‹ Cours d'administration militaire (volume 3)Chapitre 2 sur 100 · TRADUCTION ET REPRODUCTION RÉSERTÉES · texte numérisé non relu

TRADUCTION ET REPRODUCTION RÉSERTÉES

Nous avons vu radministration militaire procéder, dans Yétat de paix, suivant un système complet de principe et de règles ; — services régulièrement organisés et commodément exploités avec les ressources propres de notre fertile et industrieux pays , — fonds suffisants et toujours prêts, — direction et protection immédiates du Ministre de la guerre, — indépendance assurée par la loi à l'exercice du contrôle sur les dépenses et les consommations militaires : rien ne doit manquer, en un mot, à l'administration, pour satisfaire à tous les besoins de l'armée, et pour y pourvoir avec exactitude, ordre et économie.

Il n'en est pas de même, il n'en peut être de même dans Yétat de guerre.

En campagne, la continuité des mouvements, la rapidité des marches, l'incertitude des événements, la variété des chances, l'imperfection des moyens, l'insuffisance des ressources, le temps enfin toujours trop

iir. 1

court pour tout ce qui est à prévoir et à faire, embarrassent, contrarient, retardent ou paralysent l'action administrative. Chaque circonstance nouvelle exige instantanément des mesures qui lui soient appropriées, et l'accident le moins prévu peut en un moment déjouer les plus sages combinaisons, tromper les plus sûrs calculs. La tâche de l'administration prend véritablement alors un caractère tout nouveau ; elle devient immense, et n'a pour ainsi dire d'autres limites que celles de l'intelligence même de l'administrateur à qui est confié le soin de l'accomplir.

La première de toutes les règles, celle que les plus savants capitaines et les administrateurs les plus éclairés n'ont cessé de recommander dans leurs écrits, et dont l'expérience a d'ailleurs pris soin de proclamer hautement l'utilité; la première de toutes les règles, disons-nous, est de former des approvisionnements à l'avance, et dans une proportion telle, que l'armée en puisse être alimentée, non*seulement pendant tout le temps qui précédera l'ouverture de la campagne, mais encore aussi longtemps que l'intérêt des opérations militaires l'exigera, et que les distances le permettront.

Une certaine méfiance est, en effet, prudente à l'égard du pays qui doit devenir le théâtre de la guerre, pays que l'administration ne connaît presque jamais.

OU ne connaît que peu ou mal, et qui ne peut manquer d'être toujours contraire à ses mesures, parce qu'elles le touchent et le blessent toujours, soit dans ses intérêts, soit dans son orgueil.

Cette ignorance de la statistique des pays étrangers a été bien certainement une des causes les plus puissantes des fautes commises par notre administration, toutes les fois qu'il a fallu faire des préparatifs d'entrée en campagne. Les exemples, si nous en voulions citer, ne nous manqueraient pas.

Cependant, les documents recueillis pendant nos guerre de ce siècle, dans les différentes contrées de l'Europe, et les renseignements nouveaux que nos agents diplomatiques seraient à portée d'y ajouter, offriraient le moyen de rassembler sur chacune d'elles des notions précises et certaines.

Voici, selon nous, ce qu'il serait le plus nécessaire de connaître :

l'' La circonscription du territoire en gouvernements, provinces, cercles ou départements, en districts ou arrondissementSj en cantons, communes, etc. ;

2"* L'organisation de l'administration territoriale, militaire, civile et financière ;

3<^ Les produits indigènes;

k"" Les époques des semences et des récoltes de toute espèce

de denrées^ et le rapport de leur produit babiluel avec la consommation ;

5"* Les places à grands marchés et à grandes foires, les époques de ces réunions commerciales, et les objets importants qui s'y vendent et s'y échangent;

6"^ Les denrées qui peuvent être le plus convenablement substituées à celles que nos règlements déterminent, et les proportions relatives à observer dans ces substitutions;

7^ Les différentes branches de commerce et d'industrie;

8<^ Les moyens de remonte, tant pour la cavalerie que pour les équipages militaires;

9* Les fabriques d'étoffes, de cuirs et autres matières propres à la confection d'effets d'habillement, d'équipement et de harnachement;

10* Des objets de consommation qui se tirent d'autres pays, la désignation de ces pays, et les objets d'échange par importations et exportations ;

11* Les poids et mesures et les monnaies, et leurs rapports avec les nôtres;

12* Les prix habituels de chaque objet de consommation ;

\y Les casernes, quartiers, hôpitaux, manutentions et autres établissements d'administration , et leur capacité dans chaque capitale, grande ville et place de guerre ;

14* Les points les plus convenables pour former des établissements temporaires ;

15* Les points principaux de communication par terre et par eau, avec les distances qui les séparent, en distinguant l'une et l'autre voie, et en indiquant :

Pour les routes, les lieux où elles cessent d'être praticables pour les voitures ;

Pour les fleuves, rivières et canaux, les lieux où ils cessent d'être navigables;

16* Dans les grandes villes ou places de guerre, la nature et l'importance des approvisionnements qui s'y con$er\'ent.

les moyens de monture et de fabrication^ les maisons de commerce et les chefs de grands ateliers avec lesquels il pourrait y avoir convenance et sûreté pour traiter de fournitures militaires.

Des renseignements analogues devraient être premièrement recueillis et mis en ordre pour chaque département-frontière de la France.

On peut aisément comprendre de quelle utilité serait une pareille statistique administrative. Aux approches d'une guerre, le Ministre n'éprouverait aucune incertitude, ni pour le genre et l'importance des dispositions qu'il aurait à faire par lui-même, ni pour les instructions à donner à l'intendant en chef. Combien de fausses mesures seraient prévues, et d'inutiles et onéreuses dépenses épargnées 1 Combien de ressources ignorées ou perdues seraient découvertes et employées au profit de l'armée, avec grand soulagement pour le pays lui-même qui doit la nourrir (1] !

(i) Une note rédigée dans le sens des observations qui précèdent, et avec les développements qu'elles comportent , fut remise par nous, en 1825, à M. le marquis de Glermont-Tonnerre, alors Ministre de la guerre, qui la jugea digne d'attention, et en fit faire le renvoi au Dépôt de la guerre. La section de statistique, déjà créée dans ce grand établissement, reçut l'ordre de s'en occuper. Il ne nous a pas été donné de connaître ce qui a pu être fait.

Nous savons toutefois que M. Gbâtelain, cbef d'escadron d'état-major en retraite, officier instruit et laborieux , termine en ce moment un ouvrage dans rinlroduction duquel il remet nos propositions en lumière.

L'administration doit régler ses dispositions sur la double chance présumée des succès et des revers, et sur le caractère particulier de la guerre à entreprendre.

En cas de succès, et à mesure des progrès dans le pays ennemi, elle formera des approvisionnements sur les derrières de l'armée; elle établira en échelons, sur la ligne d'opérations, des manutentions, des magasins, des hôpitaux, des dépôts de convalescents, des convois réguliers, etc., en ayant soin de choisir les emplacements et les directions les plus favorables aux communications et à la défense. En cas de revers, l'armée se repliant sur elle-même, trouvera tous les services assurés, au moyen des approvisionnements que la prudence y aura de longue main rassemblés.

Le droit de la guerre, ce droit qui n'est et ne sera jamais autre chose que le droit du plus fort, tempéré par le seul intérêt de celui qui l'exerce ; le droit de la guerre rend l'armée, partout où elle est, maîtresse

Comme il a été longtemps employé an Dépôt de la gnerre, nons conclnons de son désir de ramener snr elles l'attention, qne de bons esprits sonhai- . tent qu'elles Tobliennent (Note de 1829 et de 1847).

Quoi qu'il en soit, rien n'a été fait, et les trente années écoulées depuis lors auraient suffi, et bien au delà, pour mener l'entreprise à bonne fin (Note de 1854).

absolue des denrées et autres choses utiles qui s'y trouvent, soit qu'elles proviennent des préparatifs ou approvisionnements de l'ennemi, soit qu'elles aient été destinées à tout autre usage.

Il faut à l'administration un personnel nombreux, actif, intelligent et fidèle, toujours prêt à saisir les choses, pour les conserver ou les expédier sur d'autres lieux, ou pour les manutentionner et les distribuer aux troupes, là où les ordres du général les auront placées.

11 lui faut des moyens de transport nombreux et fortement organisés : c'est la condition sine qud non pour faire vivre une armée en campagne. Il en faut donc toujours et à tout prix ; il en faut surtout qui soient bien adaptés aux localités, pour pouvoir suivre ou rejoindre les troupes dans toutes les directions. Ceci équivaut à dire que les pays occupés doivent en fournir un grand nombre.

Après le service des subsistances, auquel se rattache si étroitement celui des transports, les ambulances réclament la plus vive et la plus constante sollicitude de Tadministration : c'est là qu'il peut y avoir aussi pour elle des lauriers à cueillir.

Cependant au milieu d'un état de choses essentiel-

lement ennemi des règles et des formes, l'administration doit fonder et maintenir un ordre constant et sévère. En présence de tant de besoins toujours pressants, toujours sacrés, qui, lorsqu'ils ne sont pas régulièrement satisfaits, peuvent troubler la discipline et compromettre avec elle la gloire et le salut même de l'armée, ce n'est pas en effet assez, pour l'administration, de se montrer intelligente et économe dans la dispensation des ressources qu'elle a si lentement et si péniblement obtenues; il faut encore qu'attaquant avec courage les abus, réprimant avec sévérité le gaspillage et la fraude, elle se ménage les moyens de justifier par des comptes sincères les dépenses et les consommations de toute espèce : devoir trop rarement accompli, et qu'il ne serait plus permis aujourd'hui de négliger.

La guerre, dit-on, doit nourrir la guerre. La règle peut être vraie, sinon équitable, mais, dans aucun cas, on ne devra la pousser jusqu'à l'extrême ; une foule de circonstances se présenteront où l'application en serait même impolitique et dangereuse. Toutefois, le pays ennemi qui est militairement occupé, ne peut être affranchi des charges de la guerre. 11 en supporte inévitablement une grande partie, alors même que quelques-unes (chose à coup sûr fort rare) ne devraient être considérées que comme des avances.

Quoi qu'il en soit, ces charges veulent être imposées et réparties avec discernement et modération, en considérant la population, la nature des produits, la situation géographique, la richesse du pays, et même aussi en mesurant, quand il se peut, le poids des charges sur les griefs du vainqueur. Foulez un pays, vous réduisez les habitants à la misère, au désespoir, à la fuite, et non-seulement alors vous vous privez de leur utile concours, mais, au jour des revers, vous retrouverez dans ces mêmes hommes d'implacables et cruels adversaires.

Pour tant de devoirs, pour des devoirs si graves, la législation est loin d'avoir tout prévu, tout réglé. Il n'existe, à vrai dire, sur l'administration des armées en campagne, que l'instruction du 16 ventôse an m, faisant suite à la loi du 28 nivôse de la même année, et proclamée loi, comme elle, par le pouvoir législatif de l'époque.

Cette instruction ne se recommande pas moins à notre admiration et à nos respects par l'élévation et la fermeté des principes qu'elle consacre, que par la salutaire influence qu'elle exerça sur les destins de l'administration militaire. Toujours vivante, elle a dû être notre principal guide, et à notre point de vue, sans méconnaître ce qu'elle laisse à désirer aujour-

d^hui dans certains détails de l'exécution des services, nous ne pouvions hésiter à nous appuyer sur elle (1).

Espérons que le moment n'est pas éloigné, où des

mains prudentes et habiles entreprendront de la mettre en complète harmonie avec Torganisation actuelle de notre administration. Les principes d'ordre, de moralité et de pondération des pouvoirs qu'elle a

(1) Voir aa Journal militaire :

La loi du 28 nivôse an m, l'** partie, p. 381 ;

L'instruction du 16 ventôse an iii^2" partie, p. 651.

Précédée de considérations générales fort remarquables, l'instruction du 46 yentôee est divisée en dix articles ou titres principaux qui traitent, savoir :

Le V^fàe la composition de Tarmée ;

Le 2*, de la solde ;

Le 3*, de la subsistance ;

Le -4*, de l'approvisionnement des places pour le cas de siège ;

Le 5", du logement, du campement et de l'habillement ;

Le 6®, du service de l'artillerie ;

Le 7*, des hôpitaux ;

Le 8*, des transports militaires ;

Le 9*, des fonds ;

Le 10*, de l'administration générale.

Si le lecteur veut bien se reporter à l'avant-propos de ce Cours (volume I"), et accorder une nouvelle attention à l'examen des motifs qui nous ont déterminé à placer V administration générale en dehors et audessus des services, et les fonds en tète de ceux-ci comme devant les alimenter tous, etc., il trouvera, nous l'espérons, noti-e classement plus rationnel et plus méthodique.

proclamés, semblent avoir été inspirés par une sorte de divination du temps agité où nous vivons (1).

A l'appui que nous a prêté l'instruction du 16 ven* tôse an m, est venu se joindre celui des règlements rendus jusqu'en 1814, qui répondaient avec elle aux besoins de notre sujet. Nous sommes allé rarement au delà , car peu de règles applicables à l'administration des grandes armées peuvent être demandées à ce qui s'est fait, soit pour la campagne de 1823 en Espagne, soit pour les expéditions de Morée et d'Alger (2). La disproportion des temps et des choses s'aperçoit et se comprend , pour peu qu'on y regarde.

Dans nos deux premiers volumes, consacrés au service de paix^ nous avons suivi religieusement, quant au fond , sinon toujours pour la forme, la législation existante.

(1) La nécessité de cet important travail devient de jour en jour plus urgente. NousTavons signalée en 1829 et en 1847.

Nous appelons aujourd'hui sur elle, avec un plus ferme espoir, l'attention de S. £xc. M. le maréchal Vaillant, Ministre de la guerre, dont nous la croyons digne d'occuper la haute intelligence (Note de 1854).

(2) Cela était écrit en 1829.

L'occupation de l'Algérie et la guerre qu'elle y entretient ont acquis depuis lors une importance considérable, que nous sommes loin de méconnaître ; mais nos réflexions, qui s'appliquent principalement à d'autres situations, n'en conservent pas moins de justesse et d'à-propos à nos yeux (Note de 1854).

Ici, amené sur le terrain du service de guerre^ nous avons eu à opérer bien plus sur des règles oubliées ou tombées en désuétude et sur des traditions , que sur des dispositions réglementaires actuellement appliquées.

Mais notre but, on ne doit pas le perdre de vue, a été principalement de rappeler et de représenter, sous

une forme didactique, comment Tadministration fut organisée et comment elle fonctionna dans nos grandes guerres de la République , du Consulat et de l'Empire. C'est pour n'être pas détourné de ce but , fort essentiel à nos yeux, que nous n'avons dû tenir que peu ou point de compte de la plupart des actes postérieurs à 1814, sauf à nous reporter, dans le titre spécial relatif à l'Algérie, à ceux qui ont été faits ou appropriés pour elle.

Au surplus, la législation sur l'administration des armées eût-elle reçu les compléments et les perfectionnements qui lui manquent, l'intendant en chef d'une armée active n*en devrait pas moins recevoir de ses propres inspirations la règle de ses actes , dans une foule de circonstances impossibles à prévoir. C'est à lui de suppléer au silence des règlements, ou d'en adapter les dispositions à l'état de l'armée qu'il administre , sauf à les modifier suivant les temps et les lieux, en s'appuyant sur l'autorilé du général en chef.

Ainsi firent de nos jours les commissaires ordonnateurs en chef :

Dubreton^ aux armées de Sambre-et-Meuse et de Rhin-eU

Moselle; Daure, en Egypte et à Saint-Domingue (1); Bondurand, en Aragon; Yolland^ en Espagne et en Morée.

Nous terminerons cette esquisse en rappelant une règle que nos plus grands capitaines ont aussi proclamée dans leurs écrits et consacrée par leurs exemples, règle admirable, non moins conseillée par la science que par Thumanité, qui consiste à subordonner les plans et les opérations militaires aux possibilités de r administration. Le mépris ou Foubli de cette règle constitue assurément le plus grave reproche qui puisse être fait à nos dernières guerres, d'ailleurs si éclatantes de génie et de vigueur. Les masses considérables portées inopinément sur un même point, le nombre et l'étendue disproportionnée des lignes d'opérations, que l'ennemi parvenait aisément à couper, et enfin la rapidité des marches, qu'aucun convoi

(1) M. Daure, parti pour TÉgypte comme simple commissaire des guerres^ fut nommé, peu de temps après le débarquement, par le général en chef Bonaparte, ordonnateur en chef de l'armée. Il entrait à peine dans sa vingt-cinquième année. C'est là qu'il jeta les fondements de cette réputation qui devait le conduire aux plus hauts emplois, et le classer au premier rang parmi nos administrateurs militaires les plus renommés.

ne pouvait suivre : toutes ces causes concouraient à rendre le plus souvent les prévisions de l'administration inutiles et vaines, et son assistance impossible ou très-éventuelle et très-rare.

Peut-être, dans les guerres qui précédèrent celles de la Révolution et de l'Empire, la manie des approvisionnements, l'importance du campement, et les autres précautions administratives furent-elles poussées jusqu'à l'extrême, et mirent-elles quelquefois des entraves aux inspirations du génie et aux élans du courage ; mais assurément, de nos jours, elles furent trop négligées, et jamais les événements ne prouvèrent mieux qu'alors cette grande vérité, « à la guerre, a le mépris de l' administration n'est autre chose que le a mépris des hommes (1). »

(1) Ces graves réflexions serviraient, elles seules, de justification, s'il en était besoin, au choix que nous avons fait de celte pensée pour servir d'épigraphe à notre ouvrage.

COURS

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