‹ Cours d'archéologieChapitre 5 sur 11 · QUATRIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LEÇON

SOMMAIRE

Cou p-d'œil général sur l'art étrusque.. — Ses rapports avec l'art grec , prouvés par le choix des sujets représentés sur les monumens étrusques. — Faits historiques qui viennent à l'appui de cette observation. — Système politique de l'ancienne Etrurie, favorable au développement des arts, — Influence des institutions religieuses de ce peuple, relativement au même objet. — Caractères généraux de l'art étrusque. — Examen de ses principaux monumei>s. — L'architecture. — La plastique. — Description d'une urne sépulcrale, trouvée récemment à Chiusi , et qui doit être considérée comme le plus ancien monument de la statuaire étrusque.

Nous allons nous occuper, dans cette séance, de l'art chez les Étrusques, matière vaste, devenue aujourd'hui plus difficile , précisément parce que la critique est devenue plus éclairée. Ce sujet pourrait donner lieu sans doute à de nombreux développemens; mais, comme mon seul objet est de présenter des vues générales sur l'art, de l'envisager dans son ensemble et dans son génie, je me bornerai à des notions soni-

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maires et précises, à l'appui ciesqu<3llcs j'aurai soiu (l'indiquer les nionumens les plus propres à vous donner une idée exacte autant que juste de l'art étrusque.

L'art des Etrusques vient immédiatement après celui des Egyptiens, dans Tordre des temps; il le suit de même de très-près pour les propriétés et pour les caractères du style. Nous avons à cet égard un témoignage positif et d'une assez ha«te autorité; c'est celui de Strabon, qui a remarqué que les figures égyptiennes ressemblaient entièrement aux plus anciennes figures étrusques, de même qu'aux figures primitives du style grec (i). Il y avait donc, à une certaine époque, une conformité sinon réelle , du moins apparente et sensible pour un observateur superficiel, entre les œuvres de l'art égyptien, de l'art étrusque et de l'art grec primitif; l'art étrusque se lie donc par son origine, si ce n'est par son principe, à l'art égyptien. Sous un autre rapport et à une autre époque de son histoire , il se lie de même à l'art grec, par l'influence que ce dernier exerça sur le perfectionnement du style étrusque. C'est sous ce double rapport si digne de notre intérêt, que je me propose d'envisager la série des monumens étrusques qui nous restent.

(i) Strabou , Gëograph. XVII, 806.

Je ne m'égarerai pas dans des questions d'histoire et de chronologie étrangères au principal objet qui nous intéresse. Que la civilisation primitive de l'Etrurie ait été indigène ou étrangère; que la civilisation y ait été portée par des mains grecques, ou cultivée par des mains nationales, c'est ce que je ne m'occuperai pas de rechercher. Chacun des deux systèmes que je viens d'indiquer, a trouvé des partisans et des adversaires également habiles , et il ne tiendrait qu'à moi de prendre ici parti pour les uns ou pour les autres; mais encore une fois , ce n'est là ni mon intention ni mon objet. Je me contente de rechercher les principaux faits qui tendent à éclairer l'histoire de l'art étrusque , d'indiquer les principaux monumens qui servent à manifester son'génie; toute autre discussion serait ici étrangère ou superflue. Or, parmi ces faits, il en est deux du premier ordre et d'une autorité non douteuse, qui prouvent l'influence exercée par les Grecs sur le développement de la civilisation en Étrurie, et conséquemment sur la culture des arts. Je veux parler, en premier lieu, de la langue, dont les caractères sont bien certainement empruntés, soit directement, soit indirectement, à la même source que ceux de la langue grecque. Toutes les lettres de l'alphabet étrusque se retrouvent dans les inscriptions grecques les plus anciennes; et si

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Ton a pu déchiffrer jusqu'ici quelques noms propres et, par suite , quelques mots et même quelques phrases entières, dans les inscriptions étrusques qui nous restent, c'est encore à l'aide du grec et de ses racines qu'on a pu y parvenir. Les travaux du docte abbé Lanzi ont fondé à cet égard une doctrine qui n'est sans doute pas complète ni satisfaisante sur tous les points, mais qui a établi du moins la méthode d'interprétation la plus raisonnable et la plus féconde en applications heureuses (i).

Le second fait, et celui-là est peut-être encore plus décisif que le premier, c'est que la série entière des monumens étrusques, telle qu'elle existe aujourd'hui pour nous, se compose de sujets grecs, c'est-à-dire de sujets appartenant soit à la mythologie, soit à l'histoire grecques. On ne saurait se refuser à la conséquence qui résulte invinciblement d'un pareil fait ; c'est que l'origine delà civilisation et le développement de l'art, en Étrurie, vinrent pareillement des Grecs : car, si les Étrusques avaient eu, dans le principe, une société fondée sur des institutions, des croyances, des traditions héroïques différentes de celles des Grecs, comment se ferait-il que leurs monu-

(i) Voy. le Saggio di liitgua etrusca, etc. 3 vol. in-8°, deuxième édit. Fiienze, xS'îS.

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mens eussent représenté uniquement des t'aits qui se rapportent aux institutions, aux croyances, aux traditions delà Grèce? Comment se seraientils déshérités eux-mêmes de leur propre histoire, en remplaçantpartout,sur leurs monumens, leurs souvenirs nationaux par des exemples étrangers? Cela n'est ni possible ni vraisemblable. Aussi, l'observation que je viens d'indiquer, déjà faite par Winckelmann (i), et suivie par les plus habiles critiques de nos jours (2),a-t-elle été chaque jour davantage confirmée par la découverte et l'examen de monumens nouveaux; et vous pouvez regarder ce fait comme aussi solidement fondé en soi, qu'il est fécond en conséquences. J'ai examiné soigneusement tous ceux de ces monumens qui existent encore, en assez grand nombre, dans quelques villes de la Toscane , notamment à Pérugia, à Cortone, à Chiusi, àCorneto et à Volterre; dans cette dernière ville surtout, le musée public renferme une collection, la plus riche en ce genre qui existe nulle part , d'urnes ou de sarcophages en un albâtre grossier qu'on appelle albâtre de Volterre , et qui forme en effet presque partout le sol de cette partie de la Toscane. Ces urnes ont donc été bien certainement tra-

(i) Winckelmann s JFerke , t. VII , cap. III , 7 , 6. (2) Niebuhr, Rômische Geschichle , Th. I, 88.

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vailléçs sur les lieux et par des ouvriers, aussi bien qu'avec des matériaux , du pays même. Or, tous les sujets représentes de bas - relief sur le devant de ces sarcophages , ont rapport à l'histoire héroïque de la Grèce. On y voit , comme dans une suite de tableaux , presque tous les laits célèbres de l'histoire de Thébes, du siège de Troie, du cycle héroïque qui suivit immédiatement ce grand événement, surtout les aventures d'Ulysse et les malheurs d'Oreste. Plusieurs de ces bas-reliefs, très-intércssans pour l'histoire des temps héroïques, ont été publiés (i), et je me propose d'en publier moi-même un assez grand nombre resté encore inédit. Le témoignage de ces monumens est décisif. Il atteste que l'art, en Etrurie, était grec par le choix et la disposition des sujets. Nous verrons bientôt qu'il était grec pareillement par le caractère et par le style.

Le petit nombre de données historiques d'une date positive et d'une autorité certaine, que nous possédions relativement à l'art étrusque, vient encore à l'appui des faits que je viens d'établir. La plus ancienne offrande qui eût été envoyée au Jupiter d'Olympie, suivant Pausanias qui la

(i) Par Dempster, Elrur. rcgal. T. I; par Gori , Mus. cLrusc. , t. II , et Mus. Guarnacci ; el par M, Tnghirami , Mo-

inim. cttusch. inedil, spr. Il . Urne.

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vil encore en place , venait d'un ancien roi étrusque, nommé Arimnus, qui vivait à une époque antérieure à celle de Midas et de Gygès , contemporains de Romulus et deNuma. Un peu plus tard^ dans le troisième siècle de Rome, les Agylléens, peuple étrusque, avaient formé un riche trésor, et envoyaient de fréquentes ambassades à Delphes. Ces faits prouvent certainement qu'il existait, dès les plus anciens temps, entre la Grèce et TÉtrurie , des rapports fondés probablement sur une communauté d'origine , ou du moins sur une grande analogie de croyances, qui ne peuventavoirété,runeourautre ,sansune grande influence sur la forme et sur la direction de l'art étrusque. Mais le fait capital, celui dont on ne peut ni révoquer Tauthenticité, ni éluder la conséquence, c'est l'émigration du corinthien Démarate,qui vint s'établir en Étrurie avec toute une colonie d'artistes , dans le second siècle de Rome, environ 664 ans avant notre ère (i). Les noms donnés par Pline aux principaux de ces artistes, Euchir et Eugrammus ^ peuvent être, comme on l'a soutenu avec plus ou moins de rai- ^

son , des noms génériques , comme ils sont certainement significatifs (2); mais cela ne change

(1) Pline , XXXV, 3.

(2) Sillig , Catalog. vêler. ArliJ'. v. Euchir.

rien à l'autorité du fait. Il n'en est pas moins constant que Démarate , en s'établissant dans la ville étrusque nommée depuis Tarquinie , v établit avec lui une école d'artistes grecs; que cette semence des arts de la Grèce^ portée sur un sol déjà préparé sans doute à la recevoir, s'y développa rapidement ; que , plus tard enfin , le fils de ce même Démarate , devenu roi de Rome sous le nom de Tarquin ,y lit régner avec lui ces arts de l'Étrurie importés par des mains grecques. Ce sont là des faits positifs, qu'aucun scepticisme ne saurait ébranler, et qui, servant de base à toute l'histoire de l'art étrusque, prouvent manifestement que cet art subit , dès son principe, l'influence plus ou moins considérable de l'école grecque.

C'est ce que démontrent enfin les monumens j et ce genre de preuves est le plus certain, le plus positif, le plus intelligible de tous.

A la vérité^ les plus anciens monumens de l'art étrusque n'existent plus guère pour nous que dans les témoignages de l'histoire; mais nous y recueilli Ions des lumières précieuses. Pline parle de peintures antérieures à la fondation de Rome, qui se voyaient encore de son temps à Ardée^ ville qui subsiste aussi du nôtre : ces peintures étaient de la main d'un grec d'Étolie, nommé Helotas. Il en cite encore d'autres du même âge, qui se voyaient à

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Lanuvium , et qui représentaient Hélène et Atalante^ deux personnages de l'histoire héroïque de la Grèce. Il en existait de semblables, et plus anciennes encore, à Cœre , ville étrusque, la même qui avait un trésor à Delphes (i). Enfin^ Quintilien parle de peintures exécutées dans le cinquième et le sixième siècles de Rome, dont le sujet était tiré des fables grecques, et qui portaient, comme celles d'Ardée, des inscriptions en latin ancien. Vous voyez que ce sont toujours des Grecs qui passent pour être auteurs de ces anciens ouvrages, ou des sujets grecs qui y sont représentés. C'est toujours^ à quelque époque que ce soit, la Grèce qui instruit Rome etl'Etrurie, qui leur fournit des artistes ou des sujets, qui règne, en un mot, dans les emprunts qu'on lui fait, aussi bien que dans les modèles qu'on lui doit, qui règne à la fois par les hommes et par les choses. Mais jusqu'ici je n'ai pu parler que de monumens depuis long-temps détruits , et l'on peut m'opposer que Pline ne connaissait pas l'histoire ancienne de Rome, et qu'il avait mal étudié l'ancienne histoire de l'art. On peut prétendre aussi que Quintilien se trompait sur l'âge et sur le sens de ces inscriptions en vieux latin. On a

(i) Pline , XXXV , lo . Sy; et 5, 6.

beau jeu, tautes les fois qu'on est gêné par un témoignage historique , d'en rejeter l'autorité : l'on se donne ainsi, à peu de frais, l'air d'un savant bien profond et d'un penseur bien hardi, lorsqu'il n'en coûte que de déclarer, de son autoritéprivée, Pline et Quintilien convaincus d'avoir ignoré la langue et l'histoire de leur pays, quand nous raisonnons, nous, sur des monumens quisont détruits, quand ils parlent, eux, de monumens qu'ils avaient sous les yeux. Laissons donc de côté Pline et Quintilien avec leurs assertions suspectes, et voyons les monumens qui nous restent.

Il fut un temps, qui n'est pas bien éloigné de nous, où les monumens étrusques étaient extrêmement nombreux; on trouvait l'art étrusque presque partout. Aujourd'hui on ne le rencontre presque plus nulle part. Ces monumens auraientils donc disparu par quelque soudaine catastrophe, et comme par l'effet de quelque grande émigration? Non ; tout est resté de même , ou peu s'en faut ; les monumens n'ont pas changé déplace ni de nature; l'opinion seule a changé sur leur compte : c'est, en un mot^ une révolution de la science qui a produit cette destruction de l'art étrusque. Après avoir vu des ouvrages de la main de ce peuple partout où il pouvait y en avoir , et le plus souvent là où il n'y en avait pas , on en est venu de nos

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jours à oicr presque qu'il en existe; on soutient à présent que presque tous les monumcns réputés étrusques appartiennent à l'art grec primitif, et qu'il faut restituer à la Grèce tout ce qu'on avait, trop libéralement sans doute, attribué à l'Étrurie. Il me semble qu'il y a excès dans ces deux manières de voir , et que la vérité se trouve à peu près à michemin dans l'intervalle qui les sépare. La science a, comme toutes les opinions humaines, ses vicissitudes, ses retours , et , si je puis parler ainsi , ses accès d'humeur et de caprice 5 elle a même aussi , qui le croirait, ses objets de mode et de fantaisie: on revient à des opinions abandonnées, pour s'en éloigner de nouveau; on élève des systèmes sur les ruines et avec les matériaux d'autres systèmes; et c'est surtout ce qui est arrivé relativement aux Étrusques. Tout était étrusque, dans les monumens de l'ancien style, du temps des Gori, des Passeri , des Caylus. Aujourd'hui, à moins d'un siècle de distance, c'est à peine si l'on consent h admettre quelques rares monumens étrusques; et nos modernes antiquaires sont devenus , par rapport h ces monumens, de véritables iconoclastes. Tâchons, encore une fois, de nous tenir dans ce juste milieu qui, du moins dans le paisible domaine de l'archéologie , ne saurait nous être imputé à crime. Tâchons , en un mot, de nous pré-

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^server de l'erreur de ceux qui accordent tout à l'Étrurie, et de ceux qui lui refusent tout.

Il est certain qu'il dut exister dans l'antiquité un grand nombre de monumensde l'art étrusque. Rome en fut ornée dans son berceau même; ce fut nn Toscan , nommé Veturius Mamurius, qui fabriqua les boucliers anciles du temple de Numa, et qui fit en bronze la statue de Vertumne, dieu Toscan, dans le bourg toscan à Rome. Plus tard, toute l'architecture, toute la sculpture des édifices publics de Rome, étaient du style toscan , au témoignage de Pline (i); et il en reste encore d'admirables monumens dans la Cloaca maxima , le quai du Tibre, et les substructions du Capitole(2),qui subsistent et qui datent des temps des deux Tarquins. Plus tard encore, et lorsque Rome étaitarrivéeaufaîtede la puissance, c'étaient encore des ouvrages étrusques, tels que ce colosse d'Apollon , en bronze, d'excellent travail , placé dans la bibliothèque du temple d'Auguste, qui faisaient le principal ornement de cette reine du monde. Rome enfin, et l'univers entier, au témoignage de quelques anciens, furent inondés de simulacres de style toscan (3); et le grand nombre,

(i) Pline, XXXV, 12; il parle d'une époque antérieure à l'an de Rome 261 .

(2) Piranesi, Magnif. di Rom. , II, III.

(5) Pline, XXX ÏV. 7 ; Signa litscanica per terras dispersa^

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ainsi que le mérite de ces ouvrages, seraient attestés au besoin par ce seul fait, que la ville de Volsinies, aujourd'hui Bolsehe, fut prise, h cause de deux mille statues qu'elle possédait (i). Si dès-lors on faisait ainsi la guerre , non aux productions des arts, mais pour les productions des arts, il fallait qu'elles eussent un prix bien élevé dans l'opinion des peuples; et ce n'est pas du reste ici la seule fois que l'histoire ancienne nous fournit l'occasion de remarquer que l'indépendance des peuples fut compromise par les travaux mêmes qui attestaient leur supériorité , et qu'ainsi le génie devint, contre sa nature et contre son gré, funeste à la liberté des hommes.

Or , s'il exista dans l'antiquité un si grand nombre d'ouvrages étrusques, serait-il possible qu'il ne s'en fût pas conservé jusqu'à nous? Cela n'est pas probable. Indépendamment donc des monumens qui portent des inscriptions étrusques, et qui doivent incontestablement être reconnus, à ce titre, comme appartenant à l'art étrusque, nous devons aussi lui en restituer un assez grand nombre, qui ne portent pas la même attestation , mais qui offrent le même caractère. Les anciens Étrusques avaient d'ailleurs, comme les Grecs, un sys-

(i) Pline , XXXIV, 7 ; Propter duo milUa statuarum Volsinios expugnatos.

tèmc religieux, favorable au développement des arts, par la multiplicité des simulacres que le culte exigeait, et une forme de gouvernement qui n'y était pas moins propice. L'Étrurie était divisée , comme on sait, en douze associations politiques, ou CîYe'i-, chacune desquelles avait son chef particulier, nommé Lucumon ; ces Lucumons étaient, à ce qu'il paraît, subordonnés d'une certaine manière à un chef suprême, ou roi, tel que semble l'avoir été ce Porsenna;, si célèbre dans les guerres causées par l'expulsion des Tarquins. Ces douze chefs étaient électifs, aussi bien cjue le chef suprême; et de là vint l'attachement que cette nation prit aux rois de Rome, qui n'étaient euxmêmes que des princes électifs : attachement qui ne serait pas suffisamment justifié par l'intérêt d'une seule ville étrusque pour un seul de ses citoyens, mais qui s'explique très-bien par une grande sympathie nationale, telle que celle que nous venons d'indiquer. Nous en avons d'ailleurs une autre preuve dans la haine que la nation étrusque portait aux rois des autres peuples, à tel point, que quand les Véiens, leurs alliés, eurent aboli entre eux l'état républicain , pour se donner un maître, les Étrusques non-seulement renoncèrent à leur alliance, mais encore leur déclarèrent la guerre.

Ajoutez à cela que le gouvernement chez les

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Étrusques semble avoir été démocratique. Du moins les questions de paix et de guerre ne se traitaient que dans des réunions publiques des douze cités qui composaient le corps de la nation , réunions qui se tenaient à Bolsène, dans le temple de la déesse Volturne. Ces mêmes associations d'États, formées au nombre de douze; ces mêmes délibérations communes, sur de grandes questions d'intérêt public, tenues dans des tenir ple.s,comme pour placer les libertés nationales sous l'appui de la religion ; toutes ces belles et nobles institutions existaientpareillement dans la Grèce, dès les plusanciennes époques, et prouventde plus en plus la communauté d'origine et de croyance , et la conformité d'établissemens politiques qui existaient entre tous ces peuples. Elles prouvent de plus qu'un régime politique , si favorable au développement des arts, par le libre exercice, par le brillant essor qu'il procure à toutes les facultés de l'homme, dut produire de part et d'autre les mêmes résultats, et conséquemment que la Grèce et l'Étrurie, placées dans une condition à peu près semblable, devaient, toutes circonstances pareilles du reste , marcher d'un pas à peu près égal dans la carrière des arts.

Cependant, et c'est une distinction essentielle qu'il est convenable d'établir en cet endroit , si l'art fut favorisé chez les Étrusques, à peu prés au

même point que chez les Grecs , par les institutions politiques, il n'en fut pas tout-à-fait de même chez les deux peuples , pour ce qui regarde les institutions religieuses. Le trait dominant de la nation étrusque, trait qui avait été le résultat d'une disposition naturelle, et surtout d'un système sacerdotal très-savamment combiné, était une superstition sombre et cruelle. La science des aruspices et la discipline des augures étaient, comme on sait, d'invention étrusque; c'est de l'Étrurie que ce genre de susperstition , réduit en un système profondément raisonné , tout déraisonnable qu'il était, Tut importé de bonne heure à Rome , où il devint la religion de l'Etat , et, comme telle, intolérante et absolue, tandis que, dans la Grèce, des idées, originairement semblables, mais soustraites de bonne heure au domaine exclusif des prêtres, n'exercèrent, au moyen des oracles, et des grandes fêtes nationales, qui mettaient sans cesse le peuple en mouvement et les citoyens en rapport les uns avec les autres , n'exercèrent , dis-je, d'autre influence, et n'acquirent d'autre autorité que celle de légendes ou de traditions populaires. De ce trait du caractère national dans l'antique Étrurie , trait qui provient , ai-je dit, d'une disposition primitive fortifiée par le système sacerdotal, nous verrons bientôt combien sont fortement empreints tous les monu-

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mens de ce peuple. De là, les sacrifices humains qui Y furent long-temps en usage (i), dont on trouve effectivement beaucoup de traces sur ces monuxnens mêmes, et qui, lorsque cette coutume barbare eut été entièrement abolie par le progrès de la civilisation, furent remplacés par de petites figures en terre cuite, nommées ose illœ (2) ^ dont il n'est pas impossible que quelques-unes ne soient venues jusqu'à nous, dans le nombre des simulacres étrusques qui nous restent. De là, les combats sanglans des gladiateurs, qui étaient pareillement d'origine étrusque, et qui, après avoir été long-temps un jeu chez ce peuple, devinrent une passion chez les Romains. De là, enfin , les images terribles, et faites pour inspirer la frayeur, qui se produisent si fréquemment sur les monumens de ce peuple , les larves ^lesjantômes , les monstres de toute espèce, les S cilla ^ les Méduse^ XqsJiiries à visage effroyable, armées de marteaux ;, de broches^ d'instrumens de torture; et toujours la mort^ représentée sous des traits hideux ;, et la justice divine, sous des formes vengeresses; tandis que , dans la Grèce ^ des mœurs plus doucescultivées par une religion plus humaine^ ne re-

(1) Plutarch. Parallel. grcec. etrom. c. 55,p. 5i4. yoyez Creuzer , Symbolik , t. II , p. 86i et 936.

(2) Macrob. , Satiirn. I , 7.

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présentaient la Mort , avec ces couronnes de fleurs, avec ces banquets^ ces jeux, ces délices d'une autre vie , que sous des images agréables, riantes, et presque voluptueuses.

Or, il n'est pas douteux qu'une manière de voir si diverse chez les deux peuples, n'ait dû imprimer un caractère tout différent aux productions de leurs arts. Ainsi, la grâce, qui domine toutes les qualités de l'art grec , h la fois comme l'attribut essentiel de cet art, et comme l'expression fidèle du génie national , est remplacée , dans les ouvrages de l'art étrusque, par une sorte de rudesse et d'énergie qui annonce un principe tout contraire.

Un système osseux, robuste, fortement accusé; des muscles très-prononcés; des formes très-vigoureuses; des attitudes presque toujours tourmentées; en un mot, un jeu parfois pénible de tous les organes , avec une exécution souvent dure ou trop ressentie, une expression presque toujours outrée, une surabondance, une exagération de détails anatomiques, voilà ce qui caractérise les productions du style étrusque, qu'on peut appeler originales; et vous voyez, dans ce peu de mots, combien l'art étrusque diffère radicalement de l'art grec et de l'égyptien. Ainsi, dans ce dernier, tout est immobile et en repos; dans l'autre, pas un membre qui ne soit en action, pas un

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niiisôle qui ne soit en mouvement; dans l'un, point d'apparence d'études anatomiques; dans l'autre, luxe de science anatomiquei En Egypte, toujours même pose monumentale, même disposition parallèle, même exécution rectiligne. En Etrurie, action énergique, jusqu'à la violence, exécution correcte, jusqu'à l'excès; effets hardis, jusqu'à la bizarrerie. En un mot^ si l'on sent, dans les ouvrages de l'art égyptien , l'influence d'un système religieux qui avait enchaîné l'homme, sa pensée et sa main , on sent, dans ceux de l'art étrusque , l'influence d'un autre système sacerdotal, qui^ dirigeant, dans son intérêt et à son profit^ l'énergie naturelle et la liberté nationale du peuple, l'occupait à des jeux sanglans, à des spectacles atroces, et 5 ne demandant sans cesse à l'artiste que des objets et des images terribles, avait rendu, pour ainsi dire, l'art lui-même dur comme la nation , et inhumain comme le culte.

Appliquons ces observations générales aux monumens, en écartant de cette discussion ceux de l'architecture, que notre objet n'est pas, quant à présent, de comprendre dans cet examen. Disonsen toutefois un mot; c'est que tout ce qui reste de l'architecture étrusque, dans la Cloaca maxima et dans les substructions du Capitolc,à Rome; dans les débris de l'enceinte du Jupiter Latial ^

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au Mont-Albain; dans des constructions diverses de l'antique ville de Tusculum , récemment découvertes au-dessus de Frascati , et surtout dans les enceintes ménies des villes étrusques , telles que Cortone, Fiesole et Volterre, qui subsistent encore en grande partie , tout est marqué du même caractère de force, de puissance et d'énergie , qui distingue les monumens de ce peuple, et qui tient à son génie. Ces murs sont bâtis de pierres d'une dimension prodigieuse, assemblées sans ciment, et taillées carrément, mais non en assises régulières; en quoi ils diffèrent des murs, dits Cfclopéens^ qui sont construits de blocs irréguliers. Les voûtes, parfaitement cintrées, qu'on trouve encore à quelques-uns de ces édifices ^ telles que celles de la Cloaca maxima , une magnifique porte à Perugia, et une autreà Volterre, sont construites pareillement sans ciment, avec une justesse et une précision d'appareil admirables. On ne peut s'empêcher, à l'aspect de ces monumens, de juger l'esprit du peuple qui les éleva, comme celui d'un peuple capable des plus grands efforts d'énergie et de vigueur. Les Grecs construisaient aussi dans le même système, c'està-dire, en pierres taillées carrément et assemblées sans ciment. C'est ainsi que sont bâtis leurs plus beaux temples, qui bravent encore les effets du temps et les atteintes de la barbarie. Mais les

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enceintes de leurs villes antiques, qui subsistent encore, telles que celles de Mycènes, que je ne connais pas, et celles de Pestum , do Tauromenium , de Syracuses , que j'ai pu voir , sont construites de blocs d'une moindre dimension , quoiqu'avec un soin et une précision merveilleuse! La solidité brille au premier rang dans ces constructions des Grecs et des Étrusques ; mais là , comme dans tout le reste, cette qualité s'est tiripreinte du caractère particulier de chaque peuple. Chez les Etrusques , c'est la solidité^ avec tout ce qu'elle peut affecter de puissance; chez les Grecs , c'est la solidité , avec tout ce qu'elle comporte de grâce.

•Il est un monument de l'architecture étrusque si singulier dans son genre, et qui porta si manifestement l'empreinte du génie de ce peuple , énergique jusqu'à l'excès , et hardi jusqu'à la bizarrerie, que je dois en dire aussi quelques mots, bien que ce monument n'existe plus depuis longtemps que dans l'histoire , et que même il soit devenu une sorte de problême historique. Je veux parler du tombeau de Porsenna , dont Pline nous a laissé une description si merveilleuse , qu'il semble lui-même en révoquer en doute le modèle (i). Des édifices d'un genre analogue qui subsistent en-

^' ■ ■- — . .. 1^^— — I ■!■.. . M. - .-III. ■^■■■iiiM I ■■ I m'^mme-^»^

(i) Pline, XXXVI, i3.

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core , tels que le loiiibeau présume des Cuiiaces^ à Albano, à quelques milles de Rome (i), concourent cependant à prouver que la description de Pline est tracée , sinon d'après un monumenl réel, du moins d'après des traditions et des pratiques véritablement étrusques 5 et un habile antiquaire (2) s'en est judicieusement servi pour appuyer une restauration hypothétique de ce tomr beau de. Porsenna, qui devra sans doute être

■'^ réintégré dans le domaine de l'histoire de l'art , comme tant d'autres monumcns relégués d'abord dans celui de la fable.

La plastique j ou la statuaire en terre, dut être, par la facilité de l'exécution, par la nature même de la matière si commune et si abondante, la première branche de l'art qui fut cultivée chez les Étrusques; on dit même que ce peuple en fut l'inventeur. Mais ce qui est certain , c'est que Rome, dans les cinq premiers siè<:les de son existence, ne connut pour ornemens de ses temples, que des statues, des bas-reliefs , des frises, en terre cuite étrusque. Telle était la statue de Jupiter Capitolin, exécutée sous Tarquh» l'Ancien, etd'autres statues de Plulon et d'Hercule, de I«^-,{

(i) Bit) loir, Sepolcri antichi^ lav. 1,

(2) Qualiemèrc de Quincy , RcsUtulion. du lumbcuu de Ponenna , Paris , i8a6 , in-folio.

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même époque el de la même main. Tels étaient tous ces dieux de terre y dii fictiles ^ des anciens Romains ; dieux vils en apparence, et respectables en effet, dont la pauvreté noble et la grossièreté auguste étaient opposées avec tant d'avantage par les vieux républicains, tels que Caton l'ancien , à ces dieux nouveaux de bronze doré qui n'avaient point arrêté la corruption des mœurs et la chute de l'État; et lorsque Auguste se vantait d'avoir trouvé une ville toute de briques, et de la laisser toute de marbre , peut-être faisait-il en effet la critique plus encore que l'éloge de son siècle.

Pour revenir aux anciens Etrusques, les Véiens et les Volsques leur avaient long-temps disputé la supériorité dans ce genre de travaux; et nous en avons un monument remarquable, dans ces bas -reliefs volsques trouvés à Vellétri, en I "784 ( I ) î do"t ïe cabinet du Roi possède quelques fragmens qiie je mets sous vos yeux.

Les autres matières sur lesquelles s'exerça la statuaire étrusque, furent, à défaut du marbre, dont les carrières si belles que possède la Toscane, ne furent exploitées que du temps d'Auguste , furent, dis-je, des pierres d'un tuf calcaire tendre, ou d'un albâtre grossier, matières dont les Etrusques se servirent principalement pour les

(i) Beccliclli, Bassi-Rilievi f'olsci, Roma , 1785, in- fol-

monunieiis luuéiaiies, pour des urnes ornées de bas-reliefs^ qui composent la série la plus riche et la plus intéressante à tous égards de tous lesmonumens étrusques. Ces urnes nous offrent en effet un coursa peu près complet d'histoire mythologique, d'après les sujets qui y sont figurés , en même temps qu'un cours d'histoire de l'art étrusque , dans ses diverses périodes. La plupart cependant de ces monumens funéraires n'appartiennent pas à une très-haute antiquité; ils sont des derniers siècles de la république romaine, et il en est même en assez grand nombre qui doivent avoir été exécutés dans les temps de l'Empire. J'indiquerai ici les principaux, ceux qui se recommandent, ou par Fantiquité, ou par le mérite du style , et qui correspondent ainsi aux deux périodes extrêmes de l'histoire de l'art.

Parmi les plus anciens monumens de la statuaire étrusque^ je citerai deux figures de basrelief, représentant un guerrier étrusque , avec une inscription en cette langue; monumens en tuf oupépérin grossier, qui existent à Volterre et à Florence (i), et qui marquent indubitablement, par la rudesse du style et l'imperfection du dessin, la première époque de l'art; mais surtout une urne cinéraire en pierre calcaire, récemment

(î) Micali , tav. XIV , n. i et 2.

trouvée dans un tombeau à Chiusi, l'ancienne Clusium , laquelle urne doit prendre place à la tête de tous les monumens de l'art étrusque. C'est une espèce de gaine ou corps creux , en forme d'idole tronquée par le bas, avec les deux bras placés parallèlement l'un au-dessus de l'autre sur la poitrine, et une tète de rapport qui s'y ajuste. Cette tète, d'une intégrité parfaite, comme le monument entier , offre tous les caractères du style primitif: les yeux gros, saillans, placés obliquement, les sourcils indiqués par un simple trait, le nez rectiligne et sans aucune articulation , la bouche relevée obliquement par les côtés , de nianière à exprimer un sourire forcé , des cheveux disposés par masses parallèles , tombant verticalement , une barbe indiquée comme un simple appendice terminé en pointe^, sans aucun détail : tous cai'actères qu'on retrouve plus ou moins prononcés dans les sculptures grecques primitives , qui attestent une imitation imparfaite et grossière, privée encore de toute intention , de tout sentiment d'individualité, et qui n'offrent du reste aucune trace positive d'une influence égyptienne. J'ajoute que les sourcils, la prunelle, la barbe, les cheveux, étaient peints en noir, aussi bien que les ongles, et deux espèces de bracelets tracés à chaque bras.

Ce n'est pas ici le lieu de m'expliquer sur la

nature archéologique de ce monument, sur son analogie avec les vases égyptiens , nommés Canopes^ et sur le sens profond qu'on peut y attacher. Ces considérations, étrangères à l'objet actuel qui nous occupe, seront développées dans un recueil de moninneiis inédits^ dont celuici fera partie, et dont il ne sera pas, j'ose le dire, le morceau le moins important, à la fois sous le rapport de l'érudition et sous celui de l'art. Mais en plaçant ce monument sous vos yeux, en le recommandant à votre attention, je ne puis me défendre d'une réflexion que vous me permettrez devons communiquer. L'urne cinéraire que vous voyez, car c'en est certainement une, et les cendres qu'elle contenait , furent trouvées intactes à Touverture du sépulcre où elle était déposée ; cette urne, qui renferma les restes d'un contemporain de Porsenna, peut-être même d'un de «es ancêtres, est venue, du fond d'un tombeau, nous donner la première leçon certaine, nous offrir le premier modèle authentique d'un art dans l'enfance. Ainsi donc, trois mille ans peut-être se sont écoulés jusqu'au moment d'une révélation si tardive! Ainsi, c'est dans les asiles de la mort que se conservent, pour se produire de siècle en siècle , presque tous les élémens de nos connaissances ; et nous ne saurions presque rien de l'antiquité, sans le soin religieux qu'elle eut des morts ^

et il faut bien ajouter, sans l'intérêt profane qui nous fait violer leurs asiles. Qui sait combien de trésors d'érudition la terre garde ainsi dans son sein, avec ces milliers de cadavres ensevelis, sur ce sol vierge encore de la Grèce et de la Sicile , où, chaque fois que l'on fouille, et à quelque profondeur que l'on creuse, on rencontre toujours un tombeau , et dans ce tombeau toujours des vases, des urnes, des instrumens, objets jadis sacrés, aujourd'hui simples objets de curiosité ou d'instruction. L'histoire de la civilisation et de l'art antique se trouve donc pour ainsi dire écrite, couche par couche, siècle par siècle, dans le sein de la terre , qui en recèle les élémens. Chaque étage de tombeau correspond à une période historique; et par-delà les dernières profondeurs où l'on peut atteindre, il s'en trouve encore, d'un temps inaccessible à l'histoire. Ainsi ces tombeaux trouvés récemment près d'Albano (i), au-dessous d'une couche de lave sortie du cratère du mont Albain, dont les éruptions ont cessé de temps immémorial; ces tombeaux, plus anciens sans doute que ceux de la vallée du Nil , qui nous ont offert de petites urnes en terre cuite , imitant les

(i) Une de ces urnes, appartenant à M. de Blacas, est dessinée dans l'ouvrage de M. Mazois, Ruines de Pompéi , deuxième partie, pag. 33.

demeures agrestes des premiers habitans du Latium , auprès desquelles les toits du pauvre Évandre, tecta pauperis Eçandri, auraient été peut-être de magnifiques palais, quelle carrière immense ils ouvrent à l'imagination ! Quelle place considérable ces monumens si simples, si grossiers, tiennent en effet dans le vaste domaine du passé! Et quel espace inappréciable ils témoignent qu'avait parcouru la civilisation humaine, sur ce seul point duLatium, depuis ces petites urnes d'argile, jusqu'à la pyramide de Cestius, et jusqu'aux superbes mausolées de Cécilia Metella , d'Auguste et d'Adrien !

SEANCK DU 17 JUm.

CINQUIÈHIE LEÇON.

, '•'e»i(i*l9ISfe«t9l$lfltl«iai«i»v

SOMMAIRE

Corilinuationdii nicmesuiet. — Des urnes funéraires clrusques; de leur importance, sous le rapport histcique , et souscelui de l'ar!,. — Des patères, ou njiroirs mystiques. — Des bronzes étrusques ; différentes sortes de ces liionuniens. — Des pierres gcavées en forme de scarabées; eu quoi ils se distinguent entie les autres monumens de style étrusque. — Des peintures étrusques , et d'abord de celles des vases en terre cuite. — Réfutation de l'opinion fausse ou exagérée qui a régné long-temps au sujet de ces vases. — Des vases proprement étrusques. — Peintures des tombeaux étrusques, surtout de ceux de Corneto. — IVotice sur trois grottes sépulchrales récemment découvertes près de cette ville. — Conclusion: parallèle de Tart cliezles anciens Etrusques , et chez les Toscans modernes.

Je me suis réservé de vous entretenir, avec quelques détails, des urnes étrusques, en pierre et en albâtre, dont le musée de Volterre possède une si ample collection. J'ai déjà dit que les bas.reliefs dont elles sont décorées, appartiennent tous 5^ leçon. 10

à l'histoire et à la mythologie grecques. Je dois ajouter ici quelques développemens à l'appui de celte observation générale. Ce n'est pas seulement parce que la renommée des héros de Thèbes et de Troie avait pénétré dans tous les lieux, que la représentation de ces deux grands événemens se trouve reproduite si souvent sur les monumens funéraires des Étrusques; c'est.parcé que ces fables avaient réellement pour eux un intérêt national. Ainsi, Pe7oyo5^ Œdipe, Tfdée^ Hej'cule, Thésée , Pelée, Achille, Philoctète, Ulysse, tons ces héros, si célèbres dans les fastes de l'ancienne Grèce, et figurés si souvent sur les monumens de l'art grec, figurent au même titre sur ceux de l'art étrusque. Il n'est pas vrai non plus que l'usage de placer, en langue étrusque, le nom des personnages grecs , vint de ce que ces personnages, étant étrangers à l'Étrurie, auroient été méconnus, s'ils n'eussent été désignés par leurs noms. D'abord, il n'existe, à ma connaissance, qu'une seule urne étrusque où les personnages soient nommés , c'est celle qui représente la vengeance et l'expiation d' O J'este (i)}, en second lieu, ce serait , de la part de tout un peuple , un bien singulier usage, que celui de décorer ses monumensde faits qui lui auraient été étrangers, et de

(i) Micali, pi. XLVIT.

D ARCHEOLOGIE. 127

héros qui lui auraient été inconnus, au point que, sans des inscriptions en sa propre langue , les uns et les autres auraient été inintelligibles pour lui. Mais cette pratique, dont je répète que nous ne possédons d'ailleurs qu'un seul exemple, tenait à des motifs tout diff érens. C'était une imitation pure et simple de ce qui avait été usité dans la Grèce même, et à toutes les époques de l'art, où chaque figure était accompagnée de son nom, comme nous l'apprend Pausanias, en parlant du coffre de Cypséius et des peintures de Polygnote, comme nous le montrent encore un si grand nombre de vases grecs;, c'est ainsi une nouvelle preuve des rapports d'origine et de goût qui existaient entre les arts de la Grèce et de l'Etrurie. J'ajouterai que cela était même dansla nature des choses, puisque le même phénomène s'est reproduit à peu près sous la même forme et dans les mêmes lieux, à la distance de plusieurs siècles, dans les temps qu'on appelle de la renaissance. On sait, en effet, qu'à ces premières époques de la renaissance , les tableaux étaient chargés d'inscriptions qui désignaient les personnages; et, mieux que cela, de longues légendes, qui semblaient sortir de la bouche de ces personnages, indiquaient le sujet, et suppléaient à l'expression jy

que l'artiste inhabile n'avait pu rendre; en sorte .que le peintre lui-même disait réellement, par le

i 28 COURS

secours de l'écrilure, ce qu'il n'avctll pu lalic dWc •A ses fig^ures par les moyens de son art. Les Grecs n'en lurent jamais réduits à ce point d'impuissance et de grossièreté; mais il entrait dans la simplicité de leur génie, que chaque chose s'expliquât sans peine , que chaque personnage se fit connaître sans détour; et, de même que sur leur théâtre, les personnages s'annonçaient eux-mêmes pour ce qu'ils étaient, en disant sérieusement, et non pas, comme semble le dire Boileau, en plaisantant : Je suis Ores te ^ ou bien je suis ^gameimion , de même , l'usage d'ajouter aux figures le nom des personnages fut pratiqué, je le répète, à toutes les époques de l'art; et il faut convenir que cet usage n'a rien en soi que de naturel et de raisonnable. Bien nous en prendrait à nous-mêmes de le suivre, quand nous voyons dans no5 exposi- "tions publiques des sujets si obscurs, des compositions si compliquées, que, sans l'aide du livret, nous ne pourrions, le plus souvent, en deviner le motif, et que si tel tableau que je pourrais citer, arrive à la postérité sans l'escorte de ce livret, il apprêtera plus d'une méprise à ses interprètes, et, en towt cas, de graves tortures aux futurs antiquaires. Mais revenons aux Étrusques.

Indépendamment de l'intérêt qui s'attache à ces urnes étrusques, sous le rapport des sujçts qui s'y trouvent représentés, puisque l'ensemble de ces sujets constitue, ai-je dit, un cours presque

D AKCHÉOF.OGIK. I 29

complet d'hisloire mythologique, elles otlVeut encore, sous le rapport de l'art, un autre puissant motif d'intérêt, puisqu'on peut y suivre, dans les diverses manières. dont un mémesujet y esttraite, la gT'cidatioii presque entière de Vart étrusque (r), depuis les temps où L!art, inculte etrude^ choisissait de préférence des sujets barbares, en quelc[ue sorte, comme lui-même, jusqu'à ceux ' où l'art, suivant dans son progrés celui de la civilisation , et adouci^comme les mœurs , représentait des sujets moins atroces, ouïes représentait d'une manière moins barbare." Je citerai principalement, comme se rapportant à ces deux périodes cxtiêmes de l'art, une urne inédite du musée de Volterre , qui représente le sacrifice humain offert par Achille aux mânes de Patrocle (2), sujet où la barbarie de l'exécution correspond tout-àfait à celle du sujet; et trois urnes, d'un beau style et d'une belle époque, représentant la mort d'Agamem?io?i^ce\\& ^Elpénor^ et Paris reconnu par ses frères (3) , sujets souvent répétés , et dans le choix desquels vous pouvez remarquer toujours ce goût dominant des Étrusques

(i) Lanzi, Notizie pielimitiari , p. XI.

{1) Cette urne sera publiée daus la deuxième livraison de notre recueil de moiuunens inédits.

(5) Dempster, Etrur. reg. , tab, LXXXI; Gori , Mus. etrusc. t. II, tab. CXLVI , lab. CLXXIIII, n. 1.

lOO ■ COURS

pour les représentations tragiques, mais qui paraissent, d'après la belle disposition, le mouvement vif et naturel des figures, et le style général de la composition, exécutés à l'école de Grecs, et sous l'inspiration de leur génie.

Quelquefois ces bas-reliefs sont peints, d'autrefois dorés; le 'plus souvent, ik se terminent par une figure d'homme ou de femme assise, avec une couronne, un diptyque, ou tout autre objet sym-* bolique, à la main, et dont la ttte^ généralement de grandeur naturelle, paraît être un portrait joint à un corps d'une pluspetite dimension : difformité qu'il ne faut pas mettre sur le compte de l'art, attendu qu'elle était imposée par la nécessité de faire tenir la figure entière sur le couvercle de l'urne sépulcrale , mais qui n'en constitue pas moins une disproportion, et conséquemment une monstruosité réelle.

La plupart du temps, ces sujets grecs traités sur les urnes étrusques, présentent des particularités ou des accessoires qui différent des traditions ou des usages grecs, tels que nous les connaissons parles monumens originaux de ce peuple. Il n'en faut pas conclure que les Etrusques eussent des traditions particulières sur les fables homériques ,^ mais bien qu'ils suivaient, dans certains cas, des traditions différentes de celles que nous possédons. Quand on réfléchit combien de poèmes

D'ARCHÉOLOGIE. l3l

i>rocs, sans y compter les théâtres tragique et comique presque tout entiers, sont aujourd'hui perdus irrévocablement pour nous, on ne doit pas s'étonner que les Étrusques aient su beaucoup de choses que nous ignorons; et l'on devrait plutôt être surpris de ne rien trouver sur leurs monumens que nous ne connaissions déjà. Quelquefois aussi les artistes étrusques représentaient des faits grecs avec des costumes, des armes, des accessoires puisés dans les usages de leur propre nation. Ainsi, la porte de Thèbes, sur un bas-rehef représentant lamortdeCapanée,estfigurée comme la porte antique de Volterre, qui subsiste encore de nos jours; et il n'est pas douteux que l'artiste «trusque, travaillant à Volterre, n'ait imité en effet le modèle qu'il avait sous les yeux. Mais cette sorte d'infidélité de costume se retrouve chez tous les peuples et à toutes les époques de l'art. Il n'y a pas si long-temps que nous représentions nousmêmes Enée en perruque à la Louis XIV, Achille en talons rouges , et Cléopâtre avec des paniers , pour que nous devions nous montrer si rigoureux à l'égard des Étrusques, dont le costume ne s'éloignait pas tant du vrai, et n'était certainement pas si ridicule. Raphaël , dans son Ecole d'Athènes et dans son P aimasse, ne s'est sans doute pas piqué d'être fidèle au costume grec, et nous en sommes médiocrement choqués. Je dirai plus;

l32 COURS •

s'il fallait juge r à la rigueur, sur ce priiicipe, les productions de nos meilleurs artistes , on s'exposerait à de graves mécomptes; on exigerait d'eux qu'ils acquissent des connaissances, qu'ils se livrassent à des études qui les écarteraient infailliblement du principal objet de leur art. Ils y perdraient, sans doute, du côté du talent, ce qu'ils y gagneraient du côté de la science; et,- tout bien examiné, il vaut encore mieux, pour eux et pour nous, qu'ils renoncent à devenir antiquaires consommés, pom-nepas cesser d'éti'e peintres haDiles. Je viens maintenant à une autre classe de monumens étrusques fort célèbres, et qui nous ont conservé un assez grand nombre de compositions du plus haut intérêt, sous le rapport archéologique et sous celui de l'art : je veux parler de ces disques de bronze avec un manche, qu'on appelait autrefois yyrtrèrej"^ mais qui sont reconnus unanimement aujourd'hui pour être des miroirs mystiques. Ces miroirs sont décorés, dans.la partie concave, d'une composition gravée au simple contour, par des procédés tout-à-fait analogues à ceux de la gravure moderne à la pointe; en sorte que si les anciens ne se sont pas trouvés conduits à la découverte et à l'emploi de la gravure, telle que nous la connaissons, il est bien évident qu'il ne leur a manqué pour cela que la volonté ou l'occasion. Les compositions gravées sur les miroirs

D'ARCHÉOLOr.lE.* Io3

appartiennent toutes, sans exception, aux Tables grecques, comme elles paraissxjnt tenir de l'art frrec, dans le stvle du dessin: mais.elles portent le plus souvent des inscriptions en langue étrusque;, et les costumes des personnages, ainsi que le choix des principaux accessoires, appartiennent pareillement aux habitudes 'étrusques : en sorte qu'il est naturel et nécessaire de les ranger dans ta classe des monumcns étrusques, celles du moins \ qui offrent les caractères que j'ai indiqués. Les plus remarquables de ces miroirs sont la célèbre paiera Cospiana (i), dans le musée de l'Institut de Bologne, représentant la naissance de Blinerve; la paiera Borgiai,(\u\ représente la naissance de Bacchns (2) ; celle où Vulcain travaille au cheval de Troie (3); Hercule entre la Gloire et la Volupté{j\), et plusieurs autres dont rénumération me mènerait trop loin*.

Cette classe de monumens ne semble pas avoir été étudiée jusqu'ici avec toute l'attention, avec tout l'intérêt qu'elle mérite. Elle nous a fait connaître de la manière la plus authentique les principales divinités du système étrusque, sous les

(1) Deinpstcr, Etritr. reg. tab. I.

(2) Visconti, Mus. P. Clément., t. IV, tav. agg» B , I. (5) Au cabinet du Roi, publiée par Lauzi, Saggio , etc.

lav. II, 3.

(4) Lanzi, ibidem , tav. XI, 3.

l34 • COURS.

lioms.q-u'elîcs portaicfit dans ce système, et conséquemment les rapports de la religion étrusque avec celle des Grecs, dont elle était émanée; elle nous a fait connaître pareiltement quelques-unes des fables grecques dû plus ancien cycle, représentés sous le costume étrusque; elle nous a procuré les élémensindubitablesdél'alphabet étrusque, et conséquemment la clé qui pourra servir peut-être un jour à l'intelligence de la langue même, dont, il faut bien l'avouer, la connaissance est encore si peu avancée; enfin, c'est à cette classe de monumens, d'une exécution généralement plus soignée , et d'une époque généralement plus ancienne, que nous devons les modèles les plus accomplis que nous poss.édions jusqu'ici du véritable dessin étrusque, tel qu'il était pratiqué sous l'influence plus ou moins directe de l'écple grecque. On ne saurait donc trop recommander l'étude de ces précieux monumens, dont il est vrai de dire qu'on n'a pas tiré jusqu'ici tous les fruits qu'elle pouvait produire.

Je joins à ces monumëris de bronze les figures, statues, groupes ou figurines de cette matière, qui composent la série la plus nombreuse des monumens étrusques. Dés les plus anciens temps, les Étrusques étaient renommés par leur habileté à fondre le bronze, à ciseler l'or et l'argent; et, indépendamment des témoignages des anciens, les-

quels sont nombreux et positifs, il nous est resté des monumens mêmes de cette habileté, qui ne souffrent aucune contestation : tels sont, en première ligne, la fameuse Chwièj^e ^^d^hi galerie de Florence, à côté de laquelle il faut placer la célèbre Louise du Capitole, ce dernier monument qui date des temps de la république, tandis que la Chimère est déjà de^ ceux de l'empire; la statue dite dic Haj^aiigueur, ouvrage du siècle des Antonins;une statuette d^ Apollon , du cabinet duRoi, production du beau st}'le€t du bon temps de l'art étrusqu.e : tous ouvrages, à l'exception de la Louve, qui portent des inscriptions étrusques , sans parlei' d'une foule de petites statues ayec ou sans inscription, mais du même style, à différons degrés de mérite et d^antiquité, répandues dans toutes les collections, principalement dans celles de Florence, de Cortpne', et dans la nôtre. Parmi ces figurines, il en est en grand nombre qui représentent des guerriers dans des attitudes forcées, que l'on- croit être des gladiateurs. L'on sait en effet, et j'ai déjà eu occasion d'en faire la remarque, que ces spectacles sanglans sont originaires de l'Étrurie; et il est probable que, comme ces sortes de spectacles se célébraient surtout dans les funérailles des gens riches , les petites figures en question, qui se trouvent fréquemment dans les tombeaux, y avaient été déposées, comme un souvenir

et comme un monument de ces jeux t'uijèhres. Ces bronzes étrusques forment, sans contredit, une des classes de monumens'étrusques-, où l'on peut étudier avec le plus de sûreté les principales propriétés de cet art. Ils appartiennent g'éncralement à une époque qui est celle où les arts tleurirent en JEtrurie, sinon avec' une indépendance complète de la nation , du iTioins sous un état de sujétion qui n'avait rien d'oppressif. Ils sont travaillésaussi avec plus de soin, ainsi que leur usage re- " ligieux porte h le croire. Enfin ils suffiraient seuls pour prouver combien la pratique" des arts fut répandue en Etrinie, et jusqu'à quel degré d'habileté la science du dessin , en général, et l'art de la fonte, çn particulier, furent portés par Iqs artistes de ce pays. Ils n'excellaient pas moins dans toutes les applications usuelles du même art, que .peuvent comporter les besoins d'une civilisation trèsavancée, -et les exigences' d'un luxe très-raffiné. Les Étrusques étaient les inventeurs des trompettes de guerre et de plusieurs sortes d'armul^es; on vantait leurs candélabres de bronze, leurs vases d'or et d'argent ciselé; et il nous est resté^ de leur industrie en ce genre, un monument des plus curieux^ parce qu'il se rapporte, suivant toute apparence, à l'une des plus anciennes époques de l'art, Gt qu'il est en lui-même un monument à peu près unique de l'orfèvrerie antique.

d'aPiChéoi.ogie. . iS-y

C'est un char votif^ tiouvé récemment près de Pei'ugia, couvert de lames très-fines d'argent, sculptées de Iiaut-relief, dont un des principaux fragmens représentant deux chevaux en course, avecleur cavaHer, et un homme renversé où accroupi sous ces chevaux, a été publié par M. Millingen,à qui it avait appartenu (i); lesornemens de costume, ainsi que les harnais des chevaux , sont de petites plaques d'argent doré,' appliquées pardessus, et fixées avec des pointes. C'est, en un mot, un des monuraen? primitifs de cette sculpture poljchrome^ ou -à plusieiM'S couleurs, exécutée tantôt avec des métaux divers, tantôt avec un mélange d'or,d'ivoiré et de matières précieuses, sculpture qui entrait dans le génie de l'antiquité, aatantqu'elle pai'aît répugner au nôtre, dont les Étrusques avaient puisé le goût chez les Çrecs, ou h la même source que les Grecs^ et qui, liée aux habitudes de la sculpture peinte et coloriée, qu'on retrouve par tout l'antique Orient, dans l'ancienne Grèce, et jusque dansia moderne Italie, constitua la principale branche de l'art antique, la plus curieuse et la moins connue de toutes. lues pieî'j^es gravées iormenl également, parmi les monumens étrusques, une suite fort intéressante par les sujets qu'elles représentent, et sur-

(i) /Inc. mon. uned. Part. II , pi. XIV.

i38 . .• ■' COURS

tout par le style du dessin. Ce sont peut-être, entre tousles monumens étrusques que nous prossédons, ceux dont l'antiquité remonte le plus haut , et qui nous montrent conséquemment, avec le plus de précision, l'art étrusque dans toute son originalité. Ces pierres ont la forme d'un scarabée, sur'la partie aplatie duquel est gravé, à plus ou moins de profondeur, mais toujours en creux, un Sujet habituellement héroïque ou mythologique. Ces scarabées étrusques diffèrent pour la forme, et encore'sous d'autres rapports, des scarabées égyptiens (i); mais il n'en est pas moins probable que l'usage de ces monumens est dérivé immédiatement de l'Egypte, par le commerce que les Étrusques faisaient avec l'Orient, ou par toute autre voie; et cette observation s'accorde, avec celle que j'ai déjà indiquée , concernant la haute antiquité relative de ces monumens. Nous savons, du reste, que le scarabée était JDorté, à titre de talisman ou d'amulette, par les guerriers: c'est sans doute à ce titre que l'usage de cette sorte de monumens fut si fort en vogue chez les anciens Étrusques, à cause de leurs nombreux gladiateurs; et voilà pourquoi aussi ces scarabées, outre leur forme qui les rendait propres s cette destination, offrent, la plupart du temps,

(i) Zoëga, de usuetorig. obelisc, pag. 45o.

d'archéologie. 189

la représentation de quelques-uns de ciis héros grecs, Tydée, Hercule, Thésée^Pèlée, Achille , types de la valeur, dont l'image devenait, pour ces braves de profession, àJa fois un modèle et un préservatif. En nommant ces héros, j'ai indiqué plusieurs des scarabées étrusques les plus célèbres, et qui nous offrent au plus haut degré tous les caractères du style étrusque-. Le plUs important de tous est peut-être le fameux scarabée reT^Yé.scn\.3Li\\.cmq àessept chefs contreThèbesi^i)^ savoir : Poljnice^ Adrdste^ Amphraraûs ,Parthéjiopée et Tjdée ^ a\ec le nom de chacun d'eux écrit;, sous sa forme étr]usque,- en caractères de cette langue. Cette belle pierre, avec celles de Tydée , de Pelée et de Thésée ( 2) , nous mon trent le style étrusque sous le§ caractères les plus prononcés, c'est-à-dire avec Ces formes vigoureuses et robustes, avec ces os et ces muscles fortement accusés, avec ces mouv.emens énergiques, parfois forcés , avec cette science et cet appareil du dessin, portés jusqu'à l'abus, qui appartiennent à l'école étrusque , sinon en propre , du moins plus' particulièrement encore qu'à l'écola grecque , où les mêmes qualités ne paraissent pas avoir été ac-

(1) Winckelmann , Monum. inéd. , n" io5.

(7) Winckelmann, même ouvrage, n"' loi , 106, 1 17 el

l4o COURS

compagnces des mêmes défauts, du moins aii même degré, et où. l'imitation de la nature , d'abord timide et naïve , puis savante et correcte, n-e cessa jamais d'être vraie en devenant scientifique, et sut toujours allier, par un privilège qui lui appartient exclusivement, la simplicité avec la force, et la grâce avec tout.

Il nie resterait à parler ées peinturés étrusques^ et notamment de celles qui se voient sur les vases en terré cuite, lesquels composent la classe la plus nombi'euse et la plus intéressante peut-être de tous les monumens antiques^ si l'on excepte les médailles. Mais ici, je dois- d'abord établir une distinction importante. Lorsque, au commencement du derniersiêcle, les premières découvertes de ces vases peints attirèrent l'attention des savans, le domaine de l'anticjuité était rempli des idées Ijes plus fausses et des préventions les plus exagérées concernant l'art étrusque en général. Tout ce qui, dans les monumens de toute espèce, offrait l'apparence d'un style primitif et d'une industrie grossière, était indistinctement réputé étrusque. Sans égard pour les lieux dont ces vases étaient tirés la plupartdu temps, .et qui sont la grande Grèce et la Sicile, pays occupés de bonne heure et civilisés par les Grecs; sans égard pour lès inscriptions grecques que portent fréquemment ces vases , on leur appliqua la

D'ARCHÉOLOGIE. l4î

dénomination de vases étrusques ; et telle est , en toute espèce de choses, la ténacité des préjugés populaires, telle est l'autorité des habitudes les plus aveugles, les plus dépourvues de sens et de raison , qu'aujourd'hui encore on continue de se servir de cette fausse et vulgaire dénomination , et qwe nous-mêmes, infortunés antiquaires que nous sommes, nous nous voyons réduits à employer, pour nous faire entendre, cette expression qui nous choque et nous répugne. Non, Messieurs, et dans un sujet et dans un lieu pareils, je ne saurais élever trop haut et porter trop loin une voix, que je voudrais faire pénétrer et retentir partout; non \esa}ases qu'on appelle étrusques , ne sont point étrusques'^ ils sont grecs ^ archigrecs , uniquement et purement grecs , de quelque façon , sous quelques rapports qu'on les considère; c'est-à-dire qu'ils sont sortis d'une fabrique grecque, qu'ils représentent des sujets grecs, qu'ils offrent un goût de dessin grec, qu'ils portent enfin des inscriptions grecques. Déjà Winckelmann , cet homme qui jeta sur tout le domaine de l'antiquité un coup-d'œil si pénétrant et si juste, cet homme dont on ne peut assez admirer la sagacité, assez louer le génie , assez proclamer le nom , avait commencé, dans cette sphère d'idées, comme dans toutes les autres, une révolution qu'il était destiné à notre siècle de voir enfin

5" leçon. 1 1

accomplie. D'après la seule collection des vases du Vatican , Winckelmann avait jugé que ces vases devaient être grecs; il n'hésitait que par rapport à ceux qui, peints en figures noires sur fond jaune, et avec une certaine maigreur de formes, une certaine roideur d'attitude et d'ajustement, semblaient déceler un goût, une origine étrusques. En cela, Winckelmann était encore dans l'erreur; mais ce reste de faiblesse , que la raison même d'un grand homme ne peut s'empêcher d'avoir pour les préjugés de son siècle, cette espèce de tribut pavé à l'imperfection humaine, ne diminuent rien du mérite des idées générales de Winckelmann. Il avait eu l'une de ces révélations qui n'appartiennent qu'au génie : c'est que tout le domaine de l'antiquité est grec, soit par le fond des idées, soit par l'exécution, soit par le style. Constamment sous l'inspiration, je dirai presque sous le charme de cette grande pensée, il en poursuivit l'application, dans toutes les branches de la science, sur tous les mpnumens de l'art; il parcourut, en véritable conquérant, le vaste domaine de l'antiquité, restituant partout aux Grées ce qui avait été attribué , par le caprice ou par l'erreur , aux Romains comme aux Étrusques, détrônant les réputations usurpées, réintégrant les autorités légitimes, rétablissant enfin l'art dans tous ses droits, et la Grèce dans tout son empire.

D'AR-CHÉÔLOGIE. 1 43

Pour revenir aux vases peints, les vues lumineuses de Winckelmann , développées, accrues, approfondies par Heyne , Lanzi , Millin, sans parler d'une foule d'autres savans, qui vivent et jouissent encore de leur renommée, ont complètement rétabli et fixé l'opinion sur ce point d'antiquité: il est aujourd'hui universellement reconnu que ces vases, sont grecs. Mais il est résulté de là une de ces révolutions auxquelles il semble que le paisible domaine de l'archéologie devrait être exposé moins que tout autre.L'opinion s'est rejetée, de. l'excès qui attribuait tout aux Etrusques, dans celui qui leur refuse tout; et peu s'en faut qu'après avoir considéré comme étrusques tous les vases grecs, sans exception, on ne regarde aujourd'hui comme grecs ceux qui portent le plus indubitablement un caractère étrusque. C'est encore aux faits qu'il appartient de faire ici la part des opinions extrêmes. On ne voit pas pourquoi les Étrusques, dont le goût s'était formé à l'école des Grecs, qui avaient emprunté à la Grèce les élémens de leurs arts, les modèles et les sujets de leurs monumens, et qui avaient sous la main des matériaux propres à en produire de semblables, se seraient interdit la faculté de fabriquer et de peindre des vases, par les mêmes moyens et pour lesmêrnes usages. L'antiqueEtrurie possédait dans son sein cette belle et fine argile

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(l'Arezzo, d'Urbin el de Faenza, qui a procuré à la Toscane moderne ces fabriques de maioîica et de /«imce, lesquelles ri valiséreni,, comme on sail, pour la facilité , la franchise et la grâce du dessin, avec les fabriques des vases grecs, lani fju'clles furent sous l'influence de Raphaël et de son école. Dans l'antiquité même, certains vases étrusques, de couleur rouge, ornés d'animaux et de figures en relief, étaient placés, dans l'estime publique, à côté de vases semblabl'es qui se fabriquaient à Samos (i). Enfin, on a découvert tout récemment, sur un territoire étrusque, aux environs de" Bologne , l'antique Felsina , des vases peints en figures noires sur fond rouge, absolument dans le même goût que les vases grecs d'ancien style, et portant des inscriptions en langue et en caractères étrusques (2) : ce qui ne permet plus de douter que ce genre d'industrie, originaire de la Grèce, n'ait été aussi connu et cultivé avec succès chez les Etrusques. J'ajoute que rien n'est plus frécjuent que de trouver dans les tombeaux étrusques , particulièrement dans ceux de Corneto et de Chiusi, des vases peints avec des sujets et dans le style

(0 Pline , XXXV, 12 ; Perse, Satjr. II , 56. (2) Schiassi, Lettere sopva alcuni vasifittili ^ scoperii nell' agro di Bologna , l'anno 18 17.

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<Trecs, mais provenant indubitabkment de fabriques nationales. J'ai rapporté moi-même un de ces vases, qui fait aujourd'liui partie du cabinet du Roi, et que je compte publier dans mon recueil de monumens inédits (i).

D'autres vases, non moins curieux, et encore moins connus jusqu'ici, dont je me suis également procuré quelques-uns que je mets sous vos yeux, se trouvent fréquemment aussi dans les sépultures étrusques de Corneto, d'Arezzo, et surtout de Chiusï. Ce sont des vases d'une argile noire, ornés, sur tout leur pourtour, d'une frise en bas-relief de figures d'animaux, ou même de figures humaines, composant une espèce deyoo/w/je ou de procession religieuse. On remarque, dans ces bas-reliefs, des figures, des accessoires, des symboles, qui semblent trahir une origine égyptienne, qui décèlent du moins une grande affinité de style et de caractère entre les écoles égyptienne et étrusque. J'avoue, pour ma part, dans l'état encore si peu avancé où se trouve la science au sujet de ces monumens^ qui sont inédits pour la plupart , et dont quelques-uns paraîtront pour la première fois. dans mon recueil; j'avoue, dis-je, que je les crois directement produits sous une

(i) Il représente deux traits de riiistoixe d'Hercule , e« figures noires sur fond jaune.

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influence orientale , et ajjpartenant en grande partie 'à l'époque où les traditions de goût, de style, de croyance, que les Etrusques avaient apportées de l'Asie, se maintenaient encore dans toute leur autorité primitive. La circonstance que ces vases se trouvent surtout à Chiusi, qui fut, a l'époque ancienne de prospérité de la nation étrusque, le centre de la puissance de cette nation, semble venir à l'appui de cette conjecture, que je livre à votre jugement, et qui ne pourra cire vérifiée qu'après un examen réfléchi et une comparaison attentive des monumens dont il s'agit.

Parlons maintenant des peintures proprement étrusques, c'est-à-dire de compositions peintes à diverses couleurs, qui ornent la plupart des sépultures des anciens Etrusques. Ces peintures mériteraient déjà, à ce seul titre, d'être rangées dans le nombre des monumens les plus curieux qui nous restent des arts de l'antiquité. Comme ornemens de la suprême demeure des morts, elles offrent encore un plus puissant intérêt; elles montrent dans quel but et à quelle intention ces peuples, graves et religieux,. décoraient leur dernier asile de représentations consolantes, tirées de scènes de la vie commune, ou de croyances religieuses, ou de spectacles publics; comment ils envisageaient la mort, tantôt avec toutes ses

terreurs, tantôt avec toutes ses espérances; comment, en un mot, le dogme de l'immortalité de l'âme, ce dogme nécessaire et sublime, était écrit dans tous les ornemens d'un tombeau, en quelque sorte comme une protestation contre la mort, dans le sein de la mort même. Rien n'est peutêtre plus propre à nous donner une haute et touchante idée de la civilisation antique, que de voir avec quel soin étaient décorées, de combien d'images douces et riantes, d'objets rares et précieux, étaient remplies les sépultures de ces peuples. Ceux de ces tombeaux qui n'étaient pas peints, tels que ceux de Pestum, de Nola, d'Agrigente, ou de Syracuses, étaient ornés de ces beaux vases grecs qui représentent ou des scènes d'initiation, ou des actes d'héroïsme^ ou des fêtes, des banquets et des plaisirs domestiques. On y joignait des instrumens, des bijoux, des armes, tout ce qui avait fait le bonheur ou la gloire d'une vie, et qu'on croyait qui pouvait servir encore à l'amusement ou à la consolation d'une autre. Les tombeaux, qui étaient peints, comme la plupart de ces tombes étrusques, suivant un usage pratiqué aussi dans la Grèce et à Rome , offraient , sur toutes leurs parois, des représentations d'un genre analogue , le passage des âmes dans l'Elysée, des jeux funèbres , des scènes bachiques , des pompes religieuses; seulement, dans, l'antique Etrurie, ces

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sortes d'images participaient , suivant ce qui a déjà été dit, du génie sombre et austère de la nation, tandis que, dans la Grèce, le caractère humain et brillant d'une civilisation exquise s'était imprimé aux images mêmes de la mort, pour les tempérer et les adoucir.

On a trouvé de ces tombeaux peints par toute l'Etrurie, et jusque dans la campagne de Rome, qui était primitivement un territoire étrusque. On en a trouvé particulièrement d^Falari, à Gubbioj à CortonBj à Perugia^ à Chiiisi, di Volterre (i), mais surtout aux environs de Corneto , ville moderne, bâtie sur un emplacement voisin àt celui qu'occupa l^antique et célèbre Tarquinie. Là , les sépultures antiques couvrent un espace d'environ six milles, ou deux lieues, de long, sur huit milles de large ; elles ne sont point construites à la superficie du sol, mais bien taillées dans le roc même, à la profondeur d'une vingtaine de pieds, quelquefois à deux étages. Le plan de ces grottes sépulcrales est ordinairement carré, surmonté d'un toit pyramidal. Tout y est peint, les parois, comme le plafond. Les sujets de ces peintures, de celles du moins dont on a conservé quelques copies , ou qu'on peut encore reconnaître

(i) Yoy. Gori, Mus. etrusc. , t. III, rlass, II, tab. i-\ fl'Agincourt , Histoire deVart , Architeci. , pi. X et XL

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sur place; car la plupart ont été bien endommagées par le temps, mais surtout par la barbarie ou la négligence, offrent des scènes du passage des âmes dans l'autre vie, des images, tantôt rassurantes , le plus souvent terribles et formidables, du sort qui les y attend; des jeux funèbres, des combats de toute espèce, quelquefois des banquets; on y voit des larves, des génies ailés, des fantômes, des furies, des figures réelles et symboliques, toutes représentations relatives à la doctrine des Étrusques sur l'état des âmes après la mort. On lit une description intéressante et fidèle de ces tombeaux étrusques, dans une lettre écrite en 1760, par le P. Pacciaudi , à M. le comte de Caylus (i). Tout récemment, au mois de mai de l'année dernière, on découvrit trois de ces grottes sépulcrales, dont les peintures se trouvaient intactes. J'y courus, malgré les obstacles de toute espèce c[u'opposaient à mon zèle, seul mérite qu'il me soit permis de m'attribuer ici , une saison brûlante , un climat malsain, et un privilège absurde que des étrangers étaient parvenus, à force de mauvais raisonnemens et de faux rapports , à arracher au gouvernement pontitical. En dépit de tous ces empêchemens, je pus pénétrer dans ces grottes; je passai deux jours à en examiner les peintures, à

(i) Recueil (Vantiquités , t. IV, p. iio-ii4-

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en décrire les sujets, à en copier les inscriptions. J'en sortis avec la fièvre; mais j'en emportai une image sûre et fidèle , une instruction précise et positive, à l'aide desquelles j'ai pu communiquer à l'Académie, et par suite au public, les premières notions tant soit peu détaillées qu'on ait eues sur ces peintures, les plus remarquables à tous égards que nous possédions jusqu'ici , parmi toutes celles que nous ont conservées ces tombeaux étrusques (i).

Ces peintures appartiennent à diverses période^ de l'art étrusque. Dans une seule de ces grottes, elles portent une empreinte, une physionomie proprement étrusques; dans les deux autres, elles offrent manifestement l'influence du goût et des idées grecques. Les sujets peints dans celle de ces grottes qui est décorée avec le plus de soin, . présentent, en groupes variés, les divers jeux de la lutte ^ du pugilat ^ de la course à pied^ à cheval et en char, qui étaient pratiqués dans la Grèce, et qui se célébraient aussi chez les Etrusques, principalement, h ce qu'il paraît, dans les funérailles des gens riches ; car on a déjà trouvé (2) des représentations analogues dans un tombeau

(1) Yoy. le Journal des Savons de cette année, janvier , p, 3-15 , février, p. 8o-go.

(2) Yoy. Gori, Mus. efrusc , t. III , class. Il , tab. VT,

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de Chiusi. Les costumes, les accessoires, les vases, les instrumens , tout y est grec. Le style du dessin , absolument semblable à celui des vases grecs d'ancienne fabrique , est prononcé avec fermeté , sans sécheresse, et généralement correct autant que facile. Les couleurs, qui brillent encore de tout leur éclat, de toute leur vivacité première, ne sont pas fondues, mais appliquées par couches plates sur un enduit de stuc très-fin, avec une apparence très-brillante, dans la plus belle, de ces grottes. Ces couleurs sont le blanc , le noir, le rouge, \c jaune, \e bleu et le vert\ ainsi, toutes les couleurs essentielles , du mélange desquelles peuvent se former toutes les autres; d^où il résulte qu'à l'époque, quelle qu'elle soit, mais certainement très-ancienne, où ces peintures furent exécutées, les anciens connaissaient et mettaient en œuvre tous les élémens nécessaires à l'achèvement de l'art; et cela , bien avant l'époque marquée dans Pline : c'est ce que j'avais déjà avancé dans mes leçons d'une année précédente sur la peinture desanciens, et ce qui se trouve confirmé par ces peintures étrusques. Le peu que je viens de dire donne sans doute un grand intérêt à ces peintures; et s'il pouvait être prouve, comme je l'ai d'abord supposé , et comme l'a conjecturé de son côté un savant Allemand, qui a entretenu de ces peintures l'académie de Munich ,

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([u'elles appartiennent à l'époque qui suivit immédiatement l'établissement du corinthien Démarate à Tarquinie , et l'importation des arts grecs en Etrurie, nous aurions là l'un dciS principaux élémens de l'histoire d'un art , sur lequel nous ne possédons encore que les renseignemens vagues fournis par Pline, et (jue des peintures de décoration appartenant, pour la plupart, à des temps de décadence , à des pays de province, ou tout au moins à une branche subalterne de l'art.

En terminant cette revue de l'art étrusque, il me vient une idée que je ne puis m'empécher de vous communiquer : c'est que l'art, chez cette nation antique, offrit à peu près les mêmes caractères, et parcourut h peu près les mêmes vicissitudes, que chez les Toscans modernes. On a beaucoup abusé, je le sais, de ces sortes de parallèles, qui ne sont, la plupart du temps, que des jeux de rhéteurs. Mais ici, dans la comparaison de l'art étrusque et de l'art toscan, il y a tant d'analogies, de telles similitudes, que ce parallèle, manquàtil d'exactitude et de justesse sur quelques points, ne saurait paraître sans quelque fondement , et du moins sans quelque intérêt dans son ensemble.

Nous avons vu l'art étrusque se produire sous des formes d'une maigreur, d'une sécheresse, d'une roideur, qui rappellent tout-à-fait celles des vieilles peintures des Simon de Sienne, des Giuiita de

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Pise,des Clniabué de Florence, alors que le goût commençait a flotter entre les traditions de Bvzance et les premiers essais de retour à l'imitation de la nature. Plus tard, c'est encore par la sécheresse et la dureté du style, que se distinguent les productions de l'art étrusque, dans les plus anciens scarabées, sur les bronzes et sur les miroirs; comme de Giotto à Dominique Ghirlandaio, à Andréa VerocChio et à Masaccio lui-même, le caractère dominant de l'école florentine est toujours ' une précision qui dégénère en sécheresse; un soin, un fini de détails portés jusqu'à, l'excès; et une certaine rigidité de style qui tombé fréquemment dans la maigreur. Lorsqu'enfin l'art étrusque se montre accompli, comme nous le voyons sur quelques-unes des plus belles pierres gravées et des urnes die l'exécution la plus soignée , il déploie un luxe de science anatomique, une énergie exagérée de mouvemens, une vigueur outrée d'attitudes, une tension de tous les muscles, une action de toutes les parties, en un mot, une connaissance profonde de la structure du corps humain , une étude soigneuse de la nature, trop rarement jointes à ce choix des formes, à cette recherche du beau , à ce sentiment de la grâce, sans lesquels l'art manque toujours de son principal mérite , celui de plaire.

Or, n'est-ce pas précisément sous les mêmes ca-

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ractéres que se déploie l'art toscan, dans les ouvrages de ce Michel-Ange, qui en offrent certainement le type le plus frappant, le plus complet , et pour ainsi dire l'idéal même? Je veux dire ^ cette science du dessin portée jusqu'à l'ostentation, cette austérité qui ne. sacrifie jamais à la grâce, ces attitudes tourmentées , ces mouvemens brusques et hardis, cette expression généralement dure et forte*, cette' prédi- •lection pour les sujets terribles ou sévères; cette fierté, cette rudesse, cette fougue de style; tout ce qui frappe, étonne dans Michel-Ange; tout ce qui donne l'idée d'une puissance.de main, d'une vigueur de conception extraordinaire, sans produire jamais l'impression de cette beauté qui nous • ravit, de ce sentiment qui nous touche, et de cette grâce qui nous enchante? Telle est en effet l'école florientine, envisagée dans Michel-Ange; telle dut être, à bien peu de chose près, l'école des anciens Étrusques. Et n'est-ce pas un phénomène tout-à-fait digne de remarque, que ces rapports de style et de caractère entre des peuples si divers, habitans du même pays, à des époques si éloignées; que cette transmission de génie, d'âme et de goût, opérée, à travers les siècles, sous ce mcmè ciel de la Toscane, de l'artiste qui grava la pierre de Tydée ou qui décora les tombes de Tarquinie, à l'auteur .de Moïse et au peintre de la chapelle Sixtine?

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