‹ Cours d'économie industrielle 183839 par m. Blanqui aĩnéChapitre 105 sur 118 · MANQUE DE LUMIÈRES · texte numérisé non relu

MANQUE DE LUMIÈRES

Depuis la fin de nos grandes luttes politiques, chacun a cru avantageux pour lui de n’agir qu’au point de vue de son intérêt personnel , et peu de gens ont été , je ne dirai pas assez généreux, mais assez habiles , pour chercher le succès de leurs entreprises et l’augmentation de leur fortune dans la prospérité générale. Bien que les privilèges de toute sorte eusent été officiellement détruits par notre première révolution , que leur restauration eût été légalement interdite, on a fait mille efforts pour en reconstituer quelques-uns en les déguisant sous les dénominations vagues d’encouragements, de protection contre l’étranger.

Les rivalités, la concurrence, germes éternels de cette mortelle et déplorable guerre que les travailleurs se font en temps de paix, ont été le commencement et la fin, l’alpha et l’oméga, de toutes les entreprises industrielles et commerciales. Cet esprit de lutte étroite, dirais-je d’envie? a pénétré partout et faut-il le reconnaître? ce qui se fait maintenant

n’en porte pas moins le cachet que ce qui se faisait il y à vingt ans.

Voyez autour de vous, cherchez, et vous observerez ce caractère en toute chose, même, surtout, dois-je dire peut-être, dans les élections politiques. La prolongation de la paix laissant aux citoyens le loisir de ne songer qu’à eux et ne leur faisant plus un besoin de s’entendre sur de grandes questions d’existence et de gloire nationales, les intérêts Individuels et de localité en ont profité pour se manifester seuls , et n’ont pas craint , pour arriver à se satisfaire, de tout entraver.

Dans beaucoup d’endroits on ne considère pas un député comme chargé de travailler aux affaires de l’État, mais à celles de l’arrondissement ; on ne demande pas aux candidats quelles sont leurs connaissances administratives et économiques, mais on leur fait prendre l’engagement d’employer leur influence à faire obtenir au chef-lieu le passage d’une route, le perfectionnement du lit d’une rivière, ou encore des droits protecteurs pour telle industrie, OU des réductions de droits pour telle matière première. Enfin , on en est arrivé à ce point, que, dans mainte circonstance, il suffit, pour reconnaître l’opinion d’un député , de savoir quel arrondissementl’a envoyéà la chambre. Personne n’ignore que la députation de la Gironde, par exemple, vote tout entière pour la liberté du commerce, parce que les vins du pays ne peuvent se placer à l’étranger qu’à la faveur de cette réforme. On sait égale-

ment que la députation du Nord défend, quand même, le sucre de betteraves, au préjudice des sucres des colonies, défendus à leur tour avec non moins d’énergie par les députés des ports de mer. Il en est de même pour les fers , pour les bouilles , pour les lazarets, dont le commerce en général se plaint, et que le commerce spécial de Marseille, qui leur doit sa fortune, fait protéger par ses envoyés.

Le grand tort de l’administration, c’est de n’avoir pas su acquérir une force suffisante pour briser tous ces intérêts divergeants, et leur faire une nécessité de la concorde ; — c’est d’avoir eu recours à un système de bascule et de demi-mesures qui a mécontenté tout le monde et n’a donné de satisfaction à personne ; — c’est d’avoir , par exemple, diminué les droits sur la houille en faveur de Bordeaux dont les plaintes étaient les plus énergiques, et de les avoir maintenus à un taux plus élevé pour Nautes et à un plus fort encore pour le Havre et tout le littoral du . nord, dans la crainte de nuire k Anzin, Douchy, etc.; , —c’est encore, de n’avoir pas su prendre une décision dans la question des sucres; se faisant tour à tour betteravière avec les départements qui produisent le sucre indigène, et coloniale avec les ports de mer créanciers de nos possessions des Antilles.-— La question des lins, quoique plus simple que toutes les autres, n’a pas été pour elle un moindre sujet d’embarras ; ici non plus elle n’a pas su prendre un parti.

Toutes ces faiblesses, ces indécisions funestes , proviennent , il faut bien le reconnaître, de la même

source que les embarras individuels de nos manufactures et de nos commerçants , du manque de lumières : l’ignorance des principes est la cause de tout.

C’est qu’aussi , messieurs , les principes , surtout en économie sociale , sont une religion dont on ne peut violer les dogmes sans encourir un châtiment; et, comme la religion est matérielle, les châtiments sont essentiellement de même nature.

C’est pour avoir méconnu toutes les prescriptions de l’économie politique, qu’en dépit des richesses de notre sol , du génie de nos savants , de l’intelligence de nos travailleurs, nous sommes restés si fort en arrière de la Grande-Bretagne ; et les rapides et immenses progrès de cette puissance malgré les entraves et les difficultés sans nombre, quelle rencontre à chaque pas dans sa dette, dans ses pauvres, son clergé, son aristocratie, sont la récompense de son respect absolu pour ces principes que nous avons méconnus et dont l’observation scrupuleuse . a élevé ce pays à un si haut degré de prospérité et , de force, dans Je même temps où l’excès de ses sacrifices aurait dû le faire succomber.

La France pourra, lorsqu’elle en aura la volonté, atteindre au même point et le dépasser même, parce qu’elle possède tout ce qu’il faut pour grandir et n’a pas dans son propre sein les éléments d’une destruction semblable à celle qui menace l’Angleterre. Mais pour arriver à ce but il faut, je le répète, sacrifier au despotisme des principes, qui peut seul mettre un terme à l’anarchie industrielle qui nous désole. C’est

pour cela, messieurs, qu’il est nécessaire, indispensable, de connaître et de vulgariser ces principes, dont l’enseignement forme l’objet du cours que je suis appelé à faire ici. C’est à les bien définir et à expliquer comment ils sont applicables au travail, dont ils forment en quelque sorte le code, que je me suis particulièrement attaché dans nos réunions de cet hiver.

Nous avons observé ensemble quelle était la condition des travailleurs et les résultats du travail dans l’état de liberté et de contrainte. La supériorité du premier de ces états nous étant apparue dans toute son évidence , je me suis efforcé de vous démontrer de quelle manière il était affecté par l’organisation actuelle de l’industrie, par la concurrence intérieure et extérieure , par les tarifs de douanes , etc.

Ce qui a dû vous frapper surtout, messieurs , dans cétte longue monographie du travail, c’est l’action, chaque jour plus puissante, exercée sur lui par les grands capitaux.

Notre époque tend évidemment à reconstituer une aristocratie nouvelle , en faisant des grands capitaux la source unique de toute force et de tout bien. Partout, en effet, nous les avons vus se substituer aux petites épargnes et les écraser. Point de salut aujourd’hui pour les petits commerces, les petites industries, les petites bourses ; point de succès si l’on ne procède par millions; point de succès sans grandes machines, sans grands approvisionnements, sans chemins de fer, ces routes mécaniques, sans bateaux à vapeur gigantesques. Le dernier jour des

petites affaires, du travail à la main, des petits transports, a lui. Ces industries vont mourir si elles ne sont mortes déjà; reconnaissons, sans les regretter, les services qu’elles ont rendus et ne songeons qu’à l’adoption des nouveaux moyens de travail, sans hésitation comme sans arrière-pensée.

Sans doute la transition sera difficile, pénible même; mais la hâter est le seul moyen de la rendre moins douloureuse. Plus tôt elle sera achevée et plus tôt les développements des nouvelles industries assureront du travail et de l’aisance à ceux que la mort des anciennes jette maintenant sur le pavé.

Le recours aux grandes masses de capitaux est donc un fait, ou si vous voulez une fatalité à laquelle il n’est pas possible d’échapper. Seulement il faut étudier s’il n’existe pas quelques procédés pour obtenir ces ressources fécondes, sans tomber dans les inconvénients qui résultent de leur concentration dans les mains d’un petit nombre de particuliers qui, devenant seuls détenteurs d’une marchandise indispensable, pourraient se moutrer d’autant plus exigeants que les besoins que l’on aurait d’eux seraient plus grands, et les moyens d’en trouver de moins avides plus rares.

En m’entendant parler ainsi, tout le monde a déjà nommé l’association. C’est en elle, en effet, que se trouve la défense contre le danger que je viens de signaler; mais, pour le corps social attaqué comme pour le corps de l’homme malade, il ne suffit pas d’avoir découvert le médicament, il faut encore une main habile pour le préparer et l’administrer. Or,

jusqu’à présent, cette main ne s’est pas trouvée. On n’a pas pu découvrir la loi de l’association des travailleurs et des capitalistes, ou plutôt, la loi du partage des profits. Des essais tentés, pàs un n’a réussi, soit qu’ils appartinssent à de mauvais systèmes ou qu’ils fussent mal dirigés et faits dans des limites trop restreintes. Là, cependant, je le reconnais, se trouve le germe de notre grandeur future; vienne donc bientôt la main qui doit le féconder!

Pour nous, en l’attendant, nous devons nons efforcer constamment de faciliter sa tâche en encourageant tous les essais; en accueillant, pour les étudier, toutes les propositions. Nous devons marcher tous, par les voies régulières du travail, et non dans celles de la spéculation dont le terme est la ruine, vers ce but de notre époque, la richesse : but noble et beau, quoi qu’on en ait pu dire; car c’est du succès et de la richesse que dépend la gloire et la puissance de notre pays, le bonheur de nos concitoyens. C’est de la richesse et de la bonne répartition des profits du travail que tous nos malheureux attendent leur soulagement, tous les riches leur sécurité. Sous ce rapport, vous le voyez, ils sont aussi intéressés les uns que les autres à la réussite , c’est-à-dire au bienêtre général.

Sans avoir de solutions pour toutes les difficultés, de même que la médecine n’a pas de remède pour toutes les maladies , la science de l’économie politique est assez riche cependant et assez certaine pour qu’on doive la consulter attentivement sur la route à suivre dans cette marche de toute une so-

ciété, et sur les moyens d’écarter les principaux obstacles qui peuvent se rencontrer sur la route. On n’aura le droit de la répudier qu’après avoir vainement pris et suivi ses conseils; jusque là les dédains que quelques-uns affectent à son égard ne sont pas fondés. Si, aujourd’hui encore, tant de plaintes s’élèvent, tant de souffrances se manifestent et affectent si douloureusement nos populations, la cause n’en est-elle pas au mépris dans lequel on a tenu ses avertissements.

L’industrie se plaint d’un engorgement de ses produits; la science ne lavait-elle pas prévu en voyant s’élever partout de nouvelles fabriques sans qu’on songeât à créer de nouveaux débouchés? Avait-elle indiqué la réforme des douanes, comme de nature à nous ouvrir ces débouchés qui manquent, et à donner à notre industrie la force que l’engourdissement dû à une trop longue protection lui avait enlevél ou ne lui avait pas permis d’acquérir? Quel cas a-t-on fait de ces avertissements?

Tous les producteurs, de tous les ordres, se plaignent , non de l’absence , mais de la cherté des capitaux; l’économie politique avait annoncé que les banques ramèneraient l’abondance en facilitant la circulation et feraient baisser les prix en inspirant la confiance, et l’on n’a pas établi de banques.

Tout le monde se plaint du poids des charges publiques, et l’économie politique a démontré que l’imperfection de l’emploi des fonds qui proviennent des impôts était seule à regretter; que l’armée qui en absorbe la plus grande partie pouvait être

employée utilement à de grands travaux publics; que les grandes entreprises de routes, de canaux, de chemins de fer, pouvaient être exécutées par leur moyen etavecles fonds du budget, à l’immense avantage du pays et des soldats; et l’on a livré les entreprises à des compagnies qui n’ont rien pu faire, et ton a abandonné l’armée à une oisiveté destructive.

Véritable Cassandre des temps modernes, l’éco- • uomiepolitique a toujours parlé sans être entendue, elle a prédit l’avenir sans être comprise. — Les malheurs annoncés par elle, si tristement réalisés, seront-ils une leçon suffisante pour l’avenir? Espérons-le !

Notre époque, il faut s’en convaincre, est une époque d’étude et d’expériences d’autant plus curieuses et plus intéressantes qu’elles se font, non sur la nature morte, mais sur la nature vivante. C’est ce qu’il faut se dire pour ne pas s’effrayer des plaintes qu’arrache au patient la douleur que lui cause une opération qui doit le sauver. Ces expériences seront nécessairement nombreuses et longues : peut-être n’en verrons-nous pas la fin ; mais , de même que nous avons hérité des travaux de nos pères, nous devons les nôtres à ceux qui nous suivront. On n’aura le droit de s’arrêter qu’après avoir touché le but, c’est-à-dire lorsque aura cessé cette étrange anomalie de malfaiteurs , de criminels, de mendiants, mieux logés, mieux vêtus, mieux nourris, qu’une foule d’honorables travailleurs, qu’un labeur pénible couvre à peine de quelques haillons, nourrit

insuffisamment d’un morceau de pain noir et ne recouvre pas toujours d’un toit solide.

Telle est, messieurs, la grande et belle tâche à laquelle nous devons travailler avec ardeur et sans repos. L’Angleterre, qui nous a précédés pour tant de choses, nous devance encore dans cette route sur laquelle elle a bien, il est vrai, plus de chemin à faire que nous. Déjà, vous le savez, elle a réformé l’organisation de ses banques , — anéanti l’esclavage dans ses colonies bien plus importantes que les nôtres , — aboli le privilège de sa grande Compagnie des Indes, immense pouvoir commandant à cent vingt millions d’hommes et duquel dépendait une masse si considérable d’existences métropolitaines.

— Elle a fait tout cela, messieurs, avec prudence sans doute, mais aussi avec fermeté; sans hésitation et sans crainte. Comment dès lors pourrions-nous en concevoir pour ce que nous avons à faire : — pour quelques réformes de douanes ; — pour tuer l’usure départementale en établissant des banques ; — pour compléter notre système d’instruction publique ; — rendre à l’État la direction et la propriété des grands travaux d’utilité publique , dont il n’a pu être dessaisi sans danger pour tous, comme sans profit pour personne ; — pour réformer le crédit public en le faisant servir non plus stérilement, mais productivement, à commanditer ces grands travaux exécutés par l'État ou à son compte; — pour vaincre quelques répugnances d’amour propre, en utilisant

l’armée, au grand avantage intellectuel de tous ceux qui la composent?

Telles sont les principales réformes , dont la science que nous avons étudiée ensemble démontre la nécessité, en même temps qu’elle indique les moyens d’exécution. C’est par de telles indications qu’elle sert le pays, qu’elle le guide vers ses belles destinées. J’espère, lorsque nous nous reverrons de nouveau, avoir à enregistrer comme faits accomplis quelques-unes de ces réformes, notamment dans la question des chemins de fer. L’exposition qui va s’ouvrir nous fera connaître les besoins de nos autres industries , que l’économie politique saura, je n’en doute pas, trouver les moyens de satisfaire.

rm.

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