QUINZIÈME LEÇON
DU TRAVAIL
$ II. TRAVAIL mDUSTEUL (SuilC.)
Travail des Mendiants.
IS janvier <839.
On avu que le travail des prisonniers occasionnait peu de dommage à celui des ouvriers libres, puisque le total de leur production ne s’élevait pas à plus de i,5oo,ooo fr. ; si donc un reproche pouvait être adressé au système pénitentiaire actuel, ce ne serait pas de ce qu’il fait travailler les détenus , mais bien plutôt de ce que, dans l’intérêt de leur réforme, il ne les fait pas travailler assez , et de ce qu’un certain nombre même ne travaille pas du tout.
L’utilisation industrielle des condamnés n’est pas la seule dont on se soit plaint; on a parlé également de la concurrence que les mendiants réunis dans les dépôts de mendicité faisaient aux ouvriers ordinaires : nous avons vu combien le premier reproche était peu fondé; celui-ci l’est encore moins , s’il est possible, et la concurrence qu’on a montrée si
désastreuse, tout à fait nulle et imperceptible, ainsi que je vais essayer de vous le démontrer.
La mendicité, qu’il ne faut pas confondre avec la misère, car il y a en France a,5oo,ooo indigents et seulement aoo,ooo mendiants, qui, je dois le dire encore, ne sont pas tous indigents, est envisagée de trois manières différentes :
Comme un malheur qui donne droit à la compassion et aux secours des riches;
Comme une profession légale , procurant un salaire fixé par la loi ;
Comme un crime ou tout au moins un délit qui appelle la sévérité des tribunaux.
Dans le premier cas , l’aumône s’exerce publiquement, et lève, comme en Espagne et en Italie, un impôt toujours acquitté par la charité publique;
Dans la seconde position , la mendicité est une industrie ou plutôt une souveraine qui a sa liste civile votée par le parlement, et payée sur le budget municipal de chaque ville et de chaque bourg de la Grande-Bretagne;
Enfin , dans sa troisième et plus triste condition , la pauvreté qui implore les secours des passants espoursuivie, traquée et punie comme le crime, sans qu’il soit tenu compte de ses motifs, sans que les mendiants volontaires, c’est-à-dire les paresseux, soient distingués des mendiants forcés, c’est-à-dire des invalides et des impotents, des vieillards et des infirmes; c’est le régime français.
Ces trois systèmes si différents dans leurs points de départ et dans leurs moyens d’action , ont été par- 38-3q. i4
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faitement observés et décrits par M. de Villeneuve Eargemont, dans son Economie politique chrétienne, à laquelle je renverrai tous ceux qui voudront d’amples et curieux détails sur toute cette question.
Ce difficile problème de l’extinction de la mendicité a de tout temps occupé l’administration, mais beaucoup moins cependant alors que la misère, fille la féodalité et de sps abus, était pour ainsi dire le sort commun de tous ceux qui ne comptaient pas dans les rangs des classes privilégiées , qu’aux époques plus récentes de la révolution et de l’empire , durant lesquelles le travail émancipé a reconquis pour chaque citoyen un couvert au banquet de la vie.
Napoléon se préoccupa beaucoup de cette haute question de politique intérieure, et crut lui avoir trouvé une solution, en ordonnant la création de maisons de trvaail pour les mendiants (i). Il dit
(i) Les anciens avaient aussi des maisons de travail. Ils furent imitas, en i5g8, parles Espagnols, et, au commencement du xvii' siècle, par les Anglais; dans le même temps, la ville de Hambourg fondait pour ses pauvres une maison de travail.
En France, la première tentative eut lieu à Paris, en 168a; mais, après avoir dépensé 6 millions, il fallut y renoncer. L’ordonnance de 1764 voulut en organiser sur une plus large échelle, et on en comptait 18 en 1778, ai en 1781, 07 en 1786, et 33 en 179a : ce second essai ne réussit pas mieux que le premier.
Beaucoup de villes d’Allemagne et de communes d’Angleterre et de Danemark ont adopté ce système sans en retirer d’avantages bien réels. On compte 8 maisons de travail dans les Pays-Bas, a à Vérone, a 3 Gènes, 1 à Florence, 1 3 Bologne ; dés i8o3 la Russie en avait io3. Presque partout on est oblige de recourir A la violence pour main-
ai i
à ceux-ci : « Je dois croire que vous n’ètes oisifs , et que vous ne demandez votre pain à l'aumône que faute d’ouvrage, car je ne puis admettre que vous ne voulez pas en chercher; eh bien, voici une maison que j’ai fait arranger pour vous; entrez-y, et vous y recevrez le gîte, la nourriture, l’habillement , à la seule condition d’y remplir une tâche facile : de travailler. » Les préfets et les maçons répondirent seuls à la voix de l’empereur; les maisons furent préparées et disposées, mais les mendiants ne vinrent pas les habiter, et restèrent sourds au raisonnement pourtant si juste que je viens d’exposer, et il fallut, pour en convaincre un certain nombre recourir à l’éloquence bien connue de la gendarmerie, et à l’argument toujours victorieux des menottes.
Dans le plth^conçu par notre grand organisateur, chaque département devait avoir son dépôt de mendicité ; il n’y en eut cependant que 5g fondés sur le papier, et 37 seulement furent ouverts. Comme ttfot d’autres créations de l’empire, celle-ci futaban-
tenir la discipline intérieure des dépôts de mendicité, et forcer leurs bûtes au travail. M. le docteur Valentin nous apprend, dans son Voyage en Italie, que dans la Pia Casa di Lavoro de Florence, on diminue la ration des pauvres qui ne travaillent pas assez, et l’on expose dans le réfectoire une machine qui lise les pieds et les mains des paresseux à qui l’on inflige publiquement la fustigation. Ce traitement 1 appelle celui que le directeur de l'hApilal général de Paris avait le droit de taire subir aux habitants de cette maison; il les faisait raser, mettre an cachot, et les condamnait au carcan et au fouet ; aussi rapporte-t-on qu’en 1659 il y eut à Paris huit émeutes excitées par les archers qui conduisaient les pauvres à cet hôpital.
( Noie flu rédacteur.)
donnée par la restauration , qui eut du moins pour excnse, dans cette circonstance, les continuelles réclamations des conseils généraux, à la charge desquels retombaient les dépenses des maisons de travail; il ne faut donc pas s’étonner si, à partir de 1 8 1 5 , leur nombre diminue chaque année. En 1 8 1 8, il n’en restait plus que 97, et 6 en i8a5. Elles semblaient devoir s’éteindre complètement, et mourir oubliées, lorsque la popularité passagère des deux maisons fondées à Bordeaux par M. d’Haussez, et à Paris par M. de Belleytne, y fit revenir encore une fois. On en comptait 3i en 1899; il n’y en a plus que deux aujourd'hui; l’une à Saint-Denis, et l’autre à Villers-Cotterets.
Il faut, on en conviendra, une bien grande disposition à la critique pour se plaindre de la concurrence que ces deux uniques établissements^Jgint le premier ne renferme que 800 individus, et le second seulement les invalides de celui-ci, auxquels on fait tailler de petits morceaux de bois pour en faire des fossets à l’usage des marchands de vin) font au t^vail libre, et ce seraient, à vrai dire, bien plus les mendiants que les ouvriers ordinaires qui auraient à se plaindre des conséquences de ce système.
Avant même qu’on fût bien convaincu de l'impuissance des maisons d* travail à détruire la mendicité, le peu de réussite des premières tentatives avait porté quelques philantropes à chercher un autre remède pour la guérison de cette triste plaie de la civilisation de tous les âges. Imitant en ceci les Romains et les Grecs, ils songèrent k réunir les
pauvres, et à les envoyer coloniser non plus des pays éloignés et trans-marins , mais des parties incultes du territoire. Quelques puissances et notamment la Hollande, puis la Belgique après elle, firent la dépense d’essais en grand, sur lesquels la France se borna à faire des livres, parmi lesquels il convient de remarquer les E tuiles administratives sur les landes , de M. le baron d’Haussez, et l’ouvrage sur les Colonies * agricoles et leurs avantages, de M. Huerne de Pommeuse. Après quelques années d’existence, les beaux établissements de Frédérichsgabe, Frédérichsoord, Wortel’, etc., sont devenus presque déserts, je les ai du moins trouvés tels lors de mon voyage dans ces contrées, et je sais de bonne part que leur position n’a fait qu’empirer depuis cette époque.
Jusqu’ici donc tous les moyens auxquels on a recouru pour pallier les maux causés parla misère sont demeurés stériles. — Serait-ce de ce que la question aurait été mal posée? — Je serais fort disposé à le croire. N’a-t-on pas en effet voulu arrêter le torrent lorsqu’il fallait chercher à le tarir? n’a-t-on pas salarié ou emprisonné le mendiant au lieu de faire qu’il n’y eût pas de mendiant?
Sous l’ancien régime, le nombre de ces malheureux était innombrable. Il a diminué sous la révolution et sous l’empire qui dévoraient les hommes. La paix les a de nouveau multipliés, non pas, il est vrai, en raison de l’accroissement de la population (car la France en compte moins aujourd’hui qu’il y a un demi-siècle) : plus de travail a nourri plus de inonde; mais tout le monde ne peut pas travailler, ou
du moins tout le monde ne peut vivre du produit de son travail. Nous aurons à rechercher plus tard, lorsque nous nous occuperons de la question du paupérisme, si l’ancienne aristocratie féodale ne tend pas à se reconstituer de nos jours, sous forme d’une aristocratie industrielle, dont les lois de douanes, soi disant protectrices du travail, sont les titres de noblesse, les apanages et les majorats. Nous aurons à vérifier jusqu’à quel point sont conformes à la vérité ces indications de nos géographes indus* triels, qui nous montrent la misèresuivre les progrès du régime manufacturier, et nous font voir les salaires des simples travailleurs demeurer toujours stationnaires, quand la fortune des entrepreneurs se double, se décuple, se centuple même; malheureuse armée dont l’état-major est couvert de broderies, quand les soldats se cachent avec peine sous des haillons.
Notre sujet nous conduit maintenant à examiner les conséquences économiques de l’emploi des soldats; cette question est trop importante pour qu’il me soit possible de la traiter d’une manière convenable à la fin d’une leçon; nous l’étudierons avec soin mardi prochain.