Cours d'agriculture
En me rendant à vos désirs et en consentant à vous faire ' un cours d’agriculture, j’ai dû d’abord examiner ce que vous attendiez de moi et le genre d’instruction qui pouvait convenir à votre position. Vous avez tous parcouru le cercle des études universitaires, ainsi vous possédez les principes des sciences physiques et naturelles ; propriétaires, vous désirez connaître non-seulement les procédés de l’art, mais encore les causes des modifications qu’ils apportent à la vie des végétaux, pour pouvoir vous rendre compte de la convenance de ces procédés et arriver îi les perfectionner. L’enseignement qui vous convient n’est donc pas celui que l’on pourrait adresser à des jeunes gens qui, dépourvus de connaissances préliminaires assez fortes, voudraient Se consacrer à la pratique de l’art. Il faudrait pour ceux-ci insister davantage sur les détails de la culture, et élaguer les explications théoriques qu’ils ne seraient pas en état de comprendre. Mais, avec vous, je puis exposer l’ensemble de nos connaissances agricoles, comme constituant un
(1) Ce discours est la leçon d’ouverture d’un cours d’études agricoles fait à de jeunes propriétaires qui se destinaient à diriger et à surveiller l’exploitation de leurs terres. Ces jeunes gens avaient suivi le cours entier des études universitaires , et quelques-uns même se distinguent déjà dans les sciences physiques et naturelles.
Nous avons cru devoir liii conserver sa première forme; elle avait été écrite in extenso, et il n’existait du reste du cours qu’un programme que noos remplissons aujourd’hui.
INTROüüCTIOX.
corps de doctrines scientifiques. L’agriculture n’est pas seulement pour vous une tâche dont vous êtes appelés à remplir une partie importante, ce n’est pas même seulement une occupation honorable qui porte avec elle la satisfaction de l’esprit et la santé du corps, c’est encore une source de développement pour l’intelligence, un des exercices les plus utiles' et les plus variés que vous puissiez lui trouver, un sujet d’études qui présente à chaque pas une foule de problèmes où votre sagacité peut s’exercer et appliquer les connaissances que vous avez acquises dans votre éducation première. Enfin, c’est.aussi la route qui peut vous conduire dans le sanctuaire de la science, si vous n’abandonnez jamais, dans le cours de votre carrière, cette voie de l’expérience et de l’observation éclairées et soutenues par les lumières des autres branches des sciences humaines. m’admettant dans son sein, l’Académie a sans doute voulu présenter ce noble prix à l’émulation des jeunes gens qui, après avoir suivi les enseignements de scs savants professeurs, les appliqueront au perfectionnement de l’agriculture; elle a voulu ainsi encourager à la fois les bonnes études et l’art qui nourrit la France, bien plu$ que récompenser mes faibles efforts.
’ Pour bien définir une science aussi nouvelle que l’agriculture, il faut d’abord déterminer sa place dans l’ensemble de nos connaissances. Jusque-là on ne peut assigner exactement ses limites. En effet, il lui est arrivé ce qu’éprou- ' vent toutes les sciences qui se forment ; longtemps isolées, sans rapports avec les antres, elles vivent quelque tem[s de leur vie propre, et, comme ces peuples ignorants qui placent le centre du monde au milieu de leur pays, elles se . croient le centre auquel toutes les connaissances aboutissent. Ce n’est qu’aprés avoir fait de grands progrès qu’elles finissent par reconnaître les droits et la fraternité des sci«i-
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COS rivales qtti s’élèvent à leurs côtés. La question qui nous oceupe est donc loin d'ètrc la première dans l’ordre chronologique, si elle l’est dans l’ordre logique de nos idées.
De même que dans l’histoire d’une découverte, on la voit souvent prendre naissance dans un phénomène compliqué et n’arriver que plus tard au phénomène simple et primiüt qui lui sert de base ; de même, dans l’histoire des sciences, on voit qu’elles n’arrivent à s’interroger sur leurs rapports, leurs degrés d'afGnité et leurs véritables limites qu’après avoir poussé de larges découvertes en avant, dans plusieurs directions excentriques, où, rencontrant les traces des sciences collatérales, elles doivent enfin régler entre elles l’étendue de leurs domaines respectifs ét fixer la ligne de leurs frooticres.
L’agriwiilure a suivi aussi celte maiThCi et elle semble ‘ arrivée aujourd’hui à ce point où, déjà en possession d'une assez grande masse de faits, elle cherche à se connaître elle-même, à se faire reconnaître des autres, à leur rendre ce qu’elle leur a pris et ù réclamei^ce qui lui apparüetrt, à limiter exactement son étendne et h chercher la place qu’elle doit occuper dans la société des sciences.
Que Ton ne croie -pas en effet que tout soit convenu à cet égard, que les nombreux auteurs qui ont écrit sur l’agrf- • culture aient tous attaché à ce naot le même sens et la même étendue. Les anciens faisaient de l’agriculture une véritable • eocyclopédie ; ils y comprenaient tout ce qui peut être utile à l’homme des (diamps, à l’homn^ privé de communica> tion fréquente avec les villes et leurs arts, et qui devait sê suffire à lui-même. Lisez Varron, Columelle, Pailadius, et vous trouverez dans leurs traités, non-seulement les conaaisaances réellement agricoles, mais aussi l’arpentage, la pêche, la chasse, la cuisine, l’art vétérinaire. Ceux qui leur ont succédé jusque dans les temps plus modernes, Olivier.
INTftODCCTlbN. ’
(le Serre, les aheiennes Maisons rusliques, le Dictionnaire (l’agriculture de Rozier lui-même, ont suivi la même marche; la botanique et la médecine domestique entrent dans le vaste cadre de leurs travaux.
Depuis cette époque la philosophie des sciences a été mieux comprise; chacune d’elles a été l’objet de travaux spéciaux, et, sans avoir cherché à se rendre compte par l’analyse de la véritable nature de la science agricole, elle est à peu près rentrée dans ses véritables limites, par l’effet tout simple du développement des sciences qui lui étaient étrangères et qu’on lui avait réunies mal à propos. Arthur Young s’élève* contre le savoir excentrique de l’abbé Rozier, et, de son côté, il restreint outre mesure le champ de la science et semble ne plus connaître que son côté écor nomique; toute sa partie phytologique lui devient pour ainsi dire étrangère. Soit que Tbaér ait fait réellement pour son compte l’analyse dont nous allons nous occuper, soit que son instinct y ait suppléé, il se renferme assez exactement dans les Ixtrnes qui en sont le résultat. Ainsi^ on peut dire que partout on les a pressenties, et qu’il s’agit bien moins aujourd’hui de distinguer ce qui appartient réellement au domaine de la science agricole que de le régulariser.
Mais, en vous parlant de science agricole, ne serai-je pas àeçusé de me servir d’un terme trop ambitieux par ceux qui ne veulent y voir qu’un art purement pratique? Que devons-nous entendre par une science? cpiel est le caractère qui la distingue d’un art? < Cette distinction est fondée, dit Ampère*, sur ce que dans les sciences l’homme eonnatt seulement, et que dans les arts il connaît et exécute. Mais si le physicien connaît les propriétés de l’or, telles que sa
- (1) Voyage en France, t. II, p.'98.
. (2) Essai sur 'la philosophie des sciences, p. S.
INTROüüCnOJI.
flexibilité, sa malléabilité, etc., il faut bien que l’orfévre de son côté connawse les moyens à em|)loyer pour le fondre, le battre en feuilles, le tli-er en fil, etc., et dans les deux cas il y a également connaissance. Il n'y a donc l éellement, quand il s’agit déclasser toutes les vérités accessibles à l'esprit humain, aucune distinction à faire entre les arts et les sciences. Les premiers comme les secondes doivent entrer dans les-classidca lions; senlemenjt les arts n’y entrent que relativement à la connaissance des procédés et des moyens qu'ils emploient, abstraction faite de l’exécution pratique qui dépend de l'arlisle, et non de l’instruction plus ou moins complète qu’il a acquise, suivant qu’il est plus ou moins savant dans son art. >
En effet, tous les corps naturels peuvent être étudiés en partant de deux points de vue : les connaître en eux-mémes, les coiinailre dans leurs rapports d’utilité avec l’homme, d’où viennent deux grands embranchements dans l'arbre encyclopédique ; les sciences naturelles et les sciences technologiques, ayant chacune leurs vérités propres, quoiqu’elles s’occupent des mêmes objets ; les unes se proposant pourbutdcsatisfairclacuriositéphilosophiquederhomme, les autres de pourvoir à ses besoins, en mettant à sa disposition les forces et les corps organiques et inorganiques de la nature, en recherchant les moyens de les lui présenter sous les formes qui lui conviennent. Ainsi, d’un côté, il s'agit seulement de connaitre: c'est le but des sciences pures ; de l’autre, il s’agit aussi de oonnaitre : c’est le but des i sciences technologiques, mais aussi d’appliquer ces connaissances : c'est le but de l’art.
Prenons pour exemple la minéralogie, comme l’a fait plus haut M. Ampère. Elle nous apprend les propriétés que possède le fer en lui-même, ses caractères extérieurs, sa pesanteur spécifique, les substances auxquelles il est uni
ÏNTRODÜCTION.
dans la nature, les formes sous lesquelles il se présente, ses gisements, ses analogies avec les autres minéraux, le manganèse, par exemple; enfin ses propriétés physiques, entre autres celle d’être attirable à l'aimant. Voilà ee que nous apprend la science naturelle que nous appelons minéralogie. Elle se propose de connaître seulement, elle si’adrcsse à rintelligence, aux besoins de l'esprit; son but, élevé audessus des intérêts matériels, n’a aucun besoin de savoir si plus tard on s’emparera de ces données pour en faire lu
. base d’une exploitation. Son caractère propre, comme celui de toutes les sciences pures, c’est le désintéressement.
• Puis vient la science technologique, la métallurgie. Celle; ci recherche, parmi ces minerais de force et de composition différentes, quels sont ceux que l’on doit employer de préférence pour la fabrication du fer; quelle sera, nonseulement la quantité, mais aussi la qualité du métal que l’on en extraira, les difficultés que chacun d’eux offre au traitement, et les moyens de les vaincre. Elle examine les procédés divers que l’on peut mettre en usage pour extraire-, le fer de la mine, la forme des fourneaux, la manière d’organiser l’action du feu, de le diriger, de l’exciter ; et, ne Se bornant pas à obtenir des solutions absolues, il faut qu’elle les mette en rapport avec la possibilité économique de li-. vrer le métal ainsi fabriqué à la consommation. Elle doit
• doit donc rejeter quelquefois la méthode qui serait physiquement la meilleure, pour s’en tenir à celle qui présente des avantages économiques relativement plus grands. Jusque-là le métallurgiste n’a obtenu que des connaissances ; il a créé des principes scientifiques ; comme le minéralogiste, il a appelé à son aide la physique, la chimie, pour leur demander des solutions que la minéralogie pure ne pouvait lui fournir, mais qui devenaient indispensables
• au point de vue de futilité. Supposons maintenant que la