MESSIEURS
H y a peu d'industries sur lesquelles nous possédions moins de renseignements , et je vous demande à l'avance pardon du peu de précision qu'auront aujourd'hui mes assertions et mes chiffres. Cependant la manufacture des fils et des tis» sus de ikt et de chanvre est répandue en France , en Russie , en SHésie , e» Sa*e , en Hollande , en Italie, en Espôgne , en Egypte , en Angleterre , en Ecosse , en Irlande , en Amérique , etp. Ge manque de documents tient , sans doute , à ce que oes deux industries n'ont pas, comme les autres , des centres de fabrication , et qu'elles sont éparpillées par petits atelier* dans les villes et les campagnes, diûéfaot «n cjela , fbotafamept de l'industrie des
( 432 ) draps, par exemple , et de celle des tissus de coton. C'est ainsi que la fabrication des batistes/ dont le produit s'élève à 17 ou 18 millions de fr., est disséminée dans les caves de quelques4 villages, d'où les paysans portent les tissus à la halle, ou chez des marchands auxquels ils ont l'habitude de vendre.
Cette industrie ne peut espérer de perfectionnement que par l'application de la mécanique et de la vapeur au filage; jusqu'à présent, la difficulté est d'obtenir des fils d'une égalité par* faite et en même temps d'nne force proportionnelle. Napoléon avait promis un prix de un million à celui qui inventerait une machine capable de fournir des fils de lin , tels que les réclament le plus beaux tissus; mais le problême n'a pas été t résolu en France ; ce sont les Anglais qui en ont trouvé la solution , et ils possèdent aujourd'hui trois grandes filatures mécaniques : l'une d'elles, celle de M. Marshall , est surtout remarquable en ce qu'elle donne une valeur nouvelle à l'étoupe, en la transformant en fils d'une finesse extrême que nos fabriques du nord et de l'ouest importent pour en faire des tissus. Il n'y a pas long-temps que quelques filatures nouvelles se sont élevées dans notre pays; le département du Nord en possède plusieurs qui sont aussi perfectionnées que celles de la Grande-Bretagne. Au reste , nos voisins d'outre- mer sont jaloux de conserver, sur ce point important , la prépondérance que leur a assignée leur génie mécanique, et qui leur vaut actuellement des millions. Lorsque j'ai voulu juger
par moi' même de l'état de cette industrie dans mon dernier voyage en Angleterre, on n'a pas voulu me laisser entrer malgré mes instances.
En France , nous avons tous vu par les deux dernières expositions que dans la période de 1 827 à i834 , l'industrie qui met en valeur le chanvre et le lin n'offre poor ainsi dire aucun progrès. Le tissage de la toile ordinaire se borne «n général à satisfaire aux besoins des localités; la fabrique de Lisieux cependant a cherché à s'ouvrir des débouchés dans le midi ; le Finistère et les Cotes du Nord vendent beaucoup plus sur le marché de Paris. Les toiles de Beauvab, demi-hollande , les coutils de Lavables tissus de Picardie et de l'Artois, le linge detaWe damassé ou uni n'ont pas obtenu de consommation plus étendue. Quant à nos bat is tes , elles n'ont pas de rivales en Europe , et elles continuent d'être une exportation de 1 5 à 16 millions. Cette exportation «'est maintenue par les impressions <ftd les ont constamment fait rechercher surtout en d'Amérique.
Une autre cause influe aussi mît la lenteur des progrès 4e cette industrie , c'est la rareté des ma* tiares premières qui nécessite , en France du moins, la supression du travail pendant une certaine partie de l'année. En outre, les tissus de coton font , par leurs nombreuses variétés et leur extrême bon marché , une terrible concurrence à tous ceux de chanvre et de lin , qui ont aussi à lutter avec la fttoductkxî européenne. En effet , le chanvre et le lin croissent partout. La Russie , à elle seule, en produit des masses énormes, et
Bltnqui. K*
partout ailleurs en Europe ; en Silésie , en Saxe, en Hollande , en Italie , en Espagne , en Angleterre , en Ecosse et en Irlande , les paysans peuvent filer et tisser à bon marché pendant les longues veillées de l'hiver.
Les chanvres de France peuvent être partagés en deux grandes classes : en première ligne , ceux de Champagne, de Bourgogne, de Picardie, d'Anjou ,de Touraine , d'Alsace; en seconde ligne, ceux de Bretagne , de Normandie , du Dauphiné et d'Auvergne. Parmi les pays étrangers que nous avons nommés , la Russie est celui de tous qui tire le plus grand parti du commerce du chanvre. La Russie-Blanche et l'Ukraine fournissent les meilleures qualités , et le gouvernement attache beaucoup d'importance à ce que ce produit entre dans le commerce dans l'état le plus parfait. Les ports de Saint-Pétersbourg et de Riga en font annuellement des exportations considérables. Les États* Unis font aussi de très grands progrès dans cette culture , et aujourd'hui , non-seulement il n'est plus question d'importations , mais bien d'exportations. On dit même que les variétés de Massa* chusset sont aussi estimées que les mêmes qualités du chanvre russe.
Les lins les plus renommés, en France, sont ceux d'Anjou , de Haute-Normandie , de Picardie, de Dieppe ,cle Fécamp , de Douai , de Lille ; ceux de quelques localités de la Belgique sont aussi fort estimés. La Russie ne fournit guère que des lins durs pour la fabrication des grosses toiles ou des cordages.
Maintenant, Messieurs, je vais vous indiquer le peu de documents statistiques que j'ai pu recueillir sur l'industrie des tissus de chanvre et de lin en Angleterre et en France. Pour l'Angleterre , j'ai eu recours à la statistique que vient de publier M. Porter.
La fabrication delà toile est depuis long-temps chez les Anglais l'une des industries les plus importantes et les plus protégées par \e gouvernenement. En effet, Guillaume III ne craignait pas, dans le 17e siècle., de prendre des mesures pour supprimer la production des laines en Irlande , afin défaire fleurir le commerce des toiles en Angleterre , et , jusqu'en 1 83o , une prime a été payée aux exportateurs dé ces tissus. Malgré la concurrence de la soie et du coton , les exportations anglaises se sont constamment accrues , grâce à à l'établissement des bateaux à vapeur. En 1820, pn en comptait plus de 36 millions de yards ( 1 yard 3|4 d aune de Paris), sur lesquels plus de 12 millions d'importation irlandaise; en j83o, l'exportation était de 60 millions, dont le quart avait été fourni par les fabriques de l'Irlande. Les moulins à filer le lin ne datent, dans le nord de l'Angleterre et en Ecosse , que de la fin du siècle dernier ; mais en 18 1 4 9 plusieurs fabriques furent .ouvertes. Ce ne fut que plus tard qu'on pensa au tissage mécanique, et aujourd'hui , les Anglais sont encore fort arriérés sur ce point. La ville de Dundee , en Ecosse , a vu l'industrie du lin s'accroître d'une manière notable depuis i8i5;en
( 436 ) effet, l'importation , dans cette ville , y a suivi la progression suivante .
En 181 5 , 3,ooo tonnes ;
En i83i , 1 5,ooo9 sur lesquels il y avait 3, 000 de chanvre ;
En i833, 18,777 tonnes de lin et 3,38ode cban« vre.
Le perfectionnement des machines est cause de l'importation considérable de filés que tes Anglais font actuellement en Irlande et même en France, qui en a reçu, en i834, 64,8000 kil., et cependant, jusqu'ici, l'Angleterre avait constamment tiré de l'étranger le fil de lin qui alimente ses fabriques. En 1827, les tisseurs anglais employaient encore 4 millions de livres de fils de l'étranger; cette consommation, en i834, n'a plus été que de i,5oo,ooô livres, ou 679,000 kilos. Le principal débouché des toiles anglaises, est la république des États-Unis. En 1 834 9 l'exportation a été d'environ 26,000,000 de yards, ou 24,000.000 de mètres, valant environ 24, 000,000 f. ( valeur déclarée). Mais, comme nous t'avons dit, c'est en France que les Anglais viennent s'approvisionner de cette fine toile de qualité supérieure que nous avons nommée batiste ; ils nous en demandent de 70 à 80,000 pièces par an. Toutefois, que nos fabricants y prennent garde, les perfectionnements mécaniques d'outre-Manche peuvent leur faire un jour une redoutable concurrence. Les Indes orientales ne sont-elles pas devenues les tributaires de no$ voisins pour les plus belles mousselines.
Voici maintenant le nombre de* manufacture* de toile eu activité dans tout le royaume uni , et celui des ouvriers qu'elles emploient ; Angleterre,, i5a manufacture*.
6,000 ouvriers.
iOfPOO ouvrière*.
Ecosse, 170 manufacture*.
3 1,4 00 ouvriers, 1 o,ooo ouvrières, Irlande, aS manufactures.
1,000 ouvriers.
a/700 ouvrières.
En tout, 347 manufactures.
61,100 ouvriers et ouvrières.
Sur les i5a manufactures d'Angleterre, York , W. et N. {Uding, en ont 68; Dorset, 5| ; Lancastre , 1 8 f et Sommerset , i3.
En France les importations et les exportations ont suivi la progression suivante ; Années» importations. exportations.
1 822 58,ooo,ooo fr. 3o,ooo,ooo,
1824 39,000,000 a4t°0°>ooo.
i8a5 3o>ooOfOoo 26,000,000*
i83a 18,000,000 5o,ooo,ooo.
*833 1 5,ooo,ooo 27,000,000*
Il est difficile de vous donner le nombre des ouvriers , car la plupart d'entre eux font de la toile quand ils n'ont pas autre chose à faire. Un déposant a dit, à l'occasion de l'enquête, que cette industrie occupait en France 1 million d'hommes ; mais , sans aucun dqute , c'est Jà un chiffre er*
(438) roné ; un autre s'est contenté d'en mettre 46b mille : en un mot, nos hommes spéciaux ne savent pas grand chose sur ce point. Quelques renseignements imprimés ne sont pas plus heureux, car mon honorable collègue M. Charles Dupin a dit quelque part que quelques faiseurs de statistiques avaient pris dans de vieux cartons des réponses destinées à Chaptal , en 1806 ; et le gouvernement lui-même ne peut donner que des résultats d'il y a 5 ou 6 ans. En somme, je crois qu'il est impossible que la France possède plus de ^4 mille ouvriers occupés au travail des tissus de chanvre et de lin.
A la dernière exposition, les filés de M. Saglio, dans le Haut-Rhin, les batistes deM. Terwangne - Paymans et Fournier , de Paris , les toiles façon Hollande et les mouchoirs imprimés en bleu , à double face , à l'instar des foulards, le linge de table de M. Auloy, àMarcigny (Saône-et-Loire), les toiles à voile de MM. Boucher- Villegaudin et de M. Portheu et Teliot , à Rennes ; de M. Poisson, à Landerneau (Finistère), et enfin , les coutils de M. Delaunay , à Laval (Mayenne ) sont les seuls qui aient mérité , non pas une médaille d or, mais la médaille d'argent. Toutefois , il est bon d'ajouter que , grâce à l'impulsion donnée par M. Delaunay , Laval est toujours la principale fabrique des coutils qui égalent les plus parfaits de l'Angleterre, et qui ont beaucoup contribué à diminuer l'importation des coutils étrangers.
Ceci prouve qu'il ne faut pas désespérer de
nos compatriotes; avec on peu plus d'émulation, nous lutterons pour les toiles à voile, pour les batistes , pour les coutils ; mais il ne faut pas nous dissimuler que pour les toiles de ménage et le linge de table nous avons une terrible concurrence en Saxe , et que d'ailleurs l'usage de la toile disparaît et fait place à des tissus analogues en coton. Du reste, notre législation ne peut que contribuer à la déchéance des toiles en France; il me suffira de vous dire que la loi du 17 mai 182.5 a mis un droit qui peut varier suivant les qualités de 3o fr. à 700 fr. les 100 kilogrammes.