SIXIÈME LEÇON
Paupérisme. — Population.
Sommaire. Les machines n'ont point fait le paupérisme, plaie de Pantiquité et du moyen-âge. — Le système économique de Cbarles-Q^^i^t contribue h augmenter le paupérisme dans les temps modernes.
L'apparition de Luther a été une autre cause de paupérisme. —Destruction des couvents et de Paumône. * Résultat des réformes d'Henri VIII en iingleterre. — L'exportation des malfaiteurs n'est point un remède suffisant contre les mendians Toleurs.
Pauvres honorables et pauvres vicieux; l'aumône multiplie ces derniers. — Effets de la taxe des pauvres en Angleterre.
Malthus, son principe.— Les économistes italiens Ortes et Ricci l'avaient devancé. — Ce qu'a produit le -système Malthusien.
GoDwiif adversaire de Malthus^ses théories. — Everett autre adversaire de Malthus. — Le système de Malthus réfuté par la statistique anglaise ; par les banques de prévoyance et les efforts des socialistes modernes.
Nous avons vu dans nos leçons précédentes que ce n'était pas aux machines en elles-mêmes , mais à leur soudaine apparition dans une société demeurée agricole , qu'il fallait attribuer les perturbations qui ont déplacé quelques fortunes et compromis quelques existences. Le mal n'a été
( i40) que transitoire et les machines qui l'avaient produit ont en même tems fourni les moyens de le supporter , puisqu'elles ont créé des consommateurs nouveaux pour les nouveaux produits qu'elles ont mis dans la circulation. Mais quoi qu'il en soit, la question des machines est jugée, aucun peuple aujourd'hui ne saurait les négliger sans s'appauvrir. La nécessité des machines est un fait accompli ; il faut l'accepter et se soumettre de gré ou de force aux résultats qui en découlent, et qui heureusement ne sont point aussi désastreux qu'on a bien voulu le dire.
On a donné comme une conséquence des machines , le nombre toujours croissant des malheureux et des criminels qui encombrent aujourd'hui la place publique , les hospices et les prisotis ; mais ces maux qu'on leur attribue sont aussi vieux que le monde, et il ne sera pas sans intérêt pour vous de rapporter à d'autres causes ces faits affligeants dont personne d'ailleurs ne peut contester la vérité. Et d'abord , si nous avions le tems de nous livrer à des recherches historiques et de fouiller dans l'antiquité, ne verrions-nous pas que chez les Grecs et les Romains , les citoyens sans fortune étaient obligés de s'expatrier et de fonder dans l'intérieur des terres des colonies agricoles; ne verrions-nous pas le peuple romain, pour lequel d'ailleurs travaillaient de malheureux esclaves , quitter , pour une question de paupérisme, la'ville en masse, et se réfugier sur le mont sacré. On n'entend point parler de pauvres pendant la féodalité , parce qu'à l'instar des Komains , les
(4<1 ) seigneurs étaient de nobles mendiaût», vivant il est vrai au travail de lears vassaux , mais partageant par intérêt , avec ceux qui ne pouvaient pas travailler, une faible partie des aumônes qu'ils demandaient Fépée à la main. £t qui donc nous aurait d'ailleurs appris la misère du peuple? ï^s écrivains d'alors ? ils étaient aux gages des nobles. Le peuple lui-même, de quoi se serait-il plaint? N'était-il pas la chose du maître, tailla-' ble et corvéable à merci et miséricordel Sa vie et sa fortune n'étaient-elles pas à la discrétion abso* lue du suzerain ? La jacquerie et les émeutes populaires à Paris et dans les grandes tilles sont les premiers intKces de la misère publique que nous trouvions dans l'histoire ; mais elles suffisent pour nous faire apprécier la pénible situation des classes inférieures.
Ce n'est qu'à partir de Charles-Quint que les gouvernements commencent à faite des règlements spéciaux pour ou contre les pauvres. Ce monarque est un de ceux qui ont le plus contribué à répandre sur le monde moderne la hideuse plaie du paupérisme, en détruisant la liberté de l'industrie et du commerce, par l'établissement des monopoles et des manufactures royales, en faisant refluer vers les couvents une foule d^existences condamnées à la vie contemplative ou à la mendicité, et en accoutumant une partie de ses sujets à vivre aux dépens de l'autre par le système colonial. Au lieu de laisser l'industrie se développer à son aise, et de permettre que chacun eut sa part dans une richesse produite , le système des mono-
( 112 ) pôles permît à quelques-uns seulement , quelquefois même à un s^eul , d'exercer une profession ; c'est-à-dire que Charles-Quint au lieu de laisser les bénéfices du travail se répartir équitablement, les distribua aux privilégiés de son choix , et qu'au lieu d'avoir des serfs attachés à la glèbe ^ il eût des serfs attachés à l'atelier. Aussi Taccroissement des mendiants devint-il un embarras de son gouvernement, et c'est en vain qu'il crût arrêter le mal par son édit répressif de 1 581. Le pacha d'Egypte en est aujourd'hui à l'économie politique de €harles-Quint , à cela près seulement qu'il s'est fait monopoleur lui-même au détriment de tous les producteurs de son empire.
A la même époque un événement social européen vint compliquer l'état de la civilisation , je veux parler de la réforme qui se déclara toat-àcoup l'ennemie de la monarchie universelle de Charles-Quinéetdela puissance indéfinie des papes qui faisaient courber la tête à tous les monarques. La réforme protestante, Messieurs, a porté un coup terrible aux couvents vers lesquels ou autour desquels le despotisme de l'empereur avait refoulé une foule d'hommes qui ne pouvaient plus avoir recours au travail et à l'industrie qui avaient cessé d'être libres. Le premier résultat de la lutte qui s'établit entre les pouvoirs protestants et la cour de Rome fut la sécularisation des religieux et la vente des biens de toutes les communautés ou leur adjonction pure et simple au domaine public. Or ces biens étaient considérables.
Les couvents exerçaient donc une grande in-
fluence ; et cette influence était de deux sortes* D'abord ils recrutaient tout ce qu'il y avait de sayaut et de lettré parmi les hommes du téms ; et les efforts de la communauté se traduisaient souvent par une grande et belle idée, féconde pour les contemporains et surtout pour la postérité. Ensuite leurs richesses leur permettaient de faire exécuter beaucoup de travaux, d'entretenir un nombre considérable d'ouvriers et d'alimenter ces milliers d^hommesque le monopole avait brutalement déshérités. Ces largesses de tous les jours alimentées par les recettes qu'ils savaient &ire chez les puissants et les riches , masquaient la plaie du paupérisme^
Joignez maintenant par la pensée , la création des monopoles et la suppression des couvents^ et vous aurez une idée de l'effroyable perturbation que dut éprouver la société ; vous vous expliquerez , en outre , comment c'est à ^rtir de cette époque seulement que le paupérisme devient une question gouvernementale.
Voici ce qui s'est passé en Angleterre, le J)ays classique du paupérisme, et celui où la question a été débattue avec le plus d'énerj;ie. Henri VIII, dont vous connaissez les bizarreries religieuses, eut l'idée de confisquer Iqg bieffs des couvents , et eut soin, pour faire passer cette mesure, de dire que cette spoliation ayait pour but unique fcidimi-* nution des impôts. Les couverts anglais étaient fort riches : les 1 041 établissements répartis dans ce pays n'avaient pas moins de 25 millions (valeur actuelle) de revenus, sans compter les 80 ou 100
Blanqui* 8
(114) BiiIfi<Hi9qull9 percevaient au moyen de la dîme .En un mot , le revemii du clergé anglais formait les «ept diitèmes do revenu de h Grande-Bretagne, Mai» aussitôt que Henri VIH eut en sa possession les biens des couvents, il n'en eontinna pas moins , malgré ses promesses , à lever les impots comme par le passé; profitant ainsi de la dépouille des couvents, sans donner une compensation à tous ceux qui vivaient de leurs libéralités.
Une nouvelle'masse de pauvres, composée de tra** Tailleurs de toute espèce , de moines recueillant tes offrandes et faisant Taumône , de mendiants fa recevant de tonte main et surtout des couvents , se trouva tout-à-coup' sans gîte , sans pain et sans travail. Le nombre de ces malheureux devriift menaçant , et Ton dut songer à faire des lois contre eux, et à leur opposer des troupes. Des bandes de ces i/agran/^ (vagabonds) ou Round^smen (men* diants), se réiagiaient au fond des bois et n'en sortaient que pour désder les habitations voisines. Vous vous ferez une idée exacte du nombre de cea pauvres diables et des terreurs qu'ils inspiraient , en apprenant qu'Henri VIII en fit perdre 72,000 ! — Le chiffi^e est officier, vous le trouverez dïins plusieurs ouvrages anglais qui se sont occupés de oette question. ÉliftibetUprit une voie plus douce ; elle ordonna que tous ceux qui possédaient une ferme paieraient tous les ans une taxe qui serait en* suite répartie aux femilles nécessiteiises. Ce moyen ne fit qu'agrandir la plaie du paupérisme, et Ion se vit obtigé de reprendre d'une main en donnant de Tauire. Depuis lors^ V Angleterre n'a jamais pif
( «5 ) se M)aiTasser de celte plaie hideuse^ et en 1835, m parfemênt ^^'ôccupàit eneore d'une loi èur cette grave matièfé.
Ce pays a pourtant essayé tous les moyens , jmqu'à la Création de colonies d'exportation, qui ne semblent pa$ encore avoir résolu le problème. Les juges anglais ne se font pas faute d'appliquer h peine de la déportation; pour un clou dérobé , ib envoient à Botany-Bay , et pour 560 fr/ le gou- ^^emenâent s'en débarrasse el purge la société. Mais* qu'cèt-il arrivé? Les colonies se peuplent tous les jours par Fargent des travailleurs , et le mal n'en persiste pas moins.
Les machines sont venues compliquer la èobidon an problèrtie , en y apportant des él^ents nouveaux. Les machines créent bien du travail ; mais leur presque introduction amène des crises et des déplacements; c'est le propre de leur multiplie!^ tien, sans qu'il y ait à côté un nouveau débouché, d'âtoener l'excès de production e* les encombreffrtînts , qui ont des résultats presque aussi funestes qii^ la famine et la disette qui désolent quelquefois l^spays agricoles , parce qu'ils entraînent avec eux les faillites, les suspensions de travail et par conséquent un surcroit de misère et de paupérisme. Maî^, ii faut le dire, il y a deux espèces de pauvres : les malheureux et les individus Ticieitx , «t c'est dans la distinction qu'il y à à faire de ces ^pèces que se troiuvé i'ééueil de la bien&îsdnce. % Fâumone et la charité n'avaient jamais sdulagé q<ie de* misères causées par les crises, il ne se fût tfouvé personne pour les blâmer, et Malihuslui-
(*16) même aurait probablement applaudi à ce sentiment <le fraternitë universelle. Mais si la charité est pour quelques-uns la rosée bienfaisante qui rafraîchît et anime , pour les autres c'est un encouragement sûr à la paresse , et le moyen deVivre aux dépens de la fortune publique sans compensation aucune- C'est là une conclusion à laquelle les personnes charitables étaient loin de s^attendre, et ce qui explique, du moins en partie, comment , malgré tous jno? progrès, le nombre des nécessiteux augmente; c'est parce que la taxe des pauvres , qui était de 8 mîUions sous Elisabeth, dépasse aujourd'hui 250 millions (presque autant que dépense notre armée, et plus que l'intérêt de la dette publique); que le nombre des pauvres inscrits est incroyable chez nos voisins. Car chez eux , Messieurs , il suffit qu'une femme se présente avec cinq ou six enfants, qui souvent' ne sont pas les siens, pour qu'on accorde une prime à son immoralité. L'enquête du parlement signale plusieurs exemples de cette audace, et ils se sont reproduits, parce qu'il est fort difficile de distinguer les bons pauvres. Les choses sont allées si loin , que le gouvernement anglais a dû s'arrêter; en effet, le sort des travailleurs était souvent plus précaire que celui des pauvres dont ils payaient la taxe. Outre sa famille , l'ouvrier a eu à soutenir son contingent de Vagrards , véritable matière première des voleurs de profession. Les sacrifices ne se sont pas non plus bornés aux 250 millions de taxes , car il faut y ajouter toutes les dépenses de police, de prisons , d'hôpitaux, de justice, qu'entraîne la surveillance d'un si grand
(H7) sombre d'oisifs^ sans autre préoecupatiÔB que celle de mal faire , et en même temps il faut compter le montant des vols commis par tous ces industriels , qui ne prélèvent pas moins^ selon M, Béranger^ de 25 millions chaque année sur la seule ville de Londres. C'est là un budget eflroyable !
On peut donc dire que tous les peuples ont eu la plaie du paupérisme; mais aucun n*a eu tant à souÉfrir que l'Angleterre , parce qu'aucun ne s'est fait une obligation d'alimenter aveuglément. certaines classes oisives.
On en était là , lorsque plusieui^s penseurs ^ ^1^ pés d'un état de choses si dégradant pour l'espèce hamaine, se sont demandés s'il n'y aurait pas un moyen de mettre un terme à tant d'abus , et de séparer les pauvres malheureux de ceux qui se servaient de leur misère comme d'un manteau pour cacher leurs vices. Parmi ces hommes figure au premier rang un Anglais : Malthus. Il a formulé les doctrines qui ont fait le plus d'impression ; il a posé comme dogme social et fondamental ce principe , que s'il y avait tant de nécessiteux^ c'est que la population était trop alxmdante , et que les secours engendraient les pauvres (Je n'approuve ni ne désapprouve en ce moment cette opinion; il y a à prendre et à laisser). Aussi , s'écrie-t-il : plus <fc taxes , plus d'hospices , et par conséquent plus d'anmônespour les gens. Partant de ce point, l'économiste anglais s'est livré, po»r élayer sa thèse, à wne foule de recherches remarquables. Avant lui, deux économistes italiens avaient bien observé et publié que les mendiants et les voleurs s'accrois-
piarquçy? ^'4î»iei^t borftrfe$ là^ c^ iU n'av«ent j^ro-
po^é ^UC.V,ç reni^. Qrtès, de Venise , el: Aie^i , 4e
.MQ^ne^4^riTai^»t sur ceWe question wtre 17S0
. et 1 79p. lie premier est verbeux , jiourcj et pwïixe ;
«mais on recono^U w lui i)a hompi^ âc}^ir4 ^ 'à
Vji^^lçvéees. Ricci , /^ es:iEiiiMaHnt le^ réwlii*$ de
cp jqp'o^ appelait les inftiuui pH, s'avi^n xJe rieço»-
j^itrç que le$ pauvr^^ et le^ eripoineis ëiaii/ent Oipios
Qpmbreu^ <i»a$ çerj;ain8 qijiartierjs deModépe ,q»e
dans d autres y et il laissa échapper ee$ parole^ :
JPlup Q^ fait de di^fxibutio^a et plug o» £^t de mal-
IJLçyreux..
Malt^u^ alla pliNs loitt, Il écrivait en 4 79* , e'fiitàr-dire apré^ les ^ssai^ giganfesqws.qi:* k révo- Inliç^ française yjSDaît de tenter et après la dispaymion coniplète, en France, dep cpuvent$ d'un .qpté, et des monopole^ de l'î^utre , qui étalent tQn>bé9 à Tordre de la Constituante. I^ pouvoir avait ét|é epitre les mains du peuple proprement dit ; f t un instant , le gouverneo^ent ayait donné des encouragements aux filles mères, et pay4 AO sous par JQiu* au sans-^çulot^e garde uational , Ip jour de son service. Maltbus vit qu'après Jant de victoires et tant de revers, le paupérisme était horrible; les grandes fortp;^es avaient dispai'u, Jes petites ne s'ér taient. point formées; d'un autre co|Lé, pq avait ..constaté qu'en i^mérjqujB la population avftit doublé en 25 ans ^ et i^crivain anglais crut ponvpir ep eonclure que partout la popylatiop devait s'a^ecroître dan? la même proportion en 3P ans on 5Q ^s ?iu plu». Partant de tous f^ jEaits , il ^ç djit : -^
hm àê6 meadiàfli» ei mH$ aUégor kl cfawgas que leaj£Q»urs qu'oa Jeu? -ikone looposcm^A^ autres, e«it qu'ils soiit4e trop dans la fociétë; — *&t paiH taat des chifim ci-deaaus , dont il a'exaviiiia pas suffifiamneAt les caiiaes premières, il avança qtie le$ sirimstances erotssaat ariibiDéttqueai€Qt<HmiiM *f 2# 3» 4, etov, tandfts^e b. popuUtîaii» au con^ traire, suiiHik la progresaicm géoin^que i , 2, 4, 16, ete. ; ee qui a'eH DuUement éémontté. De cdtle différence cootestaUe , Malthus fait découler ^m les mayx et tous les criions d<Hit souffre la société, en prévenant les|)opulatîaifi$ qu il arrivait loyers un iBOmeiit où tas subsistances devenant insuflisantis, elles devaient se résigner à se voir d^ekner par la famine, ebargée par la nature d'établir ke niveau entre la produetion des individus et des subsistances « C'^ait ainsi « selon lui , que l^hopîlnvi^^i^nt devenus des cimetières, &t que sur 1^685 enfents trouvés déposés à l'hospice 4e I^blin,^ 12^580 ^élaieât morts! — H ne s agit p^ «auleinent de naître, disait-il, il fiiut enîQOr^ vivre? si Vôua n'4(tespft9:rie)le 0t que tow vous mariez, b mort viendra rétablir Téquilibre ; et cela est, psroe que cela dmt être ed^ue telle est la volonté divine, — P^iiis examinant h$ b^itap^^ les prî^ «om,et toutes les inititutiens deslinées à prévenir, 9M aoulager les misères humaines , il les désigna^ ow«me les ortaséquences infeilliWes du principe ^u il avait pesé. Il disait aux ouvriws • — En voH«^ ïûariant, vous créez cinq ou six pauvres eafanta <lifltinés à une prompte mort ; il V: a dans votre
( 120 ) c<mëtiite une cruauté que la nature punit en vous rendant témoin des souffrances et du péril imminent que courent les enfants auxquels vous avez donné le jour. — Si on lui objectait que le célibat n'eQjpéchaît pas les enfants de naiti^e , il répondait : — Je m'adresse d'abord à vos sentiments , et si vous n'écoutez pas les conseils de la prudence et de la raison , je dirai alors au gouvernement que plus il ouvrira d'ailes pour les enfants trouvés et les malheureux^ et plus il verra s'accroître les enfants trouvés et les malheureux ; et que s'il ne donnait pas une prime aux filles mères , il y aurait plus de continence. Les secours publics sont autant d'encouragements à la débauche et à la paresse ; ils affranchissent l'homme du souci de la prévoyance^ en lui assurant une existence souvent supérieure à celle qu'il se procurait avec son travail. Quant à ceux qui se marient sans ressources , ils seront atteints par la misère , ils n'auront que des enfants rachitiques^ et puisque les gouvernements ne font pas leur devoir, c'est à la nature à faire le sien. *
Telle est, en général et d'une manière sommaire, la doctrine de Malthus. Elle a quelque chose de si impitoyable, qu'il est impossible de songer à l'appliquer. Qui pourrait , en effet , avoir la cruauté de punir des enfants pour les fautes de leurs pères ? Disons plutôt avec Godwin, adversaire de Malthus, que ce serait une coupable raillerie que de leur dire : Si vous mourrez, tant pis pour vous, on a prévenu vos pères.
La doctrine de Malthus ne pouvait donc pas être
accu^Ue ea Europe; mais si elle n'est pas entièreffi^t passée (kos la loi^ chacun y a gagné un peu de prudence ; car , au fond , il y a dans le conseil exagéré de récrivain aqglais^ assez de vrai pour agir fortement sur Fesprit et inspirer une certaine terreur. C'est ainsi que Maltbas a rendu un sc^-» Tice qui doit suffire pour lui mériter Testime et la reconnaissance àe tous.
D'ailleurs , Maldotus a rendu d'autres services ; il a persuadé aux gouvernements qu'il fallait mettre plus de discernement dans la distribution des secours , pour ne pas multiplier les pauvres de mauvais aloi, et ceux-ci ont été forcés de recourir au travail , le refuge universel.
Lorsque le livre de Malthus parut ^ il produisit une vive sensation dans toute TEurope; car l'auteur avait pris une allure mathématique pour étayer un dogme b«^sé sur la fatalité , disant au malheAir, pour toute consolation et pour tout secours : Tant pis pour vous ; allez-vous en.
Je ne saurais mieux vous Jç faire connaître^ après tout ce que je viens de vous dire delui , qu'en vous Usant un passage textuel de son ouvrage.
(( Si , après l'avertissement que j'ai proposé de donner au public^ quelqu'un désirait encore se ma-* rier, sans avoir la perspective de pouvoir faire subsister une famille , il faut qu'il soit parfaitement libre de le faire. Quoique , dans ee cas ^ le mariage soit^ à mon avis^ un acte immoral ^ il n'est cepen^ dant pas du nombre de ceux que la société ait droit d'empêcher oij de punir. Il faut laisser à la nature le soin de la punition. »
- *^]atifali»«in:atitpef»iagQ>ils'eipriiiiéim u VnhommB qui nait dans un monde déjà oecmp^ «i «a £imiHe n'a pas les moyens (le 4e Bontrir/ow » la «oeiélé n'a pas beaoin de son travail, cet hommes ^i^]^^ ^'^ f^^ 1^ nMindre droit à rëoia" HKT nne portion tfttelconqoe de aouiriture , et il est rëeUement de trop sor ia terre* Au gmf^, imn* quel de la nature ^ il n'y a point de couvert «k pour iui« La ^kaiure lui commande de s'en aller , et elle ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre ii exëention. m
Ce passage eet atroce ^ et pourtant Malthus est un honnête homme , pour le caractère duquel , dit un de ses adversaires^ il est impossible de n'avoir ]yas autant d'estime> qne d'horreur pour ses doctrines. Mais , vous le savez ^ Messieurs, tout homme a son aberration plus ou moins grande y et Màlthué a eu la sienne. Plus tard^ il avouait ^ qtr'il afait trop tendu Tare dans un sens; màis> disait-il, il n'y a pas grand mal; coinme on a rhabitude de trop le temire de l'autre > il s'établira une moyenne raisonnable* » Quoi qu'il en soit , il a rayé de son livre le passage désolant que je viens de*vouis lire; A cela prés , les idées soiit restées les méoles ,. et sa doctrine, quoique formulée en termes différents et plus conformés à l'opinion publique, n'en est pad moins restée anti-humaine et sanguinaire. D'ailleurs , comme l'Essai sur la population était IVanc et net, il plut, comme je vous l'ai déjà èiiy et il plut surtout aux gouvernements ; car il leur clisait'? A quoi bon vous inquiéter de la misère de certaines classes; rien n'est plus naturel, et la meilleure
cm)
4iMie qiM ^9tts #y|ez À faice , d^flft jdfe M rirafnt, a'^ de ne paii y penser. Si (Les enfants se f^taignent, m^^yez-^Uà aw auteurs dç knrs jours. Qu'ils s'^p JÔlknt .et TOUS hissant trËnqiiiUes ; il n'y a pas de mivert eiis pour mix sw banquet à% la vie. '— fiw^ d« plus coamiode que oette mwale pour rbompaa d'ëtat indifférent ^t pour le riétïBégcl^t. Mais Maltbus n'eut pas que de; mpprob|leurSy et tout d'abûrd pn xloît dtstiagiiery dans le rang de MA adTcisairés^ Tantaur de la Jiuiiùe politique , Crodwîfi^ que j^ai déjà eu occasion de vous ci^.
Godliin^quî d'ailleurs écrivait avant Maltfaus , laîa d'aecusep les hommes et la fatalité , avait prpi^më que rien da^ la natnre n'avait été créé pour m<mrâr immédiatement^ que le mariage était une chose sainte ^ et que' les manx que Mattlms Casait ûMMae des nécessités sociales > étaient oceqsionnés par les gouvernements vicieux. Peut-être poussat-il trop bin cette doctrine, et, sans doute ^ il y avait là , comme en beaucoup de choses , un milieu ,ïaîsonnable à prendre. Quoi qu'il eu soit, Malthus crut devoir lui répondre par son Essai ^ur la po^ pulauon. Godwin ne fît pas long-tepaps atlwdre sa réplique , et il écrivit de son côté ses Recherches sur la population, dans lesquelles il combattit avec succès le système de la progression géométrique inventée par Malibus,
Les travaux de ces deux écrivains furent repris par les partis ^n Angkterre; Godwin se trouve na^ lurellement Téconomistedes whigs et des radicaux, ^adi» que IVlalthus vint en aide aux tories et aux conservateurs, La question sociale passa dans le
domaine de la politique y et l'cMd ne vint jamais à bout de la résoudre. Elle vaut pourtant bien le peine d'être examinée, et il n'est pas inutile de savoir lequel de ces deux hommes a raison. L'un dit aux infortuné : Allez-vous en ;* vous êtes de trop ici j il n'y a pas de couvert pour vous : et l'autre répond : S'il y a des pauvres , c'est qu'il y a des riches qui mangent pour deux(1). Une pareille étude est d'autant plus nécessaire , que les luttes ne sont pas exclusivement bornées à l'Ai^Ieterre. Après la réfutation de Malthus par Godwin , je vous recommande les écrits de Tamérkain Everett, qui a soutenu, comme Mirabeau (qui Vest, il est vrai, dédit plus tard), que la population est un des symptômes de la richesse, et que plus un pays est peuplé, plus il est prospère.
La question sortit alors tout--à-fait du domaine
(I) On ne lira pas sans intérêt Pextrait suirant de Godwin, pour Popposer aux paroles de Ualihns diées par le professeur.
Ce qui frapperait d*abord celui qui jeteraifc un coup d^œil sur « tous les ft>yaunies de la terre, » et sur Pétat de leur population , ce serait le très* petit nooibre de leurs habitants et la mulfitude et Pétendue des terrains incultes et déserts. Si son cœur était plein d'une douce alTection pour les hommes, il ne pourrait pas s^empêcherde comparer Pétat présent du globe, avec son état possible; il ne pourrait enyisager Pespéce humaine que comme un faible débris répandu sur une inunense surface fertile et productire, et il s'affligerait en Toyant combien peu on met à profit les qualités bienfaisantes de la terre, notre, mère commune. Si au lieu d'être sensible et enthousiaste, il était d'un caractère posé et réfléchi, peut-être ne s'affligerail-il pas, mais je crois qu'il chercherait sérieusement à connaître comment on peut accroître la population des États , et par quels moyeas les ^ifl'érenies régions du globe pourraient se remplir d'une nombreuse race
d'habitants heureui .'
Mais ce n'est point la loi de la nature^ ce n'est que la loi d'un état social très 'factice, qui entasse sur une poignée d'individus, une si énorme surabondance, qui leur prodigue les moyens de se liTTer à toutes les folles dépenses , à toutes les jouissances de laxe> tandis que d'autres , qui tOHTent les Talent bien , iom condAïuiés i languir dans le besoin, y
( 125- ) delà philosophie spéculatÎTe pour entrer dans ce* lui des faits ; car ce fut surtout par des faits que les adversaires de Malthus voulurent le combattre; et sous ce point de vue^ je dois le dire , si lauteur de l'Essai delà population s'est aussi appuyé sur des chiffres, les chiffires ont fourni de puissants argumente contre lui. En voici quelques-uns qu'il n'est jamais parvenu à réfuter. Ils sont pris dans son propre pays.
La population d'Angleterre était
en 1700 de 5,000,000 hab.
et en 1831 de 14,000,000 « La popjilation de Londres était
en 1700 de 140,000 »
et en 1831 de 1,400,000 »
Les pauvres étaient dans toute
l'Angleterre en 1700 de 200,000 »
et en 1836 de 400,000 »
Ainsi , quand la population d'Angleterre a triplé et celle de la ville de Londres décuplé, le nombre des pauvres a à peine doublé. C'est là un rapport décroissant bien sensible qu'il faut attribuer à l'augmentation de la richesse publique par le travail des machines. La différence n'eût pas été aussi grande si j'avais pris pour base de mon appréciation les mendiants de la ville de ^Londres , dont la population plus errante, contient un quart en sus de celle de la Grande-Bretagne , ea chevaliers d'industrie de toute espèce; et d'ailleurs on ne les connaît pas tous, car une bonne partie y est à l'état de mendiant, moitié voleur, moitié honteux.
Maldius ft'a pa» tenu compte des jurogrés ^ud peut faire rintelligence hniDame^ et il na pas prévti qu'il s'établirait entre le^ traraiUeurs les plus immédiatement menacés de la misère , des associations qui kui^ fourniraient les nieyenS de lutter avec le fléan. De son tems il n'existait pas phis d'unie ou deux compagnies d'assurances sur la vie} tandis qu'aujourd'hui on ed compte plus de 40. Les sociétés de prévoyance ( friendly Society) qui n'avaient que fort peu de déreleppement à l'éj^oque où il écrivait , puisqu'elles ne datent que d^ 1799, étaient eu 1834 au nombre de 411 7 et comptaient environ 1^500,000 membi^es*
En otitre^ tous jeS esprits sont aujourd'hui à la recherche d'un systènàe d'association qui protège les travailleurs contre Fexploitatk>n des oapitotiste» et le commerce des machines. Ge mouvement social a commencé en Angleterre et a produit le système de co<^ration d'Owen ^ essayé en grand à Ncw-LanaFrek en Ecosse, et à New-^HarAiony en Amérique ; plus tard il a pénécré en Ffancè < et naus avons vu les théories de Fourier , de St. Simon et de Ses disciples , tous systèmes mt lesquels je reviendrai. En Allemagne le mouvement est moina apparent ; maia il n'en est pas moins pfo*fond, puisque les études se poursuivent dani^- Tordre iàtellectuel.
JPH. G.
SEI^TIÈME LEÇON-
SéMëe-te itf déc««»lr» 4MV.
HéPlTA.UX.-HbsPlCËS.«BlJREAt);X DB BlENI^ÂIgANCË.t- Enfants TROUris.-pRÏSOHS.
SoMMiiKE : La question du paupérisme «si de tous les temps.*— Paupérfna» cbe^ IM OHMtf.— CImk Its RotÉaM^v—deti» le ré^ltËe «KéoM. - CompUcatiDiu d«es au christiaBisme^à Cbarlei-Quiat «f à la réfohD«.«- ^ts pour encoarager les mariages (en note).
Les premières tentatives de réformes daieei du ]^f IIK sfètle : fef pfti» losopbes français en prennent rinitiatUe,— L»8térilité das^stail qui ont « été tentés, est due à l'esprit de syMëme. ~ Il a nui aux réformes de Itf^ot^ à e«Bei t» la GùoAXtÈÊàXt^ dé là Contentlèv et dé PEiApfre. ^Uoe rigueur excessiye.tpa^ plus quHme générosité aTeugIe,lé peureat résoudre la question de paupérisme.
tté^i^ÂiniE) %MntX9^ Bvâitàinr 0b rnirrAî^Airct.
Le«^popQlattM,lc«r9rTe^ra««ftt e» J78ti« ev tsts.— Les hospices éntafalg-' sent tout; nécessité de mettre un terme à leur multiplication.— Ceux qûf ter habitent ont moifi^ de dt^it^ k fa charité publique que les panYM» malades dea bôfilaix.'-QiieAioD'dfareyMiif des hoapiceaet hôpitaux. — Immobilisation des-reyenus qu'ails possèdent; inconyénients qu'elle présente.^Lenr gérance coûtent Si;^.-'I1 de apportent que 2^.— Avamagef dé la «on^rsion des biant fonds en rentes sar l*état. ektauts TaoVTÉs.
Histoire des enfants trouvés depuis 6^4 jusqu^en i856;.Paccroissement de toir têmlRM Mdt toi^nr» le» méadrèk^priM^ponr aaftuter' ledr sort.^ Réformes de 1855 : suppression des tours.— Éloignement des enfanta.^ — Réduction d6S lits.^Seconrs accordén aux mères qui gardent leurs eaia&tfc