‹ Cours d'archéologieChapitre 4 sur 11 · TROISIEME LEÇON · texte numérisé non relu

TROISIEME LEÇON

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SOMMAIRE

Continuation du même sujet. — Objection tirée des figures d'animaux ; réponse à celte objection. • — Style de la seconde et de la troisième époques de l'art égyptien. — Application de ces considérations générales aux figures égyptiennes à tête d'animal ; quelle fut la vraie nature de ces figures. • — Pourquoi le corps y fut toujoui's négligé. — Pourquoi elles sont généralement adossées à un pilastre. — Des figures à tête humaine; style également inimitatif de ces figures. — Type hiératique emprunté des momies ; preuves et developpemens de cette idée. — Conclusion ; parallèle d'un groupe égyptien, et d un groupe analogue traité par les artistes modernes.

Je crois avoir prouvé que les artistes égyptiens de la première époque furent étrangers à l'anatomie, qu'ils n'avaient ni la faculté ni la permission de rendre le nu, de varier le costume, d'exprimer le mouvement et la vie. Or, s'ils furent à ce point limités dans la science du dessin et dans la pratique

de l'art, comment auraient-ils connu la beauté et 3* Leçon. 5

** l'expression, ces deux propriétés essentielles de l'art, sans lesquelles nous ne le concevons pas? La grâce, cette autre propriété de l'art, qui en est pour ainsi dire l'àme et l'essence, leur était aussi complètement inconnue, que l'étaient aux Égyptiens eux-mêmes, suivant le témoignage d'Hérodote (i), les trois déesses qui portaient ce nom dans la riante mythologie des Grecs. C'est dans le même sens qu'il faut entendre le témoignage de Strabon (2), qui remarque, à propos des édifices de l'Egypte , que ces édifices n'eurent jamais rieri de gracieiLjc ni de pittoresque; ce qui est rigoureusement exact, mais ce qui avait été généralement si mal compris, que le plus docte interprète de Strabon , Casaubon , rend ces paroles de son auteur, par celles-ci : rieji de peint , qui expriment précisément le contraire de la vérité. Tout le monde sait à présent que tout est peint dans l'antique Egypte, les temples comme les statues; et c'est ici une nouvelle occasion de remarquer combien la seule inspection des monumeiis sert à rectifier d'idées fausses et à rétablir défaits m>al entendus.

Je dois prévenir ici une objection que j'ai déjà indiquée, et qui ne laisse pas d'avoir une certaine

(i) Hérodote, Il , 5o.

(2j Strabon, Géograph. XVII, 806.

gravité. On pourrait opposer, h la manière générale dont je viens d'envisager l'art égyptien , la science anatomiquc, l'habile expression des muscles et du svstème osseux, jointes à beaucoup de finesse et de vérité de détails, qu'ont déployées ces mémcsartistes dans un assez CTrand nombre de fio-uresd'animaux, notamment dans les deux lions placés à Rome^ au pied de la rampe du Capitole,dans ceux de la fontaine de VAqua-FcIice (i),dans le sphinx de la villa Borghèse, et dans une foule d'autres figures d'animaux qui ornent les musées égyptiens de Londres, de Turin et de Paris. Mais, loin de cherchera affaiblir cette objection par des considérations, qui pourraient être d'ailleurs dénuées de fondement, sur l'âge postérieur de ces figures d'animaux^ il me semble que le contraste même qui se remarque entre les statues humaines, privées de toute science anatomique, de tout détail d'imitation , et ces figures d'animaux, où cette double qualité se trouve quelquefois portée à un assez haut degré, n'en sert que mieux à prouver la solidité des principes que j'ai établis sur la naturemème de l'art égyptien : c'est àsa voir que cet art, en cequi concernait les représentations humaines, était asservi à des lois positives qu'il ne lui était pas permis d'en-

(i) Winckelmanns/FerÀcT. VII. ïaf. I , A, B, avec la note de ses éditeurs allemands , t. TU , p. Siy-SiS.

freindre, à des types consacrés qu'il ne lui était pas possible de modifier, et de plus qu'il lui était interdit de se livrer à aucune étude anatomique; tandis que dans les figures d'animaux, qui n'avaient qu'un usage vulgaire et qu'une importance secondaire, ils pouvaient étudier librement leur modèle, le rendre avec toute la vérité dont ils étaient capables ; et, grâce à la dissection des animaux, qui étaient fréquemment embaumés comme les hommes, mais pour lesquels cette opération n'entraînait certainement pas les môm.es inconvéniens de la part de la famille du mort, ils pouvaient de plus produire dans ces représentations toute la science anatomique qu'ils avaient acquise, et qu'on y admire en effet.

Il résulte de là, par une conséquence irrécusable, que les Égyptiens ne furent peut-être pas moins doués que les Grecs du génie imitatif, puisque là où il leur était permis de le déployer, ils le firent avec un grand succès, et en même temps que ce génie, comprimé chez eux par une théocratie sévère, circonscrit dans des limites étroites , et réduit à des figures d'animaux , n'eut jamais qu'un champ trop borné et une sphère trop subalternepour s'exercer d'une manière digne de lui : conséquence qui prête certainement à de graves considérations philosophiques, et sous le rapport de l'histoire de l'art, et surtout par rap-

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port à cet empire si absolu, si universel, que, durant une si longue suite de siècles, la religion put exercer sur l'esprit humain, chez un peuple d'ailleurs doué de tant de qualités heureuses, en restreignant l'œuvre de sa pensée, en façonnant l'œuvre de ses mains, en lui rendant et lui retirant à la fois la liberté, en faisant de l'homme alternativement un artiste et une machine, en ne lui laissant, en un mot , de sa liberté et de son intelligence, que ce qu'il en fallait tout juste pour faire un lion, un chien ou un chacal, sans jamais pouvoir s'en servir à faire un homme comme luimême.

Il me resterait, pour donner une idée complète de l'art égyptien , à parler du style propre à la seconde et à la troisième époques de cet art, ainsi que des monumens qui y appartiennent. Mais le moindre intérêt qui s'attache à des productions, où le mérite de l'originalité est perdu, sans être remplacé par aucun autre, ne me permet pas de m'étendre au - delà des notions strictement nécessaires. Il n'est pas besoin d'un grand appareil d'érudition pour prouver que les Grecs, devenus maîtresde l'Egypte, durent chercher ày introduire, avec leurs mœurs élégantes et polies, les arts qui étaient le principal ornement de leur civilisation. Mais ces arts de la Grèce , qui plus tard vainquirent les Romains, vainqueurs du monde, trou-

vèrciit à la conquête de l'Egypte une résistance presque insurmontable. Là, un peuple façonné par des lois antiques, par des habitudes invétérées, se refusait obstinément à toute impression étrangère. Là, d'ailleurs, les Ptolémées, fondateurs de cenouvelempire, n'étaient sansdoutepas fâchés de trouver une nalion si docile au joug, si résignée à l'obéissance , pour qui ce n'était rien que de changer de mai très, mais dont il eût peut-être été dangereux de changer la manière d'être. Affranchir les Égyptiens, d'une manière quelconque, dans la pratique d'un art si intimement lié à la religion et à la politique; les forcer, par exemple, h faire des statues autrement, c'eût été risquer presque de faire des hommes des Égyptiens eux-mêmes. L'art émancipé pouvait devenirun acheminement àla liberté; des artistes qui auraient cessé de travailler comme'des machines, pouvaient devenir à la longue des citoyens; et, sans doute, il convenait mieux à la politique des Ptolémées qu'ils restassent esclaves comme par le passé. En cela, d'ailleurs, le souverain semblait se conformer aux mœurs et aux lois établies ; c'était en quelque sorte un hommage que le pouvoir rendait à l'opinion publique, en laissant toutes choses dans le même état , c'està-dire la pensée enchaînée et la main captive ; et l'on sait que les peuples n'obéissent jamais plus

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sûrement, que quand ils sont gouvernés par leurs propres préjugés.

Les Grecs se bornèrent donc à modifier le style égyptien dans quelques détails, sans y rien changer d'essentiel. Ils. adoptèrent, entre la privation absolue de détails qui caractérisait l'école nationale, et leur propre méthode, une sorte de terme moyen , dans lequel prédomina cependant toujours le type primordial. Le costume fut la partie de l'art dans laquelle ils se permirent le plus de changemens. La tunique des femmes se distingua, non-seulement de la'peau, par quelques plis légèrement indiqués, mais quelquefois même, comme dans deux statues du musée du Capitole (i), et une troisième de la villa Albani (2), d'un second vêtement attaché au-dessous du sein par les deux bouts d'un manteau jeté par-dessus les épaules ; costume qui se remarque , légèrement varié, à un assez grand nombre de statues égyptiennes de la seconde époque , et qui parait avoir été propre aux effigies d'Isis, puisqu'on le retrouve dans la plupart des statues de cette divinité , de travail gréco-romain , notamment à celles du musée du Capitole (3), sans omettre le fragment colossal

(i) Mus. Capitol. III, 79.

(2) WincTcelmann's IFerke,T.YW., Kap. II, §. 20. p. 5o.

(5) Mus- Capitol, m , 7, 73.^

adosséau palais de Venise, que le peuple de Rome appelle vulgairement dame Lucrèce.

Mais c'est peut-être moins encore dans les modifications plus ou moins importantes de style et de costume, que subit l'art égyptien en passant dans les mains des Grecs, qu'il faut chercher les caractères de la seconde époque, que dans l'exécution même, laquelle offre généralement, dans les productions de cette époque, moins de précision, de franchise et de fermeté. 11 est évident que, dans le mélange des deux industries, l'Égyptien avait perdu de la sûreté de sa main , dans la même proportion que le Grec y avait porté les habitudes de la sienne. Il n'est pas moins constant non plus que l'un et l'autre, en prétendant concilier des qualités contradictoires, en cherchant à tempérer le style inimitatif, mais monumental, de l'antique Egypte, par les procédés d'art et de goût delà Grèce , n'avaient produit qu'un mélange bâtard, où l'originalité n'existait plus,oùlavérité n'existait pas encore. L'Egypte était trop rebelle à tout autre système (jue le sien, pour pouvoir subir même l'influence des Grecs; et, quoiqu'on pût citer un assez grand nombre de travaux plus ou moins recommandablcs, produits en Egypte sous cette influence, il est cependant vrai que les Grecs ne formèrent point en Egypte une véritable école, et que, dans tous ces travaux, le génie grec perdit plus du

sien , qu'il ne réforma de celui de l'Egypte. J'aurais encore moins à dire touchant les productions de la troisième époque, ou de l'époque d'imitation. J'ai déjà indiqué les motifs qui, vers la fin du premier et dans le cours du second siècle de notre ère, multiplièrent, à Rome, principalement, les simulacres dans le goût égyptien ; et il suit nécessairement du principe même qui donnalieu à ces imitations, que les artistes grecs ou romains qui les exécutèrent, durentse rapprocher autant que possible des originaux égyptiens dans le choix des sujets, dans l'emploi des matériaux, et surtout dans les procédés d'exécution. Aussi choisirent-ils les matières mêmes que leur fournissait l'Egypte, tels que le basalte vert ou noir, le granit rouge, le porphyre, et s'attachèrent-ils à rendre leurs copies si semblables aux idoles égyptiennes, dans la disposition , l'attitude, les attributs, qu'on ne pût les distinguer des originaux. Mais, quoi qu'ils fissent, ils ne puren t ou ils n e surent imiter complètement ce qu'il y avait de défectueux dans ces ouvrages : ils restèrent^ en dépit d'eux-mêmes ^ fidèles au génie grec, en travaillant d'après le système égyptien, et leur talent éclata jusque dans leur impuissance même. Pour quiconque est tan t soit peu initié à la connaissance du dessin , la similitude, qui paraît extrême entre l'original et la copie, n'est qu'apparente, et l'on démêle promptement sous cette

écorce égyptienne, si je puis m'exprimer ainsi, le savoir et l'intelligence des sculpteurs grecs.

Au nombre des plus beaux ouvrages qui appartiennent à cette époque, il faut placer deux statues de granit rouge, d'une proportion plus forte, que nature, qui existent à Tivoli, devant le palais de l'évoque, dans lesquelles Winckelmann a été le premier à reconnaître la ressemblance d'Antinous figuré, comme dans une foule d'autres simulacres, avec les traits d'une divinité égyptienne(i). Rien n'est plus propre, en effet, que les statues de ce favori d'Adrien, qui mourut en Egypte, qui y obtint les honneurs de l'apothéose, et dont la figure nous est d'ailleurs connue parlant de beaux ouvrages, derniers efforts de l'art expirant; rien n'est plus propre, dis-je, que ces statues, à nous faire connaître avec toute la certitude, avec toute la précision possibles, les caractères propres au style de cette époque d'imitation. On ne les trouve pas moins manifestement empreints dans ces nombreux simulacres tirés des ruines de la ville Adrienne, à Tivoli, et conservés à Rome, au musée du Capitole. On sait qu'Adrien, ardent promoteur de toutes ces superstitions nouvelles par lesquelles il cherchait peut-être, dans le renouvellement du polythéisme vieilli, à rajeunir ses sen-

(t) JVerke, T. \'II, Kap II , %. 24 , p 55-56.

D ARCHÉOLOGIE. 'jZ

salions usées, avait réuni dans sa maison de campagne de Tibur des édifices dans le goût égyptien avec des édifices grecs ou romains. Les uns et les autres étaient sans doute peuplés de simulacres assortis h leur caractère, dont le désir de complaire à l'empeieur, et cet instinct d'imitation si naturel à l'homme, durent multiplier l'usage à cette époque,dans les lieux soumis h cette double influence. De là le grand nombre de simulacres égyptiens provenant en grande partie des fouilles de la ville Adrienne, dans lesquelles, le moderne statuaire n'a conservé que l'attitude obligée, que la roideur de la pose , que les attributs consacrés ; de ma-: nière que l'on s'étonne, en regardant ces simulacres égvptiens exécutés par une main grecque, qu'ils demeurent ainsi immobiles, avec tous les moyens de sfe mouvoir. De là aussi ces nombreux fragmens de sculpture, principalement de basrefief, exécutés à la même époque, et appartenant à des autels, à des trépieds, surtout à des bases de candélabres, dans lesquels une main récente se plut à imiter l'œuvre de la sculpture grecque du premier âge, sans doute avec l'intention de faire revivre l'antique croyance en présence de ses antiques idoles; ou tout simplement peut-être de varier l'art épuisé, en reproduisant des types vieillis et conséquemment oubliés.

De ces observations générales sur l'art égyptien.

il est nécessaire que nous passions à quelques applications particulières, pour achever de nous en former une idée juste et précise. Des généralités, quelque fondées qu'elles puissent être sur des données nombreuses et exactes, sont toujours suspectes de quelque esprit systématique; il faut donc entrer dans les détails, afin d'avoir l'occasion de vérifier à l'application le fait qu'on a établi en principe.

Les figures égyptiennes sont divisées en deux grandes classes : celles qui ont une tète humaine, et celles qui ont une tcte d'animal; cette dernière est de beaucoup la plus nombreuse; et, sous ce rapport, et aussi par la singularité même du fait qu'elle présente, elle mérite d'être considérée la première.

Il n'est personne qui doute que 'cette association monstrueuse d'une tête d'animal avec un corps humain , n'ait eu une intention symbolique; que cette intention ait été, comme il paraît probable, de rendre sensibles aux yeux les diverses propriétés dont la nature humaine est susceptible, d'exprimer, par exemple, la force, la pénétration, la patience ou toute autre qualité, par des têtes de lion, de chacal, de bélier ou de tout autre animal; ou bien que cette représentation ait eu, dans le principe, une signification différente, c'est ce qui importe peu à l'objet qui nous occupe. Il nous

1) ARCHÉOLOGIE. «yS

suffit de voir dans ce fait seul que l'Egypte trouva, dans le mélange des deux natures, un moyen quelconque de rendre des idées, la preuve pcremptoire qu'elle renonça, par cela même, à toute intention d'imiter des corps. En effet, le principe et le but de toute imitation, même imparfaite, sont de faire croire à l'existence de l'objet dont elle offre l'image. Un corps humain mal conforme par la main d'un enfant ou d'un sauvage, a toujours, dans l'intention du moins de l'auteur de cette ébauche, l'apparence d'un corps humain. Mais en montrant aux yeux un corps d'homme surmonté d'une tête de crocodile, l'Egypte n'eut certainement jamais la pensée de faire croire h la réalité d'un pareil être; c'était donc une intention qu'elle voulait rendre sensible,* plutôt qu'une image réelle qu'elle prétendait offrir; c'était un signe d'idées beaucoup plus qu'une apparence d'objets; l'art ainsi traité n'était qu'une manière de rendre la pensée matérielle, sensible, palpable; en d'autres termes, l'art n'était qu'une écriture.

C'est en effet à cette conséquence irrécusable que nous ramène l'observation attentive de tous les monumens de l'art égyptien; et cette conséquence ne ressort pas moins invinciblement de tous les faits relatifs au système de la langue écrite de l'antique Egypte. Le premier moyen de com-

muniquer la pensée qui y fut établi, et le seul qui y demeura toujours sacré, consista, comme on sait, h exprimer chaque objet réel et physique par soi! image abrégée, de même que chaque idée morale ou abstraite, par un signe conventionnel. ^ Les combinaisons, variées jusqu'à l'infini, de la

nature humaine avec celle des animaux, étaient au nombre de ces signes qui offraient à la fois l'image la plus familière et l'intelligence la plus facile, qui se prêtaient le plus commodément à des abstractions philosophiques et à des applications populaires. Tl se fit donc, dans la langue écrite, un grand usage de ces figures composées : nous les retrouvons par milliers sur les bas-reliefs, sur les caisses des momies, sur les papyrus funéraires, sur tous les monumens qui nous restent de l'écriture sacrée ou hiéroglyphique de l'antique Egypte ; elles s'y présentent soit avec une seule tête d'animal sur un seul corps humain , soit avec deux têtes ou quatre têtes accouplées du même animal, soit enfin avec des têtes variées sur un même corps ; et dans tous ces cas, la simplicité ou la multiplicité du signe en change bien la valeur, mais n'en change pas la nature : c'est toujours une image symbolique revêtue d'un corps sensible, c'est-àdire une idée représentée par une Jigure.

Telle est donc indubitablement la nature de ces figures, d'avoir appartenu primitivement à un sys-

D ARCHEOLOGIE. '-'-'

tème d'écriture , et non à un système d'imitation ; d'avoir été des éiémens d'une langue écrite, et non point d'un art proprement dit; d'avoir été des idées, des mots, des lettres, si l'on veut, et non point des statues. Lorsqu'ensuite ces signes furent extraits de l'écriture dont ils avaient fait partie, lorsqu'ils furent isolés de tout autre signe, lorsqu'ils furent taillés en pierre ou en bois, fondus en bronze ou modelés en terre, pour former de véritables statues, ils ne perdirent pas pour cela leur nature symbolique ni leur valeur idéographique. Le mélange des deux natures était toujours là pour faire prédominer l'image de l'idée dans la représentation du signe, pour avertir les yeux que c'était là une pensée écrite, et non un être physique; pour montrer^ dans ce corps humain servant de support à une tête d'animal, la personnification d'une idée morale, et non pas l'image d'un être réel.

Les statues égyptiennes, en quelque matière et de quelque proportion qu'elles fussent exécutées, demeurèrent donc ce qu'elles avaient été dans le principe, des éiémens de la langue écrite; c'étaient, si je puis m'exprimer ainsi, des caractères majuscules de cette langue, qui rendaient l'idée plus sensible à proportion que la représentation en était plus imposante. L'impression de cette idée, son effet sur l'imagination du peuple, s'ac-

croissait ainsi à ses yeux de toute la hauteur du colosse, de tout le prix de la matière. Il en était, si je puis me servir de cette comparaison empruntée à un autre ordre de choses , il en était de ces statues égyptiennes de taille gigantesque et ornées de peintures, comme des lettres majuscules peintes et dorées de nos manuscrits gothiques : ces lettres ne changent pas de valeur, mais elles brillent, elles ressortent davantage : de même les statues égyptiennes, signes isolés d'idées abstraites, frappaient d'autant plus qu'elles étaient plus grandement taillées , plus richement décorées; mais, encore une fois, il n'y avait dans ces statues égyptiennes ainsi détachées, non plus que dans les figures semblables qui faisaient partie de l'écriture, rien autre chose que des idées : l'imitation y était étrangère, et l'art, conséquemment, y était inutile ou indifférent.

S'il fallait d'autres preuves à l'appui de cette manière d'envisager les idoles égyptiennes à double nature, on les trouverait dans l'observation matérielle et facile à vérifier, que, dans toutes ces figures, de quelqu'ordre qu'elles soient, le corps est toujours la partie négligée. Cette observation a été constatée par un homme qu'on ne soupçonnera pas de voir les productions de l'art égyptien avec des préventions défavorables, par

D'ARCHÉOLOGIE. 'Ji)

M. Champollion le jeune (i); et les causes qu'il a indiquées de celte sorte de disparate entre la tétc d'animal, qui était la partie essentielle et détei minative du signe, et le corps de la statue, qui n'en était que la partie accessoire et subalterne; ces causes, dis-je, sont trop en rapport avec les principes que j'ai établis, pour qu'il ne me soit pas permis d'y trouver une confirmation de mes propres idées. Il résulte évidemment de ce fait, qu'en sculptant des corps humains surmontés d'une tète d'animal, les Égyptiens s'attachèrent exclusivement à rendre d'une manière forte et vraie la partie du signe qui caractérisait l'idée qu'ils voulaient exprimer ou la divinité qu'ils voulaient honorer, c'est-à-dire, la tète d'animal, et négligèrent toutà-fait le torse, les bras, les jambes, les mains et les pieds de l'homme , parties qui , de quelque manière qu'elles fussent exécutées, ne changeaient rien en effet à la valeur du signe; il résulte, disje, évidemment, de ce fait, que l'art de la sculpture ne fut point, pour les Égyptiens, un art d'imitation. Dans le système de l'Egypte, une figure composée comme nous l'avons vue, n'étant autre chose qu'une idée simple ou complexe, où la tête était l'idée même, et le corps un simple accessoire, celui-ci ne servait donc que de support, et,

(i) Première lettre à M. de Blacas , p. lo. 3* leçon.

So COURS

à propi'cmciil parler, que de piédeslal à l'image représentée; et pour cela qu'étalt-il besoin de détails d'imitation , de finesse d'exécution^ de science anatomique, de dessin, d'art, en un mot?

Il y a plus: une statue égyptienne n'étant autre chose qu'une idée, laquelle avait bien sa valeur intrinsèque et indépendante, mais qui avait en même temps sa valeur relative et liée à d'autres idées, une telle statue ne pouvait être complètement isolée de tout autre signe. Comme elle avait fait originairement partie d'un système d'écriture , où sa signification était modifiée par d'autres signes, elle ne pouvait être entièrement détachée de ce système. De là l'usage qui s'établit, quand on isola des figures , de les adosser à quelque chose, comme pour leur conserver quelque partie de leur premier emploi. C'est un fait trèsremarquable, et dont on n'a pas encore donné une raison satisfaisante , que la plupart des statues égyptiennes sont appuyées contre un pilastre; le peu d'exceptions qu'on pourrait citer sont, ou d'une époque postérieure, ainsi que Winckelmann l'a remarqué avec raison ( i ), ou de nulle considération par leur rareté même. Or, quelle put être l'intention des Égyptiens, car ils en eurent certainement une, en adossant ainsi contre un pi-

(i) fFerke, T. Yîl.Kap. n .%. io,p. 22.

D ARCHÉOLOGIE. 8l

lier des statues droites, assises ou agenouillées? Assurément, elles offrent bien assez en elles-mêmes les conditions et l'apparence de la solidité et de la force ^ pour n'avoir pas eu besoin de cet appui étranger. Dira-t-on que ces figures, ayant servi originairement h la décoration intérieure des édilices, on leur conserva, quand on exécuta des statues isolées, l'appui qui indiquait cette disposition architectonique? Mais cette explication, si peu philosophique en elle-même, est d'ailleurs démentie par les faits. Il est probable qu'on fit en Egypte des figures pour l'écriture, avant de faire des statues pour l'architecture; et si ces figures n'avaient emprunté le pilastre auquel elles étaient adossées, que de l'emploi, comparativement si récent, qui s'en fit pour orner les édifices^ Tauraient-elles conservé jusques dans ces innombrables figures^ de petite proportion et des matières les plus communes, comme les plus précieuses, qui servaient de bijoux, d'amulettes et de talismans? Tout démontre que les statues portèrent avec elles dans les temples le pilastre auquel elles sont adossées, et qu'elles ne l'y trouvèrent pas; el il en existe une preuve positive, c'est que dans ces temples mêmes, où il s'est rencontré de pareilles figures, elles conservent leur appui particulier, indépendamment du pilier, du mur ou de la colonne en avant desquels elles sont placées.

Or, quelle raison peul-on alléguer do ce singulier appendice des figures égyptiennes , si ce n'est qu'on voulait indiquer par-là la liaison que ces figures avaient eue primitivement ^ en leur qualité de signes d'idées et d'images symboliques, avec toute une série de signes semblables, en un mot, leur extraction d'un système idéographique? On les représentait attachées à un pilier, pour montrer qu'elles dépendaient toujours du système dont on les avait extraites, qu'elles continuaient d'avoir, dans ce système, leur place, leur signification et leur usage. En un mot, les statues égyptiennes étaient adossées à un pilastre, précisément pour indiquer qu'elles n'étaient point de véritables statues ,pour montrer que, dépourvues en elles-mêmes de toute intention d'imitation, comme Jigures , elles n'avaient d'existence et de réalité que comme idées.

Il reste , à ce qu'il me semble, bien établi que, dans la première classe et dans le plus grand nombre des statues égyptiennes, il n'y eut et ne put y avoir aucune intention d'imitation , soit qu'on considère la manière dont elles furent conçues, soit qu'on examine celle dont elles sont exécutées. Il résulte de là un préjugé semblable à l'égard des statues de la seconde classe, c'està-dire de celles qui offraient une tête humaine sur un corps humain. Cette induction se fortifie

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par l'observation déjà l'aile plus haut, que, dans toutes les statues égyptiennes, soit simples , soit composées, /e co/yy;? est toujours la partie négligée^ mais négligée au point, qu'il n'y a jamais ni os ni muscles exprimés, ni indication de chair, ni détails de peau, en un mot, rien de ce qui constitue l'imitation de la nature humaine. Le corps des statues égyptiennes, tout le monde en convient, est moins un corps réel, qu'une sorte de gaine ou d'enveloppe d'un corps humain. On sent, à son aspect, qu'il n'a point les conditions de l'existence, ni les organes de la vie: aussi n'estil , comme nous l'avons déjà dit, que le support^ que le piédestal d'une image svmbolique. Maintenant aurait-on mis sur un corps ainsi constitué une tétc dilïéremment organisée? Cela seul impliquerait contradiction, et les Egyptiens n'étaient point un peuple inconséquent. A quel propos auraient-ils associé une tête humaine, douée de tous ses organes, avec un corps privé de tous les siens? Pourquoi auraient-ils figuré la partie de l'homme qui fait mouvoir toutes les autres, en lui donnant des membres incapables de servir? Pourquoi, en un mot, auraient-ils fait une tète bien conformée, avec un corps qui ne l'est pas? Le fait est que les Égyptiens n'ont eu ni tant d'habileté ni tant d'inconséquence; le système d'après lequel ils ont exécuté les tètes humaines

de leurs statues, est le même que celui qu'ils ont suivi en exécutant le corps de ces statues. De même que les mains et les pieds de ces statues n'offrent aucune articulation , la conformation du visage, dans les têtes, ne présente, dans aucune de ses parties , cette succession de plans relevés ou arrondis que nous offre la nature et toute œuvre de l'art modelée d'après elle. L'os qui emboîte l'œil, avec une saillie plus ou moins prononcée , s'y trouve habituellement au niveau de l'œil même; la convexité du menton, aussi bien que celle des joues, y est constamment rendue par des contours rectilignes, sans parler de la forme même des yeux, des lèvres, des oreifles^qui s'éloigne plus ou moins de la réalité, et de l'absence totale de la barbe et des cheveux, dont l'indication , bien que grossière , se retrouve sur les plus informes essais de la sculpture grecque ou étrusque, et n'a pu être omise sur des simulacres égyptiens , produits souvent avec une industrie prodigieuse , qu'en vertu d'une intention svstématique. Il n'y a donc certainement, dans les têtes des statues égyptiennes, non plus que dans le corps même de ces statues , bien que les unes soient généralement exécutées avec beaucoup plus de soin, et si l'on peut dire, de talent (]ue les autres , il n'y a ni plus ni moins d'étude du vrai, et d'intention d'imitation. Mais la tète

élant le principal signe de l'idée, devait être, par ce seul motif, traitée avec une industrie toute particulière; et voilà ce qui explique cette espèce de disparate entre des corps si mal conformés et exécutés généralement avec tant de négligence, et des têtes où le mérite de l'exécution matérielle est quelquefois portée au plus haut degré de finesse et de perfection.

On a prétendu néanmoins trouver, dans quelques simulacres appartenant aux plus anciennes et aux plus belles époques de l'art égyptien , des preuves à l'stppui d'une opinion contraire, c'est à savoir, une extrême variété de physionomie , et des dijfférences tranchées, soit dans la coupe de l'ensemble , soit surtout dans les formes de détail (i). C'est dans la riche collection de Turin que l'auteur de cette théorie nouvelle se flatte d'en avoir recueilli les principaux élémens; et il ajoute que les têtes humaines de la collection Drovetti sont en srénéral d'ujie très-bonne eocécution , et plusieurs d'entre elles d'un style grandiose , pleines d'expressioTi et devéï'ité (2). La vérité de physionomie ,les différences de conformation , l'expression et la véritç, enfin lestvle

(1) CliaiuiioUion le jeune , première letlie à M. de Blucas,

(5) Le mèmc^ même endroit ■, p. 9.

grandiose, seraient des qualités si neuves dans les œuvres de la sculpture égyptienne , si opposées h toutes les idées qu'on s'en est formées jusqu'ici, si peu en rapport avec l'absence totale de ces mêmes qualités dans tous les autres monumens de cet art, si contraires à tout le système religieux d'après lequel on ne saurait douter que ces monumens ont été produits, qu'il ne saurait suffire d'énoncer de pareils faits, sans les appuyer de la confrontation des monumens mêmes qui les autorisent; et c'est ce qui n'a pas encore été fait jusqu'ici. J'avoue , quant à moi, que je n'ai point été frappé, sous le même rapport ou du moins au même degré, des monumens que renferme le musée de Turin , parmi lesquels il en est certainement qui offrent une grande perfection d'exécution, mais toujours dans ce système conventionnel, qui n'est pas, et qui ne fut jamais, quoi qu'on puisse dire, fondé sur une observation réelle , sur une imitation étudiée de la nature'. C'est toujours, dans les statues de dieux, de rois ou de prêtres, entre lesquelles on croit trouver une extrême variété de physionomie , cette analogie constante, cet air de famille habituel, ce type hiéi-atique, qui ne comporte non-seulement aucune représentation individuelle, aucun por"trait proprement dit , mais même aucune distinction t celle de tel dieu à tel autre dieu , de tel

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hoimiie à tel autre homme, aucune expression positive de Vdge , du caractère , de la condition des personnages soit divins , soit mortels. Je défie qu'on puisse affirmer à quels signes constans, irrécusables, une idole égyptienne du plus beau temps de l'art, se reconnaît d'avec telle autre figure, d'après la seule conformation du visage, et d'après le caractère de la physionomie; ou du moins j'attends qu'on me les signale, avant de prononcer que l'art égyptien a connu le style grandiose, r expression , la 'vérité et V imitation de la nature, toutes les qualités, en un mot, qui appartiennent en propre et exclusivement à l'art grec.

Il me reste une dernière considération à présenter, et qu'il importe d'autant plus de ne pas passer sous silence, qu'elle peut offrir un moyen d'explication plus satisfaisant peut-être qu'aucun autre, touchant la vraie origine de ce type hiératique, trait dominant de l'art égyptien. Je veux parler des têtes sculptées et peintes sur les cercueils de mo/7i/ei',*qui méritent à plus d'un titre et sous ce double rapport , d'être considérées comme productions de l'art. Il n'est pas douteux que s'il eût pu entrer dans les conditions ou dans les ressources de cet art, en Egypte, de rendre la figure humaine avec toutes ses variétés de physionomie , avec toutes ses différences de sexe, d'âge,

de condition, avec tous ses accidens de teint et de couleur, ce ne fût principalement dans les cercueils de momies qu'on en dût trouver les plus nombreux et les plus frappans témoignages. La conservation des morts figurait en première ligne dans les institutions égyptiennes, à la fois comme usaffe sacré, et comme élément essentiel de salubrité. En effet, les dangers qu'aurait pu occasionner la putréfaction des corps sous un climat aussi ardent que celui de l'Egypte, firent sentir de bonne heure aux prêtres , fondateurs ou régulateurs de la civilisation égyptienne, la nécessité d'embaumer les cadavres non-seulement des hommes, mais encore de la plupart de animaux. De là le caractère sacré imprimé à cette espèce d'industrie qu'on supposait révélée par Osiris, en quelque sorte , comme un dogme fondamental de la religion (i). Delà ce nombre prodigieux de momies d'hommes et d'animaux, dont les catacombes de l'Egypte semblent être une carrière inépuisable, et qui prouvent que toute la population de l'antique Egypte s'y était conservée dans les tombeaux. Du reste , l'objet et la nécessité de cette pratique, comme mesure de santé, sont établis par l'existence du même usage commun à d'autres peuples anciens et modernes, qui se trou-

(i) Zoega , de obelisc , p. 329.

vaicnt placés sous un climat pareil et dans des conditions semblables (i); et surtout par l'observation que les Grecs, les Romains et même les chrétiens continuèrent d'embaumer ainsi leurs morts en Egypte. On connaît maintenant plusieurs momies grecques, dont le cabinet du Roi possède une des plus curieuses, rapportée par M. Cailliaud (2).

Cela posé, il est évident que l'usage de conserver ainsi les corps dans un état de solidité tel qu'ils pouvaient résistera toute espèce d'atteinte, qu'//,y devejiaiejit d'airain^ pour me servir de l'expression de saint Augustin (3), aujourd'hui justifiée par les monumens; de cet usage, dis-je, devait résulter l'idée qui s'établit, de considérer ces corps, rendus ainsi indestructibles, comme des espèces de statues. Nous avons un témoignage des plus remarquables à tous égards, du degré de conservation et d'indestructibilité dont une momie était susceptible , dans le récit que nous fait Hérodote des outrages impuissans que Cambyse fit subir au cadavre d'Amasis, jusqu'au

(i) Creuzer, Commentât. Herodot. p. 566-56y.

(2) Il en existe deux depuis long-temps célèbres dans le cabinet de Dresde , Augusteum , t. I, pi. I et U ; polir celle du cabinet , voyez TAtlas du voyage de M. Cailliaud, l. Ilpi. LXVI.

(3) Augustin, de divers, sermon. , ca\). i-?. , f2o.

go COURS

moment où, désespérant de l'entamer par le ter, il se décida à le détruire par le feu (i). Il est donc vrai qu'après sa mort, un Egyptien, devenu de pierre ou d'airain, se trouvait par- là même transformé en une sorte d'œuvre de l'art, façonné comme une idole, et, h ce titre, un objet de vénération et de culte, par suite des idées religieuses que la théocratie attachait à cette pratique salutaire. Le soin extrême que l'on apportait, après avoir mis ainsi les corps à l'abri de la corruption par l'embaumement, à les protéger contre toute espèce d'attcHute, en les enfermant dans plusieurs caisses d'un bois incorruptible, en les enveloppant de plusieurs milliers de bandes de linge, en les bourrant, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'amulettes de toute espèce, de petites idoles de toute matière, sorte de préservatifs contre les mauvais génies, qui n'ont pourtant pas arrêté les Tvphons modernes; ce soin prodigieux de donner aux morts l'attirail et la parure même des vivans, prouve déplus en plus que les anciens Égygtiens avaient eu la pensée de faire de l'homme, après son trépas, presque un dieu, et tout au moins une idole. Mais à cette intention, qui ne paraît plus douteuse, se joignit-il aussi la pensée de conserver l'image du mort en même temps que le

(i) Hérodote, III, 16.

mort liii-nièmo, en d'aùlres termes, de joindre son portrait à son cadavre? Je ne le pense pas; du moins aucun des masques placés sur la momie enveloppée de linge, ou sculptés sur la caisse de bois qui l'enferme, masques dont on possède un grand nombre dans tous les cabinets, n'offre-t-il bien certainement aucune imitation de traits précis et de formes individuelles : c'est toujours un type général que nous montrent tous ces masques; et cependant rien n'eût été plus facile que de mouler la ligure du mort, et de faire servir ainsi son image réelle comme d'enseigne à son tombeau. Cette intention n'est justifiée que par rapport aux momies grecques, dans lesquelles ont été trouvés de véritables portraits. Il en existe plusieurs de cette sorte au musée Charles X, qui paraissent peints à l'encaustique. Mais aussi les Grecs procédaient, dans les arts, par des principes différens de ceux des Égyptiens, tout en suivant leur méthode d'embaumer les cadavres; et ce fait même, que les momies grecques étaient souvent accompagnées de leurs portraits , tandis que les momies égyptiennes n'offrent jamais qu'un masque général, achève de prouver qu'il n'est entré, à aucune époque et sous aucun rapport, dans l'intention des Égyptiens, de faire de l'imitation de la nature l'objet d'une étude ou d'une application quelconque. Que si l'on examine maintenant la forme gêné-

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pose, cette privation de mouvement, cette absence de détails, en un mot, cette uniformité et cette immobilité, symboles de l'éternité, dont les momies, aussi bien que les idoles égyptiennes, étaient destinées à donner l'idée et à offrir l'image. Terminons ces considérations générales sur l'art égyptien, par un parallèle qui, si je ne me trompe, est de nature à frapper tous les esprits. Un des sujets qui paraissent avoir été traités avec le plus de soin et de complaisance par les artistes égyptiens, sans doute parce qu'ils étaient les plus chers à la nation et les plus essentiels au culte, est ce groupe d^Isis allaitant Horus , qu'on trouve si fréquemment reproduit sur toutes les matières, et dans toutes les proportions. Un groupe à peu près semblable pour le nombre, la disposition, l'âge, le sexe et l'intention des personnages, est celui de la Vierge avec V Enfant Jésus sur ses genoux^ ou ^ comme disent les Italiens , la Madonna col Bambino ^ sujet que la peinture ne s'est pas plus lassée de produire en Italie, que la piété publique de le contempler, sous toutes les formes et à toutes les époques de l'art. Or, en mettant de côté les idées morales et les intentions religieuses, qui ne permettent, sous aucun rapport, de comparer l'objet du culte de l'antique Egypte et celui de la foi du chrétien, en n'envisageant ce groupe que sous le rapport matériel de son exécution j

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que voyons-nous dans l'un et dans l'autre? Le groupe égyptien , toujours également symétrique , rectiligne, immobile, n'offre jamais ni les traits d'une mère, ni ceux d'un enfant, jamais la moindre trace d'une affection, d'un sourire, d'une caresse , jamais le moindre indice de tendresse ou d'émotion, jamais, en un mot, la moindre expression d'aucune espèce. Tout est toujours calme, impassible, imperturbable, dans cette divinité-rnère allaitant un fils-dieu, ou plutôt il n'y a là ni divinité, ni mère, ni fils , ni dieu : ce n'est jamais que le signe sensible d'une idée, et d'une idée qui nes'affecte ni ne se passionne; non la représentation vraie d'une action réelle, encore moins l'expression juste d'un sentiment naturel.

Mais dans le groupe chrétien, depuis le type primitif transmis par les traditions byzantines, jusqu'au modèle accompli , créé par le génie de Raphaël^ quelle abondance infinie^ quelle prodigieuse variété de traits, de physionomies, de caractères, l'art n'a-t-ilpas su tirer d'un motif si simple, si restreint en apparence ! Sous combien de formes diverses, la tend resse infinie d'une mère , la pureté ineffable d'une vierge, ce mélange inexprimable d'affection humaine et de vertu céleste, de perfections physiques et de charmes surnaturels , n'ontils pas été produits et reproduits par des milliers d'artistes, et plusieurs fois par le même, sans que

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jamais l'art, travaillant à la fois d'après la nature et d'après un sentiment inépuisable comme elle, ait répété les mêmes traits, ait redit la même expression , ait recomposé la même attitude ! Il y a donc entre l'art moderne et celui de l'antique Egypte une différence radicale, essentielle, ou plutôt il n'y a eu d'art chez les modernes, comme chez les Grecs, que parce qu'il y a eu imitation, parce qu'on a voulu , non-seulement représenter des formes, mais exprimer des sentimens, parler à l'àme par l'organe des sens, élever, épurer nos affections au moyen des objets qui les excitent, et, par la représentation offerte à nos yeux du beau physique, produire au dedans de nousmêmes l'image de ce beau oioral, sans lequel il n'y a point d'art, ou rien du moins qui en mérite le nom.

SÉANCE DU lO JUIN 1828.

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