CHAPITRE Ier
L'histoire des arts n'est pas moins intéressante a connaître que celle des peuples. — On a pendant trop long-temps néglige de l'étudier , et le manque d'ouvrages élémentaires empêche encore aujourd'hui la propagation des connaissances archéologiques. — Cette considération a déterminé l'auteur à composer un traite' d'antiquités et à professer publiquement cette science. — Objet du cours.— Motifs pour s'attacher de préférence a décrire et & classer les monuments du Nord-ouest de la France. — Plan et division du cours. — Résultats que l'on peut espérer de ce nouvel enseignement. — Intérêt et utilité des connaissances qui en feront l'objet. — Remerclmens adressés aux personnes qui ont secondé ou encourage les efforts de l'auteur.
Messieurs ,
L'histoire ne se borne pas à la connaissance des faits d'armes et des événements , qui ont plus ou moins modifié la forme et l'étendue
a couns .
des empires ; elle embrasse encore dans son vaste cadre celle des monuments de l'art et des autres inventions humaines. Les arts n'ont pas été plus stationnaires que les sciences , les mœurs , les coutumes; ils ont varié comme , elles ; ils ont eu leurs révolutions , leurs beaux siècles , leur décadence , comme les peuples qui les ont cultivés. Malheureusement cette branche importante des sciences historiques a été pendant long-temps totalement négligée en France. Tandis qu'on a décrit avec une minutieuse exactitude les sièges, les batailles, et cette série monotone de succès et de revers qui forment la majeure partie des annales de toutes les nations, des conquêtes plus réelles, qui ne doivent rien à la force et ne procèdent que du génie , n'ont pas trouvé d'historien.
Ce fut à la renaissance des lettres que Ton commença en France à s'occuper de l'étude des antiquités monumentales ; mais alors on se passionna pour les arts des anciens, au point que l'on conçut d'injustes préjugés contre tous les édifices élevés depuis la décadence de l'Empire romain. Tous furent regardés avec dédain , tous reçurent l'impropre et injurieuse dénomination de gothiques. Les monuments romains euxmêmes furent mal décrits; encore on ne s'a Itacha
d'aktiqoités monumentales. 3
qu'aux plus importants d'entre eux. L'Italie et le Midi de la France absorbèrent toute l'attention des antiquaires , et les monuments du Nord demeurèrent pour la plupart inaperçus jusqu'au XVIIIe siècle 9 que la savante Académie des Inscriptions sut donner à l'étude des antiquités romaines une impulsion nouvelle. Mais un grand nombre de faits échappèrent encore aux investigateurs de cette époque qui d'ailleurs répudièrent les édifices du moyen âge , comme on lavait fait avant eux.
Il était réservé à notre siècle , où l'étude de l'histoire et de l'antiquité a pris un plus libre essor , d'examiner avec impartialité tout ce que les nations plus ou moins civilisées ont produit d'utile , de grand et de beau , et de remplir l'immense lacune qui existait dans notre histoire monumentale.
C'est depuis quinze ou vingt ans seulement qu'on a fait en France des recherches propres à jeter une grande lumière sur nos antiquités nationales. D'importants ouvrages et de bons mémoires (i) ont été publiés sur plusieurs points
(i) Le grand et magnifique ouvrage de M. le comte de La Borde , iar les monuments de la France ;
Celai de MM. Schweigliamer et de Golbery, sur les antiquités de l'Alsace ;
de la France : l'attention s'est tournée vers les monuments du moyen âge; on a voulu connaître les souvenirs qui s'y rattachent , étudier et suivre la marche de lart , à travers les siècles passés. Dans cette circonstance , comme dans beaucoup d'autres^aNormandie a donné l'exemple. MM. de Gerville , Le Prévost , Langlois , qui se son t livrés de bonne heure à ce genre d'étude , bientôt ont eu des imitateurs dont le nombre n'a foit que s'accroître , surtout depuis l'établissement de notre Société des Antiquaires.
Cependant il fout l'avouer , la science des antiquités n'est encore le partage que d'un petit nombre de personnes privilégiées ; elle n'est point assez répandue , et ceux même qui possèdent déjà quelques connaissances en archéologie éprouvent de la difficulté lorsqu'ils essaient de classer chronologiquement les monuments , et de déterminer à quelles époques ils ont été élevés.
La cause de cet état de choses est facile à
L'histoire des cathédrale» de France, par MM. de Jolimontet Chapuy ;
Les monuments français inédits, pour servir a l'histoire des •rts , par M. Willcmin ;
Enfin les mémoires publiés par la société des Antiquaires de Normandie, ceux de la société royale des Antiquaires de France, et tant d'autres bons outrages.
d'antiquités monumentales. 5
découvrir ; il ne s'est encore trouvé personne qui ait cherché à faire de cette étude l'objet d un enseignement régulier. De nombreuses recherches constituent, il est vrai , une masse imposante de documents précieux; mais on attend qu'un observateur consciencieux s'occupe de les coordonner et de les compléter. Nous ne possédons aucun ouvrage didactique qui embrasse la science des antiquités nationales dans toutes ses parties (i), aucun ouvrage élémentaire qui puisse populariser les connaissances archéologiques.
11 faudrait surtout une méthode simple et expéditive pour les gens du monde ou pour ceux qui ne peuvent suivre, dans tous ses détails, un système complet d'études monumentales ; il faudrait qu'ils pussent acquérir, par la voie la plus rapide, des notions si non étendues, au moins assez précises pour connaître le fond de la science et les faits dont elle s'est enrichie de nos jours.
Convaincu de l'utilité d'un pareil ouvrage et des heureux résultats qu'il pourrait produire ,
(i) L'excellent manuel d'archéologie, par M. Champollion* Figeac, qnifait partie de l'Encyclopédie portatif e , eit contacté, principalement am antiquités égyptiennes , grecques et romaines. Il ne traite pas spécialement des antiquités nationale*.
quelle que fût son imperfection , j'ai essayé de réunir les observations qui ont été faites en Normandie et sur plusieurs autres points de la France ainsi qu'en Angleterre ; de les comparer entre elles , et d'en former un corps de doctrine que je compte publier.
Mais comme les leçons orales l'emportent toujours sur les muettes leçons d'un livre , j'ai pensé que je me rendrais utile à mon pays en créant ici un enseignement qui n'existe point encore , en faisant un cours dans lequel j'exposerais d'une manière simple , claire et concise les principes fondamentaux de la science , en me bornant exclusivement à ceux qui pourraient être d'une application usuelle.
Je ne vous entretiendrai donc ni des monuments égyptiens , ni des monuments grecs , ni de ceux de l'Italie ; je me propose seulement de vous présenter un système de classification chronologique pour nos antiquités nationales en général, et de faire l'application de mes principes-, en essayant de classer une partie des monuments de la Normandie, et par extension , de l'Ouest et du Nord-Ouest de la France.
Cette région est fort riche en édifices de tous les âges; elle est devenue véritablement classique, et aucune autre ne pourrait fournir des types
»'aST!QCITÉS MONUMENTALES. 7
plu» nombreux ni plus variés. En nVattachant aux antiquités du Nord-Ouest de la France, j aurai d ailleurs l'avantage de vous parler des monuments du pays que nous habitons , monuments dont j'ai vu une grande partie, et que vous avez peut-être visités vous-même. Je pourrai fréquemment comparer nos antiquités avec celles de l'Angleterre , où la marche de l'art a suivi à peu près la même gradation que chez nous. En effet, lafirétagne a été peuplée de Celtes et de Belges, qui avaient les mêmes coutumes, le même gouvernement et les mêmes croyances religieuses que les habitants de la Gaule dont ils étaient descendus , et avec lesquels ils entretenaient des relations commerciales; ces deux contrées ont passé, à peu près dans le même temps , sous la domination romaine , et reçu la civilisation que ce peuple avait coutume d'importer chez les nations vaincues. Enfin , dans le moyen âge , la Normandie et l'Angleterre ont été long-temps gouvernées par les mêmes lois et par les mêmes souverains.
Cette comparaison , à laquelle je me livrerai souvent , sera d'autant plus utile, que tous les monuments de l'Angleterre ont été décrits par des hommes d'un talent supérieur. Nos résultats acquéreront un nouveau degré de certitude par