DOUZIEME LEÇON
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SOMMAIRE
De Phidias. — ■ Examen de quelques cii-constances de sa vie, de la détermination desquelles dépend l'ordre de ses principaux ouvrages. — Détails sur ses travaux. — La Minerve du Parlhénou. — Le Jupiter olympien. — Idée qu'on doit se former du style de l'école de Phidias. — Sculptures du Parthénon. — Conclusion.
)^ Il est de ces hommes dont le nom fait la gloire du genre humain tout entier, dont l'histoire n'appartient pas seulement au pays ou au siècle qui les a vus naître , mais à tous les pays et à tous les âges : tel est certainement ce Phidias, qui porta le premier l'imitation au plus haut degré de perfection où elle ait jamais atteint, et qui est resté, depuis tant de siècles, le plus grand nom de l'histoire de l'art, et l'un des plus grands noms do l'humanité tout entière. Mais la place même que 12.* Leçon. aS
Phidias occupe dans cette histoire, et l'importance qu'à ce titre seul il acquiert dans celle de son siècle et de son pays, exigent qu'avant de vous parler de ses travaux, je vous entretienne de quelques circonstances de sa vie , ou nécessaires à connaître pour fixer l'époque de ses principaux ouvrages, ou dignes d'intérêt, ne fût-ce çiu'à cause des difficultés historiques qui s'y rencontrent et du grand homme qu'elles concernent (i). Phidias était athénien, fils de Charmidès,et cousin-germain de Panaenus, peintre célèbre qu'il employa comme collaborateur dans plusieurs de ses ouvrages; il eut pourmaîtreHippias,qui n'est connu que par ce seul titre ; et Agéladas d'Argos, chef de l'école la plus célèbre de son temps. L'époque précise de sa naissance est inconnue, aussi bien que celle de ses premiers ouvrages, et l'emploi de ses premières années; mais d'après le grand nombre et V rimportance des travaux qui remplirent la dernière partie de sa vie, terminée en la première année de la 87^ olympiade, 4^2 ans avant notre
(i) Je n'ai pu avoir connaissance de la dissertation récemment publiée par M. Ott. Millier, sous ce titre: DePhidia ejusqueoperibus. Mais Tarticle de Phidias , dans l'ouvrage de mon savant ami, M. Sillig , Catal. vêler, artific.^ p. 352-349, et les doctes observations de M. Boettiger , dans ses Andeutungen , p. 81-107, contiennent presque toutes les notions relatives à Phidias et à ses travaux.
ère, et diaprés la nature même des ouvrages qui commencèrent sa réputation , c'est à savoir des 3^tatues consacrées en. mémoire des victoires de Marathon et de Platées, et produites du butin de ces victoires mêmes, on ne peut guère rapporter sa naissance plus tard que la 72^, ni plutôt que la 70" olympiade, c'est-à-dire qu'il faut la placer, suivant toute apparence, entre les années 498 et 490 avant notre ère.
Si la date de sa naissance est inconnue, si l'ordre de ses premiers travaux est incertain , on n'est pas plus d'accord sur le genre et le lieu de sa mort, et sur l'époque de l'exécution de son Jupiter olympien : c'est même ici la plus grave et la plus embarrassée de toutes les questions relatives à Phidias; et comme c'est aussi celle qui a le plus d'importance et d'intérêt, sous le rapport de l'histoire de l'art lui-même , il convient que nous nous y arrêtions quelques instans.
D'après des récits très-différens, et, en apparence, également dignes de foi, Phidias, accusé d'avoir dérobé une partie de l'or destiné à former le manteau de la Minen'e du Parthénon, fut jeté en prison, où il mourut, selon Plutarque , d'où il se sauva, suivant Philochore, et se réfugia chez les Eléens; et ce fut alors qu'il entreprit pour ces derniers son Jupiter olympien; après quoi il mourut, s'il faut en croire le même Philochore,
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de la main des Eléejis eux-mêmes. Cette dernière circonstance, bien qu'elle manque absolument de détails, et qu'elle paraisse tout-à-fait apocryphe, a cependant fait imaginer une seconde accusation de fraude sous laquelle Phidias aurait succombé; et un historien moderne a été plus loin encore, en affirmant du ton le plus solennel et dans les termes les plus positifs, que Phidias., deux fois convaincu d'un crime honteux , fut pendu com,me voleur (^i). Il v a des gens toujours disposés à avilir les talens, et pour qui il semble que ce soit une bonne fortune, que d'avoir h pendre un homme de génie, ne fut-ce qu'en effigie ou sur le papier. Mais heureusement ces témoignages d'une légèreté coupable ou d'une partialité honteuse n'inculpent que l'écrivain qui les accueille ; la mémoire de Phidias n'a pas eu à souffrir, dans l'antiquité elle-même, de l'injustice ou de l'ignorance de ses détracteurs; et le respect de ses talens s'est encore accru de l'intérêt de ses malheurs.
Le récit le plus détaillé, le plus digne de foi à tous égards, et confirmé dans plusieurs circonstances par d'autres témoignages, est celui de Plutarque, qui raconte que Phidias devenu, à cause de ses liaisons intimes avec Périclès, l'objet des
(i) Sc\\\oeiic\- ^ (Veltgeschichte , p. 269.
haines politiques que ce dernier s'était attirées^ fut accusé par les ennemis de Périclès d'avoir soustrait à son profit une partie de l'or destiné au vêtement de la Minerve. Mais comme Périclès avait prévu long-temps d'avance qu'une accusation de cette espèce était de nature à être proposée par ses adversaires , et accueillie par le peuple , Phidias avait, d'après ses instructions, disposé les choses de manière que le manteau de sa statue pût s'enlever, ce qui eut lieu effectivement; et le manteau de Minerve, apporté dans l'assemblée et pesé sous les yeux du peuple, confondit l'impudence des accusateurs et fit tomber l'accusation. Mais la haine, repoussée sur ce terrain, ne se tint pas pour battue; et ce ne sont jamais, comme on sait, les prétextes, injustes ou légitimes, qui manquent aux inimitiés politiques. Indépendamment de l'affection de Périclès, qui était déjà pour Phidias un grand crime aux yeux des adversaires du premier, l'artiste avait , aux yeux de ses propres rivaux, un tort plus grand encore dans sa supériorité même, dans le nombre, l'écîat et la renommée de ses travaux. On chercha un moyen de l'attaquer dans une composition dont il avait orné le bouclier de sa Mi'^ nerve. Le sujet était le Combat des héros athéniens contre les Amazones , sujet devenu depuis si populaire, et si souvent reproduit, sans doute
d'après le modèle de Phidias, sur une foule de monumcns de l'art, vases peints j b as -reliefs ^ terres cuites. Dans cette composition , Phidias s'était représenté lui-même sous les traits d'un vieillard chauve élevant une pierre de ses deux mains; et il y avait représenté de même Périclés, sous les traits de la beauté la plus accomplie, combattant contre une Amazone, et brandissant sa lance à la hauteur de son visage, de manière à en cacher une partie ( i). Ses ennemis l'attaquèrent donc sur cette licence profane d'avoir osé mêler sa propre image et celle de Périclès parmi les figures héroïques servant à la décoration d'un monument sacré. Cette fois l'accusation fut accueillie; et Phidias, jeté en prison, y mourut de maladie, suivant une tradition, ou, suivant un autre
(i) Il nous reste sur un vase grec, publié par M. Milliii, tom. I, pi. 61 , une composition du même sujet, et offrant deux personnages dans l'attitude décrite par Plutarque : ce qui donne lieu de croire que la peinture de ce vase est imitée de la composition de Phidias , et conscquemmenl que l'une de ces figures est le portrait de Phidias lui-même, portrait idéale sans doute, mais d'autant plus intéressant, qu'on ne possède aucune image de ce grand homme , et que l'Hermès du Musée Pie Clémentin, t. I , p. 99, édit. franc, de Milan , qui nous eût offert son portrait véritable, s'il nous fût parvenu entier, est malheureusement tronqué dans sa partie supérieure. Néanmoins , l'auteur de l'article Phidias , de la Biographie universelle, t. XXXIV, p. l'j-^o. eût dû faire mention de cet Hermès.
récit , du poison préparé par les ennemis mêmes de Périclés, afin d'inculper celui-ci de la mort de son ami.
Telle est la version de Plutarque, qui me paraît, sauf la dernière circonstance, la seule véritable et la seule digne de créance. On y apprend que Phidias, à l'époque où il avait terminé sa Minerve, était déjà avancé en âge, puisqu'il s'était représenté sous les traits d'un vieillard chauve; et comme nous savons que cette statue fut placée et dédiée dans le temple du Parlhénon, l'an 3* de la 85" olympiade, 438 avant notre ère, il devait avoir de 58 à 6o ans, s'il était né, comme nous l'avons présumé, entre la 70 et la 72^ olympiades; ce qui montre que notre calcul s'éloigne infiniment peu de la vérité. Nous apprenons de plus, dans ce récit, que l'usage de représenter des portraits , des physionomies réelles , parmi les ornemens même accessoires des grands ouvrages de l'art, était encore banni du domaine de cet art, puisqu'on put faire un crime à l'auteur lui-même d'avoir placé sur le bouclier de la Minerve sa propre figure, aussi bien que celle de Périclés, malgré la double précaution qu'il avait prise, à l'égard de ce dernier, de le représenter très-beau, et de dérober, par son attitude, une partie de son visage : d'où il suit que le style idéal qui régnait alors dans
toute sa sévérité, et porté à toute sa perfection , s'était formé par une imitation embellie d'une nature choisie, et non par l'expression d'une nature individuelle, comme cela a eu lieu chez les modernes : observation importante que je me borne à consigner ici, et dont j'aurai occasion une autre fois d'exposer les preuves et de déduire les conséquences.
Quant au fait de la mort de Phidias, arrivée dans les prisons d'Athènes, fait avancé par Plutarque, sur la foi de deux versions contradictoires, nous devons le rejeter, attendu qu'il se trouve formellement démenti par d'autres témoignages, tels que celui de Philochore, qui assure que Phidias, évadé de sa prison, se réfugia chez les Éléens, où il mourut sept ans plus tard, après avoir terminé son Jupiter olympien; par le silence de l'antiquité tout entière , et surtout par celui d'Aristophane, contemporain de Phidias, qui parle de l'accusation in tentée contre lui, comme de l'étincelle qui alluma la guerre du Péloponnèse, et de sa fuite comme de celle de la paix ellemême , sans dire un mot de sa condamnation et de sa mort; enfin, par toutes les traditions des Eléens, où la mémoire de Phidias, conservée avec une vénération religieuse , était encore vivante six siècles après sa mort, à l'époque où Pausanias visilaii l'Élide. Or, l'époque de l'achèvement du
Jupiter olympien est indubitablement fixée postérieurement à la 86* olympiade, par la date de la victoire du jeune Pantarcés, dont Phidias grava l'image et le nom en divers endroits de sa statue; et comme la mort de Phidias lui-même eut lieu dans l'olympiade suivante, 87, sous l'archontat dePythodore, en l'an 43^ avant notre ère, il suit inévitablement de tous ces faits , qu'entre l'an 438, époque où la Miiieive du Parthénon fut consacrée à Athènes , et l'an 432 où. mourut Phidias, on ne peut placer que l'accusation intentée à ce grand homme, sa fuite chez les Éléens, et l'exécution entreprise et terminée par lui, dans Je cours de ces six années, du dernier et du plus admirable de tous ses ouvrages, de son Jupiter olympien.
Voilà les faits rétablis, d'après les traditions les plus dignes de foi, dans leur ordre naturel et véritable. Voici maintenant les conséquences qui en résultent : Phidias ne fut pas condamné comme 'Voleur, puisque , vainqueur d'une accusation de ce genre, échappé d'Athènes après une secondé accusation de sacrilège, il trouva chez les Éléens uîi accueil honorable , et fut chargé par eux d'un travail où l'or fut pareillement employé dans une quantité considérable; il ne mourut pas dans les prisons d'Athènes , comme le raconte M. Sillig, pour concilier les récits inconciliables de
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Plutarque et de Philochore, puisqu'on ne conçoit pas par quelles raisons Phidias aurait quitté sa retraite d'Élis, pour aller s'offrir au ressentiment de ses ennemis d'Athènes , encore accru par de nouveaux succès; enfin, il devait être âgé d'environ 66 ans, et non de plusde quatre-vingts, comme le prétend, sans aucune raison, M. Quatremère de Quincy, lorsqu'il termina chez les Éléens son illustre et laborieuse carrière, après avoir mis la dernière main à son dernier chef-d'œuvre. Maintenant, succomba-t-il sous une seconde accusation de vol, comme semble le dire Philochore, et comme l'ont dit et répété, en termes plus ou moins décisifs, une foule d'écrivains modernes? 11 est évident que c'est une glose inepte ajoutée au texte de Philochore par un scholiaste d'Aristophane, qui a produit tout ce mal-entendu; et l'on voit à combien d'accidens divers est exposée la mémoire des hommes, puisqu'il ne dépend que d'une méprise de commentateur, d'une faute de copiste, ou même de l'insertion d'une simple particule dans un texte corrompu, pour flétrir le nom le plus illustre, pour calomnier la gloire la plus brillante. Mais heureusement ici les faits viennent encore à l'appui d'une présomption raisonnable, pour confondre toutes ces absurdes ou ridicules assertions.
Le nom de Phidias était resté dans une telle
vénération en Élide, que la maison qu'il avait occupée, que l'atelier où il avait travaillé, converti en un sanctuaire, avec un autel au milieu, consacré à. tous les dieux, recevaient encore, six siècles après la mort de l'artiste, au temps de Pausanias, la visite et l'hommage des Grecs. La famille de Phidias s'était perpétuée à Élis, dans le sacerdoce même de Jupiter olympien ; et c'étaient les descendans de ce grand homme qui étaient chargés, sous le nom de Phœdrjntes , d'entretenir pure de toute souillure accidentelle et de toute injure du temps, la statue méme^ qui était le chef-d'œuvre de l'art et celui de leur ancêtre. Sont-ce là les honneurs réservés au sacrilège et à l'infamie? et quand, du reste, l'antiquité entière se tait sur un pareil affront; quand, au contraire, les hommages de tous les siècles ont expié une erreur d'un moment, et vengé la mémoire d'un grand homme d'une injustice politique, qui n'avait d'ailleurs en elle-même rien d'humiliant, et qui n'était que trop autorisée, pour ainsi dire, par tant d'illustres exemples de l'ingratitude athénienne, sied-il bien à des écrivains qui se respectent et qui respectent la vérité, d'accueillir et de propager de pareilles imputations^ et d'attacher de leurs propres mains, avec une sorte de malin plaisir et de basse satisfaction , un grand homme au gibet de l'histoire?
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En voilà trop sans doute sur ce point, et je vous demande pardon de m'étre arrêté quelques minutes pour réfuter les impertinences d'un compilateur tel que Moréry, ou d'un histori.en tel que Schloetzer, quand il suffisait, pour les confondre, de prononcer le nom d'un Phidias. Parlons maintenant de ses ouvrages, ce qui est le meilleur moyen de dissiper un reste d'humeur qu'a pu vous causer, comme à moi, une discussion de cette espèce.
Un des premiers travaux de Phidias paraît avoir été l'exécution de treize statues en bronze, provenant du butin de Marathon, et consacrées à Delphes, sous l'administration de Cimon : c'étaient les statues ^Apollon , Minerve, Miltiade, avec celles des dix héros éponjmes , ou héros qui avaient donné leurs noms aux dix tribus athéniennes. Une Minerve exécutée pour les habitans de Pellène, en or et en ivoire; une autre Minerve, érigée du produit des dépouilles de Marathon , pour le compte des habitans de Platées : celte dernière en bois doré , avec les extrémités , c'est-à-dire la tête , les pieds et les mains en marbre pentélique , se disputaient la priorité entre les ouvrages connus de Phidias, et doivent être conséquemment regardées comme des productions de sa jeunesse.
Nous venons de citer déjà trois Minerves de la
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main de Phidias; l'antiquité en posséda six autres, c'est-à-dire neuf en tout de la même main , pour lesquelles Phidias avait sans doute épuisé toutes les combinaisons que peut offrir au génie de l'artiste ce type si favorable à l'art, d'une vierge martiale et d'une belliqueuse héroïne, mais dont je me bornerai à signaler à votre attention les trois principales, desquelles seules il nous est possible de nous faire quelque idée, ou par des descriptions plus détaillées, ou par des imitations mêmes qui nous, en restent.
La première dans l'ordre des temps, est IsiMinsjve poliade ou tutélaire, en bronze probablement doré, fondue pareillement du produit des dépouilles de Marathon, et placée dans l'Acropole, entre les Propylées et le Parthénon. C'était un colosse d'une hauteur considérable; caria pointe de sa lance etl'aigrette de son casque reluisaient deloin en pleine mer, aux yeux des navigateurs qui doublaient le cap Sunium; son bouclier était orné du combat des Centaures et des Lapithes , en bas-relief, exécuté par le célèbre sculpteur Mys, d'après les dessins de . Parrhasius. C'était là la grande Minerve , célébrée par Démosthéne comme le trophée de la guerre contre les Barbares, érigé par une contribution commune de tous les Grecs. C'est cette statue qui, neuf siècles plus tard, en l'an SpS de notre ère, s'offrit encore dans
toute sa majesté aux yeux du barbare Alaric. Nous la voyons, à la place même qu'elle occupait, représentée , de bien petite proportion , il est vrai , sur une rare médaille d'Athènes (i), et imitée, dans un style et dans une dimension qui peuvent faire mieux juger de son caractère original, dans quelques belles statues antiques, telles que \â Minerve Giustiniani et la P allas dep^elletj'i, qui en sont probablement des copies; c'était Minerve protectrice, mais sous une physionomie pacifique, telle qu'elle se montre dans la médaille citée plus haut, et non pas en attitude guerrière de Pi^omachos , comme le prétend M. Boettiger (2) ; le front désarmé de la menace, avec ces formes amples et puissantes, et dans cette attitude grave et solennelle, qui caractérisaient, dans la divinité tutélaire de l'Acropole ;, l'image même des grandes destinées d'Athènes.
Une seconde il/mer^e^ consacrée pareillement sur l'Acropole, et aussi exécutée en bronze, passait pour le plus achevé des ouvrages de Phidias qui se voyaient exposés au même endroit; elle s'appelait la Belle , par excelle/ice , à cause de son
(i) Sluart, ^ntiq. of Athens , t. II, pi. XVII, fig. 19.
(2) Andeulungen , p. 84- La Minerve Promachos est celle qui se voit figurée sur tant de monumens de l'art antique , par exemple, sur les médailles de Thessalie, et sur les médailles mêmes d'Athènes.
extrême beauté, ou la Lemnienne, parce qu'elle était un don des Lemniens , à qui elle avait appartenu. Lucien, qui décrit d'une manière presque amou:euse cette belle statue, vante surtout l'agréable contour de son visage, la mollesse de ses jo les , la proportion de son nez; il paraît qu'en effet Fauteur y avait épuisé tous les traits de beauté qui pouvaient convenir à Min erve, et qu'il s'y était surpassé lui-même, à ses propres yeux, puisqu'il y avait mis son nom. C'était donc, de toutes les combinaisons propres au type de Minerve, celle où la mâle sévérité d'une vierge guerrière se trouvait le plus intimement jointe à toute la perfection d'une beauté divine.
Mais, de tous les simulacres antiques de Minerve, le plus célèbre était celui-là même qui fut exécuté pour le Parthénon, ou la Vierge y par ■ excellence. C'était un colosse d'or et d'ivoire, haut d'environ trente-sept pieds, sans y comprendre la base, qui pouvait avoir de huit à dix pieds d'élévation; d'où il suit que la hauteur totale du monument ne comportait pas moins de quarante-cinq pieds, et remplissait ainsi presque toute la capacité en hauteur de l!édifice, dont le plafond ne devait pas être à plus de cinquante pieds au-dessus du sol. Il n'est pas impossible de restituer, au moins par la pensée ( i ) , une image , bien
(i) Ou mieux encore, par le dessin, comme l'a essayé
imparfaite sans doute, de cet admî.- ble ouvrage, à l'aide des traits épars que nous ont laissés les anciens. Relativement à la composition rnéme d'un pareil colosse, les détails sont d'autant plus précieux à recueillir, qu'ils se rapportent à une branche de l'art absolument étrangère à nos idées. A cet égard, voici les notions les plus précises qui résultent des témoignages de l'antiquité.
Le marbre proposé d'abord par Phidias, comme une matière moins coûteuse , fut rejeté d'une commune voix par le peuple, d'après ce seul motif. Au mot ô^ économie , employé par Phidias, Athènes entière se souleva, parce qu'il s'agissait de la statue de sa divinité tutélaire; et il est permis de croire que Phidias, qui connaissait l'esprit de ses concitoyens, n'avait pas prononcé sans intention un mot dont il prévoyait la conséquence, et qui ailleurs, sans doute, aurait produit un effet tout contraire. Il fut donc solennellement décidé qu'on / n'emploierait que les matières les plus riches et \les plus précieuses, l'or et Vivoire. Platon dit que \es yeux, le visage, les mains et les pieds , c'està-dire les parties nues, étaient en i^^oire {\)\ tout
M. Quatrenitre de Quincy , Jupiter olympien , pi. VIII, IX et X, p. 226-255.
(i) Plato , Hipp. maj. p. 99. M. Emeric-David dit que les yeux étaient J'ormés par deux pierres précieuses. Je nai trouvé ce fait-là nulle paît, et Platon, dans le passage cité plus haut, dit expressément c^vCils étaient d'ivoire .
le reste, c'est-à-dire les draperies et les accessoires, étaient en or. La somme employée h l'exécution de cette partie du monument est diversement rapportée par les anciens ; elle varie de 4o à 5o talens; mais, en s'en tenant à l'estimation la plus modérée, qui est celle d'un contemporain, de l'historien le plus grave et le plus digne de foi, de Thucydide, la quantité d'or massif employée, à une épaisseur plus ou moins considérable, n'aurait pas été moindre de 2,'y20,ooo francs de notre monnaie : somme prodigieuse, et qui devait paraître telle aux yeux des Grecs eux-mêmes, puisque, dans le compte présenté par Périclès au peuple, de l'état de ses ressources pour soutenir la guerre du Péloponnèse, il comprend, à charge de restitution, l'or de la Minerve du Parthénon. La plus grande partie de cet or fut employée au vêtement de la statue, lequel consistait en une tunique longue et un peplus ou manteau jeté par-dessus; le reste passa dans les accessoires, le casque, la lance et le bouclier, et une petite statue de la V^ictoire , que la déesse soutenait de la main gauche.
J'ai déjà dit que la draperie avait été disposée de manière qu'elle put s'enlever; elle fut effectivement déplacée une première fois, lorsqu'il fallut confondre l'audace des ennemis de Phidias , ou plutôt de Périclès. Depuis, au temps de Dé-
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métriiis de Phalèrc , le manteau d'or de la déesse tut enlevé par Lacharès, tyran éphémère, qui se signala.^ dit Vausanias ^ par sa cruauté envers les hommes, et par son impiété envers les Dieu jc ; et il ne parait pas que ce riche manteau soit jamais revenu sur les épaules de Minerve. Plus anciennement encore, le masque en or de la Gorgone avait tenté la cupidité d'un certain Philorgus; et comme Athènes était déjà moins riche ou moins généreuse , ce masque en or tut remplacé par un masque en ivoire, tel que le vit encore Pausanias. Voilà quelle fut cette statue colossale, trésor immense sous le rapport de la matière, cl sans doute d'un plus grand prix encore, sous le rapport de l'art.
Minerve y était représentée debout , vêtue d'une tunique talaire , et le sein couvert de la formidable égide; de la main droite elle tenait une lance posée sur un sphinx; sur la gauche, elle soutenait une statue de la J^ictoire , haute d'environ quatre coudées ou cinq pieds neuf pouces; son casque , partie la plus remarquable, et constarnment la plus riche et la plus soignée du costume de cette déesse, son casque était surmonté d'un sphinx y emblème de l'intelligence céleste; deux griffons placés dans les parties latérales, offraient un emblème analogue; et audessus de la visière, huit chevaux de front, s'é-
iançant au galop, présentaient une image sublime de !a puissance et de la rapidité avec lesquelles agit la pensée divine. Le bouclier, debout, aux pieds de la déesse, était orné, sur ses deux faces, de bas-reliefs représentant, du côté intérieur, le combat des Géans et des Dieux; du côté extérieur, le combat des Athéniens et des Amazones. C'était dans cette dernière composition que Phidias, ainsi que je l'ai déjà remarqué, avait placé son portrait et celui de Périclès; et relativement à ce portrait de Phidias, il existe, dans un traité attribué à Aristote, une anecdote qui mérite d'être rapportée : c'est que l'ingénieux artiste, en sculptant son image sur le bouclier de la déesse, avait disposé les choses de manière qu'on ne pouvait le détacher sans décomposer le mécanisme entier de l'ouvrage : ce qui veut dire, suivant une interprétation plausible autant que naturelle, que cette tète de Phidias formait un des écroua ou l'une des vis de l'armature qui liait intérieurement les diverses parties de ce colosse, composé tout entier de pièces de rapport. Tous les autres accessoires de ce monument étaient traités avec un soin égal, avec une égale magnificence. Ainsi Pline, qui, désespérant d'atteindre par la sublimité de ses expressions , à celle de la statue même, s'est réduit volontairement à ne parler que de détails subalternes, remarque que sur la chaussure
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de Minerve, qui était d'or, se voyait représenté le combat des Centaures et des Lapithes , et que la base de la statue, à laquelle nous savons, par d'autres témoignages, que Phidias travailla seul pendant plusieurs mois, était ornée d'un bas-relief représentant la naissance de Pandore ^ au milieu d'une vingtaine de divinités apportant des piésens h la première femme.
Telle était cette statue fameuse, a laquelle nous serions presque tentés de reprocher, comme les critiques superficiels du dernier siècle, un Caylus, un Falconet, et d'autres encore, l'excès de la richesse de la matière et de profusion dans les ornemens, si nous ne savions que tout y était distribué avec tant d'art et d'intelligence, qu'o/z r admirait, dans les plus petites choses y une magnificence égale à celle que V artiste avait déployée dans l'ensemble : ce sont les propres paroles de Pline (i). L'antiquité, d'ailleurs, fut unanime sur ce point, que l'exactitude et le fini des détails entraient, dans le talent de Phidias, au même degré que le grandiose et la majesté; et cet homme, qui jouait pour ainsi dire avec des colosses, avait imprimé la perfection de son art sur une cigale et sur une abeille en bronze, aussi
(i) Pline, XXXVI, 5 : Uf noscalur œqualem magtiificentiam fuisse et in parvis.
bien que sur son Jupiter olympien (i). En un mot, tout procédait^ dans les ouvrages de Phidias, de ce double principe, que le colosse, envisagé de loin sous son vrai point de vue, imposât par la puissance de la masse, par la grandeur des proportions, par l'élévation du style, et que chaque détail, considéré de plus près et sous des points de vue variés, à raison de la dimension des objets, intéressât de même par le soin exquis de l'exécution : principe admirable qui, dans le beau siècle de la peinture moderne, servit aussi de base à l'enseignement et à la pratique de l'art, alors que les maitres les plus habiles, grands dans l'ensemble, ne cherchaient pas moins à l'être dans les détails, et où la noblesse et l'élévation du style, la sublimité des sujets et des conceptions n'étaient, jamais séparées d'une exécution achevée dans les moindres choses, d'une imitation accomplie dans les plus petits accessoires , qui, loin de nuire à l'effet général , ajoutaient encore à l'admiration due à l'ouvrage entier, une impression en quelque sorte religieuse , comme le soin rnême dont il portait l'empreinte.
Vous me demanderez sans doute s'il nous est resté quelque imitation plus ou moins exacte, quelque faible réminiscence d'un chef-d'œuvre
(i) Julien , Episi. VIII, 57'" ; A , cd. Spanlieiai.
qui fixa si long-temps sur Athènes l'admiration du monde; d'un ouvrage auquel les Athéniens défendirent par un décret que l'artiste mît son nom , afin de se réserver à eux seuls l'honneur, qu'ils avaient mérité du moins par les sacrifices qu'elle leur avait coûtés, l'honneur d'une pareille entreprise. On peut douter que la helie Mine7^i>e Giiistiniani et notre superbe Pallas de Kelletri soient des copies de la Minerve poliade ou de celle du Parthénon. Chacune de ces deux opinions compte d'imposans suffrages, entre lesquels je ne me permettrai pas de placer le mien ; mais il est hors de doute que les nombreux tétradrachmes d'Athènes, de beau style, nous ont conservé la tête de la Minerve du Parthénon , telle qu'on la voit aussi représentée sur la célèbre pierre gravée d'Aspasius (i), au style près, qui se rapproche bien plus, sur cette pierre, du caractère de l'art des successeurs d'Alexandre, qu'il n'est conforme au style de Phidias lui-même. Du reste , entre toutes les statues antiques de Minerve , celle qui se rapporte le plus, par l'ajustement, par le caractère de la tête et par tous les accessoires , au modèle de Phidias^ c'est incontestablement celle de la villa Albani, dont il existe quelques répétitions anti-
(i) Eckhel, Fiertés gravées de Vienne , n. XVIII.
ques, mais dans un moindre état d'intégrité (i). Pressé par le temps, je ne m'arrête pas à d'autres travaux de Phidias exécutés à Athènes; je me hâte d'arriver sur les pas de Phidias lui-même , dans l'Élide, où le temple de Jupiter olympien , récemment terminé, attendait encore la statue qui allait devenir le chef-d'œuvre de son auteur.^ le miracle de l'art, et la plus haute manifestation du dieu lui-même. L'artiste y travailla six années., qui furent les dernières de sa vie , aidé de son disciple Colotès, de son parent Panaenus, peintre habile , et de ses enfans, c'est-à-dire de toute une école d'artistes qui l'avaient accompagné dans sa retraite , et qui n'était pas l'escorte d'un homme flétri d'une condamnation capitale ou échappé d'une captivité honteuse. C'est ici, surtout, que j'éprouverais et que je vous ferais sentir l'insuffisance du langage à rendre sensible la beauté, telle qu'elle réside dans les excellens ouvrages de l'art , telle qu'elle fut imprimée à un si haut degré dans le colosse d'Olympie, si je voulais essayer de restituer par la parole ce qui , détruit par le temps , ne put être jamais compris que par l'œil, et ne peut être jamais rétabli que par l'imagination. Je dois me borner à rechercher dans les témoigna-
(i) Entre auties. celle que Winckelinann a publiée - fliÀloue de l'arl, t. I . pi. XIV.
ges de l'antiquité et dans lesmonumens eux-mêmes, s'il en reste qui y aient rapport, quelques traits épars de cette grande figure de l'art antique; et quant au caractère de l'ensemble et au mérite de l'ouvrage , qu'il ne nous est plus possible d'apprécier, assurés que vous devez être que jamais le Jupiter olympien ne connut de rival (i), je vous laisserai le soin de vous en former à vous-mêmes l'image la plus conforme à son modèle.
On sait que , dans la conception de son Jupiter olympien, Phidias avait voulu rendre sensible, et qu'il étart parvenu à réaliser, l'image sublime sous laquelle Homère représente le maître des dieux (2). Voici de quelle manière l'artiste avait rendu cette image. Le dieu était assis sur un trÔTie, dont les ornemens, sous le rapport de l'art et de la matière, surpassaient tout ce qui avait été produit jusqu'alors, tout ce qui fut jamais accompli. Uébèney Vor^ Vivoij^e^ les pierres précieuses , composaient, avec une multitude de figures sculptées ou peintes, l'assemblage merveilleux de ce trône, digne siège du maître des dieux. L'or et l'ivoire composaient de même toute la figure, conformément à ce qui a été dit plus haut
(i) Pline, XXXIV, 8 : Jovem olympium ncmo œmulatur. (2} Iliade, I, 528-55o.
pour la Minerve duPartlicnon; c'est à savoir, que les parties nues étaient en ivoire , et la draperie en or. Le dieu avait la tête couronnée d'olivier, et ses cheveux, partagés et redressés sur son front, produisaient surtout cette impression de terreur profonde que l'artiste avait puisée dans le poète. D'une main, Jupiter tenait le sceptre, brillant assemblage de tous les métaux , surmonté d'un aigle. Sur l'autre main, il portait une Victoire, aussi d'or et d'ivoire^ et la tête pareillement couronnée, qui, de ses deux mains, présentait une bandelette au maître des dieux : image naturelle et sublime de tous les honneurs rapportés à leur source suprême. La partie supérieure du dieu, la tête y hi poitrine , et les bras ^ tout ce qu'il y a de noble, et, pour ainsi dire, de divin dans la figure humaine, était nu, et le reste du corps enveloppé d'un manteau sur lequel étaient peintes toute espèce de figures et de fleurs, emblèmes de la nature animée et fécondée par le pouvoir des dieux.
Quant à la proportion de la statue, qui était un des élémens de l'effet prodigieux qu'elle produisait , les récits contradictoires qui circulaient dans^ l'antiquité, prouvent, d'après l'importance que les prêtres eux-mêmes mettaient à cacher la vraie mesure , qu'il élait^ dès-lors, bien difficile de la connaître , et qu'il serait aujourd'hui presque inutile de
la rechercher. Toutefois, une remarque faite par Strabon va nous servir à nous en faire une idée approximative. Strabon observe que le dieu assis atteignait presque à la hauteur du plafond ; de sorte, ajoute-t-il, que s'ilsejut levé , il eût emporté la couverture (i). La hauteur du temple étant connue par les mesures qui nous ont été transmises, et par la ressemblance qu'il eut avec leParthénon d'Athènes, et cette hauteur n'étant pas moindre de cinquante-quatre pieds dans l'intérieur, il suit de là que le colosse entier, y compris le soubassement et le marche-pied, ne pouvait avoir moins de cinquante-cinq pieds de proportion, ou environ quarante-cinq pieds de hauteur, puisqu'il était assis. Ainsi le dieu remplissait presque toute la hauteur de l'édifice; il ne pouvait ni se dresser, ni faire un seul mouvement sur son siège, sans enlever la toiture de son temple, sans en bouleverser l'économie; comme le dieu lui-même ne pouvait faire un seul signe de tète, sans ébranler tout l'Olympe : conception sublime, par laquelle ce colosse imprimait dans l'esprit une idée terrible de l'immensité de l'Etre Suprême. On conçoit dès-lors quel effet devait produire sur des esprits qui s'y trouvaient d'ailleurs préparés par les idées religieuses et par les solennités
(i) ^ivwhow , Géographie-, VIII, 354-
olynipiques, la première apparition rie ce chefd'œuvre ; et quand le long voile de pourpre qui le dérobait habituellement aux regards , s'écartait au miheu des nuages de l'encens, de la vapeur des sacrifices, des chœurs de prières et de musique, qui remplissaient l'enceinte sacrée, on conçoit que le Romain Paul-Emile, que le vainqueur même d^e la Grèce, se sentit ému et troublé, comme en la présence même de Jupiter : Jovem velut prœsentem intuens motus animo est (i).
Vous êtes sans doute curieux de connaître quelle fut la destinée de ce chef-d'œuvre, et de savoir s'il nous en reste quelques faibles images. L'admiration dont il avait été l'objet dés l'origine, ne s'épuisa pas avec les siècles qui s'écoulèrent, ni avec les générations qui se succédaient. Au temps des Antonins, près de six siècles après celui de Phidias, le pèlerinage d'Olympie, entrepris uniquement afin d'y contempler le colosse de Jupiter, était encore une de ces folies populaires dont se plaignait le stoïqueEpictète; et, de l'aveu de ce philosophe^ c'était encore un malheur pour chacun de ses cojitemporains , que de mourir sans a\>oir vu le chef-d'œuvre de Phi-
(i) Tite-Live, XLV, 28; voyez aussi à ce sujet, Polybc, XXX , i5 , et Plutarque, Vie de P. Emile , p. 270, B.
dias (i). Plus tard encore, dans le siècle de Julien l'Apostat, le Jupiter d'Olyinpie, assis, et comme inébranlable sur son trône, continuait d'y recueillir les hommages de la Grèce, malgré les atteintes de toute espèce que le zèle converti de Constantin avait portées au polythéisme, à ses temples et à ses idoles. Mais c'est ici la dernière notion que nous possédions sur l'existence de ce chef-d'œuvre : nos renseignemens certains ne descendent pas au-delà de l'époque de Julien, On a dit et répété, d'après l'autorité de Winckelmann, et sur la foi de quelques écrivains byzantins , que le Jupiter d'Oly mpie , la Venus de Gnide , la Junon de Samos , avaient continué d'être admirés à Constantinople jusqu'au onzième siècle, et qu'ils n'avaient péri q-ue lors de la prise de cette ville par les Croisés, en 1204. Mais, suivant des récits plus dignes de foi, la plupart des ouvrages qui viennent d'être cités , furent détruits dans l'incendie du palais de Lausus, vers l'an 475 , sous l'empereur Basilisque ; et quant au Jupiter de Phidias, rien ne prouve qu'il ait été transporté jamais d'Olympie à Constantinople, Une pareille masse, toute composée de parties de rapport et de matières précieuses , n'eût pu résister sans doute aux dangers d'un pareil voyage, dans un
(i) Kincn^ Episl. , 1-6,
d'archéologîe. 369
/ temps où tant de passions conjurées contre les monumens de l'ancien culte, travaillaient de con-
j cert à en consommer la ruine. Tout porte à croire que le Jupiter de Phidias fut anéanti surplace, dans ces siècles de décadence, où le fanatisme brisait ou mutilait les antiques idoles, où les besoins du culte et de l'état s'en disputaient les matériaux, où la cupidité individuelle, d'accord avec la superstition générale, s'en partageait les débris. Ainsi périt obscurément cette œuvre du génie , qui avait joui si long-temps d'une destinée si brillante , sans que le bruit de sa chute ait retenti même dans l'histoire; et, il faut bien en convenir, tel fut à peu près le sort de tous les beaux monmnens de l'art antique, que le christianisme s'appliqua partout à détruire ou à dénaturer, tantôt en convertissant les temples à son usage, ce qui, du moins, servit à les conserver, comme cela est arrivé pour le temple de Thésée et leParthénon, à Athènes y le temple de la Concorde à Agrigente^ et le Panthéon à Rome; tantôt, et malheureusement le plus souvent, en retirant les colonnes qui les soutenaient, en enlevant les statues, et les bas-reliefs dont ils étaient décorés , et en s'en servant aux usages les plus vils, ou comme des matériaux les plus vul-
gaires.
Il serait superflu de rechercher, parmi les ou-
vrag^es de l'antiquité qui nous restent , une image, quelque faible qu'elle fût, du chefd'œuvre de l'art grec. Le Jupiter Vérospi (i), la plus belle statue antique que l'on possède de ce dieu, et qui paraît une imitation du colosse d'Olympie , ne peut pas plus en donner une idée, que ces petites figures de bronze assez communes dans les cabinets, et ces nombreuses représentations de Jupiter assis^ avec le sceptre en main, et Vaille ou la J^ictoire, telles qu'on les voit par centaines sur les tétradrachmes d'Alexandre et de ses successeurs, ou sur les grands bronzes de l'Empire. Ici toute imitation est imparfaite, tout rapprochement inutile; et les images ;, en grand comme en petit, restent pareillement trop au-dessous de l'œuvre de Phidias, pour servir de points de comparaison, relativement au style de cet ouvrage. Mais nous possédons des élémens plus propres à nous faire apprécier, sinon la manière de Phidias, du moins \e goût et le caractère de son école ^ dans les sculptures originales enlevées du Parthénon, et qui forment aujourd'hui l'inappréciable propriété de l'Angleterre. L'Europe savante a retenti du grand procès instruit devant le parlement britannique, alors qu'il s^'agissait dedé-
(i) Maffei , Raccolla di statue, t. CXXXV ; Visconti , Mus. P. Clément , t. I , tav. I.
d'archéologie. 37 1
terminer la valeur de ces sculptures , et d'en fixer le prix. Les artistes et les antiquaires nationaux étaient partagés d'opinion sur le mérite de ces ouvrages; et généralement, cette opinion inclinait à placer les sculptures du Parthénon au second rang, parmi les monumens antiques qui nous restent. Un étranger fut appelé pour vider ce grand débat, qui devait, en définitif, se résoudre en guinées ; et cet arbitre unique, ce juge suprême , était un homme que l'Angleterre empruntait h la France, qui l'avait elle-même conquis sur l'Italie : c'était l'illustre Visconti, le prince des antiquaires de notre âge. Il ^e' fallut pas de bien longues recherches à ce profond interprète des monumens antiques, pour apprécier à leur juste valeur , pour remettre à leur véritable place, des sculptures, qui, bien que mutilées de toute manière , portent partout l'empreinte inaltérable du génie. L'excellence de ces ouvrages sortis de l'atelier de Phidias, fut proclamée. Les figures nues, mieux conservées, ou plus entières, telles que celles de Vllissus et de Thésée, furent placées au-dessus de toutes les sculptures connues. Les figures drapées prirent rang pareillement en tête de toutes les statues de ce genre , les plus parfaites que l'on possédât. Les plus beaux ouvrages de l'art antique, qui avaient paru jusqu'alors sans rivaux, V Apollon, XeLaocoon, le Torse ^
descendirent de ce rang suprême qu'ils avaient occupé jusqu'alors dans l'opinion publique, et se placèrent à des degrés différens, suivant qu'ils approchaient plus ou moins de cette école sublime, où l'idéal le plus élevé est joint à la vérité la plus exquise. Le Torse seul se maintint immédiatement au-dessous, ou presque à côté des sculptures de Phidias. Il suffit, en un mot , de l'apparition de ce maître de l'art antique , dans le domaine des monumens qui nous en restent^ pour remettre chaque objet à sa place, en s'emparant, sans difficulté, de la première; et l'admiration des anciens fut justifiée, en même temps que l'art des modernes acquit une règle infailhble et un modèle inimitable (i).
Cependant une dernière observation est ici nécessaire. Ces sculptures, émanées de la pensée de Phidias, et bien certainement exécutées sous ses yeux et dans son école, ne sont point l'oeuvre de sa main. Phidias lui-même dédaignait ou travaillait peu le marbre. Ce sont ses disciples les plus habiles, Alcamène ou iVgoracrite, et plus probablement ce dernier, qui exécutèrent les
(i) Telle est aujourd'hui Topinion générale en Europe, parmi les artistes, aussi bien que parmi les antiquaires; et l'auteur de l'article Phidias, dans la Biographie universelle , qui place les sculptures du Parthénon au second rang , est resté a peu près seul de son avis.
D'ARCHÉOLOGIE. 3'j'd
sculptures de ronde-bosse, placées dans les deux IVontons; et ce sont des artistes sans nom, mais non pas assurément sans mérite , qui produisirent, sur les dessins de Phidias, les bas-reliefs de la frise dont le Parthénon était décoré dans tout son pourtour. Ainsi, ces monumens d'un art si exquis ne sont pas encore l'œuvre de Phidias lui-même ; ils nous révèlent sa pensée , son génie, mais non par une empreinte immédiate; ils nous montrent une perfection dont nous n'avions pas d'idée; mais ce n'est pas encore celle dont le talent de Phidias était susceptible, si nous pouvions l'envisager dans ses productions originales; et ce n'est pas surtout celle dont nous serions frappés, si quelque coup du sort, malheureusement impossible aujourd'hui , faisait soudainement apparaître à nos yeux , dans tout l'éclat de son culte, ce sublime Jupiter olympien, devant lequel se prosterna l'antiquité tout entière.
Je m'arrêterai ici, Messieurs, et, dans le cours de nos prochains entretiens, je développerai l'histoire de l'art chez les Grecs, à partir de l'époque où il fut fixé par Phidias, jusqu'à celle où cet art fut enveloppé dans la chute générale de la religion et de la civilisation antiques. En attendant que je puisse reprendre ces entretiens, qui onf pour moi, je l'avoue, beaucoup de charme., e; que je voudrais bien qui vous offrissent un pi>
ï2* leçon. 27
(J'ii)téiét à vous-mêmes, permettez-moi de vous femercier de l'assiduité et de l'attention que vous avez apportées à des leçons d'un genre nécessairement sévère, et où vous n'aviez pas à espérer de trouver, dans des excursions politiques ou littéraires, la moindre diversion, le moindre adoucissement à cette sévérité même du sujet. Renfermés ici dans le domaine de l'archéologie, sans aucune ressource, sans aucune distraction étrangère, vous m'avez constamment prêté l'appui de votre bienveillance, et vous m'avez écouté, discourant tant bien que mal sur l'art des anciens , comme si j'avais à vous entretenir de ces grandes questions de littérature, de morale et de philosophie, qui sont de tous les temps , et qui s'adressent à tous les esprits. Simple et modeste antiquaire, tel que je le suis, entièrement livré aux études qui me plai-^ sent, et aux devoirs qui me captivent, je n'en ai que plus jde raisons d'être touché de l'indulgence que vous ^n'avez montrée ; et c'est en m'efforçant de plus en plus de la justifier par mes travaux, que j'essaierai de vous en rendre grâces.
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