CHAPITRE VIII
Tentatives d’établissement des climats agricoles.
Nous croyons qu’ Arthur Young est le premier qui ait essayé de déterminer exactement les limites des climats agricoles. Dans son voyage en France, il établit pour ce pays quatre régions distinctes ; celle du nord où l’on ne peut cultiver utilement ni la vigne, ni le maïs; puis en descendant vers le midi vient celle où l’on peut encore cultiver la vigne, sans y voir mûrir le maïs ; à celle-ci en succède une autre où croissent la vigne et le maïs, mais qui n’admet pas l’olivier ; enfin la région des oliviers. Il a indiqué les limites de ces régions au moyen de trois lignes droites obliquant du sud-ouest au nord-est et parallèles entre elles. La première partant de Guérande et passant par Senlis et Coucy, porte cette inscription : pas de vigne au nord de cette ligne; la seconde se dirige de l’embouchure de la Garonne sur Bourges et est distinguée par ces mots : pas de maïs au nord de cette ligne; la troisième, enfin, partant de Carcassonne et passant par Montélimart, est intitulée : pas d’olivier au nord de cette ligne. La direction de ces lignes indique l’accord de la végétation avec la règle que nous a fait connaître l’examen météorologique : les étés sont d’autaut plus chauds , proportionnellement à la température de Vannée, que les lieux sont plus éloignés des côtes ouest de l'Océan.
La tentative d’Arthur Young n’a pas été surpassée depuis ; fondée sur l'observation intelligente des faits, elle reste généralement vraie. Mais il ne faudrait pas lui attribuer une valeur absolue; ainsi les abris, lesaltiludes et mille autres circon-
TEM AT. d’ÉTABLISSEM. DES CLIM ATS A(iRICOLES. 309
stances transforment les lignes droites tracées par cet auteur, en lignes extrêmement sinueuses.
M. de Buch, après avoir étudié la distribution des plantes selon les altitudes dans l’archipel des Canaries, étude qui a depuis été complétée par MM. Webb et Bcrthelot*, s’attache à indiquer la limite do la culture du blé , de l’orge , et celle des forêts de chêne, de pin, de bouleau* ; M. de Humboldt, dans un ouvrage spécial où il résume les notions importantes recueillies durant ses voyages®, compare la disposition des plantes sur les Andes et sur les Alpes de la Suisse et de la Scandinavie, et cherche à établir différentes règles pour assigner la limite des cultures des plantes dans les différentes régions. Il termine cet essai remarquable qui l’a conduit depuis à son beau travail sur les lignes isothermes, en fixant ainsi qu’il suit la limite météorologique des différentes cultures :
Ttiupér. muimum A*eo un ciel
de r«i»ué«. souvent uebulctii*
Cacao 29® à 23®
Indigo®. 28 22 Descend avec un faible produit jus-
qu’à 16® à 14°, 5
Bananier 28 18
Canne à sucre. . . . 28 22 Se cultive avec un faible produit jus-
qu’à 19®, 5
Café 27 18
Coton arborescent. . 28 20 Temp. d’hiv., 9° à 8“ ; été, 24° à 23®
Dattier 23 21 Cultivé pour ses palmes à 17®,5
Citronnier • 17 Minimum absolu, 7°, 5
Olivier 19 13 Hiver, 5®,5 ; été, 23® à 22°
. Châtaignier • 9,3
Vigne 27 20 Avec un mois au moins à 19®
Céréales 25 15 Avec un mois do 10® à 12®
Orge 11 Avec un mois do 9® à 8°,5
(1) Histoire naturelle des {les Canaries.
(2) Voyage en Nortcége et en Laponie.
(3) De distributione geographicà planlarum.
(4) Nous corrigeons quelques termes, et entre autres celui-ci , au moyen des observations de M. Boussingault contenues dans le 2® volume de son Economie rurale, p. 675.
MÉTÉOHOLOGIË AGRICOLE.
PersoDne n’a mieux senti que l’auteur lui-mëme combien ces premiers aperçus étaient insuffisants, et les soins qu’il a mis, dans son dernier ouvrage sur l’Asie, à déterminer les conditions de la culture de la vigne, prouvent à quel point il est convaincu que les faits de température moyenne ne peuvent seuls constituer un climat agricole. Dans notre mémoire sur la culture des oliviers nous montrions déjà, dès 1832*, que sous des températures égales cet arbre fructifiait ou ne fructifiait pas et qu’il exigeait encore d’autres conditions pour porter de pleines récoltes.
M. Schouw, dans sa géographie des plantes et dans l’atlas qui accompagne son ouvrage sur le climatde l’Italie, atracédes limites géographiques pour les différentes espèces d'arbres et les différentes cultures. Ainsi, quant aux arbres, il reconnaît :
Que la limite des arbres verts (quercus ilex, suber) qui rase les côtes de la Biscaye, les Pyrénées, embrasse la plaine du Languedoc , celle d’Orange, pour venir prendre la côte des Apennins qu’elle quitte à Pietra-Santa , d’où elle va contourner le golfe Adriatique, suivant la ligne des montagnes de Dalmatie et se dirigeant vers l’orient en laissant la Grèce au midi. Tout ce qui est au sud de cette ligne est compris dans la région des arbres verts. Mais si sous cette dénomination l’auteur comprend l’olivier, l’oranger et le chène-liège, il y aurait une distinction à faire, car l’oranger ne monte pas autant au nord que l’olivier, et l’olivier ne s’étend pas à l’ouest comme le liège.
2'* Que la limite du châtaignier commence au nord à la presqu’île de Cotentin, d’où elle se dirige et finit en Lorraine d’une manière indécise. Au reste, les conditions véritables de la culture du châtaignier n’ont pas été encore assez étudiées.
3“ Que la limite du hêtre s’arrête à la pointe sud de la Norwége dont elle n’embrasse qu’une faible partie, de là s’avan-
(1) unie., Agriculture, l. VU, elCollect.denosώmoires, U U.
TENTAT. d’ÉTABLISSEM. DES CLIMATS AGRICOLES. 3 1 1 çant vers l’est elle embrasse les côtes méridionales de la Suède ‘ ; que de l’autre côté de la Baltique , elle part des frontières de la Pologne et de la Lithuanie, s’inclinant au sud-est sous un angle assez aigu. Il semblerait d’après cette direction que cet arbre craint plus que d'autres la température froide des hivers.
4*^ Que le chêne, plus robuste, a sa limite au nord de Urontheim, reparaît vers la pointe de Finlande, d'où sa ligne s’étend vers la Sibérie, en gagnant légèrement vers le nord. Cet arbre serait donc limité, plutôt par le peu de durée des étés que par les rigueurs du froid de l’hiver.
5“ Que le pin (pinus, pinaster) s’élève beaucoup plus vers le nord (jusqu’à 70° de latitude). 11 se trouve sur toute la côte de Norwége jusqu’à Lœdingen. Il atteint de hautes latitudes eu Sibérie, jusque près de l’embouchure de la Kolyma.
6° Que le bouleau est le dernier arbre que l’on trouve vers le nord de notre continent où il se montre jusqu’au cap Nord, mais alors sous de très petites dimensions.
M. Schouw trace ensuite de la manière suivante les limites des cultures : 1° la culture de l’oranger, partant de la côte ouest de la péninsule Ibérique, au nord de l’emboucbure du Minbo, coupe transversalement l’Espagne pour aboutir à la côte est, vers Barcelonne; do là, traversant le golfe de Lyon, elle entame la France vers Toulon et Hyères, longe la côte, jusqu’à Sarzane, traverse la Péninsule, tombe à la pointe de Raguse, embrasse la Grèce et va se perdre dans l’Orient.
2° La limite de l’olivier longe les côtes de Biscaye et vient se réunir en France à celle tracée par Arthur Young, de Carcassonne à Montélimart ; elle se prolonge ensuite sur deux lignes parallèles le long des Apennins , et le long des grandes Alpes ; celle-ci embrasse la Dalmatie et se dirige vers le nord de la Grèce.
(1) Voyage de Baeh en Norwége et en Laponie, t. I, p. 92, et t. II,
p. 316 et 329,
MÉTÉOROLOUIE AUHICOLE.
3" La limite du maïs suit en France la limite tracée par Arthur Young, se relève ensuite en Allemagne et s’étend vers l’orient en embrassant la Hongrie.
4° La limite de la vigne est parallèle à celle du maïs et se réunit à elle eu Hongrie.
S** La limite des arbres fruitiers suit de près celle du chêne. On voit à Christiania des poires, des cerises et des abricots. Lessing observe que les poires provenant du pyrus piraster, Wild., à chair dure, se trouvent à Christiania, mais que celles qui viennent du pyrus achras, Wild., à chair molle, ne réussissent pas en Norvvége.
6® Le froment s’étend en Norvège jusqu’au 70* degré de latitude ‘ ; il s’abaisse vers le golfe de Bothnie, puis se relève vers le nord-est en Sibérie. Dans les pays à neige le froment passe très bien l’hiver, et c’est la température solaire de l’été qu’il faut surtout rechercher pour assigner ses limites. Le seigle, mûrissant avec une somme moindre de chaleur, se cultive plus loin et plus haut que le froment. En Écosse, il est cultivé dans les hautes terres, tandis que le froment ne quitte pas les basses terres*.
7® Enfin les limites de l’orge s’avancent encore plus vers le nord ; il est cultivé en Scandinavie au-delà du cercle polaire, mais on n’a pas bien déterminé le point où il finit en Asie.
Tel est le résultat des travaux de Schouw. C’est la traduction sur la carte , des notions assez rares et assez imparfaites qu’un petit nombre de voyageurs nous ont transmises sur la géographie agricole. Les naturalistes occupés du soin do compléter leurs collections n’ont pas toujours pensé à indiquer les plantes cultivées, ou à indiquer leur fréquence. Pour eux, tous les êtres végétant ne sont qu’une unité; ils agissent comme le ferait celui qui recenserait les noms de famille d’un pays, sans
(1) De Bach, Loco citato, 1. 1, p. 431.
(2) Necker de Saussure, Voyage aux Hybrides, t. lll, p. 594,
TENTAT. d'ÉTABLISSKM . DES CMMATS AORICOLES. 313 s’enquérir du nombre de ceux qui le portent; les résultats de cette enquête ne donneraient aucune idée précise de la population. L’amour du pittoresque a été aussi un ennemi des progrès de la géographie agricole. Les voyageurs, qui recherchent partout des sites, ont horreur de la culture, et passent vite quand les plantes cultivées forment le fond du tableau végétal. Nous convenons que de vastes plaines de blé ou do prairies, des coteaux couverts de vigne, n’ont ni cette variété de tons, ni cette opposition de formes qui frappent l’œil et arrêtent l’imagination ; mais pour ceux qui ne bornent pas leur impression à des eflèts d’optique, ce spectacle n’éveille-t-il pas des pensées nombreuses sur l’état social des hommes qui les habitent? Robert a su trouver le sens pittoresque de ces plaines monotones en y plaçant ses groupes de moissonneurs et de vendangeurs; n’y figurent-ils pas aussi bien que les moines et les bandits dans des sites plus sauvages.
Quoi qu’il en soit, les récits d’un voyage ne donnent une idée exacte d’un pays qu’autant qu’ils peignent à la pensée toutes les impressions vulgaires ou poétiques que le voyageur a éprouvées. Nous jouirons avec lui de ses impressions poétiques ; mais qu’il ne refuse pas de nous décrire quelquefois les choses positives, nous saurons glaner dans ses récits les faits que nous y cherchons trop souvent en vain.
Les lignes géographiques de culture que nous venons d’indiquer ont sans doute leur importance, mais elles ne donnent qu’une idée bien générale et bien vague de la distribution des plantes, car ce ne sont pas ces lignes elles-mêmes qui indiquent les véritables limites où s’arrêtent les plantes cultivées. A chaque instant, elles sont brisées par des accidents nombreux, les abris, les altitudes, qui font varier le climat. Prenons, par exemple, la ligne droite indiquée comme limite pour les oliviers, et tirée do Carcassonne à Montélimart, sc prolongeant vers l’est à travers les Alpes. A peu de (Jiatance de son point de dé-
MÉTÉ0S0L06IE AGBIGOU.
part, elle rencontre le massif des Cévennes dont l’altitude ne comporte son existence qu’au fond de quelques vallées ; au delà de Montélimart viennent les Alpes, et si sa prolongation va retrouver les oliviers du lac de Côme et du lac de Guarda, elle laisse au sud les plaines de la Lombardie où l’olivier ne peut être cultivé utilement. Cet exemple suffît pour prouver la nécessité de caractériser plus complètement les régions culturales sous le rapport de la météorologie.
Mais il est d’autres conditions qu’il ne faut pas négliger. Ainsi, rien sans doute ne parait plus favorable à la culture du froment que les vastes plaines au sud duRiodelaPlata; toutes les conditions matérielles de succès y semblent réunies, et cependant le défaut de communications faciles y rend cette culture très peu prolitable, le pâturage seul y est possible en ce moment, et le pâturage destiné seulement à la production des peaux des animaux, la chair manquant de consommateurs. D’un autre côté, la culture de la vigne s'étend certainement au nord, au delà de la ligne où le vin est un produit bon et économique relativement à ce qu’il coûte dans sa véritable région ; mais les frais de transport et les charges fiscales sont si considérables qu’ils parviennent à égaliser les conditions, et qu’il y a avantage â obtenir sur les lieux de la consommation une mauvaise boisson que l’on préfère à une boisson meilleure et plus chère. Il y a donc descirconstances naturelles qui agrandissent les régions culturales au-delà des limites assignées par les circonstances météorologiques. Nous allons essayer dans le chapitre suivant de donner des règles générales sur les limites de culture, nous les appliquerons ensuite à la formation des régions agricoles de l’Europe. Trop de renseignements nous manquent encore pour que nous puissions étendre cette première tentative aux cultures des autres parties du monde, mais le temps n'ost pas éloigné, sans doute, où le zèle et l’attention des voyageurs nous permettront de combler cette lacune.
HéTBOBOLOail AGRICOLE.