‹ Cours d'économie industrielle, 1836-1838 (volume 2)Chapitre 49 sur 71 · VINGT ET UNIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME LEÇON

Sommaire : Industrie des châles. — Histoire des chalet. — Efforts des premiers fabricans.— Du duyet de cachemire. — Cachemires de l'Inde. Cachemire français on châle broché et cachemire de lMnde parisien. — Métiers à la Tire et à la Jacquart; procédé du lancé; procédé de l'espoulinage.— Fabrique de Paris, de Lyon et de Nîmes.— Châles de laine, hindous et thibeU.— Prix des Châles.— Importance de Piodnstrie des châles. —Exportation des châles.

Messieurs,

L'introduction et l'usage des châles en France remonte à l'invasion de l'Egypte par l'armée républicaine. Avant cette expédition , à jamais mémorable, on connaissait à peine ces tissus , qu'on n'avait vu porter que par des Grecs, des Turcs ou des Persans ; et la couronne seule en possédait quelques-uns , offerts aux rois de France par des souverains de l'Asie. Les premiers châles que Ton vit porter aux dame$ de Paris arrivèrent encore empreints du sang des Mameloucs, auxquels nos soldats les avaient enlevés, comme dans ces derniers temps pour les tapis tissu d'or et d'argent qu'on nous a rapportés comme échantillon de l'ameublement des Arabes algériens.

La beauté des nouveaux tissus, le charme

d'une finesse et d'un moelleux particuliers, joints à l'élégance de leur drapé, les fit rechercher avec empressement et .à des prix extraordinaires. Bien que l'introduction des châles ait été certainement l'un des résultats les moins prévus de 1'expéditipn d'Egypte, il est l'un de ceux cependant qui ont le plus influé sur la richesse nationale , en faisant naître une des plus belles et des plus précieuses industries de la France. L'emploi des châles eût été impossible avec les modes en usage avant cette époque, mais, par la plus heureuse des combinaisons , ce vêtement parut juste au moment où le costume dés femmes subissait chez nous une métamorphose complète. Les dames françaises trouvèrent que ce grand carré d'étoffe s'adaptait merveilleusement à la mode nouvelle et elles l'admirent avec empressement h remplacer le mantelet , qu'elles trouvaient , avec raison , dépourvu de grâce ,' quoiqu'elles le reprennent aujourd'hui à cause de sa grâce, et toujours avec raison, comme dit M. Rey , l'un des fabricants qui aient le plus écrit sur les châles.

Le çhâle de l'Inde > une fois adopté , il devint impossible aux maris d'en refuser à leurs femmes ; cependant , toutes ne purent en avoir ; leur rareté et leur prix inabordable en firent , pendant quelque temps , le vêtement privilégié des hautes classes. C'est à cette époque que remontent les premiers efforts tentés par quelques industriels français, et surtout parisiens, tels que les Bellangé, les Colin, les Lu-

pin , les Rertouard , etc. \U se mirent à l'oeuvre, et en peu de temps, les étalages de nos magasins présentèrent à nos dames, des imitations des châles de l'Inde de toutes les Façons. Le coton, la laine, là soie, furent combinés dans toutes les proportions; et quant aux dessins, la simplicité de ceux des châles de l'Inde qtt'ot avait à imiter ; était en rapport avec celle des matières premières,

Mais les premiers imitateurs né bornèrent point là leurs efforts déjà couronnés de succès : leurs châles manquaient surtout de ce moëlteux qui caractérisait ceux de l'Asie , et ils pensèrent, avec raison , que les Indiens devaient avoir une matière * particulière qui donnait à leurs tissus cette première qualité.Àprés plusieurs tentatives, MM. Ternaux et Bellangé s'assurèrent par des expériences bien faites , que le duvet de cachemire , léger , blanc, soyeux, et* jusque-là uniquement employé pour la chapellerie, avait la propriété d'être textile, et donnait un tissu en tout semblable à Celui des châles de l'Inde. Telle fut l'origine des cachemires français qu'exploitèrent bientôt M. Lagorce (qui de bonne heure fut assez heureux pour pouvoir s'associer M. Deneirousey l'habile dessinateur , devenu depuis son successeur), M. Bosquillon, M. Channebot, et M. Hébert , dont la supériorité a doté d'une industrie magnifique Paris , désormais l'une des villes les plus manufacturières du royaume.' Cependant, messieurs, ce second succès en nécessitait un autre ; on connaissait bien là matière première des

( 4aa. ) cachemires , mais il fallait encore connaître les procédés dont les Indiens faisaient usage; aussi avant de vous raconter le troisième succès de nos fabricans, je vous demande la permission d'entrer dans quelques détails sur le duvet de cachemire. Ce produit que le commerce reçoit par les ports de Russie, ou directement de l'Inde et de la Perse, provient des pays habités par diverses tribus de peuples nomades : tels que ceux du grand et du petit Thibet, les Kirghis, lesKalmoucks, etc., mais surtout de la vallée de Cachemire , comme il résulte des observations du voyageur anglais Turner, et du savant orientaliste M. Amedée Jaubert.

Le duvet se détache naturellement de dessus le dos de certaines chèvres (d'autres disent d'un chameau , d'autres d'un mouton ; sans vouloir trancher la question , je penche pour les chèvres) dans les mois de mars, d'avril et de juin. On le récolte avec des peignes à larges dents qui enlèvent les flocons légers retenus par le grand poil ou jarre. Le4luvet bru t est gris, tin et soyeux, élastique et gras au toucher , susceptible de devenir d'une blancheur égale à celle de la plus belle laine. L'essor qu'ont pris les manufactures de cachemires français ont déterminé des achats de plus en plus considérables en Perse et en Tartarie, et les prix ont subi une progression décroissante dont voici la marche :

i8i3 . . . 80 à 100 fr. le kilog.

1824 . . . 20 à 24 idem.

i836 . . • 7 à 11 idem.

(4rf)

De sorte que le produit qui valait, il y a ^3 ans, c'est-à-dire, à l'époque à laquelle a été créée l'industrie des cachemires, la somme énorme de 100 francs le kilogramme, ne vaut plus maintenant que 7a 8 fr. dans les années abondantes, et que 10 à 11 dans les années peu productives, comme celles de 1 835 et 1 836. Le seul point par lequel le duvet de cachemire entre en Europe est la Russie où il arrive par caravannes ; il se vend à la foire du Nidji-Novogorod et sur les marchés de Macarief et de Moscou.

M. Ternaux conçut, en 1819, le projet de faire venir en France des chèvres de Cachemire ; cette idée , favorablement accueillie par le duc de Richelieu, alors premier ministre, fut heureusement exécutée par M. Àmedée Jaubert, dont je vous ai déjà parlé. De son côté, le gouvernement, voulant faciliter la comparaison et l'amélioration des races d'animaux précieux, fît, vers la même époque, venir d'Angleterre des chèvres à duvet, amenées dit-on de l'Inde en Ecosse ^n ï8i2 par un officier de la marine anglaise qui les avait achetées dans la Tartarie. Mais il paraît «que ces animaux différaient essentiellement «de ceux introduits en France par M. Jaubert.

Les chèvres asiatiques s'acclimatèrent assez bien à Toulon , à Perpignan , dans les Pyrénées, dans les Alpes et dans les Vosges, et le gigantesque projet de M. Ternaux , à qui l'industrie française est tant redevable , se trouvait complètement réalisé. Des essais d'éducation furent tentés dans plusieurs fermes, et M. Polonceau était

presque parvenu à remplacer, au moyen 4e croisemeute ingénieux des chèvres de Cachemire 4vec des boucs d'Angora, le jarre qui pousse sur le ào% de celles-là, uniquement par du duvet Un instant +o avait cbercbé à naturaliser tput-à-fait o^tte production; mais Ton s'est bientôt aperçu que les irais de revient étaient trop considérables , et l'oit a préféré laisser aux étrangers le soip d'approvisionner les fabricant* franchi*.

On distingue trois qualités supérieures de cbâ* les : le châle cachemire de l'Inde proprement dit 9 le cachemire de l'Inde parisien et le châle ou cwhemire français.

La production des châles est, pour le Cache* mire et le Labore , de la plus haute importance. Qf . Le général Allard m'a assuré que le nom*bre de$ métiers en activité dans la vallée de Cache*mire était fort considérable et que ceux de l<abor# produisaient de fort beaux ouvrages. Pendant très

longtemps, laioustançe naturelle des Oriepfau*

et des Indiens en particulier , n'a admis agçun changement dans les dessins; mais 4epui? qijâ la mode europmme a transporté «on empire dans TlpcLe, on reçoit de ce pays des «bâU* A<Wt les dessins sont topt dif£6rents d# içe 4|w;q0fJ# les avons connus «utrefpi* ; les larges bo#fcires ont succédé aux ^ncifnnef si étroite? , Ip* palmes se sont élevées et les pouJçur* vive* çmt disparues à tel points que, sans le préjugé de la mode, nos dames ne voudraient plus aujourd'hui des chaJe$quellesrechçr^lwçnttontf ilyaquiw^

Ces châles nous arrivaient, à cette époque, par Bordeaux, Marseille et Strasbourg; mais aujourd'hui c'est de Bombay, de Surate et de Calcutta, par la voie de Londres, que nous tirons presque exclusivement ceux que Ton consomme en France. On ne sait pas au juste quel est le métier des Indiens, mais on suppose qu'il a beaucoup . d'analogie avec celui que nous appelons tire. Presque toujours les châles de l'Inde, que nos dames sont fières de mettre sur leurs épaules, ont été portés, et les couleurs ont souffert; dans ce cas , des pinceauteuses les ravivent et les repei gnent, sans que les femmes y trouvent à redire. Mais il y a mieux, non-seulement les châles de l'Inde sont vieux, sales et râpés, mais encore ils sont rapetacés, ou, en d'autres termes, composés de plusieurs morceaux exécutés par des ouvriers séparés.

Le cachemire français n'a aucun de ces inconvénients ; il est neuf, moelleux, à couleurs neuves et de bon goût, en une seule pièce et de plus, à bon marché. Far un inconcevable caprice, c'est justement la réunion de toutes ces qualités qui fait que nos dames dédaignent le cachemire français ou tout au moins les relèguent au second rang.

Ce châle est fait au lancé comme la toile sur un métier nommé iire, ou sur le métier appelé Jac quart, et dont Vaucanson eut la première idée. Le cachemire de l'Inde fait à Paris est brodé par un travail analogue à celui de la dentelle, et que Ton nomme espoulinage à cause des espoulins ou petites navettes dont les ouvriers se servent. Le

cachemire français à plusieurs couleurs , rendu très épais par le grand nombre de fils qui restent dans emploi à l'envers , est découpé au moyen d'une tondeuse mécanique sans que cette opération nuise à sa solidité ; c'est celui qu'on appelle quelquefois châle broché. Le cachemire de Flnde parisien n'est pas coupé, et, comme son nom l'indique , il ressemble au cachemire de l'Inde , auquel il est de beaucoup supérieur. On ne fait qu'une très-petite quantité de ces châles, ear il suffit que les femmes apprennent qu'ils sortent d'une fabrique française pour qu'elles ne veuillent plus en entendre parler.

Depuis long-temps une discussion tout-à-fait artistique s'est engagée à propos du dessin des châles brochés; les uns voudraient qu'au lieu d'imiter les interminables serpents, et les énormes rosaces des châles de l'Inde , plus ou moins bien combinés, oa se mît à imiter les fleura naturelles; d'autres tiennent an dessin oriental et pensent que ee genre seul à de la richesse. Cette opinion domine en ce moment , et. les dessinateurs les plu» inventifs se bornent à marier des motife dont ils . trouvent les originaux dans les châles indiens* Je ne me prononcerai par sur nette question ; mais , bien que les premiers essais de M. ftey aient été infructueux , il ne faut jurer de rien ; qu'y a-t-il de stable avec la mode et sus ca* priées?

La tire et le jacqiiart, avec lesquels on fait la plupart des châles français, sont tes seuls métiers sur lesquels j'appellerai votre attention , parce

( 4*7 ) qu'ils servant à fabriquer les cachemires français,

qui sont les types des antres châles, et parce qu'il serait trop long et à peu prés inutile de tous dé* tailler les divers procédés qui ont été essayés dan* cette industrie, On ne peut guère établir de comparaison «Atre la tins et le jaequart ; chacun a ses avantage» et ses iricon ventent». Dans les deuï systèmes, l'ouvrier travaille à l'envers, eu copiant un dessin retranscrit sur une grande surface de papier divisée eu une infinité de pbtits carrés représentant chacun un fil. L'action de peindre né grand canevas es! ce qu'on appelle la mise en carte. La lecture ou le lisage de cette carte a poufr but de représenter, sur des milliers de cartons , par des trous, la disposition. des fiJs de chaque couleur. Ces cartons sont ensuite accrochés Au métier, où l'ouvrier tisserand n'a plus, pour ainsi dire, qu'à agir mécaniquement polir produire son œuvre. Sans doute, Messieurs, ceux d'entré vous qui n'ont jamais vu de upétiers à châles ne me comprennent point; mats ce n'est pas tout-à-feit ma faute ; lie mécanisme est trop compliqué pour qu'il me soit permis de l'exposer en si peu de mots, et la première vue du métier ne suffît ptt toujours pour en avoir une idée nette et précise» Je me bornerai donc k vous dire que le procédé au moyeu duquel le canevas est traduit «en trous sur les cartons, et celui au moyen duquel les cartons sont mis en contact avec la chaîne, pour que 1 ouvrier soit l'interprète du dessinateur, * quelque chose de merveilleux qui fait bonneut* au génie français. ,

Le poids d'un châle, lorsqu'il est très-nuance ; peut s'élever jusqu'à dix livres; le découpage se fait à l'envers , au moyen de la tondeuse mécanique employée dans les fabriques de draps.

Considérés relativement à la matière première, les châles français présentent trois classes bien distinctes, appartenant aux fabriques spéciales de Paris, de Lyon et de Mîmes.

Paris fabrique le cachemire français ou broché, et le cachemire de l'Inde français dont nous venons de parler. La trame et la chaîne de ces tissus sont en fil pur, de duvet de cachemire. Le châle hindou, qui se fabrique aussi à Paris, ne se distingue du cachemire français que par la chaîne, qui est en fil bourre de soie ou fantaisie, matière à la fois plus molle et plus économique. Ce châle est, en général, à la portée de la classe moyenne; il imite le cachemire, et ne manque pas de solidité, mais il a moins de couleurs.

Lyon, qui a créé le genre hindou, excelle aussi maintenant dans les châles Thibet, dans lesquels la trame est un mélange de laine et de fantaisie. Paris et Lyon fabriquent aussi une grande quantité de châles de laine, particulièrement pour l'exportation. Nîmes produit encore à meilleur marché, et rivalise en ce moment avec Lyon et Paris dans les tissus simples et peu coûteux pour la consommation intérieure. Cette ville emploie pour ses châles la bourre de soie pure, le thibet et le coton ; un petit nombre de fabricans font aussi des châles en laine pour l'étranger et quelques départements.

En général, le châle carré, 6j4 ou 7j4, est en faveur; quant au châle tout-à-fait long, que l'on porte en faisant ressortir une pointe tombant sur le milieu des épaules, il ne se soutient plus guère que pour les mariées de province. Les cachemires français se vendent de aoo à 4oo francs les 6j4et les longs, de 3oo à 600 francs. Les hindous vont de 60 à i5o. Les thibets sont au-dessous, et valent de a5 à 76 francs. On estime, en général, que, dans les cachemires, la façon est de 120 francs, c'est-à-dire, d'un, cinquième. Les car chemiresde l'Inde, qui ont été long-temps prohibés, et que nos marchands ne se sont procurés qu'avec le secours de la contrebande, ne paient plus maintenant qu'un droit de ao pour 100 qu'on élude encore.

Depuis l'exposition de 1827, 'a fabrication des châles a fait de grands progrès , soit dans la perfection du travail, soit dans l'abaissement du prix de 3o à 4o pour 100. Parmi les industries qui honorent les fabriques françaises, celle des châles est justement appréciée sur tous les marchés , et même en Angleterre, où nous obtenons la préférence sur tous les fabricans étrangers. Les fabri* cans à qui la France doit cet honneur sont principalement MM. Deneirouse , Bosquillon , Rey, Gaussen, Giraud, Hébert, Hennequin, etc.

Au nombre des châles , on comprend encore aujourd'hui tous les mouchoirs et les fichus que portent les jeunes filles et les femmes des classes ouvrière? et qu'on fabrique en coton, en soie ou en laine, à Lyon, à Nîmes, à Rouen, à

Saint-Quentin* etc.; de sorte qu'il n'eut pas facile d'établir d'une manière précise la statistique àé cette brillante industrie. Voici pourtant quelques chiffres^

M. Deneirouse a dit (fenquéte de t834) qu'il ê# fabriquait à Paris environ pour 6 millions de ea* ehemires frstnçais. Suivant M. dennequto, k fa-* brique des eh&les emploierait id,boo ouvriers et *5,ooo personnes, en comptant les homrtifes , le» femmes et les enfants* Elle produirait ào,ooO,ooo de frahcs , dont plus de la moitié alimenterait l'exportation, que l'administration dtes douanes classe de U manière suivante :

Châles de laine, surtout pour l'Espagne* la Belgique* les Etats-Unis, l'Angleterre, l'Allemagne, etc. . . 4,016,000 Châles de cachemire . * . . * • : 767*000

Châles et mouchoirs de coton;» surtout pour l'Espagne, les Etats-Unis, le Brésil, le Mexique et h Guadeloupe • ••,,. .~i«t« 6,476*000 Châles et mouchoirs de soie, surtout pour l'Angleterre ....... 19*^000

Total. ..... ï i,4*3,ooo

C'est-à-dire, plus dé 1 1 tttillioni de francs, Valeur officielle.

(4Sf )

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