SUR L’'ORNEMENTATION INDIENNE
Depuis cent ans les études sur l’Inde ont pris beaucoup de développement. On s’est occupé de traduire les ouvrages sanscrits. C’est l'emploi de beaucoup de savants ; * des chaires sont consacrées à cet enseignemen* “ans toutes les grandes capitales de l’Europe. Il y a déjà bien des résultats après les travaux de William Jones, de Burnouf, de Barthélemy Saint-Hilaire ; mais cela ne suffit pas. Les brillantes poésies des Védas, les spéculations philosophiques des vieux sages, les dieux innombrables, les rites mystérieux et symboliques ne peuvent être compris avec le seul secours des livres. Il faut y joindre l'étude des monuments.
La poésie, la philosophie, le culte sont remplis de secrets que l’on ne peut pénétrer que dans les restes des antiques cités, que sur les bas-reliefs des palais et des pagodes.
C’est dans ces livres de pierre qui ne savent pas mentir, que l’on peut reconnaître la pensée des peuples.
* Le général Griffin, Saundon, le major Collingwood, M. Kipling, le major Berkeley, Black, le prince de Bopal.
Mais il ne faut pas se contenter d'admirer ces constructions merveilleuses comme des enchantements, ces villes vastes comme nos grandes capitales, ces pagodes, ces palais qui montrent subitement leurs masses énormes au milieu des forêts et des jungles. Il faut les étudier, examiner leur ornementation et la comprendre. Il y a à s’instruire même en contemplant les voûtes souterraines où des milliers de statues, surgissant à la lueur des torches, semblent les muets témoins des premières origines.
Nous continuons donc notre étude en examinant le style décoratif. Pour apprécier ce style, il faudrait étudier les monuments, ensuite les étoffes, l’orfévrerie, les bijoux, les mosaïques. Il y a un détail extraordinaire dans l’industrie de cette race primitive frappée si profondément du cachet de la beauté infinie.
Et d’abord les monuments dans les cavernes témoignent d’un art merveilleux. Il y a une disposition savante pour faire apparaître les cavernes encore plus majestueuses et plus imposantes; tout semble dispcsé pour indiquer les masses qui les environnent et les dominent. En les contemplant on comprend qu’il y a en dessus le poids d’une montagne à supporter. Les piliers sont énormes, les bases très développées, les chapiteaux massifs pour porter un monde, les poutres larges et profondes pour donner l’idée
de l’énormité des voûtes qu’elles supportent. Et au milieu de tout cela, une variété qui étonne, qui surprend l'esprit et qui le charme; les formes sont massives mais couvertes d’ornements qui les diminuent; elles sont symétriques mais non semblables, rien de monotone; horreur profonde de la répétition, des colonnes carrées suivies de colonnes rondes, de colonnes octogones et hexagones.
Les détails sont extrêmement riches, mais harmoniques, merveilleusement combinés ensemble, et retenant toujours l’unité ; ils offrent l’accord même au milieu d’une surabondance éblouissante. Ce qui peut donner une idée de cette richesse et de cette harmonie qui vous charment et vous étonnent, c’est la reproduction des glaciers comme aux grandes cataractes de l'Amérique du Nord pendant l'hiver, ou bien les surprises que nous révèle l’exploration des cavernes basaltiques, on enfin les combinaisons surprenantes et toujours harmoniques des jets de lumière dans les grands feux d'artifice. C’est ce que nous avons vu au temple du mont Abou.
Les éléments des colonnes ont cela de particulier, que sans avoir aucune ressemblance avec les colonnes grecques et romaines pour l’ensemble, elles n’omettent cependant aucun des signes caractéristiques des œuvres classiques de la Grèce et de l’Italie.
Tels sont ces éléments: d’abord le piédestal, le fût et le
chapiteau.
Ensuite, dans le détail, le stylobate ou la base, le soubassement, le filet, la plate-bande, l’astragale, les diff(rentes moulures, la cylindrique, la saillante, l’échine, le cavet, la gorge, la poulie, la nacelle (ellipse), le talon droit ou renversé, le soffite; enfin dans la frise on distingue le chapiteau, le tailloir, la métope, comme dans les monuments grecs.
Mais d’où viennent ces ressemblances ?
Les premiers archéologues ont invoqué d’abord les relations de ces pays avec l'Egypte ou avec la Grèce. Quelques-uns ont suggéré les relations avec la Syrie, peutêtre aussi avec l’Assyrie. On aurait pu ne pas oublier une source encore plus importante de renseignements et plus rapprochée d’ailleurs que l'Egypte, la Grèce ou l’Assyrie : c’est la Judée elle-même et le temple de Jérusalem. C’est ce que nous considérerons dans nos leçons suivantes.
Quant aux détails, on peut remarquer d’autres signe caractéristiques. L’on voit que l'inspiration vient surtout d’un pays tropical; les ornements, les frises, les chapiteaux sont presque toujours des imitations des produits du sud : les fleurs d’orangers, les palmiers, les aloès, les cactus ; enfin autour des fenêtres, des torsades merveilleuses, des lianes, des plantes parasites, etc., comme à Tarputry (Coromandel). Du reste, on retrouve la même particularité dans d’autres pays du Sud, en Syrie, à Constantinople, à Saint- Marc de Venise, à Montréal de Sicile et à l’Alhambra.
En continuant l’énumération, il faut examiner les reliefs et leurs décorations.
Il y a les bas-reliefs, les demi-reliefs, les hauts-reliefs Les hauts-reliefs sont tellement saillants qu’ils semblent complètement séparés du massif principal et ont le sentiment de la vie au plus haut degré ; les bas-reliefs nous offrent un autre sujet d’admiration: ils sont si finement exécutés qu'ils semblent gravés à la pointe, comme dans les décorations égyptiennes sur le granit des obélisques.
Dans la galerie de Ramesseram, qui a près de 1000 pieds de longueur, le mur opposé aux colonnes offre un basrelief de six pieds de hauteur prolongé sur la longueur de 900 pieds. On y voit les faits et gestes de Ramayan avec une telle abondance de personnages, que l’on en compte près de vingt mille. Il y a des choses presque aussi extraordinaires dans la plupart des temples. Tout près de Madras s'élève un temple orné à l’intérieur et à l'extérieur de 700 statues d’un mètre de haut; la plupart sont des chefs-d’œuvre.
À Agnon Wat on parle de plusieurs milliers de statues. Il y en a qui sont au niveau de ce que l’art grec a produit de plus beau. La plupart de ces statues sort merveilleuses d'expression ; elles n’inspirent pas le même genre d'admiration que les statues excellentes de la Grèce, mais elles en inspirent une autre qui a plus de charme. Elles n expriment pas le calme imperturbable des dieux impas-
sibles de l’Olympe, comme au Parthénon, mais elles ont une grâce souriante et une expression de douceur qui parlent aux plus nobles sentiments de l’Ame.
Quand on voit sur les temples cette armée de formes gracieuses, élégantes et souriantes, on est pénétré d’une douce confiance dans la bonté divine. Tout porte à l’admiration. Ces images sont peintes des plus douces couleurs; elles sont vivantes et pleines de la plus belle expression ; elles sont couvertes d’ornements, de diamants et de bijoux qui ont une telle fidélité d'imitation qu’on ne peut se lasser de les contempler ; leur tête est chargée de couronnes en forme de tiares ; leurs épaules sont couvertes de colliers et de médaillons éclatants ; elles ont des bracelets aux mains et aux pieds, multipliés mais disposés avec tant de goût qu’on n’en craint pas la profusion.
Des bouquets et des éventails à la main, elles sourient gaiement comme si elles étaient livrées à une causerie agréable et plaisante, Elles s’inclinent, elles saluent, elles baissent la tête, elles se tournent et se relèvent avec des attitudes pleines de majesté et de grâce. Enfin elles sont répandues sans nombre sur les sommets, dans les angles, sur les remparts, sur les pinacles.
Ces statues, excellentes pour la forme, brillent aussi par la matière qui les compose: quelques-unes sont d’or ou d'argent, d’autres de marbre ou de bois précieux. Les visages animés des plus fraîches couleurs sont relevés par
de riches détails. Les yeux sont incrustés de nacre de perles ; leurs couronnes, leurs colliers, leurs bracelets sont de pierres précieuses.
Quant à la décoration des constructions, il faut examiner ce qui se rapporte à l'extérieur et à l’intérieur. A l'extérieur les soubassements sont exécutés en granit d’une teinte rouge carminée relevée par des vernis et des glacis dont les Indiens avaient le secret et qui ajoutaient à la douceur et à l'harmonie des teintes. Les colonnes en marbre et en porphyre font ressortir les ornements dorés et coloriés des bases et des chapiteaux.
Tout était disposé de manière à faire ressortir les contrastes ménagés entre les teintes graves et uniformes du dehors, avec les intérieurs aux couleurs claires et délicates. C’est un détail que l’on remarque d’ailleurs dans les fruits des tropiques, les palmiers, les grenades, les bananes, les figues, les oranges, etc.
Au mont Abou, tout l’intérieur en marbre blanc, transparent comme le cristal, fait ressortir la beauté des sculptures cerclées et encadrées d’or ; ces sculptures ont l’éclai + les grâces de la nature. Au palais de Delhi, au centre &.& l’Inde, élevé par la dynastie mongole au XIVe siècle, toutes les parties extérieures sont en granit éclatant comme le carmin. Les revêtements sont en marbre, encadrés de jaspe, de malachite. Enfin les dômes sont en argent relevé d’or.
Les intérieurs sont occupés par des décors en albâtre, avec mosaïques d’or et pierreries incrustrées, comme à Delhi Palace.
Voici la description du tombeau de la sultane catholique sur une colline d’Agra. C’est ce qu’on appelie le Taje. Un dôme de 260 pieds de hauteur surmonte l’édifice ; quatre coupoles moins élevées sont établies sur un massif octogone en marbre blanc. Aux quatre angles on voit des minarets de 133 pieds de hauteur. Le marbre vient de Jeypour dans le voisinage ; il est tellement blanc qu’il en paraît transparent comme un cristal.
Sur les murs de marbre, en certains endroits on voit des dispositions d'ornement qui sont des chefs-d’œuvre de richesse et de composition. Ce sont des réunions de jaspe, de cornaline, de cristal de roche, de lapis et de malachite, le tout poli et uni comme des miroirs avec une habileté de main inexplicable.
Au centre de la rotonde du Taje il y a un écho merveilleux comme au baptistère de Pise, qui répète chaque mot et chaque note de musique, disent les poètes, comme l’alouette répétant son cri en montant dans les airs.