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pas le loisir de les étudier toutes; ainsi bornons- ' nons aux fondamentales. Ce qu'on entend par une péripétie est tin changement soudain par lequel la fortune des personnages passe du mal au bien , ou du bonheur à l'adversité. La plus forte de ces révolutions est causée par la mort de Patrocle à Fégard des Grecs, et par la reparution d'Achille dans leur camp , à regard des Troyens. Ce héros , de qui tout dépend dans V Iliade ^ dont le sujet roule sur sa seule passion, ce cœur outré de ressentiment, ce lion que rien ne saurait fléchir , était plein de tendresse pour un ami que le fer d'Hector victorieux vient de lui ravir. Aussitôt l'excès du désespoir surmonte Texcès de son orgueil; le désir de venger Patrocle étouffe le projet de sa vengeance- personnelle ; il fera volontairement pour les mânes du compagnon qu'il pleure ce que ni les supplications d'Ulysse et de Phénix , ni les remontrances d'Ajax , ni rabaissement d'Agamemnon^ ni le spectacle des plaies de l'armée, ne put obtenir de sa fierté; lui-même demandera de nouvelles armes à sa mère immortelle , lui-même ira sans peine au-devant des Atrides qu'il haïssait, et abjurera ses ressentiments. Sa fureur immolée sera son premier sacrifice à l'ombre de son cher Patrocle, en attendant les nombreuses victimes qu'il lui tarde d'égorger sur sa tombe; les Grecs l'ont revu. Font entendu, et leur abattement a déjà cessé : cependant Achille, privé de son armure, est contraint d'attendre celle que la déesse Thétis lui doit apporter de chez Vulcain; l'horreur du carnage continue : Hector, excité par l'emportement des succès, franchit les
fossés et les enceintes du camp de ses ennemis ; il sème la mort , le ravage , autour de leurs pavillons , et le feu sur leurs navires. Les vaisseaux voisins d'Achille vont en être atteints : tout-à-coup ce héros, quon croyait absent, s'élance au bord des palissades, et se montrant, quoique désarmé, du haut dun tertre élevé, frappe les yeux surpris des vainqueurs : un formidable cri qu'il pousse trois fois, arrête et fait reculer les premiers rangs : leur désordre les rejette sur ceux qui les suivent : leurs chevaux épouvantés brisent les chars, renversent leurs guides, et accroissent la terreur et le tumulte qui se communique jusques aux dernière combattants : le nom d* Achille reparu se répète avec effroi parmi la foule des soldats qui se précipitent en arrière , et s'écrasent en fuyant : mouvement terrible, effet vraisemblable d'une épouvante qui saisit quelquefois les troupes les plus courageuses, et par laquelle Homère couvre son héros d'un éclat d'autant plus merveilleux, qu'en le ramenant pour la première fois sur la scène , il le fait triompher dune armée entière par sa seule vue et par les seuls accents de sa voix : tous les héros , pour vaincre ont eu besoin de lutter: pour Achille, il lui sufiGt de paraître. Quelle différence s'établit aussitôt entre eux et lui, dès qu'il se montre! ce sont là des inventions supérieures. Nul changement de sort n'est pluâ rapide, plus magique et plus probable; d'ailleurs cette grande péripétie est d'autant plus belle , quelle est simple dans sa cause; il ne faut, pour la ^ trouver vraie , que réfléchir au pouvoir des traits d'un homme redouté, sur les imaginations long-temps pré-
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Tenues de sa grandeur. La suite de cette apparition foudroyante occasionne le renversement des espérances d'Ilion et des prospérités d'Hector, de qui la chute opère la révolution la plus générale en un long enchaînement de revers, qui se graduent successivement de péripéties en péripéties toujours plus vives , plus fortes et plus entraînantes. De-là découlent ces lamentatioos d'Andromaque , de Priam et d'Hécube , ces sublimités du pathétique à peine égalées par les 3ophocles et les Euripides.
Ici, messieurs, la marche de notre méthode nous UsaUnM. conduit au sublimb, dont nous avons distingué la condition de celle du merveilleux , que les rhéteurs n'avaient pas encore assez séparées. Sans doute, il nous était aisé d'établir leur différence en nos éléments, d expliquer que le merveilleux résulte du surnaturel , de l'incompréhensible , de Tabsurde même, admis de confiance sur les témoignages religieux ou traditionnels, et que le sublime toujours accessible à la raison humaine , est le plus haut point de la grandeur naturelle, soit de lame, soit de-Fesprit, soit des sentiments : mais comment vous développer suffisamment ce sublime dans un poète qui en offre toutes les élévations et toutes les diversités ? Le sublime de conception apparaît dans le simple et vaste plan de V Iliade ;\e sublime de Tintelligence dans les attributs, Fidéalité et les discours de ses dieux; le sublime des expressions passionnées dans ses héros et dans les infortunes de leurs victimes ; enfin le sublime de la naïveté dans ses dialogues vrais , et dans ses tableaux de la natiu:e. Essaierai -je de vous rap-
peler la magnificence de ses images, sans vous citer ces beaux vers de notre Ducis, frappé des fictions d'Homère ?
« Apprends-nous, s'il se peut, sous quel ciel les neuf sœurs
« T'ont couvert an berceau de baisers et de fleurs :
« Ainsi du Nil fécond Tume au loin tant cherchée ,
« Epanchant ses trésors , reste toujours cachée.
ft Et toi , grand Jupiter, que , si loin de nos yeux ,
«i Ta splendeur et l'espace ont voilé dans les cieux ,
« Qui de nous vit ta tête , ou qui l'aurait conçue?
« Homère dans son vol l'aurait-il aperçue?
« Oui, ton front tout-puissant, il nous l'a révélé;
« Mais en le dessinant sans doute il a tremblé :
• S'il l'a peint , c'est d'un trait.
C'est avec la même rapidité qu'il peint tout , et qu'il vous donne les idées les plus étendues et les plus profondes. Boileau ne vous a-t-il pas fait mesurer, d'après Longin , l'immense carrière qu'il ouvre à la course des chevaux qui traînent un char céleste ?
« Autant qu'un homme , assis au rivage des mers , a Voit d'un roc élevé d'espace dans les airs, «t Autant des immortels les coursiers intrépides « En franchissent d'un saut, etc.
Ne vous écrieriez- vous pas, avec tous les admirateurs -de cette vive image, que s'ils en faisaient un second, l'univers connu serait franchi par eux ? Ailleurs le poète veut qu'on se figure les grands môles construits par les Grecs sur le rivage de la mer; il représente Neptune inquiet de ne pouvoir jamais les renvei-ser de son trident, et rassuré par le fils de Saturne sur
le terme de leur insultante résistance. Son imagination a des sublimités aussi délicates que fortes ; elle sait presque diviniser la beauté d'Hélène. Celle-ci paraît; il ne décrit point ses charmes, mais le ravissement dont les vieillards sont transportés à sa vue; ii répète leurs louanges ; et s'ils conviennent ton; qu'elle mérite les sacrifices qu'on fait pour elle, à quel enivrement, à quelle illusion son aspect ne doit-il pas entraîner la jeunesse ?Le sublime de trait, si fréquent dans ce poème, ny éclate pas plu» que le sublime continu dans les harangues qui Taniment. Je nap puierai pas sur l'inimitable scène des adieux d'Hector et d'Andromaque, ni sur l'invocation du héros élevant vers le ciel son Astyanax en ses bras tout prêts à le défendre pour la dernière fois. Je ne rouvrirai pas les sources des larmes que font répandre les exclamations de Priam et d'Hécube conjurant leur^ vaillant fils, du haut de leurs murailles, de ne pas attendre l'invincible Achille; et leurs gémissements, sur ces mêmes remparts, après avoir été les témoins de sa perte irréparable. Jamais le sublime du sentiment n'alla plus loin. Quai-je dit? Voici qu'un roi, qu'un vieillard auguste tombe aux genoux d'un ennemi, fatal et inexorable meurtrier de tous ses enfants , et que , baisant ses mains homicides pour en arracher le corps sanglant de son fils , et l'attendrir en faveur de son âge, il lui dit en pleurant : '< Achilkt songe a ton père , m et la fin de sa courte prière re- * produit cette même image conforme à leur situation commune. Les deux ennemis, étonnés l'un de l'autre, et saisis d'ime égale pitié, confondent leurs larmes en
s embrassant. Là, le sublime du silence se joint à celui des paroles; et la réponse d'Achille couronne cette tragique et noble scène par la majestueuse figure des deux urnes remplies des biens et des maux, dont le roi des dieux épanche le mélange sur les tristes mortels. Il faut se pénétrer de pareilles sublimités ; mais on ne saurait les réduire en leçons; il n'appartient qu'au génie de les concevoir et d'en surprendre les secrets. Le sublime du sentiment, poussé jusqu'à ce degré supérieur , échappe encore plus à l'analyse que celui de l'imagination. La condition du sublime en tous genres est indispensable à l'éminence de l'épopée : voilà ce que prouve si bien Xlliade, Mais renonçons à démontrer comment on le produit : ce mystère ne peut s'apprendre ; on n'y est initié que par la nature. Néanmoins la lecture assidue d'Homère communique de cette fureur inspirée, de cette sorte d'ivresse divine, de cet enthousiasme qui l'engendre. On doit habituer sa pensée à gravir les hauteurs de la sienne : il semble qu'on éprouve à suivre son essor un accroissement de vigueur et d'élan , comparable à cette plénitude de force par laquelle on se sent exalter au haut des sommets d'où la vue parcourt une immense perspective , état demi-céleste que le génie de Lebrun a décrit en vers applicables à l'effet du sublime d'Homère :
« Sur la cime des monts qae les sapins couronnent,
< L'ame prend la hanteur des cieux qui Tenvironnent \ « Par un commerce heureux s'y mêle au pur éther,
< £t semble y respirei; Tame de Jupiter.
u aoniiu. Nous n'auFons que peu de remarques à faire sur la MORALITE de Y Iliade : cette règle deviendrait indispensable à l'épopée, si les muses tendaient toujours à la perfectionner ; mais leur succès n'en dépend pas , ainsi que des autres formules d*exécution. Les modernes ont cru faussement qu'une idée uniquement morale devait résulter de sa fable comme de celle d une apologue. Ils seraient pourtant autorisés à reconnaître ce précepte relativement aux narrations épiques, s*ils en jugeaient sur le plan du poème grec: non -seulement il présente dans sa totalité une grande leçon de modération pour les rois et les conducteurs des peuples , victimes de leurs discordes ; mais le tissu de tous les chants , leurs détails , leurs incidences , sont enrichis de maximes , d'avis , d'instructions utiles et salutaires sur la crainte des dieux, la résignation au malheur, la pitié envers nos semblables, les devoirs du courage et de la prudence , le respect de Thospitalité , et Tusage des vertus sociales. Un sentiment de religion, de justice, et d'humanité, y prédomine d*un bout à lautre : le repentir arrache de la bouche même du fier Achille, puni par ses propres fureurs , l'expression de la vérité que V Iliade entière paraît avoir le but de consacrer. «Ah! (dit-il « en pleurant son ami), périsse la discorde, et parmi « les dieux et parmi les hommes ! Périsse la colère qui « trouble Tesprit même du plus sage! aussi douce que « le miel , elle pénètre dans le cœur des hommes ,
N puis s'élève comme une épaisse fumée Oublions
•I le passé malgré mon ressentiment, et que la dure « nécessité appaise mes fureurs. » Le poète nous ap
prend, en un autre endroit, combien, les engagenjents et les pactes sont sacrés : il çl^>isit le moment solgnpel où les Troyens et le» Grecs vont sceller 4in ti:aité ^4^ paix; c est alors que i4yoix.4es chefs dévpue aux en» fers le parjure si fatal aux nations , et qu elle ladite le Styx en garant de la foi des serments quç .Vi9^ raient même enfireindre les divinisés supr^es. Paj^^ tout Homère rappelle à l'esprit le pouvoir auguste d'un premier être immortel à^qui spnt .scMimis tous les honunes. Une fausse interprétation du texte lui^ fit imputer lapostrophe iippie d*Ajax osant défier Jiqpiter : le guerrier ne demande à ce Dieu ,que d'écarter la nuit et de luji accorder den, périls et une mort honorable à la fi^ce du jour..Ge v^jl^ n'est que lé noble cri d'un cœur magnanime, indigné des ténèbres qui lui dérobent sa gloire. La haute philosophie qui fait dire au poète que le même jour où Thomme libre tombe sous le joug, lui voit perdre la moitié de sa vertu , révèle à sa muse que les rois ont reçu de Jupiter même le dépôt des lois et le pouvoir de gouverner les peuples: il consacre, pour leur commun •repos, le droit monarchique par Topinionreiligieuse qui, le faisant descendre du ciel, le rend inviolable et saint: maxime perpétuée depuis l'antiquité fabuleuse jusqu'aux temps modernes qui Font fait remonter à Dieu, pour imposer un frein-aux débats tumultuaires et aux usurpations criminelles. Ceux qui se plaisent à • rapprocher les leçons d'Homère des dogmes de la Bible i, r:emarqueront en ce point autant d'analogie 4[ue de différence j car l'histoire sacrée, de même qu» ir. i8
I^istoire proftne des' temps nommés héroïques , attribué' 2.uit monarques tme sorte de royauté théocratique;itaais rEcriture^inté, remontant plus haut que Vllîade, nous déclaré expressément que VimprescriptiMë liberté des pietiple^ est un don de Dieu, qui bientôt bhAtia les hommes a^ez déchus pour préférer la' SouYCralneté des princes mortels à la sienne, et pour le détr6hier en faveur des rois. Son prophète leur prédit qu'ik deviendront les jouets et les victimes des caprices de la tyrannie qu'ils couronnent ; de plus, le pouvoir délégué par le ciel aux rois du peuple riioisï-^ne devait avoir d autre borne que leikipire
de la teri^vp^qu® ^^^^^ ^^^ ^^^^^ prédestinée à conquérir toikt^ WnatitHis^ et qu ainsi la seule dynastie Intime eût été celle dte roi David : au contraire les sceptres donnés par Jupiter auic -souverains de chaque fOyàtttoef' n'^xcorcent qu'une puissance limitée aux droits des gens et des familles , et ne se recoinmandent qu'au respect dés pap où règne leur domination circonscrite. On peut fonder' tous les systèmes sur les textes de la Bible : lisez le Ihre des rois; vous y trouvez Forigrne du droit diviiî des princes : lisez les liifres dès ^> Juges ^ et de Samuel^ vous y trouvez le principe antérieur de Tautre droit divin d une démocratie soumise à Fêtre suprême, conbme étant le seul maître des destinées du monde : mais dans Homère on ne rencontre rien qui donne ouverture à contester les principes du* gouvernement royal établi par la succession , et restreint par les lois civiles et politiques. C'est en cette utile intention qu Homère a soin de
déifier généalogiquement rhérédité du sceptre des Pélopides : observez qu^afin de ne diminuer en rien les respects dus aux monarques, il ne les représente point comme pouvant être punis par les hommes, mais par leurs propres passions, dont les dieux permettent que les funestes effets deviennent Jeurs châtiments. Le grave Homère ne peut toutefois être soupçonné d'une ombre d^adulation qui jamais ait altéré ses pensées : Voltaire ne se refusa pas à lui rendre cette justice.
«Je ne vois pas, écrivit-il, un seul monument de « flatterie dans la haute antiquité: nulle flatterie dans « Hésiode ni dans Homère. Leurs chants ne sont point « adressés à un grec élevé en quelque dignité , ou à « madame sa femme , comme chaque chant des saisons « de Thompson est dédié à quelque riche ; et comme « tant d*épitres en vers oubliés sont dédiées en An- « gleterre à des hommes ou à des dames de considé- « ration , avec un petit éloge , et les ar(noiries du pa- « tron ou de la patrone à la tête de l'ouvrage. Cette « façon de demander harmonieusement laumône com- «c mence, si je ne me trompe, à Pindare.
Reconnaissons qu'au moins la mendicité de Tillustre rapsode, objet de notre admiration, ne dégrada pas ainsi la noblesse de son génie : il consacra la majesté des rois en esprit né législateur, et mérita par la solide moralité de son Iliade ^ que Lycurgue, restaurateur du trône des Héraciides et de leurs droits combinés avec les institutions républicaines, réunît les chants de ce poëme pour les donner aux Spartiates, afin d allumer lenthousiasme de leurs guerriers; et que Solon et Périclès en fissent présent aux Athéniens^
afin de leur inspirer Tamour de la concorde, de Té* quitë , des beaux arts, et des muses. Nous ne sommes encore qu aux deux tiers de lexamen de cette œuTre magnifique.
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