‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris;Chapitre 32 sur 35 · QUARANTE -DEUXIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

QUARANTE -DEUXIÈME SÉANCE

Fin de V analyse de V Iliade .^ et de la poésie

épique.

ESSIBUR9,

Oiv doit composer Tépopée dans la Tue de la transmettre à tous les âges ; c^est dans ce noble espoir quUl faut y tracer des passions et des caractères pris dans la nature, qui demeure invariable aux yeux des hommes; mais on doit. y empreindre les couleurs de l'époque oii laction s'est produite , a6n de lui imprimer le sceau des temps fabuleux, ou historiques, aux regards de la plus reculée postérité \ c'est ce qui s'appelle dépeindre les moeiirs. U Iliade nous instruit à l** maar*. observer cette condition attachante dans les poèmes épiques, où elle ne concourt pas moins à intéresser l'esprit que dans les tragédies. Aux mœurs se rattachent les religions , les lois , et les actions qui en dérivent. L'idée universellement répandue d'un pouvoir divin , et les qualités résultantes d'un sentiment de sociabilité humaine et générale, suffisent pour inspirer

des récits vagiies , et pour les orner de sentences , mais non pour décrire les faits particuliers à tel peuple et à tel siècle. Cest d'un culte rituel et prescrit, c'est d*uue législation formelle tant civile que militaire, qu émanent les ressources du merveilleux, propre à chaque épopée^ et les détails convenables aux circonstances de laction et aux humeurs caractéristiques des personnages. Par la fidèle représentation des mœurs, nous entrons dans les raisons de tous les mouvements qui nous sont décrits; et mieux ils sont précisés , plus nilusion s empare de nous.

Homère, par un soin qui ne paraît minutieux qu'aux critiques superficiels , nous ramène à son siècle, et nous fait vivre en idée parmi ses acteurs : nous adoptons leurs croyances , leurs opinions , leurs sentiments; nous pressentons leurs démarches ; leurs divinités deviennent un moment les nôtres ; elles nous effiraient ou nous rassurent ; leurs intérêts se communiquent à nos âmes; et nous n*en jugeons plus par nos préjugés, mais par les leurs , qui nous subjuguent et nous entraînent. De-là tout prend à nos yeux un accord, une harmonie qui nous charme : autrement nous paraîtrait-il probable que Torgueil d'un roi, qui ne cède point au redoutable Achille , ait pu se soumettre sitôt à la voix de Calchas? La puissance d'un sacerdoce établi accrédite les prédictions de ce ministre d'Apollon , qui sait lire dans le passé, le présent et lavenir : ses avis deviennent des arrêts; et la superstition de l'armée ne permet pas à leurs chefs d'y fermer foreille : nous ne nous étonnerons donc plus, d'après ces données, que le monarque obéisse au prêtre. Far-

là nous nous expliquerons qu'uo mystérîeu;y;^4^9^^.^ s élançant sur un nid de neuf passereauf ^Jeç. 4^.yorant, et atteignant enfin leur. iPiaère q^ui g^ipit ,jç): yole autour d eux , signifie le no^pcibre^ d ai>nées çQ^suméeSi par les Grecs au siège de Troie, et la dixième qui doit livrer Ilion à ses vainqueursi. I^ous concevrons . ^ç. même qu'un aigle ravisseur d'un serpent q^jL le blesse , et quil rejette tout ensanglanté sur la ter]:e > paraisse un augure favorable aux héros atteints p^r les coups d'Hector, dont ils seront enfin vengés, La sainteté des serments aura pour nous un caractère inviolable ^ quand nous nous persuaderons qu'un signe. ..du front de Jupiter engage sa puiss^ce par un lien scellé dans les enfers, et qu'il ne sauritit brisiçr lui-même. Les cérémonies des sacrifices , les augustes appiréts des festins, le partage des chaii's de toutes les victimes, le choix des taureaux, de$ génisses ou des bret^is^jen offrande aux différentes divinités, tout nou^ intéressera relativement aux mœurs qui enrichiront la fable d'une quantité de détails vrais et curieux. Homère* abonde en ces particularités , qui varient san.$ cesse les spectacles qu'il présente. La délicatesse de nos temps lui reproche la simplicité de la vie que mènent ses héros et ses rois ; mais elle n'a rien qui choque le bon goût, puisqu'il retrace les habitudes des hommps qu'il a vus. Ces liabitudes n'ont pas une si forte dissemblance qu'on se l'imagine avec celles dç nos pères ; mais nous en jugeons par les usages et la galanterie qui régnent dans l'enceinte de Paris et de la cour. Les seigneurs de la Bretagne, du Poitou^ et de la Normandie , possesseurs de grands ti'oupeaux^ conuue

JE

a8o COURS ANALYTIQUE

les pfriûces de Thessalie, d'Argos, et d'Ithaque , trenvendent moins bizarre rechange qu'ils se font de brillantes* armes , ou dé riches baudriers estimés à la Taleùr dé' telle ou telle quantité de bestiaux: je n'oserais pas néanmoins excuser devant notre politesse qu'une jeune et belle femme, spirituelle, et instruite par Minerve à travailler de beaux ouvrages , soit donnée fàslueusement à un vainqueur des jeux , en estimation de quatre bœufs , et qu'elle ne vaille que ce prix-là ; mais les mœurs sont bien changées : les belles en ce temps n'étaient que des esclaves; elles sont maîtresses aujourd'hui , et c'est nous qui sommes les humbles serviteurs des belles. Du reste, qu'y a-t-îl d'étrange à voir Achille quitter la Ijre harmonieuse pour remplir le saint office de l'hospitalité, en immolant une victime, en la posant sur un brasier^ en la divisant pour en offrir les parts à ses convives ? Nous nous plaisons à suivre en ses habitudes privées le roi deTliessalie qui fera retentir le monde du bruit de sa gloire : ses simples mœurs ne le dégradent point à nos yeux : elles le rapprochent de celles des héros, nos ancêtres , qui dès l'enfance accoutumés à se servir de leurs propres mains , ne traînaient pas un nombreux domestique jusques dans les camps , et n'habitaient pas des palais infectés par la corruption du luxe et par la foule empressée des courtisans : ces mœurs val;»ient bien nos mœurs serviles, efféminées et fastueuses; 11 y a plus à dire : le poète nous offre Timage de la vie militaire, oii les chefs, comme les soldats, sont souvent réduits par la nécessité à pourvoir sans aide* à leurs besoins : il nous les montre attelant leurs

chevaux, leur dispensant la nourriture, polissant et aiguisant les armes qu'ils placent sous leur tente ou sur leur char : tous ces soins guerriers ajoutent ^ ht peinture de la noble activité de leur courage : il oppose en heureux contraste avec ces mœurs des camps, celles d'une opulente cité de l'Asie. Son art vous fait assister dans le Palladium aux fêtes de Minerve ; il vous rend témoins des solennités en honneur de Phébus ou de Neptune , qui fonda les murs de Laomédon : il vous découvre la chambre parfumée où se retire Hélène, et les bains odorants de Paris. Vous pénétrez au fond de la retraite où se plaît la noble pudeur d'Andromaque, occupée avec ses femmes à nuancer les broderies qui lui retracent les faits de son époux. En quoi donc les mœurs homériques ontelles pu sembler si grossières ? Ne les a-t-il pas prises à ce juste milieu qui les sépare également de la barbarie et de la civilisation raffinée , c'est-à-dire à l'époque où , sans cesser d être simples et naturelles , elles se modifient par Tinfluence des lois, des beaux-arts, et de rindustrie ? En des temps plus reculés et plus près de Tétat sauvage , elles ne lui eussent prêté que des traits informes^ rudes et féroces; en des temps plus avancés, elles ne lui auraient fourni que des empreintes altérées par la dégénération , que des modèles vicieux et des formes amollies et douteuses. Les mœurs qu il a choisies , ou plutôt reçues de son âge héroïque, sont fortes autant que gracieuses, et surtout marquées de leur couleur originelle. En est-il , d'ailleurs , de plus poétiques au monde , puisqu'elles se lient au système brillant d'une théogonie , qui per-

a8^ COURS ANALYTIQUE

sonnifie toute la nature en une multitude innombrable de dieux , de dées3es , et de nymphes , puissances merveilleuses et animées, de qui les mœurs surnaturelles s accordent si bien avec les mœurs des héros crédules aux erreurs mythologiques?

liCur soumission à leurs dieux imaginaires permet aux plus intrépides de reculer sans honte, quand ils se voient repousses par Neptune, par Bellone, ou par leur grand Jupiter. Leur pieux respect des morts fait succéder aux batailles cruelles les tristes honneurs et lattendrissçment des funérailles : on y retrouve cette inquiète espérance dune destinée future, dune immortalité de Tame appelée dans une autre vie, idée si chère à tous les humains, et qui fonda les religions de tous les temps et de tous les pays ! C'est elle qui accroît le* tragique du trépas d'Hector expirant sous le fer d'Achille, et implorant de lui la seule grâce d'une sépulture, afin que son ombre errante né gémisse pas vainement autour des rives infernales, et ne désole pas son inconsolable famille. Le farouche vainqueur lui refuse cette assurance dune paix éternelle; et la pitié redouble à Taspect d'un désespoir qui suivra la victime au-delà de la mort. D'une source pareille sort Tabondant pathétique des jeux funèbres solennisés autour du bûcher de Patrocle ; et toutes ces beautés ne naissent que des mœurs religieuses.

La scrupuleuse attention qu'apporte Homère à obsei*ver la conformité des mœurs , il l'applique au maintien d'une règle que les modernes ont perdue de vue , et qui tient à la précédente : son exactitude à

!ies localités , , ■. , ^ •

bscostomef. traccr les localités , les usages et les costumes, enri*

chit infiniment la trame de son ouvrage. Son pinceau montre chaque objet., dessine et colore chaque site,: donne à tout la forme, le mouvement, et la vie. Va guerrier n'entre pas dans la lice que Ton ne voie son visage, sa taille, son casque et laigrette qui le surmonte. Je connais la cuirasse et le baudrier éclatant d'Agamemnon, la lance de Diomède, Télégant cothurne dont les héros grecs sont chaussés ; je ne puis confondre la solide armure des Ajax avec le riche appareil de guerre qui reluit sur les membres délicats de Paris. Trois' fois le poète a changé de moyens pour me familiariser avec leis nombreux personnages qu'il me signale avant que de les faire agir : un dénombrement détaillé m'enseigne les noms des chefs- de la Grèce, des chefs Troyens^ et de leurs alliés: leur généalogie , constatée en ses vers , est devenue un monument impérissable des titres de leurs familles antiques et divines. Je «ais que lenumération des troupes qu'ils conduisaient a servi de témoignage authentique en faveur de leurs droits débattus chez leurs descendants. Je sais que les contestations élevées entre les princes , entre les villes , au sujet de leur origine, ou des limites de leurs possessions, n'ont eu d'autre arbitre que la muse qui transmit , sans erreur^ l'histoire des races, et décrivit la situation des états, leurs bornes , le cours de leurs i^vières , et jusqu'à leurs moindres fontaines. J'ai vu sur les tours de Pergame s'asseoir Hélène à côté de Priam , et je l'ai entendue lui désigner les plus illustres rois armés pour la reconquérir. D'autre part Agamemnon , en haranguant ses troupes à la tête de l'armée réunie , nous en

a84 COURS ANALYTIQUE

caractérise encore les chefs par ses discours , et nous aide à discerner leur prestance , leurs armes , et les nations qu'ils commandent. A travers le choc des ha* tailles , toutes ces figures qui me sont connues marquent leur action par des attitudes prononcées : leur lance, leur javelot, ou leur glaive, sont sous mes yeux : mes regards peuvent en mesurer le jet , ou en suivre les coups , ou discerner Tespace qui sépare les combattants , ou les diversités infinies de leurs bles-^ sures et de leur mort , ainsi que les postes occupés par les deux armées et Tassiette des lieux qu'elles ensanglantent , et rhorizon qui les environne. Taperçois sur les chars le héros qui combat , et Técuyer qui tient les rênes : je reconnais leur adversaire qui £iit tomber ce dernier en le perçant d'une flèche altérée de sang, choisie dans un carquois dont j'ai vu la structure et Téclat, et que jai vue poser sur la corde d'un arc brillant, formé des deux cornes d'un cerf qui fut la victime des chasseurs. Le poëte m'a tout montré. Ici l'un des chev^aux de Nestor tombe blessé dans une retraite ; sa chute effarouche son compagnon et embarrasse les rênes , tandis que le vieillard , courbé sous le bouclier qui le garantit des traits mortels , tranche avec son glaive la volée de son char arrêté devant les ennemis qui l'entourent. Je ne confondrai pas les coursiers d'une race immortelle qui entraînent l'héroïque fils de Priam vers la mêlée , avec les fougueux Xante et Podargc, indomptables à toute autre main qu'à celle du fils de Thétis. Je parcours de la vue les portes Scées , les rives du Scamandre , et j'admire les fictions naissantes da^ l'observation des localités qui,

présentant au génie la réunion de deux ^torrents , les animent tout-à-coup en dieux écumant de courroux , et menaçant d engloutir le héros téméraire qui traverse leurs ondes soulevées. Tout est circonstancié dans ce tableau vrai , vivant , et immense , tout jusqu'au suprême idéal.

Transporté dans l'Olympe , j y contemple les palais indestructibles des immortels , leurs portes s ouvrant, se fermant d*elles-mémes , les sièges des dieux roulant à leurs voix, et choisissant la place qu'ils doivent occuper : une clef mystérieuse m'ouvre la demeure reculée où Junon cache aux regards profanes les secrets de sa divine toilette, et revêt ces tissus radieux, C€tte robe , ces voiles célestes , ornements moins séducteurs encore que cette ceinture empruntée d^ Vénus , et dérobée par Theureux Homère qui la prêta depuis aux ingénieuses Muses pour enchanter Vinfar gination de tous les hommes. Lui seul posséda l'art de rendre visibles tant de choses fictives, telles que )es habitations éthérées , les grottes marines d'Amphiliite, les urnes souterraines des fleuves qui s'y épanchent, et 1^ trône infernal de Pluton. Les localités imaginaires deviennent présentes en son poërae , ainsi que les localités réelles : les costumes des^nés avec justesse lui servent à démêler les figures principales entre la multitude des groupes : les usages, décrits fidèlement, lui fournissent le détail- des cérémonies, des combats , des campements, des retraites, des repas , et des jeux où luttent si diversement les rois g

^rassemblés par le noble Aèhille qui les préside, et qui en distribue les prix, afin d'honorer magnifique-

a86 COURS ANALYTIQUE

ment les devoirs fanéraires quUl rend à sdn ami. Le génie d*Homère peint en détail la nature entière dont il embrasse lensemble dans sa vaste Iliade; et poiir^ tant il resserre, au besoin , Tabrégé des spectacles de toute la terre ceinte de l'Océan , sur Torbe ciselé d'un bouclier devenu la merveille de la postérité. Considère^ que , parmi tant d'objets qu'il nous traça , son exactitude à l'égard des choses locales est tellement précise , que ni les historiens graves ni les doctes géographes n'ont récusé ses assertions : la Clfo d'Hérodote est plus fabuleuse que la CalHope d'Homère : tous <leux ont parié de la Thèbes d- Egypte , sui" la foi dufie tradition qui parut exagérée: mais observez qu'Homère, de peur d'inexactitude^' met ce qu'il en dit SOT les lèvres d'Achille y de qui le coun^cnix peut s'exprimer par hyperbole; il rejeterait, s'écrie t- il, l'hymen «d «ne fille d'Agàmemnon, eàt-elle plus de trésors que n^en contiendrait la ville de Tfièbes aux cent portes. Ces mots n'ont rien d'outré dans la place où ils' sont : ills s'accordaient avec Topinion conçue des merveilles que l'on racontait de cette cité, dont les débris fameux ont récemment encore étonné les yeux de nos braves compatriotes, guidés par l'ancien frère d Wmes de Moreau , le général Desaix , jusques dans la Thébaïde. Je pedse que ce sera faire une digression agréable pour mes auditeurs que de leur citer, à ce sujet , un passage de la relation de M. Denon, qu'associa le zèle ardent des voyages à l'aventureuse expédition d'Egypte :

«Cette Thèbe, écrit-il, ce sanctuaire abandonné, « isolé par la barbarie ^ et rendu au désiert sur lequel

présentant au génie la réunion de deux «torrents , les animent tout*à-coup en dieux écùmant de courroux , et menaçant d'engloutir le héros téméraire qui traverse leurs ondes soulevées. Tout est circonstancié dans ce tableau vrai , vivant , et immense , tout jusqu'au suprême idéal.

Transporté dans l'Olympe , j y contemple les palais indestructibles des immortels , leurs portes s ouvrant, se fermant d*elles-mêmes , les sièges des dieux roulant à leurs voix, et choisissant la place quils doivent occuper : une clef mystérieuse m'ouvre la demeure reculée où Junon cache aux regards profanes les secrets de sa divine toilette , et revêt ces tissus radieux , cette robe , ces voiles célestes , ornements moins se* ducteurs encore que cette ceinture empruntée de Vénus , et dérobée par Theureux Homère qui la prêta depuis aux ingénieuses Muses pour enchanter Finfagination de tous les hommes. Lui seul posséda lart de rendre visibles tant de choses fictives, telles que Jes habicatiops éthérées , les grottes marines d'Amphi- ^Irite, les urnes souterraines des fleuves qui s y épan- .chent, et le trône infernal de Pluton. Les localités imaginaires deviennent présentes en soû poërae , ainsi que les localités réelles : les costumes dessinés avec justesse lui servent à démêler les figures principales entre la multitude des groupes : les usages, décrits Êdèlement, lui fournissent le détail des cérémonies, •des combats , des campements, des retraites, des repas , et des jeux où luttent si diversement les rois mssemblés par le noble Achille qui les préside, et qui en distribue les prix, afin d'honorer magnifique-

2i88 COURS ANALYTIQUE

Tendus après le pillage. La louange de nos troupes , en ce morceau curieux, est aussi l'éloge du cœur et de l'esprit éclairé de celui qui la tracée; ses soins actifs et généreux pour la gloire de nos artistes et de leurs belles écoles, ne méritaient pas pour salaire Taffliction de voir la galerie du Louvre dépouillée des chefs-d'œuvre que notre capitale, en émule de l'ancienne Rome , avait payés d un sang héroïque , et que des pactes signés avaient acquis à notre Muséum.

Vous ne trouverez pas de disparate en ma transition qui, d'un épisode relatif à nos soldats^ vous ramène à ceux qui ont rapport aux Achilles, aux Diomèdes , et aux Ajax.

Ce qu'on a inséré dans les poétiques, touchant les liCs^piMacf. ÉPISODES, deviendrait la condamnation de la plupart des plus habiles auteurs , si Ton prononçait leur sentence selon la rigueur de leur règle. Il n'y a qu'Homère qui ait su limiter les incidences en gardant une juste proportion , et établir les liaisoiïs intimes qui les incorporent au sujet. Excepté trois épisodes très -marqués, on pourrait croire quil n'a pas usé de ce recours, tant sa fable est tendue, forte et pleine, à moins que les aventures merveilleuses de ses dieux, corrélatives au fait principal , ne se rangent parmi ces narrations incidentelles : sa marche générale n'est presque jamais interrompue^ en revanche, il sème, d'intervalles en intervalles, une foule de petits contes ingénieux et piquants, dans les moments de repos: narrateur infatigable, il profite des caractères verbeux de Nestor, de Phénix, et d'Ulysse, pour nous transmettre épisodiquement les annales du passé, qu'il

DE LITTÉRATURE. a8g

i^sserre avec une précision charmante ; le défaut, iTOfi rigoureusement blâiné de ses harangues au milieu d^es combats, tient sans doute à labus de ces récits c|ui les surcharge par-fois d'une longueur peu mesurée. Mais quel homme de goût voudrait retrancher une infinité de relations curieuses et de détails exquis, en les sacrifiant à une plus exacte vraisemblance ? ce serait dessécher lembonpoint vigoureux et fleuri d'un beau corps; ce serait émonder le surcroit des feuillages d'un vaste et haut chêne pour le mieux aligner en arbre de jardins symétriques : ne suffit-il pas que ses larges branches s'élèvent noblement portées sur un tronc solide et bien enraciné , pour qu'il soit l'honneur de la nature? Ces légers faits, jetés çà-et-là dans les discours des acteurs et dans le récit de la fable, y apportent une adroite distraction, un agréable délassement; on doit penser aussi que l'épopée, encore plus que la tragédie, quelque soumise qu'elle soit à pne vraisemblance régulière, n'a pourtant qu'une vérité conventionnelle en certains points; son langage métrique, son rhythme, fait pour être chanté, nous avertissent de son illusion et du droit quelle a de prendre des licences passagères , afin qu'on s'y plaise davantage. Il est même des fautes si fécondes en beautés, que le génie préfère de les commettre à garder une rectitude froide et sèche. Nous n'en sommes pas là vis-à-vis de V Iliade; ses trois principaux épisodes rentrent dans le fond des choses par des liens très-réguliers ; nous les regarderions même, en les anatomisant bien , comme étant des membres de l'action , s'il n'était pas possible de les en détacher

apo COURS ANALYTIQUE

Bans nuire à son intégralité. Par exemple, que le fib de Tydée ne blessât pas Vénus d'un coup de lance , Enée, vaincu par lui, pouvait être enlevé des rangs par le secours des soldats défenseiurs de sa jeunesse; et la suppression de la fiction céleste qui caractérise rintérét qu'excite sa beauté terrassée, n-eùt pas e!hipéché que Touvrage, dénué de cet allégorique ornement, ne restât complet : toutefois que de grâces, d élévation , dVssor merveilleux, la fable y eût perdu! Ce saisissement de la déesse , ses tendres plaintes, ses larmes aux pieds du trône de TOlympe, ses contestations avec la soupçonneuse Junon, combien de peintures regrettables ! L'éclat de cette allégorie ingénieuse réfléchit sa splendeur à travers l'uniformité d'une longue bataille qui doit durer pendant le chant qui suit et que suspend encore un second épisode d'un genre doux et simple, afin de contraster à-la-fois par un repos au mouvement et par le naturel au merveilleux qui précède : que d'art ! que de science ! Faisons-nous un pas avec Homère sans trouver un secret à méditer?

La première impétuosité des combats ne s'est point épuisée: leur fureur s'accroît à légal des. incendies; Diomède a immolé, renversé, dissipé les plus belliqueux Troyens , il s'est attaqué même aux dieux avec l'aide de Minerve, et son audace a forcé Mars de remonter dans l'Olympe; le lecteur a besoin de quitter ce tumultueux théâtre du carnage : les héros euxmêmes sont lassés des coups qu'ils se sont portés : cependant Glaucus affronte Diomède, et le courage de celui-ci s'en étonne; la fatigue qui les arrête un

moment tous deux^ les engage à slntei'roger et à se répondre. Ici l'invraisemblance des entretiens pro^ longés entre les ennemis vous paraît -elle si choquante? C'est durant cette suspension que le poète entremêle à son épisode deux autres courts récits épisodiques tels que ceux dont nous parlions ci-dessus; il les place dans la bouche des deux adversaires qui s^apprennent leur destinée en se racontant les sujets de gloire de leurs ancêtres. La ^ réponse de Glaucus commence par une image dont la mélancolie est gracieusement en opposition avec leurs fureurs homicides.

« Magnanime fils de Tydée y pourquoi me demandez- « vous qui je suis ? Telles que sont les feuilles dans les « forêts , tels sont les hommes sur la terre ; les feuilles , or- « nement des arbres , tombent abattues par les vents, et la tt forêt qui reverdit en pousse de nouvelles, quand la nature « est ranimée par le printemps; il en est de même des hom- « mes ! une génération passe, et une autre refleurit.»

De-là le fils d'Hyppolocus déduit la succession de la race de Bellérophon , de laquelle il naquit* Après ces détails, Tame du lecteur, attristée par le spectacle des luttes meurtrières , éprouve une douce surprise au moment où Diomède joyeux d'avoir entendu Glaucus, plante sa pique à terre, et prenant la parole, Ixjti révèle que leurs aïeux et leurs pères furent unis pâ^ l'hospitalité, et que le souvenir de leur amitié saintement scellée, doit les attacher d^un nœud sacré l'un à Fautre. On les voit avec attendrissement descendre de leur char, renouveler mut^ieillement leur alliance

jy'2 COURS ANALYTIQUE

serobrasser; et, soigneux d'échanger leurs armes afin de ne plus s'attaquer dans la confusion de la mêlée, recevoir et donner indifféremmept de l'or pour de l'airain ! Le troisième épisode, plus étendu, se recommande aux esprits studieux par des beautés d'invention, de mœurs, et de localités que tous les épiques ont imitées. Je renvoie à notre analyse antérieure des principes, où j'ai traité comparativement ces imitations successives de Vii^ile, de l'Arioste, et du Tasse, qui , lun après l'autre , s'approprièrent et modifièrent les formes empruntées de ce même incident. Chez Homère , il est si habilement appliqué au fonds principal, qu'à peine l'en pourrait-on séparer. Ce poète, ayant voulu comprendi*e en son plan les tableaux de toutes les alternatives, de toutes les vicissitudes et de toutes les opérations de la guerre, n'eût pas accompli son projet sans l'expédition nocturne de l'enlèvement des chevaux de Rhésus. Après nous avoir montré les armées victorieuses et battant au loin la plaine, il nous les montre vaincues et retirées dans leurs retranchements. Nous assistons aux soins nécessités par la crainte des surprises, aux veilles des camps ; no& regards suivent l'inquiet Agamemnon allant dans la nuit réveiller les chefs accablés des travaux du jour, et les appelant au conseil; il s'agit d'envoyer l'un des plus hardis épier les démarches des Troyens , parmi lesquels , de l'autre côté , Hector, non moins vigilant, propose à quelque habile soldat de pénétrer dans les tentes des Grecs. La présomption inspiriée par la victoire se manifeste dans la promesse qu'il fait à Dolon de lui donner, en salaire d«

DE LITTÉRATURE. ag3

l'entreprise, le» chevaux de Vinvincible Achille. Dolon part snr cette vaine assurance; mais il est rencontré dans Tombre sur le même chemin où Diamède et Ulysse marchent avec un dessein égal contre les Troyens. Ricfn de mieux peint que la terreur de l'espion aperçu^ que sa fuite, que la course rapide des guerriers qui latteignent y qui l'interrogent , et qui le tuent. Ses réponses nous apprennent comment les troupes formaient leurs quartiers, et quel danger suivra la négligence des factionnaires écartés; notis savons qu'Hector consulte, non loin du tombeau d'Ilus j en quel endroit sommeille le thracien Rhést^s^ couché près de son char, derrière lequel sont attachés ses chevaux détel^;

« ........ coursiers qai , pleins d'ardeur ,

« Passent l'air en vitesse , et la neige en blancheur.

Enfin rien de local qui ne soit ciix^onstancié de telle sorte que vous croyez être témoins^ de latrivéé des deux Grecs, de regorgement des gardes, de la mort du roi de Thrace , et du vol de ses coursiers superbes , et de son armure dorée. Minerve avertit les vainqueurs de l'approche d'Apollon, c'est-à-dire que la prudence les force à éviter le jour naissant; ils reprennent leur route sur les chevaux enlevés , et regagnent leur camp où le vieux Nestor, alarmé de leur péril, et les attendant au posteLdes sentinelles, est le premier qui les reçoit, qui les félicite, et qui les reconduit vers leurs compagnons étonnés. Je ne connais pas de tableau partiel mieux fini et plus vrai que celui-là.

Esord*.

InTOCftllMU

Selon moi, Ton a mal-à-propos compté parmi les épisodes , via séduction de Junon endormant Jupiter sur le mont Ida : cette aventure, dans laquelle jouent .les plus grands rouages de la machine merreilleuse^ est une des scènes capitales de la fable, dont elle produit une magnifique péripétie. Le petit nombre de véritables incidences renfermées dans VlUade réfute mieux que les argumentations vaines , labsurde opinion de ceux qui s efforcèrent de considérer ce poème comme une collection de divers chants composés par divers auteurs : je n'ai pas même daigné relever cette erreur évidente. On a pu intercaller quelques vers, quelques historiettes dans ce poétique récity et, peut*étre est-ce a des transpositions légères, et à des dé* tails étrangers que les éditeurs y insérèrent, qu'il faut attribuer les seules fautes qu'on y remarque; mais aucun ouvrage ne forma mieux un ensemble, un tout, tel qu il dut sortir du cerveau d'un seul inventeur. Dès Vexorde il promet ce qu'il exécute uniquement dans, le cours de l'œuvre, et ce qu'il accomplit dans sa conclusion. Son exposition et son invocation se confondent ensemble par un effet de son enthousiasme poétique; il n'implore pas le secours de sa muse ainsi que les poètes moins vivement inspirés que lui , mais il lui ordonne impérieusement de chanter, et lui dicte le sujet de ses chants : si la fatigue de son essor a besoin d'aide, il Tinvoquera plus tard, et ses exclamations annonceront toujours des n^erveilles plus élevées. Permettez qu'à l'égard des l'ègles de Xexorde et de l'exposition , je vous cite les remarques et l'exemple que nous en a laissés notre lyrique Lebrun , plus

DE LITTÉRATURE. agS

initié que tous nos contemporains aux mystères des muses.

« Le commencement de X Iliade , dit-il , est le plus « beau , le plus admirable de tous les débuts épiques « que nous connaissions. Vous entrez d^abord dans « le sujet ; les passions vous en ouvrent la porte. L*hé- « roïque et le merveilleux se dévoilent ; la terre et «l'Olympe sont déjà en mouvement, déjà le drama- « tique se mêle au récit avec une précision , un naturel « divin. Quelle simplicité ! Quelle majesté ! Quelle va- * riété ! Quelle rapidité !

« Muse , chante avec moi la colère implacable « Qui , servant des destins Tarrêt irrévocable , « Dans les champs d*Ilion , sous ses fameuses tours, « Livra tant de héros à la faim des vautours; « Du jour que s'enflamma la querelle homicide « D'Achille fils des dieux , et du superbe Atride.

« Quel dieu vint les armer ? Apollon , ce fut toi « Qui fis payer aux Grecs le crime de leur roi. « Le fier Agamemnom, par un refus sinistre, « Avait du dieu vengeur insulté le ministre , « Lorsque des fils d'Atrée abordant les vaisseaux , « Le sceptre en main , le front ceint d'augustes bandeaux, «^rysès vint demander aux princes de la Grèce « Une fille , l'espoir de sa triste vieillesse.

« Atrides , et vous Grecs , généreux combattants , « Puissent enfin les dieux, de l'Olympe habitants, «Vous ramener vainqueurs au sein de la patrie ! « Mais daignez rendre , hélas ! une fille chérie « A mes dons , à mes pleurs , au ministre sacré € Du dieu , dont l'arc terrible est au loin révéré.

2s6 COURS ANALYTIQUE

« Il dit : Vor qu*il présente, et les larmes jd*an père , « Et d'un prêtre des dieux Tanguste caractère , <t Font pencher tous les Grecs au conseil le plus doux : « Mais Atride , lui seul, inflexible et jaloux , n Comblant ses durs refus de menaces , d'outrages :

« — Téméraire Yieillard , fuis loin de ces rivages ;

« Si dans mon camp jamais tu hasardes tes pas ,

« Le sceptre de ton dieu ne te sauverait pas ;

« Et, soumise à mon lit , aux fuseaux destinée,

« A vieillir dans Argos ta fille est condamnée.

« Fuis. » Le vieillard s'éloigne à ces mots foudroyants.

« Il marchait en silence au bord des flots bruyants y

« L*œil en pleurs vers les cieux, letlésespoir dans Famé.

« *- Dieu de Chrysès ! c'est toi que ma douleur réclame !

« Toi , fils de Jupiter, puissant roi de Délos !

«t Toi , dont Tare immortel veille sur Ténédos !

« Si , couvrant tes autels de victimes sanglantes ^

« Je me plus à t'ofîrir leurs entrailles fumantes ,

« Arme toi I venge-nous ! Que tes traits courroucés

« Fassent payer aux Grecs les pleurs que j'ai versés.

« Apollon , à ies cris, du haut des cieux s'élance, « L'arc en main , et le cœur enflammé de vengeante. « Sur l'épaule du dieu ses flèches en fureur /

• Font rendre au carquois d'or un son plein de terreur. « Tel que la nuit il marche entouré d'un nuage : « A l'écart de^ vaisseaux il s'assied au rivage ; « Et courbant sur les Grecs son arc étincelant ,. « Le trait rapide vole et fend l'air en sifflant.

« Du premier coup atteint , le coursier léger tombe ; a Le Grec frappé lui-même aux seconds traits succombe î « Neuf jours sur tout le camp volent ces traits mortels ; « Neuf jours des noirs bûchers luisent les feux cruels.

a Junon de ce carnage et s*indigne et soupire ,

a Dès la dixième aurore , Achille qu'elle inspire

a Rassemble tous les Grecs que glace un morne effroi :

> 11 rompt Taffreux silence, et s'adresse à leur roi.

Je m arrête à la convocation de ce conseil où parle bientôt Calchas^ et d'où partent les dissensions aveugles dont le cours entraîne tous les événements du poëme. Ce peu de vers ne nous met -il pas soudain au fait? !N'entrons-nous pas dans les intérêts claire^" ment et succinctement exposés ? Ne sentons-nous pas déjà se mouvoir à -la -fois les passions de la terre et les vengeances du ciel? Poursuivons maintenant la trame de Fouvrage : un bel ordre de chants nous dé- L'ordre

i« . iii'*i* - **" chants.

couvre la science avec laquelle le génie dispose, ar^ range et diversifie les objets en entremêlant le terrible au doux , le gracieux au sublime , et le simple à Tex* traordinaire. Les chants qui suivront le premier, rempli des discordes intérieures de Parmée , offriront les assemblées délibérantes des héros, les apprêts de l'attaque, la marche et le dénombrement des troupes, ^les tentatives réciproques d'un traité de paix, la perfidie qui le rompt, les duels avant-coureurs. des premières batailles , par-tout l'intervention des divinités , les spectacles de la cour du roi Priam y %q9^ entretiens avec Hélène, et enfin l'engagement général des armées et des dieux qui les secondent. Une agréable incidence les traverse bientôt; un peu plus tard les scènes se passeront dans l'Olympe ; Tintérêt redescendra sur la terre; on naura plus revu le grand Achille, mais les souvenirs le rappelleront dans tous les dis* cours; les prodiges de 1 éloquence succéderont dans

ag» COURS ANALYTIQUE

Fambassade qui lui est envoyée aux mouyements railentis des armes. Le tumulte guerrier renaîtra dès que Jupiter réveillé s^apercevra des effets cruels de la ruse de Junon. Nouveaux chocs , nouvel épisode , nouveau concours du merveilleux ; les Grecs , menacés de leur prochaine ruine ^ exciteront la pitié de Patrocle. Il se plongera pour eux dans le feu violent de la mêlée, et sa mort prompte, remettant enfin la lance aux mains du terrible et rugissant Achille, lâchera toutes les digues au débordement du carnage : le fils de Pelée vaincra les dieux des fleuves, et joignant Hector sous les murs de Troie, son sanglant triomphe désolera les yeux des parents éplorés, et de la tendre veuve, à laquelle il fit des adieux étemels. La marche impétueuse, irrésistible force de tant d*événements qui se pressent, épuiseraient le cœur, étourdiraient l'esprit, si Tordre suprême qui les dirige n'en graduait pas sans cesse les impulsions variées ; cette économie règne jusqua la fin, et de peur que la force tragique et les moyens d'éclat n*affluent trop précipitamment, Fart, en dernier lieu, les détourne un instant par Tamusement des courses de char et des luttes du ceste, en des jeux où les héros se disputent les prix de la vigueur et de lagilité : puis le pathétique recommençant, va jusqu'à son comble au dénouement sublime où les promesses du poète sont merveilleusement remplies.

j.» ^mnciusion Trols sculcs remarques sur la conclusion nous convaincront de son excellence ; le joug des règles est si léger pour Homère qu'il satisfait aussi-bien à celle-ci qu aux autres. Son poème traite du courroux d'Achille

du sujet.

■vr-,

et se termine dès que ce courroux est totalement calmé. Le caractère du héros principal se soutient pareil à lui-même jusqu'au bout; car un dernier mouvement de son intraitable irascibilité fait trembler encore à ses pieds le vénérable pèpe qui l'implore, et qu'il vient d'embrasser avec respect et pitié. Le dénouement enfin est conforme au sujet , puisqu'il offre le déchirant spectacle de l'humiliation des vaincus, réduits à solliciter la clémence du plus altier des vainqueurs. Priam, aux genoux de l'homme qui tua ses fils, et qui traîna le corps du plus cher d'entre eux autour de ses murailles, doit pénétrer d'une commisération profonde ceux à qui des révolutions, aussi sanglantes que les nôtres , ont appris que la fortune contraint quelquefois les plus fiers à Taffroiit de toucher la main et même de suppher les bourreaux puissants de leurs familles !

II est aisé de concevoir ce que sont de telles beautés de plan et de texture, rehaussées par la condition du STYLE le plus épique; A cet égaixl nous ne pou- Lctyic. vons juger que par induction. Les deux genres dramatiques dans lesquels nous sommes si riches en modèles , nous fournissaient ^thalie et Tartufe , chefsd'œuvre écrits en notre langue ; l'épopée n'a produit rien d'égal à XlUade dans les langjues vivantes ; la supériorité de ce poème nous commandait pourtant de le choisir en exemple parfait de nos règles appliquées à l'analyse du meilleur ouvrage; nous prévîmes la jiécessité de recourir aux suffrages des anciens , plutôt qu à nos moyens méthodiques pour eii estimer la diction autant qu'elle le mérite. Il faudrait être né

3oo COURS ANALYTIQUE

grec pour en apprécier justement le rhythme, la prosodie , les propriétés , les figures , les accents , et Fhar* monie; ainsi quil faut être né français pour goûter Feuphonie délicieuse des vers de Racine, l'énergie et la précision de ceux de Molière. Mais ces mystères du style ne se dérobent pas si absolument à nous, que les habiles hellénistes n'aient pu nous en dévoiler ce qu'il y a de plus important à y décoayrir; leur finesse pénétrante supplée à ce que les temps nous ont ravi des articulations perdues, et de la prononciation altérée de sa langue chantante , de sa mélopée inconnue. Nous savons par cœur quelques passages d'Ho» mère , dans lesquels les sons et la mesure imitent les bruits de la mer, ou des vents , ou des rames, ou du choc des armées quil a voulu ipeindre; nous avons reconnu les avantages quil tire ded termes composés à la faveur desquels il attache plusieurs attributs aux objets, par lemploi dune seule épi^ète. La douceur et la fluidité de ses vers ne nous ont pas échappé dans les expressions faciles et négliges du sentiment; leur originalité, leur vigueur, l'audace de ses métaphores ou de ses ellipses nous oi!it par-tout frappés dans la violence des passions. Aussi recommandabie par sa flexible étendue que par sa brièveté, dans la Narration, narration il est concis et serré sans sécheresse: dans

«Uscnption , '

dialogue. ]^ description, il est pompeux ^ abondant, mélodieux sans superfluité, sans emphase; dans \e dialoffue , il est toute vérité, tout feu, et sa logique enflammée transforme ses arguments en images ; continuellement naturel et toujours élevé, c'est souvent lorsqu il prend le ton le plus simple quHl est le plus sublime. Les

DE LITTÉRATURE. 3oi

répétitions dont il use uniformément ne sont pas chez lui des redites, mais des signes caractéristiques: pourquoi les blâmer? Elles gravent les choses et les physionomies dans l'esprit, elles empêchent qu'on les confonde, car une même épithète s'appliquant toujours à un même objet, un même attribut, à une même personne, les rappellent mieux au souvenir dans Ylliade et dans la Bible , que dans tous les autres ouvrages.

Voltaire remarque avec justesse que Tignoranoe des critiques est la pire de toutes , en ce qu elle est doublement à reprendre , parce quils se trompent eux» mêmes ^ et qu^Us trompent les autres. D'après cela devait-il imputer à Homère des bassesses qui ne sont que les défauts de ses traducteurs ? Il trouve grossier qu Achille traite Agamemnon diç rogne, et dise qu'il a Y impudence d^un chien ; certes , cela n est pas poli : mais il lui plaît de parodier les choses^ ou d'emprunter malignement la plate version d'un texte que pouvaient rendre noblement les expressions d'inso/ente ivresse y àejront cynique y tournures équivalentes en synonymie aux termes grecs dont il se moque. Je ne citerai que cet exemple contre la prévention de trivialité,supposée dans un poëte qu'une note excellente de Boi* leau justifie d'ailleurs sur la différence des langues qui ne répondent quelquefois à des termes nobles que par des termes bas. « C'est une chose fort remarquable, « dit-il, que dans toute l'antiquité on n'ait jamais fait « sur cela aucun reproche à Homère , bien qu'il ait « composé deux poèmes, chacun plus gros que l'Enéide, « et qu'il n'y ait point d'écrivain qui descende quel-

« quefois dans un plus grand détail que lui, ni qui « dise si volontiers les petites choses, ne se servant « jamais que de ternies nobles, ou employant les moins « relevés avec tant d art et d'industrie , comme re* « marque Denys d*Halicamasse , quil les rend nobles < et harmonieux! »

Ainsi donc, avant doser critiquer Homère, il faut d abord Tentendre; après tout, on ne risque rien d*admirer ses vers, dont la beauté força Platon à brûler les siens par désespoir de rivaliser avec lui,* et Ton peut s^en fier à Texact et rigide Aristote qui, dans son admiration du style de ï Iliade, écrivit quHomère semblait n*avoir usé que de mots animés et "vii^ants. Mais quel témoignage plus fort, plus respectable pour nous, que le nombre infini des imitations de Virgile ? non-seulement il s'efforce de lutter avec lui de conception , mais de détail en détail ; et tout ce que peut faire son génie est de soutenir le parallèle sous le rapport du style. Il est peu de comparaisons dans XEnéide qui ne soient tirées de Y Iliade; elles sont plus abondantes et plus vives dans ce dernier poème, dont le style est de jet et d'inspiration. Celles de Virgile paraissent plus achevées , parce quelles ont tout le fini que donnent l'art et le goût; aussi croit- on y sentir le travail qui les a polies, et qui les rend plus rares. La liberté de la diction d'Homère ne saisit que les grands traits; il compare pour mieux peindre; mais il lui en coûte si peu de décrire qu a peine a-t-il fait toucher l'objet à la comparaison par un seul point, il agrandit celle-ci de manière à former un tableau complet. Par exemple, il

DE LITTÉRATURE.; 3o3

compare l'éclat, la légèreté du présomptueux Paris qui descend dans la lice guerrière, à la fougue d'un jeune coursier ; et ce parallèle lui sert à figurer entièrement les attitudes, la beauté de l'animal échappé dans les campagnes. Virgile, d'après lui, transmet cette brillante comparaison; et nous donnerons une idée juste et du modèle et de Timitateur, en citant seulement Delille, qui plaça dans ses Jardins leur beau portrait du cheval;

« Impétueux, fier, inquiet, ardent,

« Cet animal guerrier qu'enfanta le trident, « Déploie en se joaant dans un gras pâturage , « Sa vigueur indomptée et sa grâce sauvage. « Que j'aime sa souplesse et son port animé I « Soit que dans le torrent du fleuve accoutumé, « £n frémissant il plonge, et luttant contre Tonde, « Batte du pied le flot qui blanchit et qui gronde; « Soit qu'à travers les prés il s'échappe par bonds , « Soit que livrant aux vents ses longs crins vagabonds , « Superbe, l'œil en feu, les narines fumantes, « Beau d'orgueil et d'amour , il vole à ses amantes.

Ainsi Virgile s'empare des comparaisons du serpent , du lion , du sanglier , du taureau , si fréquentes chez Homère, et toujours diverses par le choix des circonstances qu'il saisit. On reconnaît à cette fécondité du poète grec qu'il n'a pas moins l'imagination du style que l'imagination des choses. S'il représente la marche d'une armée ou le choc d'un grand combat, il accumule les comparaisons les unes sur les autres ; s'il ne trace qu'une démarche individuelle , qu'un mouvement isolé, il n'y joint que la plus courte

3o4 COURS ANALYTIQUE

image. Toujours il proportionne les rapports compa* râbles qu'il établit: Iris, déité secondaire, va porter lin message à quelque héros; son vol est comparé par Homère à la chute de la neige que le vent précipite sur la terre, ou à la rapidité d*un météore qui fend les cieux; Junon, divinité supérieure, se transporte-t«elle d'un lieu dans un autre , sa course égale en vélocité la pensée de Thomme, au même instant présente en tous les lieux qu elle se rappelle. Le vers, toujours soumis à Finfluence dun beau style, reçoit la diverse promptitude de ces mêmes figures; il sV mollit gracieusement quand la douceur des images le demande.

ft Qu'avez-vous ? (dira le divin Achille à son ami contristé « du malheur des Grecs ; ) d'où vient que vous plearez « comme un jeune enfant qui suit sa mère, et qui, la rete- « nant par son voile , et la regardant toujours avec des jeux « baignés de larmes, l'arrête , quelque pressée qu*el!e soit, «jusqu'à ce qu'enfin il l'ait obligée à le prendre entre ses bras.

Quelle perfection délicate en cette comparaison ! Voilà comment son style détaille et circonstancié passagèrement mille objets divers ; il vous fait entendre le pas d'un coursier par ses légers dactyles, les gémissements des airs et des ondes par ses spondées ; ses vers rugissent comme les lions ou les torrents qu'il compare à ses guerriers ; ils éclatent et retentissent en peignant la foudre par Faccumulation des voyelles ouvertes, et par le heurtement des consonnes; toutes les syllabes deviennent pour lui des notes musicales; la coupe des césures , les hiatus , les duplications des voix brèves ou longues, graves ou aiguës, les vifs eDJaoi-

DE LITTÉRATURE. 3o5

bements y les moindres particules lui servent à moduler ses périodes, à changer les cadences de ses hexamètres^ enfin tant de qualités de style, qui mettent sa diction en balance avec celle du poète de Mantoue^ confirment la vérité du noble ayeu de Yii^ile : » on arracherait plus aisénient la massue à Hercule que Tun de ses beaux vers à Homère. »

Nous voici donc arrivés au terme du grand exameu de la plus vraiment grande épopée! Vous avez vu que sa perfection a résisté aux vingt-trois aspects auxquels un même nombre de règles la soumise ; et, par un résultat nécessaire de ma méthode, peut-être nulle analyse ne fut plus rigoureuse et plus^ complète. Mais l'ouvrage est si beau que sa décomposition en est devenue la plus sincère apologie; par quelle raison? C'est que ce poème réunit la pratique de toutes les règles que nous avons posées en théorie , car le meil* leur usage de toutes ensemble est une vingt-quatrième et dernière condition que. le génie d'Homère a lui seul remplie. Tel poème, comme V Enéide, excelle par les passions, par le sublime, par le merveilleux, et par le style, mais il pèche par le nœud, Tunité et les caractères ; tel autre , comme la PharsaU ou la Henriade, mérite sa renommée par le bon choix du sujet , par le vraisemblable et par les épisodes , mai^ il manque de passions dramatiques, de fictions absolues , de mœurs et de localités bien décrites. lÀ Iliade ^eule comprend tout dans son vaste ensemble, et dans ses détails innombrables. Plus pure en ses formes, plus réguUère en ses sublimités que l'œuvre de Milton, elle n'est pas souillée de ses tache» bizarres ^ plus

3o6 COURS ANALYTIQUE

grave et plus majestueuse que celle du Tasse, elle n'est pas moins séduisante, ni moins Tariëe. Eu elle la réunion si rare des qualités séparées que nous avons déduites, concourt donc le plus puissamment à sa suprême beauté. Vainement essayait- on d'assimiler les hauteurs inhales de TEcriture-sainte à celles de la muse profane: la Bible, si sublime en ses épiso» diques narrations, si brillante des couleurs orientales qu'on retrouve dans les fables homériques, se com^ pose évidemment d'intercallations et de pièces de rapport, faites de toutes mains; V Iliade^ au contraire, âe tient en toutes ses parties, et forme un vaste édifice, conçu, mesuré par un génie régulier, et largement exécuté, par l'effort d'une seule. tête. Cest le livre des sages, des rois, des héros, et des artistes: tous en retirent les maximes et- les exemples qui leur sont utiles; l'adolescence le dévore avec avidité, l'âge mûr s'y complaît , et se nourrit de ses instructions : la vieillesse y repasse en revue le tableau général de tous les sentiments , de toutes les actions , et de toutes les idées des hommes. Ne cherchons pas à exalter l'admiration qu'il mérite par les vains parallèles de sa durée avec la grandeur, la solidité de ces masses qu*édîfia Torgueil des monarques de Palmire, de Memphis, et de Thèbes : les colosses matériels ne sont pas victorieux de la succession des siècles : les seuls monuments de la pensée leur opposent une résistance éternelle : il n'existe plus rien des travaux du fameux Sésostris, de qui n'a survécu que le nom; mais celui de l'impérissable Homère accompagne ses ouvrages entiers, créations de son génie,

DE LITTÉRATURE. Soy

•réations toujours vivantes comme Tunivers , dont elles sont les immortelles images. Le désir d en inspirer 1 étude constante à la jeunesse française , me fournirait mille nouvelles considérations à déduira encore, si je ne me resU'eignais aux principales ^ en roe rappelant la maxime du législateur de nos muses :

« Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

Je ne dois pourtant pas laisser sans réponse les fausses opinions accréditées par la différence. des dia* lectes qu'Homère emploie, ni les arguments élevés contre la pureté de son goût à legard des formules répétées qu'il multiplie , et des messages de ses dieux ou de ses héros, dont les paroles exactement traqs* mises en de mêmes termes reproduisent plusieurs fois une suite de vers semblables. C'était un usage antique, un protocole institué dans l'Orient, d'ac* GOmpàgner le nom de chaque homme en dignité du nom de ses aïeux et d'une épithète distinctive. Cette marque de respect ne s'attachera pas à Thersite, soldat méprisable; et le poète dira toujours Aga<« memnon, fils d'Atrée, pasteur .des peuples; Achille y magnanime fils de Pelée ou fils d'ime déesse; noble Diomède, fils de Tydée; industrieux Ulysse, fils de Laérte, prince éloquent et habile en toutes les ruses. S'il conserve leurs titres d'honneur aux mortels, à plus forte raison n'oubliera-t*il pas de rappeler ceux des divinités, afin d accroître la vénération qu'elles doivent inspirer. Iris ni Mercure ne se permettront jamais daltérer ou de tiansposer un mot des décrets irrévocables de Jupiter; et par une idéale grandeur.

ao.

3o8 COURS ANALYTIQUE

qui prête le pouvoir des dieux aux monarques, Ieur« messagers n*oseront changer l'expression de leurs cornmamlements. Cette uniformité solennelle, toujours maintenue dans la Genèse, dans le LëTitique,et dans' les Livres des rois et d'Ësther, ne contribue pas médiocrement à la simple majesté qu'on y admire, et qui, de même, retrace la noble hiérarchie des puissances divines et humaines dans Ylliade. Ce sont les lignes parallèles des vastes temples et la symétrie proportionnelle des hautes coupoles de leur sanctuaire. Les diversités de Fidiôme d'Homère ne prouvent Mitre chose que sa vie errante sur les bords de Tlonie, de TAttique et des îles Céphaloniques ; car je n'admets point l'étendue de ses voyages comme une exl^cation nécessaire de l'étendue de son génie. Les limites des contrées qu'il a probablement parcourues, renferment moins d'espace que celles de la France et des lies voisines de ses côtes. Corneille, qui ne passa que de la province de Normandie dans la nôtre, dramatisa la politique universelle. L'usage des divers dialectes atteste seulement, chez le poète grec, le besoin que les muses antiques avaient de plaire aux nombreuses peuplades devant lesquelles il chantait, la lyre en main, les faits qu'il sut rendre à jamais mémorables. Ce soin d'honorer toutes les cités confédérées de sa patrie par le récit des actions dont la gloire leur était particulière , a sans doute agrandi les rôles qu'il fait jouer tour-à-tour aux principaux acteurs de ses chants , dans lesquels prédomine Funité de héros supérieur en chaque bataille. Tantôt il enorgueillissait Argos et Mycènes par les exploits d'Agamemnon

DE LITTÉRATITRE. 3o9

tt de Ménélas; tantôt la sagesse héroïque de la Crète i par la grandeur dldoménëe. Mars, blessé, rehaussait la célébrité de Diomède dans les murs où naquit ce guerrier; Tindomptable Achille flattait la fierté de» Thessaliens ; sa muse encourageait l'industrie des forgerons de Lemnos, en chantant le bouclier sorti des ateUers de Vulcain ; il intéressait par Timage du prudent et courageux Ulysse les navigateurs d'Ithaque; il immortalisait la science des enfants d'Epidaure , en asseyant Péon, dieu de la médecine, entre les puissances de l'Olympe, de qui dépend la vie des humains. La blessure du docte Machaon lui faisait s'écrier opiunjih cTEsculape , ami du centaure Chiron^ et conservateur des jours de r homme y est plus précieux^ lui seul y que mille guerriers.\o'ûài par quelles louanges il divinisait par avance , dans la patrie d'Hippocrate ^ le savoir et le courage de nos Desgenettes , de nos Percfy de nos Larre)\ de nos Halléy de nos Dupujtrerij et de leurs dignes émules, qui, bravant les flèches de la mort sur les champs de bataille et dans les hôpitaux, devinrent les généreux Machaons de la France , aussi belliqueuse que la Grèce !

11 mêlait à ses fictions les influences variées du glossaire, afin de mieux les approprier aux pays dont les peuples émus venaient applaudir à son harmonie; et, quoiqu'il empruntât pour les charmer les gracea et les tours énergiques de leurs dialectes, jamais il ne trahit, ni n'abandonna la langue qui lui était propre, l'idiome de la poésie, quil fit nommer après Orphée la langue des dieux, A son aide, il eiirbellit (les mérités morales de fables ingénieuses qui les répandirent daoïs

3id COURS ANALYTIQUE

toutes les régions de TEurope et de l'Asie. Il les fit aimer , et communiqua par-tout Tamour de sa renom* mée et de sa vertu. Oui , messieurs , ses maximes font reconnaître et sentir qu'Homère fut yertuenx, autant que ses adversités révèlent les persécutions dont laccabla l'injustice envieuse des hommes. Sans doute , comme laugûre Hélénus , fils de Priam , et comme Polydamas, frère d'Hector, il fut doué de l'inspiration céleste qui prédisait aux humains les maux attirés sur eux par l'aveuglement de leurç passions : ils l'en auront puni, n'étant pas moins jaloux de sa sagesse que de son génie : les ténèbres qui couvrent son histoire ne nous ont pu cacher l'excès de ses malheurs. L'antiquité nous a même transmis la malédiction qu'il prononça contre la ville qui lui refusa des secours alimentaires :

« Que devint Homère bninilié ?

« Du peuple qui le suit repoussant la pitié ,

« Triste, il fuit à grands pas loin des portes de Came»

« Et là , de ses chagrins exhalant l'amertume :

« Fils de D^os, ai vis à ces bords odieux

« La cloiee d'euvanter un chantée jliwL des dieux.

• Il s'écrie , et le temps, vengeur de son génie >

« De Cume en cet arrêt grava Tignominie.

« Que n'est-41 consolé par son noble avenir ! « Ah ! pressé de sanglots qu'il ne peut retenir , « Il accuse sa gloire , il la croit mensongère , « Et plein de sa douleur , — Chritéis ! ô ma mère ! « Heureux qui tel que vous , nourri par ses travaux , « Vit du yfix des toisons que filent ses fuseaux , « Ou le pirate obscur, fils guerrier de Neptune»

DE LITTÉRATURE. 3ii

« Qui sur un frêle esquif tente au loin la fortune !

« Que n*ai-je , humble habitant de Smyrne et de ses bords »

a De leur commerce heureux partagé les trésors !

<c O sage Phémius , tnaître de ma jeunesse,

« Pourquoi me guidiez-vous aux rives du Permesse ?

« Si des vers où Phébus consacre par ta voix, « Les dieux et les héros, et les temps et les lois; « Si tes nobles transports sont nés d*un vain délire , « Descends du mont sacré, Muse, et brise ta lyre.

«c il dit; et tels qu'on voit des nuages flottants «Voiler d'un astre pur les rayons éclatants, « Telle , encor méconnue et souvent insultée, « De -troubles inquiets sa gloire est attristée.

,« Le divin Apollon , son guide et son secours , <f Quitte son ch^r , l'aborde , et lui tient ce discours :

« Homère , tu gémis ! quoi ! ta muse alarmée «( Doute de ses honneurs et de sa renommée ! « Tes vers, transcrits un jour, en feuilles voleront « Parler à tous les cœurs des peuples qui naîtront.

« Tous ces héros, guerriers, législateurs, prophètes, « A qui tu traceras le chemin des conquêtes , « Rivaux du demi-dieu par ta lùuse enfanté, « N'eussent jamais paru si tu n'avais chanté. « Cent peuples belliqueux, instruments de leur gloire, « Les conduiront sanglants au temple de mémoire; n £t toi, faible, sans yeux, sans sceptre, et sans soldats, « Renversant par leurs mains ou fondant les états, « Régnant snrles mortels qui régnent par la guerre; « Tes accents auront fait l'avenir de la terre.

Ces vers qne m*ODt inspirés les infortunes et les

3ia COURS ANALYTIQUE

ouvrages du plus grand génie, en un poème que j m« titulai de son nom , rentrent dans le complément de nos considérations générales.

Les chants immortels de cet Homère mendiant nous démontrent en nouvel exemple de mon principe , qu'autant sa vertu fut élevée , autant son esprit fut sublime. Les leçons de morale religieuse, publique, et privée , abondent en son poëme : je finirai donc par trois citations marquantes : « Ceux qui ont « laudace (fait -il dire à Dioné) de combattre con- « tre les dieux , ne demeurent pas long • temps sur « la terre, leurs tendres enfants ne s asseoient point « sur leurs genoux , et ne letu* donnent pas le doux « nom de père au retour de leurs expéditions péril- « leuses. • A 1 époque de nos derniers changements , qu'on nomma faussement républicains , comme pour calomnier le véritable esprit des républiques, je me serais fait un devoir de répéter les maximes du poète sur les dangers du pouvoir exercé par la multitude, au milieu de laquelle personne ne veut obéir, et chacun veut commander; aujourd'hui que nous sommes rentrés sous les règlements de la monarchie , je me plais à vous redire comment Homère apprenait aux nations à vénérer un souverain : « Sa dignité lui vient de Jua piter ; cVst Jupiter même qui donne aux rois le rt sceptre , et qui les fait dépositaires des lois pour a gouverner les peuples.» Mais voici comment il enseigne, à leur tour, aux monarques , de se faire respecter des hommes en respectant les intérêts de leurs prospérités. La condition qu'il leur impose est à*ex» eeller en tout , et de surpasser tous les autres : il leur

DE LITTERATURE. 3i3

l^ecommande en leurs promesses et en leur devoir lin scrupule religieux, dogme d'une orthodoxie éternelle , puisquHomère ignora la catholicité , dont l'époque est si moderne en comparaison de sa doctrine antique. Ailleurs Homère sut résumer en quelques mots tout ce qu'on peut exprimer de plus fort contre les' perturbateurs des nations :

« Celui qui se plaît à exciter les discordes civiles, est « un homme qui n'a ni pays , ni tribu , ni bien , ni « famille. »

On ne trouve rien de plus salutaire que ces moralités simples , dans les millions de volumes polémiques cumulés par nos légistes , et par nos gens d état consommés, qui ne surent , hélas ! que nous perdre et se sauver^ de même les milliers de poétiques, et les prétendus perfectionnements de nos auteurs , n'ont rien produit de plus sublime que TIliade , dont l'analyse termine ici notre cours complet de l'épopée.

Page 1