II
Et du quatrième, par la dernière ligne de défense de l'armée défensive.
Exemples. En 1805, le théâtre des opérations delà grande armée comprenait la vallée du Danube.
Il était borné au nord par la frontière neutre de la Prusse, de la Saxe et de la Hesse ; au sud, par la chaîne des Alpes ; à l'ouest, par le Rhin, base d'opérations de la puissance offensive; à l'est, par la frontière austro-russe ; et la Russie étant engagée elle-même dans la lutte, le théâtre d'opérations se prolongeait à la rigueur jusqu'à la limite de ses possessions vers l'Asie.
En 1806, le théâtre d'opérations était borné au nord par la mer du Nord et par la mer Baltique; au sud, par la frontière neutre autrichienne , frontière indiquée en partie par les montagnes de Bohême; à l'ouest, par le Rhin, base de l'armée française; à l'est, par le Niémen , frontière extrême de la Prusse , puissance défensive.
Voilà les limites ordinaires d'un théâtre d'opérations.— Pénétrons dans son intérieur.
Le théâtre d'opérations étant le bassin d'un grand fleuve, ou un versant maritime, en un mot, une vaste surface géographique, nous allons y trouver un grand nombre d'accidents naturels qui joueront un rôle dans les opérations.
Ces accidents seront de deux espèces :
l*Ce seront des points importants qui formeront des points stratégiques ;
V Ce seront des lignes importantes qui formeront des lignes stratégiques.
Les points stratégiques sont des villes, des places fortes, des points de passage sur les cours d'eau, des
nœuds de communications, des intersections de vallées, etc.
Ils aident, ils assurent ou ils appuient les opérations des armées. Celles-ci les occuperont donc ou chercheront à s'en emparer, et les points stratégiques du théâtre d'opérations serviront d'appui ou de but aux opérations.
Dans le premier cas, on les appelle pivots dopera^ iions.
Dans le deuxième cas, objectifs.
Après les points stratégiques, nous trouvons sur 1 échiquier les lignes stratégiques, qui sont formées par les chaînes de montagnes, les cours d'eau et les routes.
Les chaînes de montagnes et les cours d'eau forment les bases ^opérations et les lignes de défense.
On appelle base d'opérations une surface de terrain couverte par un accident naturel, et sur laquelle une armée rassemble tous les approvisionnements et toutes les ressources qui lui sont nécessaires pour l'accomplissement d'une série d'opérations.
Il y a, sur un théâtre d'opérations, une base principale qui sert de point de départ à l'armée oflFeqsive, et qui est ordinairement située sur la frontière.
Puis il y a un certain nombre de bases secondaires qui servent de repos successifs, d'échelons^ de points de séjour et d'appui, pour l'année offensive se rendant de sa base à son objectif.
Dans le cas de la défensfye, ces base^ spconçlç].ires deyiennetit des lig?îes çle défense et cquvrent successivement les mouvements de retraite de l'armée défensive.
Les routes que l'on trouve e^suite en grand nombre
sur le théâtre d'opérations, serviront de lignes (C opérations ou de lignes de communication.
On appelle ligne d'opérations un faisceau de débouchés, conduisant une armée de sa base à son objectif. Ces lignes sont généralement perpendiculaires à la frontière.
Les lignes de communication lui sont, au contraire, parallèles et font communiquer entre elles plusieurs lignes d'opérations ou les diverses parties d'une même ligne.
Tel est l'ensemble d'un théâtre d'opérations. J'en parlerai avec plus de détails dans la deuxième partie du Cours, consacrée à la stratégie. Mais j'en ai dit assez pour faire comprendre maintenant la partie stratégique du rôle que joue le terrain à la guerre.
J'ai déjà cité comme exemple d'un théâtre d'opérations celui de la grande armée en 1805,
Les points stratégiques principaux de ce théâtre sont :
Vienne, Ulm, Augsbourg, Munich, Saltzbourg, Braunau, Passau, Lintz, Steyer, Saint-Pôlten, Briinn, Olmiitz, Donauwerlh, Ingolstadt, Ratisbonne, etc.
Les lignes stratégiques sont :
Le Rhin, l'Iller, le Lech, Tlser, Tlnn, la Traiin, TEnns, la March, la Thaya, puis la chaîne de la Forêt- Noire, les Alpes de Saltzbourg, les montagnes de Bohême, etc., etc., jouant le rôle de bases d'opérations ou de lignes de défende.
Comme ligne d'opérations, nous trouvons la route de Strasbourg à Vienne, par Ulm, Augsbourg et Munich, etc.
Comme lignes de communication, la route d'IJlni à Kempten, dans le Tyrol, le long de la vallée de l'Iller.
— Celle de Ratisbonne à Inspruck, par Munich, le long de la vallée de Tlser, celle de Saltzbourg à Passau, etc., etc.
Voilà les principaux accidents stratégiques du théâtre d'opérations de 1805 (P/. IV, fig. 1")-
Sur un théâtre d'opérations, les troupes conservent entre elles des relations que Ton appelle relations stratégiques^ et dont on trouve l'application dans les marches, dans les cantonnements, dans certains bivouacs, chaque fois enfin que Ton est à portée de l'ennemi sans être à sa vue.
Ces relations doivent être telles que les différents corps d'une même armée s'appuient mutuellement, couvrent leurs lignes de retraite, qu'à toute heure et tous les jours ils soient prêts à combattre, et qu'enfin ils puissent se concentrer avant l'ennemi, sans que celui-ci trouve le moyen de se glisser entre eux pour accabler une fraction isolée.
Les différents corps s'appuient alors par la position relative qu'ils occupent les uns par rapport aux autres.
Ainsi, pour une grande armée et dans des conditions moyennes, les différents corps seront à quatre ou cinq heures de marche, c'est-à-dire à quatre ou cinq lieues les uns des autres ; les divisions seront à quatre ou cinq kilomètres. J'ai supposé des conditions moyennes,parce que évidemment les distances dont je parle varient suivant le terrain et suivant l'éloignement de l'ennemi. Je citerai trois exemples de relations stratégiques.
r En 1796, avant Rivoli, l'armée française couvrait le blocus de Mantoue. Ses divisions devaient rester liées les unes aux autres, couvrir les lignes de retraite et observer les avenues du Tyrol et du Frioul.
L'armée comprenait cinq divisions et une réserve.
La r% Vaubois, était à Brescia, couvrant la ligne de retraite sur Milan.
Lia 2', Joubert, était à Rivoli, à cheval sur la route de Trente.
La 3% Masséna, à Vérone, sur la route de Vicence, observant la partie supérieure du cours de TAdîge.
La 4*, Aùgereau, à Legnano, observant la partie inférieure du cours du même fleuve.
La 5% Serrurier, bloquait Maritôue.
Là réserve était à Villafratica, à peu jirès au centre du réseau formé par l'armée française {PL IV, fig. 2).
2* exemple. — En 1800, après le passage du Saint- Bernard, Tavant-garde de Tarmée, sous les ordres de Lannes, s'établit sur l'Orca.
Filant derrière elle, nos divisions débouchent de la vallée d'Aoste et se dirigent sur le Tessin et sur Milan. Bonaparte s'empare de cette ville, fait le siège du château, s'établit en Lombardie et s'y crée une nouvelle base. Il recueille Moncey, qui lui amène par le Saint- Gothard 1 5,000 hommes tirés de l'armée d'Allemagne, et il établit alors ses troupes de la manière suivante :
Le corps de Moncey, comprenant deux divisions, • garnit le Tessin et couvre la Lombardie.
Deux autres petites divisions, Lecchi et Duhesme, occupent Brescia et Crémone, garnissent la ligne de la Chièse et font face aux arrière-girdes autrichiennes.
Une petite réserve est à Milan entre ces deux corps.
Enfin, 30,000 hommes organisés en trois corps, sous les ordres du premier consul, franchissent le Pô et s'établissent à la Stradella.
Notre armée couvre ainsi ses lignes de retraite, reste bien liée, et enfin ferme aux Autrichiens les deux parties de la vallée du Pô {PL IV, fig. 2).
3* exemple s'appliquant à un théâtre plus considérable encore. — Napoléon, maître des ponts de Vienne, en 1805, débouche sur la rive gauche du Danube et suit l'armée austro-russe jusqu'au delà de Brunn,dans la direction d'Olmiitz.
Les différents corps de Tarmée française avant Austerlîtz sont répartis de la manière suivante :
A Austerlitz, TEmpereur, avec les corps de Soult et de Lannes, la cavalerie de Murât, les grenadiers d'Oudinot et la garde, formant environ 50,000 hommes, se trouve en présence de la principale armée ennemie.
2* A Iglau, route de Bohême et à deux marches d'Austerlitz, le corps de Bernadotte observe les débouchés de la Bohôme et couvre une ligne de retraite accidentelle.
3° Le corps de Mortier occupe Vienne.
4* Le corps du maréchal Davoust est échelonné entre Vienne et Presbourg, à trois marches d'Austerlitz.
5* Le corps de Marmont, au sud de Vienne, observe les débouchés de la Styrîe.
6** Le corps du maréchal Ney, renforcé par les Bavarois , occupe le Tyrol sur le flanc droit de la ligne d'opérations.
7"* Le corps du maréchal Augereau est à Augsbourg, servant de réserve stratégique et assurant la retraite.
Ainsi, quoique répartis sur une immense surface, tous les corps de la grande armée sont bien liés entre eux et offrent un modèle de bonnes relations stratégiques {PL IV, fig. 1).
Les combinaisons stratégiques sont celles qu'un général conçoit et applique sur un théâtre d'opérations.
Les manœuvres stratégiques sont les moyens d'exécution de ces combinaisons.
Ainsi que je l'ai dit, les combinaisons stratégiques s'établissent d'après des cartes générales :
« J*ai pondu sur la carte, » écrit Napoléon, dans un langage trivial mais pittoresque.
Ces combinaisons sont basées sur un calcul de temps, de vitesse et de distance, ainsi que sur l'appréciation de manœuvres probables de l'ennemi.
C'estune sorte de calcul de probabilités, oh Tonne laisse au hasard que la part la plus petite possible, et au moyen duquel on estime les chances de succès ou de revers.
On peut citer comme modèles les combinaisons et manœuvres stratégiques de l'Empereur, du maréchal Suchet, du maréchal Gouvion-Saint-Cyr,... qui réunissent à la fois l'exactitude des calculs préparatoires et la précision de l'exécution.
Je prends comme exemple de combinaison stratégique celle de l'Empereur contre l'armée de Silésie au commencement de février 1814 (Voir la Carte de l'atlas de Saint-Cyr).
Après la bataille de la Rothière, l'Empereur est à Nogent, l'armée de Silésie descend la vallée de la Marne, l'armée de Bohême est encore à Brienne.
Le 9 février, les corps de l'armée de Silésie sont répartis de la manière suivante :
Le 1" corps, Sacken, est à La Ferté.
Le 2% York, est à Château-Thierry.
Le 3% Alsuvief, est à Champ-Aubert.
Les 4' et 5% sont à Châlons.
L'armée de Silésie est donc dispersée sur un espace de 50 kil. de rayon et en présence de l'Empereur concentré à Nogent. Cette armée pouvait se réunir, mais il fallait de la promptitude et de la résolution. Jusqu'alors elle n'en avait pas beaucoup montré.
L'Kuipereur établit alors sa combinaison stratégique en conséquence ; il la base sur les éléments dont j'ai parlé :
V II calcule la distance que ses troupes auront à parcourir pour arriver à Champ-Aubert et en même temps les distances que les divers corps ennemis devront parcourir pour se concentrer.
2* Il estime le temps nécessaire aux diverses colonnes pour franchir les distances indiquées précédemment.
3' Il calcule encore la vitesse de chacune d'elles, en tenant compte des difficultés du terrain et des allures ordinaires aux troupes des diverses nations.
4* Enfin il suppose que Blucher à son approche donnera des ordres de concentration ; mais, se fondant sur ce qui a eu lieu depuis le commencement de la campagne, il pense que ces ordres seront donnés tardivement et qu'ils seront exécutés mollement.
Voilà les bases de sa combinaison stratégique contre l'armée de Silésie.
11 l'exécute de la manière suivante :
11 part le 9 dans l'après-midi.
Le 10 au matin, il débouche de Pont-Saint-Prix et accable le 3* corps ennemi à Champ-Aubert.
Le 11 , il bat Sacken à Montmirail dans la matinée et York dans l'après-midi ; Sacken revenant de La Ferté et York de Château-Thierry.
Le 12, il les pousse tous deux sur Château-Thierry et leur livre plusieurs combats heureux.
Le 13, il les rejette au delà de la Marne.
Le 14, revenant sur ses pas, il accable à Vaucharaps les deux derniers corps de Blticher qui se sont avancés pour soutenir le reste de l'armée, mais qui ont marché lentement.
Ainsi) en cinq jours, les cinq corps de Tarmée de Silésie, placés dans de mauvaises relations stratégiques, ont été accablés par suite d'une bonne combinaison et de bonnes manœuvres stratégiques.
Nous terminerons ici l'introduction à la stratégie ; elle parait suffisante pour l'intelligence des leçons qui vont suivre .