II
Les passions qui peuvent jouer un rôle à la guerre, sont les suivantes :
1* Le fanatisme religieux ^ qui, plus que toutes les autres passions, inspire le mépris de la raort. C'est lui qui enflammait les soldats de Mahomet, de Gustave- Adolphe, de Palafox, de Kutusoff. Les guerres faites pour cause de religion, dit Lloyd, sont toujours plus actives, plus décisives, plus cruelles que les autres.
2" U amour de la patrie^ passion énergique chez les anciens en raison de la concentration des intérêts qui représentaient la patrie à cette époque. Passion plus Caible chez les modernes en raison de la diffusion des mêmes intérêts.
3" La haine de l'étranger ou la jalousie de peuple à peuple^ comme, du temps de l'Empire, la rivalité des Français et des Anglais ; la haine des Espagnols pour les envahisseurs de leur pays.
V L honneur^ c'est-à-dire la crainte du blâme, Tamour du devoir, le désir de la louange, le besoin de vivre dans l'opinion. — «L'honneur, dit l'abbé Lacor- « daire, est la ligne équinoxiale de l'humanité. L'hu- « manité s'échauffe et se purifie à mesure qu'elle en « approche. Elle se glace et se ternit à mesure qu'elle « s'en éloigne. » — L'honneur est le véritable ressort des armées françaises et en général des peuples qui ont de l'imagination et de l 'amour-propre.
5" \lambition qui agit beaucoup sur les individus, mais peu sur les masses.
6" Les richesses^ le butin, ressort puissant sur les armées mercenaires, mobile ordinaire des armées du moyen âge. Mais l'amour des richesses, dit Lloyd, annonce la corruption des peuples.
7" Enfin Yamour de la gloire, passion des grands hommes et des caractères d'élite.
Voilà les passions principales qui agissent à la guerre.
En temps ordinaire, la discipline suffit; mais dans les grandes circonstances, dans les grands périls, quand on veut exiger de l'homme des choses difficiles et de vigoureux efforts, il faut alors parler à ses passions, faire vibrer en lui les cordes les plus sensibles, exciter les ressorts les plus puissants.
C'est ainsi que les généraux romains, Mahomet, Napoléon , ont fait de grandes choses en passionnant leurs soldats, en invoquant de grandes idées, en s'adressant à la puissance de l'opinion , reine du monde aussi bien à la guerre qu'en politique.
Il n'y a pas de règles à donner sur la partie morale de l'art de la guerre ; c'est le génie seul qui permet de l'apprécier et de s'en servir. J'ai dû seulement en dire deux mots pour attirer l'attention sur ce sujet important, pour en rappeler l'influence sur les opération», enfin pour compléter mon Cours d'art militaire..
Je le termine ici , ayant, suivant le programme indiqué au commencement, présenté dans la première partie, les principes relatifs à la création et à l'organisation des armées; et, dans la seconde, les principes relatifs à l'emploi et à la mise en action de ces mêmes armées, sur les théâtres d'opérations et sur les champs de bataille.
Le sujet que je viens de traiter est étevé et difficile; il fait l'objet des méditations des hommes d'État et des hommes de guerre. Évidemment je n'ai pu avoir la prétention de donner des règles absolues sur une science dont les difficultés grandissent à mesure que l'on s'élève en grade; j'ai cherché seulement à l'esquisser à grands traits, à présenter sur chacune de fies parties les principes généraux qui résultent le plus^
naturellement de Tétude des mémoires, rapports, correspondances, opérations, etc., des plus grands capitaines de l'époque moderne; enfin surtout j'ai cherché à préparer mes jeunes auditeurs à l'étude de l'histoire. C'est là qu'ils trouveront la source de la véritable instruction militaire et les vrais principes de l'art de la guerre.
L'histoire militaire, en faisant connaître les événements du passé , donne des enseignements pour l'avenir. En étudiant les faits, le terrain , les moyens des campagnes antérieures, elle fournit des inspirations pour^ les campagnes futures ; des inspirations et non pas des imitations, parce que les circonstances ne sont jamais identiques, a Dans les faits contemporains, a comme dans les faits historiques, dit Napoléon, on • « peut trouver des leçons , des enseignements, rarece ment des modèles. »
Quoi qu'il en soit, c'est de l'histoire que l'on tire les principes de l'art militaire.
Cet art, comme je l'ai dit au début du Cours, est le plus important de tous ceux que comportent nos sociétés modernes. Il protège tous les autres ; il permet aune nation d'^acquérir une supériorité d'organisation ^ de discipline, d'armement, qui prépare le succès de ses armées ; il assure le triomphe de l'ordre, de la science, de la tactique, sur le nombre, l'ignorance et le courage aveugle; c'est par lui qu'Alexandre triompha de la multitude des Perses; César des Gaulois; Cortez et Pizarre des Américains; c'est par lui que Gustave- Adolphe, Turenne, le prince Eugène, Frédéric et Napoléon vainquirent des armées très-supérieures en nombre ; c'est lui qui assura aux Anglais la conquête de l'Inde, et qui tout récemment vient de nous ou-
vrir les portes de la Chine. Enfin, en le considérant à notre point de vue particulier, c'est cet art qui nous donnera les moyens de défendre notre patrie, de concourir à sa gloire, et qui nous enseignera surtout le secret de ménager le sang de nos admirables soldats, ou tout au moins de rendre utile le sacrifice qu'ils savent si noblement en faire.