‹ Cours d'économie industrielle 183839 par m. Blanqui aĩnéChapitre 48 sur 118 · SEIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEIZIÈME LEÇON

DU TRAVAIL

$ H. — T»»ï»n- iDficiTMu (fin).

Travail des Soldats (I).

18 janvier 18S9.

« Les progrès de l’économie politique tendent chaque jour à dépopulariser la guerre. On sait ce quelle coûte alors qu’on triomphe ; on le sait encore mieux quand on ne triomphe pas. Les fils paient chèrement la gloire de leurs pères et la victoire marche toujours accompagnée d’un cortège do créanciers. Après vingt ans de guerre, l’Angleterre trouve une dette de ao milliards; la France une contribution de près de îoo millions de rentes. On

(l) Celle question ayant été complètement traître par M. Flanqui dans un mémoire lu par lui à t’Ioslitut, j'ai cru pouvoir reproduire ici la plus grande partie de ret intéressant travail encore inédit, et qui ne sera publié que dans les mémoires de l’Académie , réservés suivant l’usage aux seuls membres de nos corps savants.

[Pfole du rédacteur.)

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s’est donc attaché à force de malheurs au culte de la paix ; mais ce culte, exempt de fanatisme, réclame une pratique intelligente et éclairée. Les peuples ont besoin de gloire dans la paix ainsi que dans la guerre , et les armées ne doivent jamais cesser d’être, comme toutes les puissances de ce monde, des instruments de civilisation aux ordres du progrès social et de l’humanité.

n Cependant la paix quand elle est solide et prolongée, offre un problème intéressant à résoudre pour la mettre en rapport avec la constitution énergique des armées, naturellement amies du mouvement et des entreprises hardies. L’Europe compte en effet aujourd’hui a millions d’hommes sous les armes; leur travail annuel, s’ils étaient occupés aux ateliers de l’industrie ou de l’agriculture, représenterait une valeur d’un milliard de francs. Ce n’est pas exagérer que d’évaluer au même taux les frais de solde et d’entretien du matériel de cette masse armée: voilà donc une dépense de a milliards imposée chaque année , en pleine paix, aux populations de l’Europe. Personne ne contestera qu’elles gagneraient beaucoup en richesse et l’espèce humaine en bien-être, si la moitié de cette somme était appliquée à des travaux publics organisés de haut et poursuivis avec persévérance.

« Mais comment faire concourir les armées à la production des richesses? — Le passé nous permet de concevoir à cet égard, de flatteuses espérances; c’est par les armées que la civilisation ancienne a

fait ses plus belles conquêtes. La plupart des grands écrivains de l’antiquité, j’ai presque dit de ses philosophes, ont été soldats, et les villes célèbres que les Romains ont semées d’une main si libérale sur la surface du vieux continent, furent l’œuvre de leurs légions. En Afrique même, nos troupes retrouvent, après quinze siècles, la trace lumineuse du passage de ces nobles devanciers, heureuses de les imiter dans l’art de coloniser, comme elles les ont égalés dans l’art de vaincre De quelle pro-

fonde léthargie l’armée française a réveillé l’Orient ! et comme Napoléon avait compris Alexandrie de la même manière qu’Alexandre! C’est encore une armée qui est venue rallumer le flambeau delà civilisation sur la terre de Sésostris ; c’est aussi une armée française qui a achevé l’indépendance de la Grèce, et qui plus tard à rouvert l’Europe à la chrétienté. Mais si l’Europe a gardé le souvenir du pèlerinage héroïque de nos soldats au travers de son territoire, les idées qu’ils ont répandues, les grands ouvrages d’art qu’ils ont exécutés n’y ont pas moins contribué que la puissance de leurs armes.

a Les armées représentent presque toujours la pensée sociale des peuples contemporains ; la pensée de notre siècle est toute vouée au travail et au perfectionnement matériel et moral jlesarmées suivent donc les tendances actuelles du pays. C’est leur intérêt comme le nôtre, car ces intérêts sont inséparables ; l’essentiel est de les éclairer pour qu’ils se comprennent et se servent mutuellement. Il existe

dans l’État deux ateliers immenses: le premier occupé parles ouvriers de l’industrie privée; le second consacré aux travaux d’utilité publique. Ces deux grands ateliers se doivent l’un à l’autre un appui nécessaire; ils ne sont point rivaux mais alliés. Il faut donc éviter qu’en aucun cas, ils puissent se faire concurrence, car les travailleurs que l’État enlèverait à l’industrie des citoyens, lui causeraient un préjudice proportionné à l’accroissement des travaux exécutés par la puissance publique. Or, les travaux de ce genre ont reçu depuis quelques années, une impulsion considérable. Il a été pourvu avec munificence aux dépenses reconnues indispensables pour l’amélioration du lit de nos fleuves , pour l’achèvement de nos canaux, pour des routes nouvelles, pour l’agrandissement ou l’assainissement de nos ports. Une fièvre de chemins vicinaux s’est emparée de toutes nos communes , et l’on se croirait arrivé au moment où chaque citoyen devra quitter son atelier pour aller travailler à l’atelier public. Ajoutez à cette masse de travaux officiels l’emploi des ouvriers qui seront bientôt appelés à la construction des chemins de fer, et il sera facile de reconnaître que nous entrons dans une ère nouvelle. Les armées ne pourraient-elles pas s’associer à ces nobjes travaux?

« Les armées se composent dans toute l’Europe de la fleur de la jeunesse appelée au service, ici pour sept années, ailleurs pour dix, quelque part, nous dit-on , pour toute la vie. A ne parler que de la France, c’est un dépôt sacré que celui d’une

ai;mée de trois cent mille hommes. Puisque la haute raison des peuples et des rois semble avoir conju r pour longtemps le fléau de la guerre , il faut donner aux soldats des occupations et des habitudes appropriées à la tendance nouvelle des nations. Eux seuls dans ce siècle de travail et d’améliorations, ne sauraient renoncer à leur part de concours aux progrès de la fortune publique. Au moment où la loi les appelait sous les drapeaux , ils achevaient l’apprentissage d’une profession que le recrutement est venu interrompre. En temps de guerre du moins le soldat peut continuer cet apprentissage; il voit du pays, secoue des préjugés, s’instruit de mille choses nouvelles et les enseigne ou les raconte à son retour. Ainsi le vétéran d’Egypte est devenu dans nos villages un oracle et souvent un arbitre respecté , parce qu’il rapportait une expérience utile et les habitudes sévères du travail et de l’ordre. La paix serait-elle moins fertile en bons résultats que la guerre? N’y a-t-il rien à tenter pour la rendre également utile au développement intellectuel et moral du soldat ?

« L’excellente organisation de l’armée répond heureusement à cette importante question. L’armée présente en effet dans sa constitution intérieure, la discipline et la hiérarchie de l’atelier le mieux dirigé

Tout ce que nous faisons dans les arts si variés dont se compose notre industrie, les armées de terre et de mer le font à leur maniéré et y mettent plus d’ordre qu’il n’en régné dans nos plus belles usines.

C’est là qu’on sait improviser des secours pour les blessés , ménager des vivres pour la disette et triompher des obstacles les plus imprévus. A bord d’un vaisseau de ligne, vous retrouvez la société en action , avec toutes les professions savantes et utiles. Mille hommes travaillent à l’air sur un espace étroit, obéissants et calmes.au plus fort des tempêtes (i), comme des gens qui comprennent l’honneur de porter aux extrémités du monde la puissance et la renommée de leur pays.

« L’organisation , l’ordre , l'habile emploi des hommes, tels sont les éléments de succès qui manquent chez nous à la production nationale. L’armée nous offrirait d’admirables modèles en ce genre, si

nous savions les appliquera notre industrie;

car, tandis que l’anarchie règne dans presque toutes

(i) M. Rlanqui a rite dans son cours comme preuve des habitudes d’ordre et d'obéissance des marins et des soldats au milieu même des plus grands dangers, ce qui s’est passe il y a douze ou quinze ans lors du naufrage du Kent , vaisseau appartenant à la Compagnie des Indes.

Ce bâtiment, qui retournait en Europe, n’était plus qu’à quelques jours de marche du lieu de sa destination , lorsque le feu se déclara dans les soutes avec une telle violence, qu’il fallut renoncer à l’espoir de le sauver. Le capitaine, réduit à faire saborder toutes les parties inferieures de son navire, afin de noyer ses poudres que l’incendie allait atteindre, n’avait plus aucun moyen d’indiquer sa détressez trop éloigné des côtes, il ne pouvait mettre à la mer se* chaloupes, d'ailleurs insuffisantes. T- ut le monde allait périr, et ils étaient plus de 600, dont i^8 hommes d'équipage, qo passagers, 300 officiers, 34 4 soldats, 41 femmes, 76cnfanls! lorsqu'à pré» 36 heures d’angoisses, le pont supérieur sur lequel tout le monde s’était réfugié étant presque au niveau de la mer, on aperçut un bâtiment auquel on fit des signaux multipliés et heureusement compris. Quelques heures après, le libérateur tant désiré était à distance du navire en détresse j mais.

nos fabriques en imprimant à la concurrence le caractère d’une lutte arharnée, la plus parfaite har monie préside aux moindres travaux de nos troupes. On admire en Bretagne les belles routes stratégiques qu’elles ont achevées en moins de quatre années. L’Écosse est toute sillonnée des chemins entrepris par un seul régiment ; la Suède a fait exécuter par ses soldats son fameux canal de Gothie , l’un des plus beaux monuments de l’époque moderne. Ces utiles exemples ne méritent-ils pas d’être imités? Un corps de cent mille hommes, employé chaque année par des ingénieurs habiles à des travaux de communication, Braient plus de conquêtes dans leurs pays que cent victoires ne leur en vaudraient au dehors. La construction des canaux et des routes servirait d’école pratique à tout un peuple de con-

•voyant que celui-ci allait sombrer, et craignant de disparaître avec lui, il ne voulut pas aborder II fallut donc opérer le transbordement avec les seules embarcations de bord, qui, plus de vingt fois, firent le trajet, emmenant d’abord les femmes et les enfants, puis les passagers, enfin les soldats et les marins, et apres eux encore les officiers et le capitaine, qui ne quitta son bâtiment que le dernier, et pour le rendre à Dieu qui l’avait fait. Pendant tonte cette longue operation, pas le plus le'ger desordre nVclata; on rapporte même que les soldats ayant reçu l’ordre de se munir de cordes et de s’en ceindre les reins afin de faciliter leur sauvetage dans le cas où ils viendraient à tomber à la mer, l’un d’eux refusait de prendre cette précaution parce que la seule corde qu’il eût pu trouver appartenant à un officier, il ne croyait pas avoir le droit de s’en servir, même pour sauver sa vie. Le narrateur de cet événement ajoute encore que, dans cette recherche «le cordes, une caisse d’oranges a^ant été trouvée, quelquesuns des malheureux qui n’avaient rien bu ni mangé depuis 36 heures voulurent s’en saisir, mais que Irurs camarades les en empêchèrent en disant : Non, les oranges sont pour les dames; nous les leur porterons.

Ces deux faits sont consignés dans le rapport officiel du capitaine.

ducteurs. L’armée pourrait ainsi devenir une pépinière de contre-maîtres pour l’industrie.

« La sollicitude nationale n’a jamais cessé de veiller sur le bien-être du soldat , principalement depuis la paix... Mais la plupart des améliorations exécutées dans son intérêt appartiennent encore trop exclusivement , comme celles de nos prisons , à l’ordre matériel. Les esprits sérieux qui ont réfléchi sur cette grave question désireraient un système largement conçu pour l’instruction et la coopération de l’armée au grand œuvre de la civilisation dans l’état de paix. Trois cent mille hommes pleins d’intelligence et d’ardeur , et soumis aux règles de la discipline, méritent assurément qu’on travaille à les

utiliser

Si c’est l’instruction qui leur manque , pourquoi tarder si longtemps à la leur donner, surtout quand elle doit nous être si utile et nous coûter si peu.

L’armée compte dans son sein un grand nombre d’élèves de l’école polytechnique, une foule d’officiers distingués, une véritable encyclopédie de connaissances utiles ; il n’est pas un seul art dont elle ne possède plusieurs maîtres en état de le bien enseigner. La plupart des artilleurs sont des mécaniciens adroits; les soldats du génie sont des mineurs expérimentés; les pontonniers, de véritables ingénieurs des ponts-et-chaussées. Dans la cavalerie , le soldat pourrait apprendre à peu de frais les principes généraux et la pratique élémentaire de l’art vétérinaire , si nécessaire à nos campagnes , où les animaux sont traités plus empiriquement que les

hommes , ce qui n’est pas peu dire. L’infanterie deviendrait la grande école des adultes

C’est ainsi que l’armée aurait un régime économique approprié à l’état de paix , et le monde verrait le plus beau spectacle qui ait été donné aux hommes, le savoir uni à la force, la discipline dans le travail, et le progrès social pénétrant au fond des hameaux par des missionnaires qui en sont venus. »

Pour résumer ici la question de l’emploi des travailleurs non ordinaires , c’est-à-dire des prisonniers , des mendiants et des soldats , et de la concurrence qu’ils peuvent faire à l’industrie libre , je rappellerai :

i° Que l’importance de la production des premiers est insignifiante puisqu’elle ne dépasse pas i,5oo,ooo fr. par année, et que s’il y avait à demander une réforme ce serait plutôt dans le sens d’une augmentation de travail; i° que la production et la concurrence des mendiants était complètement nulle ; 3° enfin , pour ce qui a rapport aux soldats, que si leur utilisation a des conséquences bien autrement graves et importantes , elles sont entièrement favorables à l’industrie privée, puisque dans le système proposé, l’application des troupes aux grands travaux d’utilité publique doit avoir pour résultat de laisser à leurs travaux les ouvriers employés aujourd’hui paH’induslrieetl’agriculture, et quipouraient lesdéserter demain pou ries chemins de fer, les canaux , etc., si les soldats ne les exécutaient à leur place.

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