qui lui imprimerait une ennuyeuse splendeur, et le ferait languir sous le poids d'une richesse surabondante; il ne sera pas dialogué partout, car dès-lors il n'aurait plus qu'une éloquence drama-
lyH COURS ANALYTIQUE
tique ; à. moins quil ne respirât une lyrique fureur, iiuoutenable délire en des chants de longue haleine. Conséquemment il passera de Tune à Fautre de ces trois conditions, en se modifiant toujours sur elles, de façon à offrir les nombreuses ' Tariétés qu'elles exigent.
Le dialogue épique veut à-la-fois être noble et simple : il faut que des images vraies et frappantes en animent les passions, et que les détails qu'amènent les idées y forment, autant que possible, des tableaux courts et passagers , qui enrichissent le fonds de vives couleurs. Le relief qu'en reçoivent les discours les distingue de ceux qui conviennent à la scène théâtrale, et pourtant ceux-là' empruntent le naturel et le mouvement de ceux-ci. Entre les deux écarts, d'une affectation vaine, ou dune simplicité trop nue, ce dernier défaut est le plus excusable et le moins 'dangereux ; car on peut toucher et plaire quand on est vrai, quoique sans embellissement; mais on fatigue par un faste superflu, par un clinquant de mauvais goût. Evitez donc le jeu puéril qui résulte des oppositions de mots et des similitudes de syllabes ; évitez les minutieuses symétries des retours d'une même formule substituée aux répétitions que dictent par-fois les sentiments; évitez les fausses antithèses, le fréquent usage même des meilleures, la recherche outrée des figures, toutes ces bluettes de l'esprit , éblouissants feux-follets qui ne répandent point la lumière égale et pure, dont une bonne diction échauffe le dialogue. Tout ce luxe, tout ce fard italien a quelquefois terni les plus réelles beautés des discours du
DE LLTTÉRATtlHÊ.-' ^^§
Tasse. Nos devanciers firent abus dè^ ces -gentillesses^ de ces pointes; et l'excès de leuV afféterie ^'qùl cbifronipit le style de leurs succes8éUt>s; jeta daffs lé poëme de Scudery, justement «éliHdé^ le pliVé'.co^ mique exemple du ridicule où'it éf)tt«iîi1a^les'autl?iifsi Alaric, hà*os du poème de ce deilè^ndant du ^^èt^ LemoiiKe^ exprime ainsi son 'adtwatioti et ses sènd^ Inentsà la beUe Amalasonte'! '• ^ =^ i •« > •'
« Dieu ! pouvez-vous douter 9 lui ^^UrJ^t de fm Sttime l "
« Examiner. J9IQÛ cœtu>; li^ez biea daaS;f|[io|iiiai^e.i-: \,z
« Et pour savoir quelle est mon .ai^QVi^^.et jua foi,.^
« Connaissez- vous , madaxne , et puis co^nais^ej^iixoi^ si,.
« Vous trouverez en vous nnc prudehqe extrême ;
« Vous trouverez en moi la fidélité mcpie; ^
é Vous trouverez eu vous cent attraits tout puissants;
* Vbus trouverez en moi cent désirs hiiiocents; ' '* ^
* V^6^i8 trouverez en Toiis^ûne beàiJté (iarfaite; ' "'** >« Vous trouverez en moi l'ftise de-înà'SéftîtiB ; '*' '*- .* Vous trouverez en moi, vous trouverez en voàcf, - -
« Et 1^ cc&u^, le. plus femi^'f t Tobjet lé plus douic
C'est là Féchantillon de Tétoffe d'esprit à la mode parmi ces puristes qui critiquaient le stjle^^- Despréaux ^ le satirique, et lui conseillaient d apprendre a écrire et a parler, français* . ""
La narratioT) commande que le style marche avec promptitude ) et que sa pureté correcte soit son. seul ornement. Son allure , libre et dégagée , ira droit aux choses;, tous sas.ixaits seront netsyj^t ses tours concis. Je ne dis point seulement précis, car la précision dif- £ère de la concision, et doit s'appliquer au style dé-
tendu, comme au style serré. Quand le langage dé- C^t, il fiiut que des*expressions d'une justesse précise lui serrent à rendre les objets et les images visibles. La précision n'est pas moins nécessaire aux épithètes qui appliquent les attributs aux termes abstraits^^elle ne lest à ces termes propres eux*mémes : elle établit aussi, par les analogies du son , de la pesanteur et de la légèreté des mots avec ce qu'ils expriment, cette harmonie qu'on a nommée imitatwe; harmonie qui constitue vraiment le chant des vers , et dont ne peut se passer la haute poésie. Démontrons qu'il n'en lEiat pas faire abn^ avec trop de recherche , mais qu'il en *^jJJjJ*J[*** fisiut user le plus possible. L'harmonie incitative consiste à mesurer la lenteur ou la rapidité des articulations sur ces mêmes qualités propres aux objets dont on parle, à tâcher d'établir un accord de consonnances entre eux et les syllabes qu'on emploie, à <i rendre en quelque sorte la parole un fidèle écho du
bruit des choses. Virgile veut représenter l'effet du pasd'im cheval; il l'imite par l'effet du rhythmeet du mètre de ce vers si connu :
QuadrtçfCiiante putrem sonitu quatit ungula can^um*
X J'ai voulu prouver que notre langue se prête à cet artifice de la langue latine, en le traduisant ainsi:
« De quatre pieds poudreux , avec bruit, bat la plaine.
On remarquera que ce vers français reçoit du choc des consonnes le mouvement des dactyles du vers latin , et qu'il finit aussi par un spondée. Delille nous
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apprit à imiter les coups portés sur Tenclumè par les cyclopes,
« Levant de lourds marteaux
« Qfii tombent en cadence et domptent les métaux*
n m'enseigna comment on peut rendre, par un re* tour de consonnes pareilles^ jusqu^au bruit que îaâ% un sauglier qui, traversant les blés, ^
.« Fraîe un passage affreux , fend les flots des épis.
L étude de nos meilleurs poètes nous révèle avec quelle finesse leur délicate oreille saisissait la mesure des temps sur lesquels ils fondaient leur harmonie imitative. Vous entendez Malherbe exprimer par des tons les divers efforts des géants luttant contre les dieux :
« Là se ruait Mimas , là Typbon se battait , « Et là suait Euryte à détacher les roches « Qu*£ncelade jetait.
Boileau, Racine, et sur-tout La Fontaine, ont introduit dans leur poésie toutes les inflexions imitatives des langues anciennes, par un mélange adroit de syllabes graves ou légères , de mots lents ou prompts, de voyelles ouvertes ou fermées, sonores ou muettes, et de consonnes douces, rudes, au moyennes. Ils ont suppléé même aux hiatus, proscrits dans nos vers^ à Taide des élisions heurtéies ou coulantes ; ils ont remplacé les inversions pittorésèques et les coupes de la latinité par les césures arbitraires , par la construction périodique , quelquefois
t .'t-^fji;..;*/
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par le 'cripricè de rares enjambements , et par les aiv ticulations dures ou liquides, moyens nombreux de varier notre prosodie. Est-ce une action vive et souf daine que veut peindre Boileali dans le lutrin? D semble composer son vers de quatre légers dactyles,
n ILë tïmïde , êsclidrôn ^ se dissipe , et s'enfuît.
Veut -il faire entendre dans la nef d*une ^Kse le retentissement prolongé des coups de maillet, les voyelles sourdes et lentes équivalent eh ses vers à des spondées :
A L^S trtûrs en sÔnt ëmûs , les voutês en miîgissênt , « Et Tôrgâe même en pôosto iin long gémissement.
Ailleurs , il rend. par le choc de la lettre R, à dessein multipliée , le bruit de la crécelle tirée de la saciifttie par ses plaisants acteurs :
« Ils sortent à l'instant , et par d'heareus efforts « Du lugubre instrument font crier les ressorts.
Personne a-»t-il mieux réussi que La Fontaine à pro^ duire ces effets imitatifs ? On en citerait mille exemple** Tun des plus sensibles est celui-ci : le fabuliste repî^' sente la dlfGculté qu'éprouve une lourde voiture p^^ blique à gravir une pente escarpée. Trois épithètes détachées rallentissent la marche de son premier veJ'S» qui est de la plus longue mesure ; et le second , cjui est |)ourtant très-court , paraît plus long à prononce^ encore, et demande un effort extrême :
« Sur un chemin montant, sablonneux , mal-aisé , . t';5^ fbrts chevaux tiraient un coche.
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Si cet exemple , pris dans le style fiiinilier de la fable, ne suffit point, j'ai de quoi démontrer qu'ailleurs, dans le langage épique^ l'auteur de PhiUmon et Baucis trouve encore à remplacer l'hiatus latin par l'heureuse aspiration de l'une de nos lettres : quelques branches de bois sec rassemblées dans un âtre,
« D*on soufEe haletant par Baucis s'allumèrent.
Le redoublement de la même aspiration m'a servi, dans la peinture d'une chassé, à exprimer la fatigue des chiens d'Adonis poursuivant le monstre qui le tua :
« S'ils courent , plus hardis , haletanà sur sa trace , « Terrible , il se retourne , etc.
La Fontaine encore risque un enjambement pour figurer le pied brisé d'une table ; et cette suspension adroite fait, si je puis le dire, presque boiter son vers.
« Ejt l'un de ses supports le temps l'ayait rompue,
« Le sort en égala les appuis chancelants
« Du débris d'un vieux vase , autre injure des ans.
Malfilàtre, en racontant les symptômes menaçants de la mort de Jules-César, rejette avec effet dans un second vers une épithète appartenant au sens du premier :
« On entendit au loin retentir une voix
« Lamentable , et des cris sortis du fond des bois.
Après avoir étudié dans Racine et dans Boileau les
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mystères de notre langue plus imitative que ne le présument ceux qui n'y sont pas initiés, étudions* les dans nos auteurs plus modernes ; nous ne Taccuserons plus de nous refuser toutes les ressources de- Teuphonie, en lisant Lebrun et Delille, qui consu'-. mèrent leur vie à saisir la délicatesse de ses viehe^ modulations. Delille, en peignant la guerrière Camille, excité par lemulation d*égaler le cygne de Mantoue, composera des vers aussi légers que la course de cette amazone ^ et pleins djune gracieuse fluidité.
« Moins prompts sont les éclairs et les vents moins agiles»
« £Ue eût des jeunes blés rasant les verts tapis,
« Sans plier leur sommet couru sur les épis ;
« Od , d*un pas suspendu sur les vagues profondes,
« Delà mer en glissant eût effleuré les ondes,
« Et d*un pied plus léger que Taile des oiseaux ,
« Sans mouiller sa chaussure eût volé sur les eaux.
Nous faut -il les exemples de plusieurs harmonies d'imitation? le poète Lebrun nous les fournit en quatre vers, au sujet des métamorphoses de Prothée;
« Il se roule en torrent ,
« Gronde en tigre irrité , glisse et siffle en serpenS „ a Dresse en lion fougueux sa crinière sanglante , « Et tout'4-coup échappe en flamme pétillante.
Ce savant lyrique exerce dans un autre endroit la souplesse admirable de sa plume à tracer des images tranquilles et voluptueuses. Quel repos charmant dans ces vers du beau poème de Psyché y comparable aux plus beaux morceaux de Virgile et aux fragments
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exquis de Catulle. Il représente Vénus quittant son fils, et traversant lempire de Neptune :
« L'Amour en souriant lui promet la vengeance : « La déçsse , que flatte une douce espérance , « Le baise , et revolant aux bords des flots amers, « Sur sa conque d*azur s*élance et fend les mers. « Elle traverse Tonde en fille de Nérée ; « Sa vue enchaîne au loin l'impétueux Borée ; « Le vieux Triton lui fraie un liquide chemin ; « Le jeune Palémon la suit sur un dauphin; « L'onde joue à ses pieds ; et la vague idolâtre « Vient d'un baiser humide en effleurer l'albâtre.
Plus loin , il offre Psyché condamnée à périr et transportée sur un rocher. C'est alors, par la variété des coupes, qu'il vous peint à-la-fois sa terreur et le secours qu elle reçoit de l'influence du dieu qui Taime.
a Mais que devient Psyché , seule , en proie an silence , « A la nuit, à l'horreur de ce désert immense , -a A cent monstres ailés autour d'elle sifflants, n A mille que l'effroi peint à ses yenx tremblants ? « Mourante de frayeur, elle tombe :
Là, le vers , par sa chute, semble s évanouir avec elle; et deux syllabes inattendues viennent en soutenir la fin, en relevant la phrase poétique.
« Zéphire ,
« Sous ses voiles flottants , s'insinue et soupire ,
« L'enlève au pied d'un roc, dans un vallon charmant,
« Et sur un lit de fleurs la pose mollement.
Upissez à tant de moyens divers les ressources d une
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concision ou d*une diffusion précise quon ne doit pas confondre avec la prolixité, la richesse de notre langue ne nous fera plus aucun refus. Joignez au nombre, au choix, à l^i justesse des expressions , aux inversions permises^ au jeu mobile des césures, la temps marqués par les hémistiches, et les sons cadencés par les rimes, vous sentirez les avantages de notre poésie sur les plus vantées, et vous repousserez l'ignorance qui laccuse injustement d*étre ingrate. Les personnes qui méconnaissent son abondance et son harmonie^ et qui veulent changer ses lois, non-seulement ne savent pas le secret de faire de bons vers français, mais elles les dédaignent parce quelles ne savent pas les bien juger, ni même les bien lire. On s'aperçoit de cette cause de leurs erreurs, en les écoutant. Mal instruites des éléments de la prosodie française, et de la valeur appréciable de nos longues , de nos brèves, et de nos accents douteux, elles ne font consister la difficulté vaincue de nos alexandrins que dans la rime , et leur harmonie, que dans Pégalité de notre double hémistiche ; mais elles impliquent la monotonie à cette même mesure et à cette même désinence.
eS^^'n^w Osons pourtant mettre en parallèle nos vers hé- "°*^îc«de?. roïques avec les vers hexamètres grecs et latins ; et, par une courte analyse de nos lois rhythmiques et des lois jnétriques des anciens, surmontons l'effet des impressions données dans les écoles : tâchons de nous convaincre que nos grands vers de douze syllabes sont moins uniformes que les grands vers de six pieds composés dans les langues mortes ^ et, de plus, que
Tcrt
nos terminaisons rimées sont moins monotones que les terminaisons numériquement égales. Premièrement, la mesure de nos syllabes "variables et indécises s'établit sur la propriété des accents , et non sur leur durée , qui change suivant la place occupée par les mots. Nos brèves et nos longues n'étant pas abso« lues y cèdent au besoin que nous avons de Tïambe, du trochée, du dactyle, du spondée, et de lanapeste, que nous marquons ou dissimulons à notre gré dans la récitation cadencée; tandis que Tordre numérique d!un niètre fixe n'a d'autre variété que celle de la disposition dactylique et spondaïque dans les premières mesures du grand vers scandé. Les césufes arbitraires de notre alexandrin équivalent à toutes les siennes; nos hémistiches, comme le sien, le partagent au milieu; son repos est plus ou moins long, quand il le faut, et nos rimes le ferment par des consonnances égales, ainsi que le vers grec ou latin retombe toujours sur deux pieds égaux. Comparons une fois les désinences de nos distiques avec l'uniformité continuelle du dactyle suivi d'un spondée qui clôt chaque hexamètre; demandons aux détracteurs de nos rimes si le retour périodique de huit temps sans cesse mesurés à l'oreille vers par vers, ne les ennuyaient pas plus que le frappement de deux syllabes dout les accents diffèrent de distique en distique. Je n'ai lu nulle part qu'on ait encore remarqué l'inconvénient de ce mode qui, constituant la symétrie sur la durée, produit ce que j'appellerais une rime de temps y rime plus pesante que notre rime de sons y puisque le nombre en est invariable et très-composé,
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lorsque nos désinences alternatives , tantôt mascu-^ Unes, tantôt féminines, changent de- deux vers eD> deux vers, ne reviennent que rarement les mêmes, et ne portent que sur un ton double ou simple. Cette considération nouvelle, que je joins à tant d'autres points d analogie ou de conformité, achèvera peutêtre de persuader aux adversaires du système poétiquede nos grands maîtres, que la versification ^ançaise, aussi souple qu'harmonieuse, n'a d'autre monotonie que celle qui lui est imprimée par les inhabiles écrivains. Ce sont ces qualités de la vraie poésie qui , senties par les vrais poètes, inspirèrent à Lebrun ces beaux vers où, voulant exprimer ce qui la distingue, il s ecria :
« Mais qui saurait tracer Tinvisible passage
« Du profane discours à ce divin langage?
« Qaels ressorts inconnus, quels magiques attraits,
« En épurent les sons, en colorent les traits?
« Et de quel feu divin cette prose animée
«S'échappe en vers nombreux tout-à-coup transformée?
Et le poète ajoute :
« Déjà sont accourus ces tours harmonieux , « Ces rimes, de nos vers échos ingénieux; a Ces repos variés , ces cadences nombreuses, « Où Tame se déploie en des bornes heureuses ; « Et le feu du génie épars dans l'univers « Brûle en se resserrant aux limites des vers«
L^auteur, qui en composait de si enflammés, ne se douta jamais que la poésie pût paraître ennuyeuse;
et la marche de ses rimes ne vous semble pas être monotone et gênée. Libre des entraves du style, il nous révèle sa juste opinion sur la supériorité de ridiôme poétique, dont il vante le joug, en le por«» tant avec autant de force que de grâce. Ce n'est pas à lui, ce n est pas à Delille , ce n était pas à Voltaire, quelque innovateur quil fût, que serait venu le des^ sein de défigurer notre langue épique , en cherchant un recours superflu contre luniformité des vers dans la liberté ou le croissement des rimes , dans la symétrie des strophes de mesures inégales, ou dans lartifice d'une prose poétisée par l'expression^ et dégagée du nombre rhythmique. J'accorderai que la parfaite composition épique ne dépend pas des vers^ et c'est en cek qu'on est poète par le fonds des choses; mais je ne pense point que la parfaite exécution de l'épopée puisse résulter de la prose, même la plus riche et la plus belle. Une diction, où la plénitude des pensées reluit de l'excellence des termes choisis dans le tiers le plus raffiné du langage, de l'éclat des métonymies les plus surprenantes , des périodes les mieux cadencées par le nombre et par les chûtes sonores, me parait au-dessus d'une diction dont l'harmonie indéterminée se compose de tous les tons , et dont l'indépendance, affranchie d'un rhythme exact, se sert^ de tous les mots, éléments vulgaires de ses libres phrases. Toutes les idées du TéUmaque entreraient dans la haute poésie; en recevant ses formes; mais la moitié des paroles qui les rendent la dégraderaient, en se mêlant à son élégante noblesse. Toute prose poétique est voisine d'un défaut qui détruit sa
tg6 COURS ANALYtIQtJE
naturelle éloquence , et signale un peu rimpuissàiiéé de lauteur qui ne saurait s'élever à Tart assujétissatit des vers. Gicéron ni Bossuet ne purent monter jusqu'à la poésie, tandis que celle de Corneille et de Racine eut une éloquence rivale de leur prose. Qui dit poënie ne dit pas une suite àe harangues ^ mais une suite de chants^ or, la prose se parle, et les vers se chantent en récitatif modulé, en haute mélopée; et sa déclamation devient une sorte de musique^ très^ distinctive du langage nombreux qui lui est spécial. Concluons donc avec rigueur qu'il faut écrire l'épopée plutôt dans le style d'Homère que dans celui de Platon même, et ne renouvelons, point, par la faiblesse de nos condescendances ec par les insinua^^ tions d un goût tudesque , les systèmes de médiocrité que soutinrent avant nous Lamotte et Marmotitel^ qui outrèrent le sens d'une maxime d'Aristote mal inteiprétée. On ne saurait trop répéter ces inflexibles principes aux commençants^ inquiets des objections du mauvais goût, et dérangés par le caprice de leur imagination.
t»^e Examinons aussi le désavantagfe pour eux d entre-
mêler les rimes dans les vers alexandrins; les rappeleront-ils périodiquement dans quatre ou six vers entrelacés ? Toutes leurs phrases seront enchaînées par ces retours , où Toreille sera trompée par leur suspension chaque fois qu'un sens finira sans que b mesure des sons soit accomplie; la phrase suivante ^ engagée dans le reste de ce rl^ythme tronqué, ne sô prolongera souvent qu'en jetant la même confusion d'harmonie dans les autres mesures: de- là résultera
cntre-croitcrt.
DE LITTÉRATURE. igî
la discordance générale. S'abandonneront - ils à la , ^"gr,
^ des vers libres.'
négligence des vers libres, ou ne se permettront - ils que la liberté des rimes? Bientôt l'harmonie des consonnances leur échappera , cessera d'être accentuée avec justesse; et, dans les deux cas, fléchira sous les impressions d'un goût arbitraire. Risqueront -ils des ^^^*h\âa, vers non rimes? Ils ne se distingueront plus de la phrase du prosateur dont ils n'auront pas la facile éloquence^ et dès -lors l'égalité de leur scandaisoH syllabique fera le supplice de l'oreille, à tout coup keurtéé de leur chute dissonnante. S'asserviront - ils de» strophes. à l'ordonnance des strophes? Nouvelle cause de monotonie dans le rappel symétrique des mêmes sons et de6 chûtes égales , à moins que leurs vers , comme les terzines et les octaves italiennes, n'entrent tous dans une mesure couite et pareille , et que l'auteur évite , avec un grand soin ,, de terminer chaque strophe par un trait final; mais pourvu que les unes et les autres s'entraînent mutuellement par la force du sens et du récit; encore ce rhythme, en notre langue^ plus véhément dans le genre noble , et plus leste dans le genre gai, ne s'applique - 1 - il aisément qu'au ton lyrique , et au ton badin. Néanmoins l'heureuse épteuve ' des vers de dix syllabes entre - croisés a prouvé, dans laiPucellé de Voltaire, que ce rhythme, doublement varié par ses hémistiches inégaux et par le libre enlacement de ses rimes, convient mieux qiie tous les autres aux narrations enjouées. Le vers Exc«Mence
i J . ou vers
alexandrin reste encore le seul maître de notre épopée •^"■"'*"" héroïque, et même de la satirique, si nous en jugeons par notre admirable Z.M^rm. Tenons-nous-en donc à ce
19a COURS ANALYTIQUE ,
vers, puisquil est, le meilleur pour nous, qu'il don* tient les nombres de tous les autres, et quon peut le varier à Finfinî dans ses coupes multipliées. L'oreille ne souffrira pas de la succession de nos distiques si nous y arrivons par une mélodie aussi riche , aussi pénétrante que celle qui modula les dialogues et le récit ^Iphif^énie en Aulidcj et si nos harmonieuses descriptions s^accordent aussi «bien avec les objets tracés que les modulations des lyres dHomère, de Virgile, de TArioste, du Tasse, et de Milton, avec les peintures des jardins d'Alcinoiis, des Champs-Elysées , des boucliers d'Achille et d'Enée, des palais d'Alcine et d'Armide, et des riants berceaux d'Eden.
Ce que nous avons exposé nous dispense de redire que les difficultés de notre poésie ne consistent pas tant dans la mesure et la rime , entraves qu'on s'habitue à ne pas même sentir en travaillant, que dans le choix des mots , dans l'éclat des épithètes , dans la force, la convenance, et le naturel des inversions, dans la vivacité des tours, dans llieureuse hardiesse et la nouveauté des métaphores, dans l'alliance enflammée des expressions claires et fidèlement assorties aux choses, aux sentiments, aux pensées; enfin dans toutes ces rares qualités qui composent le mouvement du beau style. C'est là qu'il est nécessaire de chercher ses variétés, et non dans les innovations de l'arrangement des vers ; c'est là le mystère profond de la poésie auquel peu de versificateurs sont initiés, et que les plus doctes ne découvrent que très-tard , après de fréquentes épreuves et de longues méditations. Nous apprendrons à donner à notre prosodie la mo-
DE LITTÉRATURES igS
bilité brillante qiri en exclut toute uniformité, en passant, ainsi qu Homère, du ton le plus simple et le plus naïf au ton sublime et aux accents largement pathétiques, en faisant succéder^ sans disparate, les douces images aux plus terribles, et en liant les 6gures contrastantes par de. fines et vives transitions. Ne craignons ni de trop nous élever, ni de trop descendre en ennoblissant ou en humiliant nos termes, selon la convenance des objets grands ou petits que nous présente la nature; revêtons -la toute entière de nos 'souples et justes expressions, étudions jusqu'à siss moindres contours, et appliquons-y bien notre style; ses formes animées, et toujours diverses, lui prêteront tour - à - tour la grâce , la vigueur, et la fierté. C*€^t elle qui, dictant ses lois au gé^ie, fit parler le courroux d'Atride , la sagesse expérimentée de Nestor, l'éloquence des ambassadeurs envoyés sous la tente d'Achille , les douleurs d'Aiidromaque , et la résignation du vieux Priam ; elle instruisit le chantre latin des Noces de Pelée ^ à figurer si naïvement le désespoir d^Ariane , poursuivant de tous ses regards , de toute sa pensée, de toute son ame, Tingrat qui la iiiit au loin sur les mers, tandis que, debout, elle laisse rouler les plis de sa robe dans les flots qui lavent ses pieds enchaînés au rivage, et qu'elle reste immobile et troublée comme la statue d'une bacchante. Le seul Catulle eut un style épique plus concis et non moins brillant que celui qui traça la mort de Laocoon , la ruine de Troie, les fureurs de Didon , la descente d'Enée aux enfers , et la luttç d^Hercule et de Cacus, modèles les plus achevés, les plus parfaits, que
puissent offrir les muses j en toutes les conditions de Tart d'écrire Tépopëe. Je ne leur assimilerai , dans le genre épique, aucun autre morceau que lepisode d'Aristée, et celui du double trépas d^Euryale et Nisus. Ces chants sublimes, autant que gracieux, ont été traduits par Lebrun et Delille , et la seule comparaison de leur dernier travail éclaircira suffisanraaent le sujet que nous traitons. Du combat de ces deux habiles poètes ont jailli toutes les clartés qu'il nous faut répandre sur le talent de la diction. SoiDgez que si Teffort de Lebrun nous paraît plus puissant et plus heureux, cet effort ne fut que passager, tandis que -Delille, qui prolongea le sien durant la traduction entière de r£/iei^(^, leût peut-être aussi hautement soutenu s'il ne nous en eût transmis qu'un épisode. D'abord tous deux exposent le sujet : la garde d'une **!?** wif" P®^^® ^** camp d'Enée est remise, en son absence, ^luiET' ^^ ^^^^ ^® Nisus et d'Euryale. Voici comme Delille peint Nisus:
« Nisus , chasseur adroit et guerrier intrépide ;
« Aucun d*an bras plus sûr ne lance un trait rapide.
Le latin désigne deux espèces d'armes dont Nisus se servait : Jaculo .....' leuibusque sagittis. Lebrun les distingue :
« Nul guerrier ne sut mieux , d*une adresse intrépide » « Darder le javelot, lancer le trait rapide.
Delille trace ainsi le portrait d'Euryale :
« En grâces, en beauté , nul Troyen ne Tégale;
« A peine adolescent , de son léger coton
« La jeunesse en sa fleur ombrage son menton.
fl Ldbraa.
■•tmk -ne* m- if uJ
DE LITTÉRATURE, ipS
Ces vers n'ont pas Télégance du texte , auquel répond mieux lautre version :
« Là veillait Euryale , enfant plein de valeur > « Le charmant Euryale en àa première fleur I
Ici Lebrun ajoute une comparaison qui sied à son ôujet détaché du reste de Y Enéide^ et qui est ravissante :
« Comme on voit deux palmiers , délices d*un rivage ,
« Réunir leurs rameaux, confondre leur ombrage;
« Ils s'élèvent ensemble , et de leurs fronts naissants
« Us vont chercher l'Olympe et défier les vents :
« Tels ces jeunes guerriers, réunissant leurs armes ^
« Cherchaient la gloire ensemble, et volaient aux alarmes. ;
Il faut deux vers à Delille pour exprimer ce que Lebrun dit en un seul, comme le latin; en général, ou notera que le premier allonge , dans une paraphrase ou par une circonlocution , ce que le second resserre en des termes clairs et précis. Aussi dit -il seulement:
« Le même poste encor léUr était confiée
Mais Delille dit vaguement :
« Et dans cet instant même un devoir hasardeux,
« A la porte du camp les réunit tous deux.
« Soudain Nisus s*écrie : O moitié de mon aihe I
« Est-ce im dieu qui m'inspire ? est-ce un dieu qui m'enflaUiUie t
Répétition qui ne semble là que pour attacher une rime ; il poursuit :
« Ou , suivant de nos cœurà l'instinct impérieux , «i Prenons-nous nos tiansports par un avis des dieux?
Moins de paroles suffisent à Lebrun pour rendre cette idée plus littéralement :
« Oa de ce qu*il désire
« Notre cœur aveuglé se ferait-il un dieu ?
Delille continue à doubler et souyent tripler le nombre de vers français par lesquels il rend ceux dont Virgile est si peu prodigue :
« L'occasion me rit : tu vois quelle assurance
« Des imprudents Latins endort la vigilance ;
« Autour d*eux tout se tait, tout dort, et de leurs camps
« Les feux abandonnés languissent expirants ;
« Du sommeil et du vin les vapeurs les enivrent ;
« La nuit, leur négligence, et les dieux, nous les livrent
L'assurance qui endort les Latins, et plus bas , toiU^ dort. Comparez lautre traducteur : il n'est jamais traînant ni prosaïque:
« L'ennemi dans son camp repose sans ombrage : « Vois ces feux presque éteints , ces postes négligés , « Et leurs soldats épars dans Tivresse plongés : tt La plaine au loin se tait d'ombres enveloppée.
Quelle grandeur en ce dernier vers ! La suite du dialogue chez Tun se relâche en des locutions modernes et familières , tandis qu il se soutient et s^anime chez lautre , par des tours nobles et antiques. Voyez comment chacun exprime le moment où la garde est relevée :
« Deux guerriers à l'instant remplacent les héros.
■ --jjV.
Cest le vers de Delille :
«... Lear veille passe à deux guerriers voisins.
G*est le tour poétique de Lebrun; tel est, dans les moindres détails, le soin, la convenance de son style. Tous peint-il le conseil secret des chefs assemblés la Buit près d'Ascagne; il vous les montre,
« D'une nudn appuyés sur leurs piques tenibles, « De l'autre ils soutenaient leurs pesants boucliers.
Attitude moins fortement dessinée par son riyal , qui distrait de limage par une réflexion.
« Tous portant à leurs bras leurs larges boucliers , « Debout, et s'appuyant sur une longue lance, « Comme pour le conseil sont prêts à la défense.
Il ne signale ici ni Tincertitude où sont les chefs , ni leur doute de trouver un messager asse% hardi pour aller vers Enée absent ^ à travers une armée ennemie: là, Lebrun consewe tout le mouvement de Vii^ile, et prépare la surprise de l'apparition des deux jeuneli braves qui demandent audience; pour être chargés d*une mission périlleuse. Mettez encot*e en parallèle le discours de Misus doublement traduit:
« Troyens , ne jugez point nos projets par notre âge , c Dit-il , il peut unir la prudence au courage» '
« • • • . Audite 6 mentibus epqmis^ '
« AEneadœ. , ^
Lebrun écrit avec la même noblesse :
« Magnanimes Troyens; soyez-nous indulgents ; «Eft &vear du projet futesi^rtioe à no^ana. .
ïpS COURS ANALYTIQUE
En cet endroit , Delille renverse Tordre où Virgile place les choses ; il les fait décrire à Nisus avant que d énoncer qu'il les a vues : /
« Sens la porte qui touche an rivage des mers ^ « La route se partage en deux sentiers divers. « L*un d'eux , inaperçu , propre à notre entreprise , a Mène aax murs de Pallas, et jusqu'au fils d'Anchise. « Tout sert notre projet : vous voyez des Latins, t Dans les airs obscurcis fumer les feux éteints.
Ceux qui l'ëcoutent ne peuvent apercevoir ces objets de lenceinte où se tient le conseil, ainsi qu'il les découvrit du lieu où il était en sentinelle. B poursuit :
« Du via et du sommeil Pivresse les accable. « Laissez-nous donc saisir ce moment favorable ; « Bientôt vous nous verrez sanglants , victorieux » « Revenir tout chargés d'un butin glorieux.
Il ne s'agit pa& de rapporter du butin ^ on ne les enverrait pas pour cela ; mais de ramener Enée en son camp menacé* Vous rencontrerez aussi chez Delille quelques réminiscences involontaires des vers de Lebrun, qui traduisit cet épisode avant lui : mais quel mouvement plus vif dans Lebrun !
« Jeunes , mais occupas de la cause commune y « Nos regards , cette n^it, épiaient la fortune. « Le Rutule est vaincu de sommeil et de vin.
Ce tour ressemble à la pure latinité.
« Vers la porte du camp , dont Neptune est voisin , « £n un double sentier la route se partage ;
DE XITTÉBATURE. 19^
« Leurs feux n'y veillent plus , et livrent ce passage. <( Si vous nous permettez de nous saisir du sort » ft Par cette route « ouverte à notre heureux effort, « Nous allons , nfons trouvons le roi dans Pallantée : « Il en sort ; Tennemi sous sa main indomptée ^ « Tombe ; nous revenons sanglants, victorieux ; « Demain avec le jour Enëe est en ces lieux.
Tout-à-coup , ému de joie , le vieux Alète embrassa les deux adolescents; et, pour retracer son grand âge en opposition avec le leur, le même traducteur emploie ce mot ancien :
« . . • ^ . Jeune et vaillante race»
« D'un service si grand quel sera le loyer ?
On ne trouve pas cette beauté dans son rival : Delille ii*amollit pas moins la réponse d'Ascagne; on ny sent plus l'emportement dlûle qui , s'enivrant de son espoir I promet à Nisus, par avance, la dépouille et le cheval de Fenùemi qu'il n'a pas encore vaincu , et qui l'enferme en ses retranchements. Le feu dç œtéeréplique, digne d'Homère, échappe à De&lle', et se perd en des mots qui la refroidissent:
« Vous avez de Tumus vu le noble courner, <i Son aigrette de pourpre , et son beau bouclier^
Cet hémistiche est presque puéril.
« Je ne souffrirai pas que le sort en ordonne » « Nisus , et dès ce jour Ascagne vous led^ donne.
Ecoutez Lebriui :
« N'as^tu pas de Turnus'» quand il vole aux alarmes, « Tu le coursier superbe , et les brillantes armes ?
aoo COURS ANALYTIQUE
« Eh bien! ce que tu vis, ces armes, ce coursier, « Sa cuirasse d^argent, son riche bouclier, « Et ce beau casque d*or qn*un ai^le d*or couronne^ « Dès ce momenl, Nisus , à toi seul je les donne*
L'un rend ensuite venerande puer ^ par, 6 req}eetabU enfant / et Tautre par ce beau trait : enfant dga héros! L'un explique après , en pénibles phrases ,. le regret filial de Nisus, qui part à l'insu de sa mère^ et qui la recommande, en pleurant, aux bontés d'Ascagne^ aUl ne doit pas survivre à cette expédition. L'autre sait, au contraire, élever noblement le pathétique de cette scène, Tvai chef*d'oeiivre en dialogue.
« Je loi dérobe , hélas I ma vue et mes adieux,. « Je pars sans Tembrasser; car j'atteste les dieux « Que jamais. • •, non jamais mon ame déchirée « Ne soutiendrait l'aspect d'une mère éplorée; « Dans ce triste abandon , seigneur , daignez la veif .
VAme grâce, même sensibilité que dans roriginal. Tous les deux idors peignent l'attendrissement d'Ascagpe ^ Tun ajoute:
« Et les regrets d'un fils renouvellent les siens. ' Mais l'autre :
« Et l'image d'un père est vivante à ses yeux.
Le premier lui fait répondre :
« Eh bien 1 dès ce moment je l'adopte pour mère ; «< Oui je deviens son fils et tu deviens mon frère : <i Eh qui peut trop chérir la mère d'un tel fils I
DE LrTTÉRATURK aoi
Vers où des noms de • parenté ne semblent arriver ensemble que pour rimer, et que surcharge un verbe inutilement répété deux fois. Le second réplique avec une douce simplicité :
« Je promets tout ; je fais Ina mère de la tienne : « Il ne lai manquera que le nom de la mienne 9 « Le seul nom de Créiise ! et c'est assez pour moi « Que son sein ait produit un enfant tel que toi.
Delille veut -il montrer lepée que donne le prince à son messager? il a besoin de trois vers pour en peindre la lame et le fourreau qu'il nomme. Mais Lebrun, par ce seul vers éclatant, fait voir la superbe épéç,
« Captive dans l'ivoire , étincelante d'or.
Saisissons maintenant quelques détails de la description du carnage : je commencerai de même par Delille durant le cours du reste.
m Mais combien d'ennemis immolés par leur bras « Vont marquer leur passage et leurs traces sanglantes ! « Parmi les traits , les charâ et les rênes pendantes , « Les vases renversés et les vins répandus, « Les soldats au hasard sommeillaient étendus.
L autre répand mieux limage du désordre, effet de l'ivresse :
«t Les chars loin des coursiers , les guides sons les chars, « Coupes, armes, soldats, confusément épars.
Désormais les guerriers vont agir.
« Cher ami , dit Hisus , voici l'heure propice ! « Faisons sur notre route un sanglant sacrifice. • Voici notre chemin.
Ml COURS ANALYTIQUE
Nisus ne songe pas à Tidëe d^un sacrifice , il appeHe Euryale , et s*écrie:
Audendurn dextrd ! nunc ipsa vocat res,
« Hdc lier est.
« Voici rinstant du glaive , et voila notre route,
« Dit Nisns, le fer nu ; viens Euryale I écoute :
Et il lui donne Favis de surveiller les alentours pendant qu il va frapper. Nisus égorge Rliammès endormi, de qui le texte explique le ronflement.
« Le fier Rhamnès , bercé par des songes trompeurs, « Du sommeil à grand bruit exhalait les vapemrs.
Que signifie ce dernier hémistiche? Toto projlabat pectore sommun. Gela n*est-il pas ainsi plus poétiquement rendu ?
« Quand sa bouche à grand bruit respirait tout Morphée.
Après plusieurs meurtres représentés^ une comparaison dépeint Timpétuosité de Nisus :
« Avec moins de fureur , terrible , et i*œU en feu , « Au sein d*une nombreuse et vaste bergerie , •« Un lion dont la faim excite la furie . . .
Déjà trois vers pour un seul; et quatre pour les deux qui suivent.
« Des muettes brebis et des tremblants agneaux « Saisit , déchire , emporte , engloutit les lambeaux , « Et frémissant de rage et la gueule écumante , « Répand au loin le sang , la mort , et l'épouvante»
DE LITTERATURE. 2o3
Prëfërez-Yous cette version à cette rapide figure montrant le lion affamé qui assiège la nation bêlante.
A II ravage , il déchire , il traîne avec fureur « Ce peuple mol et doux , et muet de terreur > Molle pecus , mutumque metu.
Et ce coup de pinceau ^ /remit ore cruento.
A Sa gueule en feu rugit de carnage trempée.
Traduit- on avec plus d'énergie? Comment ailleurs est exprimé que Rhétus, qui ne dormait pas, se cachait pour éviter la mort ?
« Derrière un large vase en silence tapi , « A chaque mouvement il frissonne pour lui; A II se lève ,11 veut fuir l'atteinte meurtrière, , « Mais répée en son corps se plonge toute entière.
Est-ce là rimer exactement et avec choix ? Est-ce là rendre le bel effet de ce mot as^urgenti^ au moment où la mort enti^e dans le sein du malheureux ?^
A Rhétus, seul éveillé, voyait tout; et sa peur A S'était fait d'un grand vase un asyle trompeur : A Sa tête qui déjà se croyait échappée, A Et se relevait , tombe au même instant frappée.
Ni l'un ni l'autre n a rendu multâ morte recepit. Je crois avoir eu plus de bonheur en l'essayant»
A Son sein veut éviter l'atteinte meurtrière ,
« Se redresse, et la mort s'y plonge toute entière.
Afin de ne pas trop étendre cet examen, omettons
ao4 COURS ANALYTIQUE
nos nombreux nioti£i de préférence dans l'exéciuion de ce qui suit , et passons aux endroits les plus mar* quants, à celui où les deux guerriers sont trahis par un rayon de lumière tombant sur le casque qu'ils ont piîs avec d'autres dépouilles.
« Cependant un escadron d'élite , .
« La fleur d*nn corps nombreux qn^elle laisse à m, saite, « En ordre t'avançait des murs de Latinus . « Et portait un message au superbe Turnns : « Volscens le conduisait.
Dans la seconde version vous croirez enfendre le trot de cet escadron même, tant Thalrmonie imitative en est frappante.
« Cependant accouraient , semant an loin la crainte » « Vers ce camp malheureux , sur d'agiles coursiers, « En bruyant escadron , trois cents braves guerriers : « Volscens est à leur tête ; et de loin , parmi l'ombre tt Dont le casque brillant perçait l'horreur moin^ sombre, « Il croit voir deux guerriers qui vers le bois voisin « Séchappaient : il accourt, il les voit, et soudain: « Arrêtez ! arrêtez ! jeunesse fugitive ! < D'où vient, où va, que veut votre course fiortive? « Arrêtez ! répondez I Muet , le couple fuit.
Césure, coupe neuve, interrogations pressées, tout donne la vivacité , la force à ce passage : rien de cela n'est conservé dans l'autre; celui-ci néglige de faire contraster un doux tableau qu'amène la fuite de Nisus se croyant suivi de son ami.
« Nisus vole et s'échappe enfin sur la colline, « Qui de Rome au berceau vit la noble origine « « Riche domaine alors dû monarque ennemi.
DE LITTÉRATURE. ao5
Ce n'est pas une telle opposition que Virgile rapporte, endonnant pour refuge au guerrier,
« Les bords des lacs albains, et hiur source limpide. « Il touche au doux rivage , à ces vallons si beaux « Où du roi Latiuus paissent les grands troupeaux.
Et de ces lieux si tranquilles ^ Nisus va courir à de nouveaux dangers pour y rejoindre Euryale, tombé dans les mains des assaillants. Il le reverra , il invoquera le flambeau de Diane , afin qu elle dirige ses flèches^ et Lebrun seul conservera cette belle exclamation : Astrorum decus !
« O lumière immortelle !
« Brillant honneiu* des nmt^l
Il fera voler les mots aussi rapidement que les traits décochés par Nisus : on croira voir ce héros qui , soudain,'
« ^sit , lance avec force un de ses traits aigus , « Et d'une tempe à l'autre en va percer Tagus : « La cervelle blanchit la flèche ensanglantée ; « Et ce coup fait pâlir la troupe épouvantée.
Le concurrent trace avec mollesse toutes ces fortes images; sa touche n appuie pas si bien sur elles. Il ne saura pas , alors que Nisus se livre à Yolscens pour sauver la tête de son ami qu^on veut immoler par vengeance , il ne saura pas lui faire jeter ce cri si bien rendu par Lebrun.
« Me! me! adsum qui feci! in me convertize ferrum, « Moi ! c'est moi I j'ai tout fait ! frappez votre victime \ « Celui-ci n'a voulu ni pu faire le crime.
« .Nihil iste nec au^us
« Necpotuit,
Mu-m-Jl
aoS COURS ANALYTIQUE
Alors qu'il voudra déplorer la mort d'Euryale en U comparant à une fleur mourante, prononcera- 1^ il des vers aussi purs que ceux-ci ?
a II tombe , et de ses traits que la mort a pâlis « Un long ruisseau de pourpre ensanglante les lys ; « La parque appesantit cette tête charmante : « Tel se courbe un pavot que Torage tourmente , « Ou qui , du soc fatal en passant déchiré , n Penche langnissamment son front décoloré.
Mais à rinstant de recourir aux fortes expressions pour ranimer la colère de. Nisus, comment luttera-t>il avec cette énergique peinture ?
« * Rotat ensem
« Fulmineum,
« Son glaive farieol ^
« Tourne rapidement dans sa main foudroyante.
Pourquoi deux épithètes, l'une au glaive, Tautre à la main ? N'est - ce pas le fer qui étincelle ? et la fureur ne convient -elle pas mieux à la main ? A quoi bon, d'ailleurs^ un long adverbe qui retarde une action rapide, et ce verbe, tourner, qui ne marque pas assez la promptitude ? Mieux inspiré par le latin , Lebrun dit que Nisus
« . . • Roule son glaive en cercles foudroyants.
Voilà traduire en poëte , voilà de cette véritable ardeur qui enflamme tout dans le style. On sent, on est contraint à déclarer que Delille est cette fois vaincu : un triomphe égal fut remporté sur lui dans le sublime épisode d'Aristée , qu'il ne traduisit encore qu'après
Lebrun ; sans nous lasser d une double analyse de cet autre morceau, jugeons seulement auquel des deux traducteurs la palm^ est due, diaprés un seul passage important. Le modèle original présente Orphée dé^ plorant la mort d'Eurydice:
« Son époux s'enfonça dans un désert sauvage } « Là , seul , touchant sa lyre , et charmant son veuvage 9 « Tendre épouse ! c'est toi qu'appelait son amour , « Toi qu'il pleurait la nuit , toi qu'il pleurait le jour.
Virgile tourne ses vers avec bien plus de souplesse et de grâce: il semble par -tout les interrompre par un soupir. Toi, répété quatre fois, en suspend la construction par un accent plus sensible ^ et la poésie en les mouillant de larmes, les finit par canebat^ non pour dire qu'Orphée pleurait la nuit et quHl pleurait le jour ^ mais pour exprimer que , gémissant du matin au soir, les lamentations du poète étaient des chants encore. Ecoutez Lebrun décrivant les chagrins de ce dieu de l'harmonie :
« Maïs lui , belle Eurydice , en des bords reculés , « Seul et sa lyre en main , plaint ses feux désolés ; « C'est toi , quand le jour naît, toi, quand le jour expire, « Toi qu'appellent ses cris, toi que pleure sa Ijrre.
C^est ainsi quil prend la sensibilité du texte; c'est en faisant pleurer la lyre d'Orphée qu'il reproduit le touchant canebat du cygne latin. Je vous cite la dernière correction que Fauteur m'avait communiquée et qu'il préférait à cet autre vers qu'on a laissé dans l'édition de ses œuvres.
€ Toi que nomment ses pleurs ^ toi que chante sa lyre.^ .
ao8 COURS ANALYTIQUE
Cette version, moins belle, est pourtant très-exprès^ sive encore. La supériorité qu'il prouve eti ce passage, s'il la soutient en des morceaux détachés, peut-être, ainsi que je Tobservai , n*eùt-il pu la garder en d'aussi longues entreprises que celles qui valurent à son rival des titres plus recommandables. Lié dès mon adolescence avec Tun et lautre , il faut que la loi de la saine critique me paraisse bien impérieuse pour que j*aie un moment imposé silence aux souvenirs qui mattachent à notre ingénieux et illustre Delille^ Les fragments que traduisit Lebrun sont, il est vrai, plus exacts et plus classiques ; mais Delille prévaut sur lui par la totalité de ses ouvrages féconds en beautés neuves, en doux sentiments, en grâces vraiment françaises : le style descriptif et Tharmonie imitative y vont jusqu a Texcellence. Il y avait entre les caractères de ces deux poètes la même différence qu'en leur système de versification. L'un , déployait un talent plus correct, l'autre, plus séduisant et plus fertile; l'un, une imagination plus haute, l'autre, plus agréable et plus riche ; l'un , montrait mieux son art , l'autre , brillait par plus de naturel ; celui-là sut chanter le génie, la liberté, la gloire; celui-ci modestement conserver la noble indépendance de sa personne et de sa muse, se faire de vrais amis, et fonder sa renommée parla sensibilité de sa diction facile et touchante. On se soumettait au savoir du chantre de Buffon ; on était captivé par les tendres affections du chantre des Jardins^ de V Imagination^ et de la Pitié, Enfin je me rappelle quen se formant aux doctes entretiens de tous deux , on éprouvait le besoin d'être le disciple
de la poétique lumineuse de Lebrun , mais la douceur entfaînante d'être le confident de lesprit et du cœur de Delille. Vous n'attribuerez donc à aucune partialité réquitable parallèle que je viens d'établir en faveur de son concurrent; il n'en faut conclure que l'étonnante perfection du style d'un poète qui lutta victorieusement contre les meilleurs écrivains, en imitant, avec la même inspiration, le début de X Iliade^ de manière à convaincre les plus incrédules des ressources épiques de la langue française ; l'opinion vulgaire qui les lui nie, se réfute par les expériences faites. Au défaut de poèmes héroïques étendus, nous avons les exemples que je viens de citer , les belles traductions de nos anciens, celle du grand Milton, épuré par la plume habile de l'imitateur des Géorgiques y enfin , des fragmens de la Henriade^ morceaux dignes des meilleurs maîtres. Fussions - nous même réduits à n'avoir d'autres titres à fournir dans les deux genres de l'épopée que les poëmes ô^ Adonis et de Philémoriy et que notre Lutrin , la preuve serait complètement donnée ; car ces chefs - d'œuvre de narration , de description, et de dialogue, comportent toutes les beautés du style applicable aux épopées; et supposez que de longs ouvrages reçussent leur exécution aussi parfaitement que ces poëmes très-courts, on croirait dans notre langue lire Homère, Virgile, ou Catulle. Etudions assiduement en eux les secrets de l'art , sans nous défier de notre langue : elle n'est timide que pour les esprits faibles, et ingrate que pour les imaginations stériles ; mais elle abonde en moyens éloquents et clairs, pour les passions, pour les récits,
aïo COURS ANALYTIQUE
les peintures , et dans les comparaisons qui sont , pour comparaison* aiusi àîve , les épisodes de la diction. Les comparai** r^itëpiqve. SOUS, pour étrc bonnes 9 nont pas besoin de se lier aux choses par une entière analogie ; il suffit qu'elles y touchent par un seul rapport , pourvu qu'elles ornent rélocution en offrant un tableau passager , qui frappe ^ délasse et récrée. Prenons-en une de Voltaire, accusé d*étre le moins épique de nos bons poètes , on verra Téclat que notre langue peut leur donner. Le chantre de Henri veut figurer la rage du farouche d'Aumale forcé de quitter le combat^ au signal d'une retraite:
« Cet ordre qu'il déteste il va Texécuter. « Semblable au fier lion qu'un Maure a su dompter, « Qui docile à son maître, à tout autre terrible , « A la main qu'il connait soumet sa tête horrible , « Le suit d'un air affreux , le flatte en rugisssmt, « £t parait menacer même en obéissant.
Dans un autre combat, lauteur compare la rapidité des coups d'escrime entre deux adversaires à un brillant effet physique.
« Le fer étincelant avec art détourné ,
« Par de feints mouvements trompe l'œil étonné :
« Tel on voit du soleil la lumière éclatante ,
« Briser ses traits de feu dans l'onde transparente,
« £t , se rompant encor par des chemins divers ,
« De ce crystal mouvant repasser dans les airs.
Arrêtons - nous à ces deux comparaisons qui me semblent des modèles. Je n'en multiplierai pas les exemples ; et , sans vous fatiguer par d^autres détails relatifs à leur usage ou à leur abus , je conclurai en
fiÈ LITTERATURE. 211
(qûçliques mots sur les qualités du stylé vraiment épique : un poète n'a rien fait encore s'il n'a que rendu grammaticalement son idée, et s'il ne l'a dégagée, en la versifiant, de tous les éléments de la prose jusqu'à la transformer toute entière en ce divin idiome qui constitue l'essence des vers. Jamais il ne faut confondre la syntaxe du prosateur et la syntaxe du pacte; elles ont leurs marches et leurs lois distinctes^ ainsi qu'ils oiit leur spéciale éloquence et leur particulière inspiration.
Je feï*ai, dans les séances suivantes, l'application dé toutes les lois épiques à la plus parfaite des épopées: c'est vous annoncer qu'Homère sera l'objet de notre étude. Vous pourrez, dans le seul examen de son Iliade^ ressaisir le fil entier de mon travail analytique.
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TROISIÈME PAÔTIE.