‹ Cours d'archéologie, Université Laval de Montréal [microforme]Chapitre 21 sur 34 · THÈBES · texte numérisé non relu

THÈBES

Nous avons encore une observation particulière à faire sur la grande salle de Karnac. Cette salle est si grande (320 pieds sur 250) qu’elle n'aurait pu être éclairée si elle n'avait des fenêtres que sur les parties latérales. Les anciens, qui connaissaient toutes les exigences de la construction beaucoup mieux qu’on ne le croit de nos jours, avaient ménagé les fenêtres au centre même de l'édifice par un procédé particulier qui a été généralement adopté depuis. Au milieu de la construction, quatre rangs de colonnes s’élevaient de 20 pieds de haut au-dessus des autres, ce qui constituait une nef centrale de 250 pieds de longueur sur 80 de hauteur et 60 pieds de largeur; cette nef dominait de 20 pieds les bas-côtés. Dans cette différence de niveau des fenêtres étaient pratiquées, éclairant parfaitement la nef centrale, qui projetait de plus sa clarté sur les nefs latérales. C’est la révélation des exigences de la construction qui a été observée depuis dans les monuments grecs et les monuments romains, et il faut noter que toutes les constructions du moyen 4 ont été élevées d’après ces principes : une nef centrale très élevée et éclairée directement par des fenêtres reposant sur les piliers du

centre. Les (lévateurs du commerce sont bâtis aussi d’après ces principes, comme on peut le remarquer près de l’église Bonsecours.

I1 ne suffit pas, pour donner une juste idée de l’art égyptien, de présenter le plan même des formes et des éléments de la construction. Il faut de plus tenir compte de la coloration vive et variée dont ces différents éléments étaient revêtus pour se distinguer les uns des autres. Nous croyons que ces couleurs étaient destinées à accuser les moulures, les saillies de l’édifice et à en signaler les lignes maîtresses.

Il y a d’ailleurs deux sortes de décoration: une qui fait distinguer les différents membres de l'architecture, c’est ce qu’on appelle la polychromie ; et l’autre qui tend à représenter des sujets, des personnages avec la vie, le mouvement, unissant l’aspect de l'édifice avec des tableaux qui font corps avec lui. Alors les surfaces semblent revêtues de tapisseries, sans effacer les grands traits de l’architecture.

Cet emploi des nuances est motivé par l'intensité du jour et de la lumière dans les pays méridionaux. Cette intensité exige que l’on substitue la douceur des nuances et des couleurs à l’aspect de la pierre renvoyant trop vivement l’éclat de la lumière. L'œil ébloui. est impressionné trop vivement et ne distingue pas les formes dans le nu de la pierre. Sans cet apprêt, les objets sont confus et vagues ;

ils ne se détachent pas ; ils perdent la variété et la diversité de leurs éléments ; les angles ne s’aperçoivent pas; les tours, les coupoles et les colonnes se modèlent à peine, et à cause de la violence des reflets, tout paraît plat et uniforme. Mais les tons variés que la polychromie permet de donner aux édifices aident à les distinguer des terrains et à montrer la différence des plans. Ils montrent les lignes dominantes ; ils avivent les arêtes et ils font saillir les reliefs et les divers ornements.

En ces pays lumineux, la polychromie est un secours pour les yeux et elle donne une perception plus nette de ce qu’on peut appeler les articulations de ces grands corps de pierre.

L'Egypte a donc le mérite d’avoir deviné la première l'obligation qu’une vive lumière impose à l’architecte, de donner, au moyen de la couleur, plus de tenue et d’accent aux lignes de l'édifice. Elle a bien compris le parti qu’elle pouvait tirer de la clarté et de la différence des tons pour distinguer les uns des autres les différents membres de la construction et pouvoir défendre le contour contre l'éblouissement en plein soleil. Elle a reconnu l’utilité du repos et la nécessité des contrastes. (Voir M. Hittorf.)

Après ces considérations sur le dessin des édifices et sur leur coloration, il nous reste à donner quelques détails sur la découverte merveilleuse que Champollion à faite du sens de toutes ces décorations,

L'expédition d'Egypte avait attiré l’attention sur les merveilles de cette contrée ; l’on avait dessiné avec soin les perspectives, les coupes et les élévations de presque tous les monuments; mais on n’avait pu deviner la signification de toutes les figures et les signes dont ils étaient revêtus.

Eh quoi ! voici un pays conservé tout entier depuis tant de siècles, mais que l’on ne pouvait comprendre, et dont on ne pouvait rien deviner.

Tout subsiste : les monuments, les inscriptions, les illustrations de plusieurs milliers de siècles en peintures, en reliefs ; mais tout cela était impénétrable.

Ici les témoignages du passé n’ont pas été engloutis par des volcans comme à Pompéi, ni mis en cendre par un incendie comme à Troie, comme à Jérusalem, comme à Corinthe, comme à Rome, ni submergés par des cataclysmes, ni effacés par le grattoir des palympsestes. Ils existent tout entiers et on ne peut les pénétrer, les deviner, les déchiffrer. Pas une nation n’a produit plus d’annales, plus d'inscriptions, plus de renseignements, et pas une n’a moins instruit la postérité sur son compte ; les inscriptions, les légendes, on ne peut les lire : tout est à l’état de lettre morte. C’est comme le supplice de Tantale, et cette impuissance faisait ressentir à Champollion un supplice insupportable.

Bien des efforts avaient été faits et n’étaient jamais arrivés à aucun résultat. Kircher n’avait vu que des idées

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