‹ Cours d'économie industrielle 183839 par m. Blanqui aĩnéChapitre 7 sur 118 · FORMENT, SE DISTRIBUENT ET SE CONSOMMENT LES RICHESSES · texte numérisé non relu

FORMENT, SE DISTRIBUENT ET SE CONSOMMENT LES RICHESSES

Aucun peuple n’est exclu de la puissance légitime que procurent les richesses; tout dépend de leur bonne administration : car il y a une bonne comme une mauvaise administration de la fortune des États.

C’est là même ce qui explique comment nous voyons des nations riches et puissantes sous un climat défavorable; d’autres faibles et déchues sous un climat heureux et riche. C’est là que réside la cause de la supériorité de l’Angleterre sur l’Espagne, des États-Unis sur l’Amérique méridionale, du Nord delà France sur le Midi, delà Belgique sur l’Italie, etc. Et vous voyez, par l’exemple tiré de notre propre pays que je n’entends pas, par bonne et mauvaise administration des États, la seule action du gouvernement sur la richesse publique , puisque chez nous elle se fait aussi bien sentir à Bayonne qu’à

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Lille; mais encore le plus ou moins de soin et d’habileté que les simples particuliers apportent dans la gestion de leur fortune et dans son accroissement.

Si, donc , le Nord de la France est supérieur en richesse à la partie méridionale, c’est que les habitants des Flandres , de la Picardie , de l’Alsace , de la Normandie, ont su tirer un meilleur parti de leur sol , pourtant moins fécond , de leur ciel moins clément , et surtout de leur intelligence , ce capital précieux qui supplée souvent à presque tous les autres. — Si , des deux parties du continent américain que nous avons trouvées vierges et sauvages le même jour, l’une est aujourd’hui égale en puissance, en richesse, en civilisation, aux nations les plusavancées du vieux continent; tandis que l’autre est en retardée plusieurs siècles en agriculture , en industrie, aussi bien qu’en littérature, en beaux arts, c’est que dans la première on a travaillé quand on se reposait dans l’autre. — Si, l’Angleterre est riche, heureuse et puissante , tandis que l’Espagne est pauvre , désolée par la guerre civile, déchue de sa grandeur, c’est que la flamme et la fumée qui brille et s’élève au-dessus des deux pays ont leur foyer dans les usines du premier, et dans les incendies qui éclairent le second; c’est que chez l’un il est le signal d’une production infatigable, chez l’autre d’une destruction incessante. — Vous le voyez donc bien, Messieurs, aucun peuple n’est réellement exclu de la puissance légitime que procurent les richesses : il ne faut que vouloir la conquérir par le

travail, comme l’ont fait la Hollande, qui a vaincu Louis XIV ; Genève et Bâle qui , par leurs capitaux, commandent à l’industrie de la moitié de l’Europe; les républiques italiennes qui ont pu lutter un instant contre l’empire, comme Carthage luttait contre Rome.

Long-temps on a cherché l’explication de ces différences extraordinaires dans des causes politiques; on a publié des livres pour prouver que les États les plus florissants devaient leur prospérité à certains articles de leur constitution. Toutes ces suppositions étaient autant d’erreurs, et l’économie politique a démontré d’une manière irréfutable que ces phénomènes étaient dus entièrement à la manière plus ou moins intelligente avec laquelle on avait dirigé le travail pour en retirer tous ses fruits.

Ce doit être là pour nous un nouvç} encouragement à persévérer dans nos recherches, puisque leur résultat doit être si important, qu’il nous indiquera les moyens d’élever notre pays à la plus haute puissance et à la plus grande prospérité.

Un écueil se présenterait ici. Ce serait de comprendre dans nos études, ainsi que l’ont fait les économistes allemands et italiens, i-’admixistratiow et la politique ; nous les retrancherons donc. Non pas qu’elles ne se rattachent par quelques points à notre sujet, ni que je craigne de les traiter, nous avons sous ce rapport le bonheur de vivre dans un pays et sous des lois qui permettent à l’esprit de penser, et à la parole de dire tout ce que l’esprit a pensé; mais • ; crois qu’il n’est pas donné à un

homme d’être encyclopédiste , de posséder toutes les connaissances , d’embrasser et de professer toutes les sciences avec une égale supériorité; je me restreins donc, non par crainte de trop dire, mais de mal dire ; je ferai moins afin de faire mieux.

Nous avons défini l’économie politique : la science de la formation, de la consommation et de la distribution des richesses ; nous avons dit ensuite que la richesse était véritablement le sang du corps social , et qu’un pays pauvre, comme l’Espagne, était toujours un pays faible; tandis qu’un pays riche , comme la Hollande, comme Genève, était toujours, quels que fussent ses limites et son sol , un pays fort et puissant; nous ajouterons maintenant que la marche d’une nation vers la richesse est toujours d’autant plus rapide et plus sure, qu’elle se conforme plus exactement aux prescriptions de l’économie politique , et que les infractions que les circonstances l’obligent à commettre sont moins considérables et plus tôt réprimées.

Afin de mieux faire comprendre ma pensée, je prendrai un exemple au hasard dans ceux que les événements nous offrent chaque jour; je poserai dans toute leur rigueur les exigences du principe fondamental de l’économie politique, la division dü travail, et je vous montrerai les conséquences qu’entraînent après elles ses trop fréquentes violations.

La division du travail, ai-je dit dans mes cours des aunées précédentes, est ce partage des différentes fonctions de la production entre plusieurs in-

dividus , qui permet à chacun de faire mieux et en plus grande quantité ce qu’il fait d’une manière spéciale.

La division du travail n’existe pas dans les sociétés anciennes , où chaque homme est forcé de subvenir à tous ses besoins; on ne la trouve avec tous ses développements que dans les sociétés modernes , chez lesquelles elle indique une civilisation avancée. Aujourd’hui encore , dans les maisons isolées et les hameaux dispersés des montagnes d’Ecosse, chaque fermier, dit Adam Smith, ne peut se dispenser d’être boucher, boulanger, brasseur, pour sa famille; à peine trouve-t-on un serrurier, un charpentier, un maçon, sur un espace de sept à huit lieues ; les familles sont obligées de faire ellesmêmes quantités de petits meubles pour lesquels , dans un pays mieux peuplé, elles auraient recours à d’autres ouvriers.

Cela serait bien pire encore si la division du travail n’était pas observée dans l’industrie.

Examinons en effet l’ameublement d’un artisan ordinaire, d’un simple journalier, et nous reconnaîtrons que le nombre des personnes dont l’industrie a été mise à contribution pour lui procurer ce mobilier, surpasse tout calcul. Par exemple, l’habit de drap qu’il porte est le produit du travail réuni d’une multitude d’ouvriers: le berger, l’appareiileur, le fileur, le tisserand, le foulon, le tailleur et beaucoup d’autres, doivent réunir leur savoirfaire pour achever cette production si simple. Et en outre, combien de négociants et de bras ont été

employés à transporter la matière de l’un de ces ouvriers à l’autre qui demeure fort loin du premier ? Combien de constructeurs de vaisseaux , de matelots , de faiseurs de voiles , de cordiers , ont été employés pour réunir les différents ingrédients dont le teinturier fait usage , et qui viennent souvent des extrémités opposées du globe ? Puis, quelle variété d’industrie pour fabriquer les outils du moindre de ces différents ouvriers, sans parler des machines plus compliquées , comme le vaisseau du marin , le moulin de foulon ou même le métier du tisserand! Considérons seulement combien d’industrie nécessaire pour fabriquer cette machine si simple , les ciseaux dont le berger se sert pour tondre ses moutons. L’homme qui extrait le minerai , le constructeur du fourneau pour la fonte , l’homme qui a préparé le charbon employé à la fonderie , le briquetier, le maçon, les ouvriers qui conduisent le feu , le directeur de la forge , les forgerons , le taillandier; tous doivent réunir leurs efforts et leurs talents pour faire ces ciseaux. Si nous examinons de même toutes les différentes parties de son habillement et de son mobilier, la toile grossière qu’il porte sur lui, les souliers qui sont à ses pieds, le lit où il se repose et toutes les parties qui le composent; l’appareil de la cheminée où cuisent ses aliments; le charbon qu’il y emploie , extrait des entrailles de la terre , arrivé chez lui après un long transport par mer ou par terre ; tous ses autres ustensiles de cuisine ; tout ce qui compose le couvert de sa table, couteaux, cuillers, fourchettes,

plats d’étain ou de terre sur lesquels il sert et partage ses aliments ; les différentes mains employées à préparer son pain , sa bierre ; les carreaux de verre qui admettent la lumière et la chaleur , préservent du vent et de la pluie ; si nous apprécions toute la science, toutes les connaissances des chimistes, des physiciens, des mathématiciens, qui ont découvert et mis en oeuvre toutes ces belles et merveilleuses inventions; si nous réunissons les outils des différents ouvriers employés à la confection de tous ces objets, et que nous examinions quelle infinie variété de travail chacun a exigé, il deviendra évident pour nous qu’il ne faut pas moins que le secours et la coopération de plusieurs milliers d’individus, pour que l'homme de la dernière classe, dans un pays civilisé, soit meublé d’une manière si simple et si peu recherchée.

Cet exemple de la division du travail , emprunté à Adam Smith , suffit pour faire sentir tous les avantages de l’application de ce principe, et il n’est personne de vous, sans doute, qui soit tenté d’abandonner sa profession, son industrie, pour fournir luimême à tous ses besoins. Personne ne voudrait être à la fois tailleur, bottier, boulanger, horloger, etc.; car pour faire ses habits , ses souliers , son pain et raccommoder sa montre , on serait obligé d’apprendre ces différentes professions , c’est-à-dire de passer sa vie en apprentissage, sans espérer jamais d’avoir des habits convenables , une chaussure solide, du pain bien fait et une montre bien réglée. Mieux vaut n’ëtre que cordonnier, par exemple , et

échanger contre ses souliers , ou le prix qu’on a retiré de leur vente et qui représente leur valeur, les habits , les vivres et la montre dont on a besoin.

C’est là ce qui existe dans les villes où non seulement chaque industrie est distincte, mais encore où certaines industries sont subdivisées en plusieurs branches spéciales ; où il y a des constructeurs de machines qui ne font pas de moulins; des fabricants de métiers à filer qui ne font pas de métiers à bas ; des marchands de papier blanc qui ne tiennent pas de papier peint ; des libraires qui ne vendent pas de musique, les uns spéciaux pour les romans, d'autres pour la théologie, la jurisprudence , l’industrie, l’éducation, les vieux livres. La même division existe dans les arts intellectuels : le peintre n’est pas sculpteur ; le poète n’est pas légiste; le médecin n’est pas oculiste, ni dentiste, ni pharmacien , ni chirurgien ; tel grand praticien ne traite que les maladies des enfants , tel autre les accouchements; dans les chirurgiens, les uns se livrent particulièrement à la lithotritie, d’autres aux grandes opérations; celui qui coupe une jambe n’est pas toujours le même qui extrait un polype ou un cancer.

Dans les campagnes, au contraire, quoique beaucoup de nos paysans soient fournis d’ustensiles et de meubles infiniment plus perfectionnés que ceux qni ornent les cabanes royales de plus d’un souverain de l’autre côté de l’Atlas , on voit encore cependant le même homme être tour à tour meunier ,

épicier, marchand de draps et aubergiste ; le maître d’école ajoute à ses fonctions celles de secrétaire de la mairie, de cabarelier et de chantre au lutrin.

Qu’arrive-t-il dans ces deux organisations si différentesPC’est que, dans les villes où la division des industries et des commerces est observée , le consommateur trouve des assortiments complets et à bas prix dans des magasins consacrés à des articles spéciaux; tandis que, dans les boutiques de village, où tout est confondu pêle-mêle, comme dans un chaos, l’acheteur ne trouve que de chétifs échantillons et des marchandises de rebut qu’il est obligé de prendre à défaut d’autres, s’il n’aime mieux faire les frais d’un voyage à la ville.

J’ai déjà eu souvent l’occasion de le faire observer : les nations se régissent dans bien des cas comme les individus; et dans cette circonstance, par exemple, il est certain que le principe de la division du travail leur est applicable au même titre qu’aux particuliers.

De même donc que les citoyens ont trouvé de grands avantages à se partager les différentes professions, il résultera des avantages non moins importants, pour les États et les provinces, de se diviser entre eux les différentes productions, d’aprés leurs dispositions naturelles et les propriétés spéciales de leur sol, la position de leur territoire, etc.

Ainsi , par exemple, la Normandie doit continuer l’engrais des bestiaux plutôt que de planter de la vigne; la côte de Nuits faire du vin plutôt que de

planter de la betterave; le nord cultiver le colza, et le raidi l’olivier, plutôt que de transplanter l’olivier au nord et le colza au midi. L’Angleterre, la Belgique, retirent un plus grand profit de l’exploitation de leurs mines de houille que si elles les abandonnaient pour planter de la vigne; de même que le Bordelais est plus riche avec ses vins qu’il ne le serait en remplaçant cette culture par celle des pommiers de la Normandie. L’Europe ne gagnet-elle pas des centaines de millions à laisser à l’Inde, à la Chine, à l’Égypte, à l’Amérique, la production du coton, du thé, des épices, des drogues pour teinture; tous produits qu’elle achète avec ses toiles, ses draps, ses soieries, ses vins; au lieu de s’attacher à cultiver elle-même en serre chaude le coton, le café, etc., qui lui reviendraient à un prix exces- • sif et ne vaudraient pas à beaucoup près ceux mûris sous le soleil libre et ardent des tropiques?

Tout cela est fort simple, comme vous voyez, tant qu’il s’agit d’industries bien distinctes et que la nature a séparées elle-même; malheureusement il n’en est pas toujours ainsi. Les difficultés commencent lorsque plusieurs pays semblent pourvus des mêmes facilités pour l’exploitation de certaines branches de travail; ou bien que ne voulant pas, non sans raison, se pbcer, pour ses approvisionnements de toutes sortes , à la merci de puissances étrangères, (alliées aujourd’hui, mais avec lesquelles on peut être en guerre demain , et qui refuseraient alors de regarnir ^es marchés épuisés par la consommation), chacun tient à se passer de tout se-

cours en se mettant en position de fournir Boi-méme à ses besoins.

Ici donc, tout en reconnaissant les bienfaits du principe de la division du travail, on se trouve conduit à le violer par égard pour une nécessité de haute politique; car il est encore malheureusement vrai que les hommes qui ont abandonné depuis longtemps l’odieux droit de la force pour leurs querelles particulières, et qui ont mis à l’ambition des plus puissants le frein de la loi, n’y ont point encore renoncé comme nation, et continuent à se faire des guerres que le tribunal des peuples assemblés ne se met en peine de faire cesser qu’après de longues années de destruction qui épuisent sans résultats les richesses accumulées pendant des siècles. Or, il faut le reconnaître, la paix est absolument nécessaire à l’observation des lois économiques, de la nature de celles que nous étudions; et , de mëm^ que le cordonnier ne ferait pas que des souliers, s’il n’était sûr de trouver en tout temps des habits chez son voisin le tailleur, du pain chez le boulanger, une coiffure chez le chapelier; de même aussi les nations qui ne sont pas certaines, jusqu’ici du moins, que la guerre ne viendra jamais troubler leurs relations, ne peuvent se reposer entièrement sur leurs voisines du soin de leur fournir certaines denrées, pour se livrer exclusivement elles-mêmes à d’autres productions.

Il n’existe alors d’autre moyen pour compenser soit les avantages de l’antériorité, soit les inégalités de position, que d’assurer à l’industrie la plus jeune,

ou la moins bien placée, des débouchés suffisants pour la vente de ses produits; c’est là le but que les prohibitions et les droits élevés sont chargés d’atteindre.

Voyons, par exemple , ce qui se passe entre la France et l’Âigleterre pour la filature du coton : je la préfère à toute autre, parce que les matières premières venant également du dehors pour les deux pays, il leur est également facile de se les procurer, et, sous ce rapport du moins, il n’existe aucune différence entre eux.

Voici donc le coton rendu au même prix àLiverpool d’une part, au Havre de l’autre : c’est ici que vont apparaître les avantages de l’Angleterre et l’infériorité de la France.

L'industrie cotonnière a besoin , comme tontes celles qui s’exploitent en grandes manufactures , de capitaux considérables, de charbon et de machines. La première chose à faire est de transporter le coton du port d’arrivée à la fabrique : première infériorité. Si les transports sont coûteux en Angleterre, leur rapidité les rend économiques et les trajets sont d’ailleurs toujours assez courts, grâce au peu d’étendue du territoire, partout entouré de côtes et de ports, et à proximité des villes de commerce d’importation et d’exportation. En France, au contraire, nous avons beaucoup de centres industriels situés à cent cinquante et deux cents lieues des ports d’arrivée, tels que le Ilàvre, Bordeaux, Nantes ou Marseille; en outre, le mauvais état des routes, l’inachèvement des voies navigables, rend les trans-

ports aussi longs que dispendieux, de telle sorte que les cotons en laine, quoique vendus aux mêmes prix dans les ports du Havre et de Liverpool, reviennent plus cher au filateur de Mulhouse qu’à celui de Manchester. Vient ensuite la question des capitaux , qui est encore l’occasion d’flne nouvelle infériorité pour les industriels français, qui paient 5,6 p. o/o, et même plus, ce que les Anglais ont pour 3 et 3 i/a p. o/o. Même observation pour le charbon que pour le cotou ; on l’achète le même prix sur le carreau de la mine , mais les transports l’élèvent tellement qu’il revient, rendu dans les fabriques françaises , à un taux bien supérieur à celui qu’ont à payer les manufacturiers anglais. Enfin, pour les machines, toujours même infériorité. Malgré notre zèle d’aujourd’hui, nous ne pouvons faire que les Anglais ne nous aient devancés sur ce point comme sur beaucoup d’autres; ils ont donc plus d’expérience, et, en outre, les matières constitutives des machines, le fer, la fonte, le cuivre, lu cier, etc., à des prix bien inférieurs aux nôtres.

Ainsi donc, Messieurs, infériorité sur le prix de la matière première; infériorité sur le prix de l’argent nécessaire pour faire marcher les fabriques; infériorité sur le prix des charbons, et infériorité sur le prix des machines (nous négligeons de parler ici des transports de retour, et d’une foule de frais accessoires plus considérables en France qu’en Angleterre); telle est notre position relative pour une industrie qui semblerait devoir être dans des conditions semblables dans les deux pays , puisque la

matière première y arrive au même prix, et que chez nous, même, la main-d’œuvre est moins élevée que chez nos voisins.

C’est, je vous l’ai dit, au moyen de prohibitions et de droits élevés que toutes ces infériorités se compensent. Mais si j’admets qu’une nation comme la France ne puisse se mettre à la discrétion des autres puissances, pour son approvisionnement en denrées et marchandises qu’il lui soit possible de produire; si je reconnais que pour mettre ses industrielsen état de grandir et de se développer, une protection est nécessaire pendant tout le temps de leurs essais; je ne puis consentir à ce que cette protection soif éternelle, car il n’y a que les infériorités qui tiennent à la nature des choses, et que rien ne peut faire disparaître, qui doivent être l’objet d’une protection et d’une compensation éternelle. Je dois donc demander, aujourd’hui que plus de vingt-cinq ans se sont écoulés depuis l’adoption de ç système, quand cesseront tous ces encouragements, ces droits protecteurs et différentiels qui nous condamnent à payer toujours cher, ce que tous nos voisins se procurent d’une manière si économique?

Et à ce sujet il convient de remarquer, avant d’aller plus loin , que les résultats de la protection accordée sous forme de droits de douanes sont de deux natures, et ont des caractères parfaitement distincts. En premier lieu ils encouragent, en assurant un débouché à tous les produits; ils font plus, même , les profits qu’ils permettent de réaliser sont 38-39. 3

d’ordinaire assez importants pour appeler dans l’industrie ainsi protégée un grand nombre de capitaux et d’entrepreneurs qui, bientôt, font concurrence aux premiers, et s’efforcent d’obtenir la préférence en améliorant leurs procédés , en diminuant leurs prix , en augmentant la qualité de leurs produits. Ce mouvement se continue jusqu’à ce que l’industrie prenant une marche plus régulière, chacun peut s’enquérir de l’état et des besoins de la consommation ; alors, et c’est ici le revers de la médaille, le progrès s’arrête, les prix se nivellent, et rien ne peut plus stimuler les industriels protégés, que l’abaissement des droits qui leur fait sentir la concurrence extérieure , la seule durable , la seule énergique et d’un effet toujours certain.

Chacune de nos grandes industries est arrivée à ce second degré après avoir réalisé de beaux succès en traversant la première période ; il convient de leur appliquer maintenant le stimulant dont j’ai parlé, en observant toutefois de tenir compte de l’infériorité naturelle résultant de l’état encore imparfait de nos voies de transport, et du prix élevé de l’argent.

Au reste , ces différentes causes d’inégalités , jusqu’ici si puissantes , disparaissent chaque jour. Nos routes s’améliorent, nos canaux, nos fleuves, s’ouvrent à une navigation régulière; nos houilles, nos fers en seront moins coûteux ; et les bénéfices de notre industrie en devenant plus grands, il lui sera plus facile de se procurer à bas prix des capitaux qu’il lui faut payer cher aujourd’hui, parce qu’elle

offre encore de trop nombreuses chances de perte pour des profits trop modiques. C’est alors qu’il sera permis de rentrer tout à fait dans l’application rigoureuse du principe de la division du travail entre nations, dont la violation, même légitime, entraîne les plus graves complications ; et dont on ne doit jamais s’écarter qu’avec la plus grande prudence et pour la plus impérieuse nécessité, tant il est difficile d’y revenir.

Tous les principes économiques, ne sont pas d’ailleurs d’une aussi grande importance que celuici ; il en est qui, suivant ce que je disais l’autre jour, se modifient avec le temps et avec les mœurs, et doivent changer avec elles, il en est d’autres improprement reconnus comme tels, quoique n’étant à vrai dire que des erreurs et des préjugés, et qu’il convient des lors d’abandonner complètement.

Au nombre des premiers je citerai ce vieux principe encore défendu par M. Say, et qui interdisait au gouvernement, et cela d’une manière absolue, toute participation, toute intervention dans les travaux publics et dans l’industrie. Cette défense, cette exclusion , pouvaient être nécessaires , sages et prudentes à d’autres époques; mais il n’en est plus de même aujourd’hui que l’administration a pris à tâche de marcher avec le pays , de le devancer même dans la voie du progrès; et qu’elle possède pour l’exécution de certains travaux gigantesques , comme les chemins de fer , les canaux, etc. , des ressources inconnues jusqu’alors, et que de simples particuliers ne pourraient réunir. J’ajouterai

encore que l’on peut lui confier avec d’autant plus de sécurité l’accomplissement de cette tâche importante , qu’elle peut être plus facilement surveillée dans sa marche , et que le pays possède dans les chambres et dans la presse de puissants et efficaces moyens de contrôle qui ne lui failliront pas.

Quant aux principes-erreurs, qu’une étude plus approfondie de la science a fait abandonner, je citerai pour exemple les préjugés de nos pères en faveur des métaux précieux, qu’ils regardaient comme les seules richesses véritables ; bien qu’ils ne soient que des portions de richesses, des marchandises ayant une valeur échangeable comme du fer, du drap, du blé , une maison , une fabrique , une usine , une terre. Et cependant cette erreur a duré si longtemps, elle a été si universellement partagée par les grands aussi bien que par les petits, que pour amasser toute la richesse , or et argent , on a rendu des édits qui défendaient l’exportation de ces métaux sous peine de mort , et que les Espagnols ont pratiqué cette affreuse doctrine en lui sacrifiant toute la population américaine. Au reste , si un crime aussi odieux a jamais pu être expié, certes il ne pouvait se trouver de châtiment plus terrible et plus direct, que la misère de l’Espagne prenant sa source dans la même erreur qui avait dicté à son avidité les supplices qu’elle fit endurer aux Mexicains. Pour l’or d’Amérique, l’Espagne abandonna ses manufactures florissantes, son agriculture prospère ; et lorsque l’or fut épuisé, qu’il se fut répandu par toute l’Europe par la voie du commerce , il ne resta

plus à l’Espagne que la misère et l’orgueil , et pour toute vertu la sobriété , sans laquelle elle se serait vendue vingt fois pour vivre.

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