PAS DE PRODUCTION SANS TRAVAIL , PAS DE TRAVAIL SANS CAPITAL
Comme il est facile de le concevoir , le travail est plus ou moins productif, suivant qu’il est libre ou esclave. Dans le premier cas , l’homme qui travaille pour lui, fait le plus possible pour gagner davantage; dans le second au contraire, il ne fait rien audelà de la tâche qui lui est imposée , il n’apporte ni zèle ni intelligence à des fonctions dont il ne retire aucun profit. — C’est là rtfcite la différence qui existe entre la production chez les anciens et l’industrie chez les modernes.
Cette vérité du reste a été reconnue depuis longtemps , et chez les anciens même on l’avait comprise, car, tout en conservant l’esclavage comme base de là société, on essaya de tirer parti des propriétés fécondantes de la liberté , en adoucissant la condition des esclaves les plus habiles , et en les intéressant au partage des profits créés par leurs travaux.
Comme tous les changements brusques et sans transitions ménagées, l’abolition de la féodalité et la fermeture des couvents dans les pays qui embrassèrent la confession de Luther et de Calvin , furent de véritables révolutions ; et bien qu’elles rendissent à
l’indépendance , au travail libre , des armées d’hommes attachés depuis des siècles au joug de la glèbe, ou aux stériles pratiques des règles monastiques , elles n’en causèrent pas moins pendant un temps les plus graves perturbations. Tous ces hommes accoutumés, les uns à la misère la plus profonde , les autres à l’oisiveté la plus complète, s’adressèrent plus volontiers à l’aumône qu’au travail pour soutenir leur existence. Bientôt, forts de leur nombre, ils se convertirent en bandes de malfaiteurs ; et réfugiés dans les forêts , dans les bois , ils n’en sortirent que pour dévaster les habitations voisines de leurs repaires. La société, ainsi attaquée parles malheureux qu’elle avait faits , fut obligée de se défendre : elle le fit avec la barbarie de l’époque. La législation adoptée alors par les divers gouvernements, semble avoir été décrétée par des bourreaux ; il n’y est question que de supplices atroces, de mutilations; de nez, d’oreilles , de doigts coupés , de langues percées avec un fer rouge , et cela pour les moindres délits , les plus graves étant punis de mort: en Angleterre, le seul roi Henri VIII fit pendre soixante-douze mille vagrarts and road’s men ( vagabonds et mendiants de grandes routes ).
Les mêmes phénomènes se présentent aujourd’hui, ayant les mêmes causes et les mêmes résultats; non plus, il est vrai, chez les peuples d’Europe, mais dans leurs possessions d’outre-mer. Là, au dix-neuvième siècle comme au moyen âge , l’esclavage disparait, mais l’émancipation est trop récente pour qu’on ait oublié les souffrances passées ;
et malgré l’appât de forts salaires , elle ne fait pas aimer un travail accompagné si longtemps d’atroces douleurs. Partout, à Saint-Domingue comme à Antigoa, à la Barbade comme à la Jamaïque, les citoyens et les ouvriers , esclaves ou apprentis hier encore, ne veulent pas travailler; habitués de longue main à la sobriété, aux privations, ils se nourrissent de racines, et les préfèrent, avec la liberté de danser et de dormir à leur aise, à toutes les jouissances dont un travail régulier dans les habitations serait pour eux la source. £t, chose remarquable qui montre combien les questions économiques et les difficultés qu’elles soulèvent sont indépendantes des temps et des lieux , comme des institutions et des hommes, c’est un pays monarchique, l’Angleterre, qui abolit l’esclavage ; ce sont des gouvernements despotiques comme l’Autriche, qui se joignent à nous pour faire cesser l’odieux commerce de la traite; et c’est un pays essentiellement libéral, c’est une république, qui conserve avec le plus de soin, qui défend et protège avec le plus d’énergie, je pourrais dire de barbarie (car il y a eu des assassinats, des incendies, et des pillages), l’exécrable exploitation de l’homme par l’homme, cette aristocratie de la peau qui serait si ridicule si elle n’avait de si atroces prétentions.
Cette double question du travail libre et du travail esclave se produit encore de nos jours sous une nouvelle face : je veux parler de la concurrence que les prisonniers des maisons centrales de détention en France, et des pénitentiers d’Angleterre, de Suisse
et d’Amérique, font aux ouvriers libres (i). Quoique
(0 Ce qu’il importerait surtout d'éviter, c’est que de, pnsoumer J eu punition de leurs fautes, sont retranche, pour un temps du res e de ta société et sont pour elle l’occ.s.on de dépense, considérable. ne se trouvassent pas dans des condition, dWencc m.tenelle plus’ favorables qu’un grand nombre de. honnêtes gens q«« avoir souffert de leurs vices, sont encore obliges de payer les frais
^*cÜtte 'observation n’est pas sans importance et sans fondement, car il résulte de documents officiels qu’en Angleterre les ouvrier, honnêtes sont infiniment moins bien nourris que les mendiants volontaire, , le, détenu, et les criminels.
La consommation ordinaire d’un ouvrier journalier ne peut, en raison de la modicité de son salaire comparé au pnx élevé des denrees, être autre chose que
Pain, par jour 1 7 once. ; par semaine 1 19 once, . . .
Lard, par semaine, 4 onces. 1 rcjle 3 Déchet à la caisson, 1 )
Total. •• iaa onces.,, ci ta» onces.
Celle d'un pauvre malade :
Pain, par semaine 9® onces...
Viande, dito.... 3i onces. J re|t# a,
Déchet de cuisson, 10 )
Fromage
Pudding
Total... i5t once,... ci i5> onces.
En sus de ces i5i onces de nourriture solide, terme moyen, les hôtes de quelques dépôts de mendicité reçoivent, par semaine:
Légumes, 4® onces.
Soupe ®
Soupe au lait... 3 Petite bière. ... . 7
quarts (3 litres 4o)
(près de 8 litres).
restreinte par le nombre des premiers , eette concurrence n’en est pas moins très fâcheuse pour tous ceux qui ont à en souffrir; et je suis persuadé qu’avant peu l’administration sera mise en demeure de s’en occuper, et cela par la force même des choses. Déjà, vous le savez, s’étudient dans les hautes
Celle d'un prévenu :
Pain, par semaine
Viande i \ onces.
De'cbet 8
Gruau d’avoine
Riz...
Pois
Fromage
reate
ni onces. . .
Total... 181 onces... ci 181 onces;
GEOLK DÉ WlirCgÉSTER.
Pain par semaine
Viande 16 onces.
De'cbet... 5
reste
19a onces...
Total... 30Ï onces... ci ao3 onces.
Celle d’un eriminel condamné :
Pain, par semaine
Viande 56 onces.
Dlrhet 18
Orge d’Ecosse
Gruau d’avoine
Fromage
reste
■ 4o onces. . .
'ni
Total... 339 onces... ci 33g onces.
régions les problèmes nés d’une autre concurrence entre le travail complètement libre des ouvriers en chambre et des artisans des campagnes dont les humbles demeures sont les ateliers, et le travail réglementé et en quelque sorte forcé des ouvriers (i) soumis au régime des grandes manufactures, qui
Celle d'un criminel déporté :
Viande
Déchet Pain. . .
168 onces.
reste tin onces...
Total... 33o onces... ci 33o onces.
« Ainsi, dit K. L. Bulwer, auquel j'emprunte ces documents , le journalier laborieux a moins que le pauvre , le pauvre moins que le prévenu, le prévenu moins que le condamné, le condamne moins que le déporté , et , descendant ainsi jusqu’au dernier degré de l’échelle, vous voyez à la fin que le criminel déporté a des aliments, a peu de chose pris, mois rois rt.es abordants que Ihonnétc journalier. Quel effet ne doivent pas produire sur notre organisation sociale des lois qui améliorent le sort de l’homme en le dégradant, des lois qui lui disent : Sois ambitieux de devenir pauvre, aspire à te faire condamner.
Sans être poussées si loin, les choses prennent chez nous une direction pareille, et chaque jour nous entendons dans nos eliambies de police correctionnelle des malheureux avouer qu’ils ont commis un délit pour manger le pain de la prison , et demander comme une grücc, nne condamnation d’un an et un jour, qui emporte la surveillance, c’est-à-dire la flétrissure, mais qui fait envoyer dans une maison centrale, où l’on travaille. A quel degré de misère fautil être descendu pour avoir besoin de telles ressources; et quelle organisation industrielle vicieuse, que celle qui ne donne pas de travail et de salaires suffisants à tous ceux qui veulent travailler!
(Note du rédacteur.)
(i) On peut dire que le travail des manufactures est forcé; car , pour un ouvrier tileur de coton par exemple, il n’y a d’ouvrage pour lni que dans les manufactures et non ailleurs ; or , s’il n’a pas voulu
à leur tour souffrent de cette lutte, car si elles sont assez puissantes pour ruiner à coup sûr les petites fabriques, elles ne peuvent toujours atteindre à l’économie de la production des chaumières.
Pour nous, qui dans nos investigations voulons toujours précéder le pouvoir, dont la marche pour être sûre est nécessairement lente, nous aurons à examiner toutes ces questions et à leur préparer une solution. Cette tâche est grande sans doute , mais n’a rien qui nous effraie , et si à chaque pas les dif-
se soumettre à quelques exigences de règlements, ù une réduction de salaires, a un travail trop prolongé, il court le risque de demeurer inoccupé parce que souvent il n’y a pas plus d'une ou deux fabriques du même genre dans une localité , et que lors même qu’il y en a un plus grand nombre, ses légitimes prétentions étant réputées provenir d’une mauvaise tête , personne ne veut l’employer, tant il est facile a de grands industriels, toujours peu nombreux , de s’entendre et de marcher, sans craindre de heurter la loi et ses organes, à l’exploitation sans contrôle de la classe ouvrière.
Je sais qu’il y a des manufacturiers excellents et des ouvriers détestables, je connais des uns et des autres, mais il n’en est pas moins certain que si le régime des grandes industries était exclusivement suivi, il en résulterait de très graves complications ; semblables au reste à celles qu’entraîne avec lui le système d’exploitation agricole en grandes fermes, si admirablement critiqué par M. de Sismondi, dans ses Nouveaux principes .
Et qu’on ne dise pas que les industriels ne peuvent s’entendre , car je citerais un passage du remarquable rapport lu à l’Académie des sciences morales par l’un de scs membres, M. Villerroé , Sur la condition des classes ouvrières , passage tout en l’honneur des fabricants de Sedan qui se sout entendus pour extirper l’ivrognerie de leurs ateliers; mais qui montrerait que s’ils ont pu se concerter pour une bonne œuvre, il ne serait pas impossible que ce fût d’un accord semblable qu’est résultée pour la population ouvrière de Sedan la rigoureuse obligation de travailler effectivement quinze heures par jour, ce qui n’a lieu nulle part ailleurs, et ce qui a été officiellement reconnu dans l’enquête de i834* ( Note du rédacteur.)
Acuités du détail apparaissent et se multiplient, nous suffirons à tout en augmentant de zèle et aussi de prudence, car nous savons combien il serait dangereux d’appliquer sans ménagements la hache des réformes dans un édifice dont bien des abus sans doute, forment la base, mais qui sont aujourd’hui si intimement liés à l’ensemble qu’on ne peut les en extraire sans tout ébranler, et qu’on ne peut les détruire avant , pour ainsi dire , de les avoir remplacés par une organisation meilleure, mais non moins homogène.
Dans le cours de ces recherches et de ces travaux, les faits les plus singuliers, les contradictions les plus étonnantes nous frapperont plus d’une fois ; nous aurons à en étudier les causes, à vérifier comment, suivant les différentes directions données au travail, on arrive à des résultats aussi différents que la richesse de la Toscane et la désolation des campagnes de Rome. Nous constaterons, par exemple , avec quel aveuglement on s’acharne chez nous à cultiver les départements du Nord, très fertiles sans doute, mais qui ne peuvent rendre aujourd’hui, aux prix énormes où les terrains y sont montés, l’intérêt des sommes considérables qu’ils ont coûté; et cela sans chercher s’il n’existe pas sur un autre point du territoire, au midi, des terres non moins fécondes mais beaucoup moins chères, et qui n’attendent pour augmenter la richesse du pays, qu’un peu de ces capitaux et de cette intelligence, si mal dépensés dans le nord.
Un autre question , se rattachant à celle du travail
attirera encore notre attention : je Teint parler de l’application de l’armée à des travaux utiles. Malgré les protestations unanimes des puissances européennes en faveur de la paix, elles n’en conservent pas moins un million et demi de soldats sous les armes. La France à elle seule dépense 3oo millions par an pour l’armée, et pas plus de quinze ou vingt pour les travaux publics. Cependant nous sommes, dit-on, à une époque industrielle, le gouvernement protège les intérêts matériels : singulier encouragement, étrange protection vraiment, que d’enlever 4oo,ooo travailleurs et 3oo millions au travail, à l’agriculture, à l'industrie!
Quand donc enfln reviendra-t-on à une logique plus saine, fera-t-on de l’armée une grande école professionnelle, et l’organisera-t-on pour le travail et la production ; comme elle l’est aujourd’hui pour le massacre, l’oisiveté et la destruction? — J’ai déjà beaucoup médité sur ces graves matières ; j’espère , dans le cours de nos réunions de cette année, vous présenter ou tout au moins chercher avec vous une solution, c’est-à-dire un plan applicable pour l’utilisation de l’armée.
Si tant de questions importantes , et je suis loin de les avoir énumérées toutes, tiennent à cette question principale du travail, de non moins intéressantes dépendent de celle du capital.
Je vous ai dit qu’autrefois elles avaient provoqué des guerres sanglantes, que l’exportation du numéraire avait été défendue sous peine de mort; on est heureusement revenu, aujourd’hui, non pas tout à
fait de ces erreurs , mais tout au moins des cruelles mesures dont elles étaient la source. La guerre ne se fait plus qu’à coups de plume , de protocoles et de traités de commerce; mais, je le répète, bien des erreurs ont subsisté, particulièrement en France, où, malgré les enseignements de nos devanciers, les vieux préjugés en faveur des métaux précieux ont conservé en si grande partie leur force.
S’il m’était possible au moyen d’une baguette magique de réunir dans cette enceinte en deux parts distinctes tout le numéraire de la France et tout celui de la Grande-Bretagne, vous seriez surpris de voir notre lot deux fois plus considérable que celui de l’Angleterre , bien que nous ne fassions pas la moitié autant d’affaires que ce pays si essentiellement industriel et commerçant.
Suivant ce que nous avons posé en commençant, qu’il n’y avait pas de production sans travail et pas de travail sans capital , celui-ci est , vous le voyez, la base de toute société. C’est en effet le capital, qui se compose de l’intelligence des hommes aussi bien que des biens matériels, des outils, machines, vivres, denrées , etc. propres à aider et soutenir le travail pendant toute la durée d’une production complète; c’est, dis-je, le capital qui se forme et s’accroît par l’épargne, qui distingue les sociétés civilisées des sauvages. Les premières s’appliquent au travail, et mettent chaque jour en réserve une partie de leurs produits pour parer aux besoins du lendemain , aux chances de disette, de maladie. Les sauvages, au contraire, ne connaissent pas l’épargne; ils vivent
au jour le jour, détruisent au lieu de produire, consomment sans créer; et pour fournir à leur existence, à leurs vêtements, dévastent des forêts et des plaines dont les hôtes leur servent de nourriture ; puis lorsqu'ils ont épuisé un cantonnement de gibier et d’herbages, ils vont dresser leurs tentes dans une autre contrée; ils commencent par être pasteurs et finissent par devenir anthropophages; s’ils se préservent de nos maladies, ils en ont d’autres que nous ne connaissons pas, et de celles-là ils en meurent !
Au reste, il ne faut pas sortir d’Europe pour trouver des sauvages, ou du moins des populations plus rapprochées par leurs habitudes, par leur misère, des sauvages des îles Sandwich, que des hommes civilisés de Paris et de Londres. Je ne veux désobliger personne , je ne nommerai donc aucune peuplade , mais je puis dire cependant qu’il est plus d’un point de la Bretagne ou des Landes, aussi désolé, aussi stérile que les plaines inhabitées du Nouveau-Monde et les myriades d’iles à peine reconnues par nos grands navigateurs.
Les habitants ignorent jusqu’au nom d’objets dont les plus pauvres d’entre nous se servent journellement ; ils ne connaissent le pain que pour en avoir entendu parler, et n’en parlentquecomme nous faisons de certains produits chimiques, dont les nomenclatures font mention, mais que nous avons à peine entrevus par échantillons dans un laboratoire.
L’importance du capital et de l’épargne qui le multiplie et l’accroît, étant ainsi bien démontrée
et mise hors de discussion, il importe de rechercher sous quelle forme il est plus avantageux de le voir abonder, puisqu’il est également bien reconnu qu’il se divise de mille manières différentes, et peut se représenter sans inconvénient aussi bien par du papier que par tout autre signe. Il faut toutefois, à la vérité, que ce papier, ce signe, soit bien une représentation, et qu’il y ait quelque part un objet matériel ayant une valeur d’échange égale à celle qui lui est attribuée, sans quoi il n’aurait aucun cours et ne serait reçu nulle part.
La forme préférée change suivant les pays. En France on ne veut que de l’argent, tandis qu’en Amérique, en Angleterre, en Suède, on préféré le papier. Dans ce dernier pays, où l’on ne se sert que du papier-monnaie, on aurait beaucoup de peine à trouver à déjeuner avec cinquante napoléons en or (i) ; chez nous, au contraire, on courrait risque
(i; J'extrais du curieux voyage en Suède, deM. A. Daumont, quelques particularités intéressantes sur l'usage du papier-monnaie dans ce pays.
« En Suède comme en Danemark , il n’y a en circulation que du papier-monnaie. J'avais échangé à Elseneur quelques napoléons pour les besoins du moment , persuadé qu'avec de l’or on peut dans tous les pays du monde se procurer tout ce que l'on veut ; je fus détrompé à Helsingborg. Lorsque je présentai mes napoléons pour les échanger contre des billets de Suède, personne n'en voulut; ma surprise était grande , je ne comprenais pas comment . dans une ville maritime qui entretient de nombreux rapports avec Elseneur, il m’était impossible de changer quelques pièces de monnaies, et celle circonstance ne contribua pas à me donner une haute idée de scs relations commerciales. Enfin, obligé d'avoir recours à l’obligeance de M. Meure de Plélane, alors consul de France à Elseneur, je lui écrivis pour réclamer ses bons offices: je lui expédiai un marin, et le soir il me rap
de ne pas dîner à dix lieues de Paris avec un billet de la Banque de France. Ici la différence n’est point en notre faveur , et ce n’est pas trop de l’excuse que la banqueroute révolutionnaire nous fournit pour expliquer jusqu'à un certain point notre ignorante antipathie pour ce qui n’est pas or ou argent, et surtout pour ce qui est papier-monnaie.
Placé à peu près dans les mêmes circonstances , les Anglais ont fait preuve de plus de hardiesse et surtoutde patriotisme. Le gouvernement ayantépuisé,à l’époque des guerres contre la France, toutes les ressources de la banque, lui fit défense, (ce qui pouvait être fort spirituel, mais à coup sûr très-
porta , en «'change de mes napoléons, un rouleau de chiffons de papier, la plupart sales, déchires et tout à fait indéchiffrables pour moi j c’était la monnaie nationale de Suède.
« Ces billets circulent jusqu’à extinction , il est rare que les paysans de province éloignées aillent les échanger à Stockholm contre des billets neufs, et la masse assez considérable qui se détruit est un bénéfice assuré pour la banque de Suède. Ils sont admis sans difficulté dans les provinces, quelque usés et déchirés qu’ils soient, pourvu que la signature reste intacte , et comme il y en a de la plus petite valeur, même de 8 skillings, 35 centimes de France, l’on comprend que, lorsqu’ils ont circulé pendant quelque temps, ils portent l’empreinte ineffaçable des mains par lesquelles ils ont passé. Ces billets sont , au surplus , on ne peut plus mal imprimés , avec des caractères gothiques, sans ornements ni luxe de vignettes , le papier en est détestable , sans aucune consistance , et cependant l’on assure que la contrefaçon en est fort difficile. Il y en a de deux espèces : ceux en rixdalcs banco et ceux en rixdales rixgclt ( trois rixdales rixgclt en valent deux de banque, cours invariable fixé par le décret de 1800); les uns et les autres se subdivisent en j8 skillings. 11 résulte de cette, distinction une confusion qui désole les étrangers , et pour se familiariser avec cette singulière variété de papier-munnaie , ils pourraient bien faire un apprentissage qui ne serait pas sans inconvénient, si la probité des habitants n’était pas une sauvegarde pour eux 11 y a pour les petits appoints des pièces de cuivre d’un quart jusqu’à un shilling
inutile), de rembourser aucun de ses billets en espèces; le public, loin de repousser les valeurs de la banque, ainsi privées de valeur, l’accepta comme argent ; et il fut même un instant où le papier jouit d’une prime ou agio sur le numéraire. Cette confiance héroïque sauva l’Angleterre, qui lui dut de passer les temps difficiles qui s’écoulèrent de 1797 à 1821; et que la Banque sut conserver au moins pendant plusieurs années , en maintenant les émissions dans de sévères limites, ce que nous n’avions pas su faire à l’époque où nous tenions la planche aux assignats, et où nous ajoutions tous les jours un zéro à la somme des valeurs de même nature déjà en circulation.
(1 cent. i/4 jusqu’à 4 cent, 172) , elles sont très bien frappées; et en outre des espèces de liards nommes JRunstyken , qui valent un douzième de skilliog. Quant aux monnaies d’or et d’argent on n’en Voit nulle part ! »
La masse totale des billets de la banque eu circulation s’élevait en i83o à 33,5c>3,4i8 rixdales banco, ou environ 67 millions de francs ; la réserve en or et en argent était au 3o juin de la même année de 6,335,000 rixdales 1 j, 670,000 francs. Une décision récente des étatsgéoéraux a porté la réserve métallique a 18,666,666 rixdales banco ou 37 millions et demi de francs, plus de la moitié des billets en circulation; ajoutez à cela des créances sur divers particuliers montant à environ 3a millions de francs , plus une créance sur l’Etat pour avances faites pendant la guerre de 1808 à 1809, s’élevant à 4 million de rixdales banco (8,800,000 francs) et portant intérêt à 4 pour 100, plus a pour 100 d’amortissement , et l’on aura la raison de la sécqrité, je dirai plus, de la faveur qui accueille la monnaie de papier de la banque de Suède, dont l’origine remonte à Charles XI , en i557, et dont l’administration, placée sous la haute surveillance d’une commission nommée par la diète et parmi ses membres, est complètement indépendante de l’autorité royale, bien qu’elle ait entre ses maios toute la fortune publique et le dépôt des recettes de l’Etat. ( Note du rédacteur .)
Je ne saurais trop le redire, le papier est la monnaie par excellence, elle est aussi supérieure à l’or et à l’argent que ces métaux le sont au cuivre et au fer; mais je ne lui reconnais ce caractère de supériorité qu’autant que son usage est sagement réglé et qu’il repose toujours sur une base solide, qu’il est la représentation d’une valeur existante.
Je trouve, par exemple, que toutes ces conditions se trouvent réunies au plus haut degré dans les warrants , ou certificats délivrés par la douane et les compagnies des docks, pour constater l’existence en entrepôts des marchandises désignées dans ces inscriptions.
Vous savez que muni de ces warrants , dont je vous ai fait déjà l’histoire détaillée , tel propriétaire de cargaison, qui n’a jamais vu les colis dont elle se compose, vend, emprunte, engage par simple dépôt et par voie d’endos , tout ou partie de ses cotons , de ses sucres ou de ses cafés; et la marchandise change ainsi plusieurs fois de maître, au moyen d’un transfert sur les registres du dock, et cela sans avoir été visitée ou touchée , jusqu’au jour où elle sort enfin en acquittant les droits pour être livrée à la consommation.
Un autre moyen de suppléer au numéraire métallique, mais qui n’est applicable que dans les grandes villes, consiste à établir le compte particulier de toutes les maisons d’une place de commerce, et de ne payer en espèces que le solde revenant à chacune. C’est ce qui a lieu dans Clearing- House , l’hôtel des liquidations de Londres, dont je vous ai déjà parlé.
Dans cette ville la livraison est opérée par la remise du warrant, et le paiement par une traite à vue sur le banquier du négociant qui achète et à l’ordre du banquier du courtier. Le nom de celui-ci est placé en travers de la traite pour indiquer qu’elle ne peut être reçueque par lui et pour son compte, afin que, si elle venait à se perdre, elle ne pût servir à celui qui la trouverait; le courtier remet alors la traite à son banquier qui l’envoie par un commis à 1 hôtel des liquidations. Cet établissement se compose d’une vaste salle située dans Loinbard-Street , autour de laquelle sont disposés des pupitres où viennent se placer, dans l’ordre alphabétique, une trentaine de commis des différents banquiers de la ville. Une petite boîte reste ouverte à côté de chacun d’eux, et le nom de leur maison est écrit en gros caractères sur la muraille au-deSsus de leur tète. A chaque instant arrivent d’autres commis de toutes ces maisons, lesquels , faisant le tour de la salle, déposent dans la boîte de chaque banquier les bons qu'ils ont à recouvrer sur lui : le commis assis au pupitre enregistre ces effets sur un livre destiné à cet usage, sous le nom de la personue à qui ils doivent être payés.
A quatre heures de l’après-midi les boîtes sont fermées; chaque commis additionnealors le montant des bons déposés dans la sienne, et dont le remboursement doit être fait par le banquier auquel il appartient. Il reçoit en même temps de ce dernier un livre sur lequel il a été tenu note des bons distribués pour son compte dans les autres boîtes ; il
établit d’après ces divers renseignements une balance spéciale de sa maison avec chacun des autres banquiers, et après avoir contrôlé cette balance avec celle qui a été simultanément établie par les commis respectifs dp ces banquiers, il envoie à son patron une balance générale dont le solde, s’il y a lieu, lui est envoyé en bank-noles. Une heure après la fermeture des boîtes, l’inspecteur vient prendre place, et tous les commis qui, d’après le résultat des transactions du jour, ont une balance à solder, font leurs versements entre ses mains et reçoivent de lui une quittance. Les commis qui ont des sommes à encaisser viennent ensuite les recevoir du même inspecteur à qui ils donnent quittance à leur tour.
II est difficile d’évaluer d’une manière satisfaisante le montant des sommes qui se liquident journellement au Clearing- House , car il varie de a à i5 millions sterling peut-être. U y a toutefois peu de chances de se tromper en faisant la moyenneà a millions et demi sterling, 6a millions 5oo mille francs, qui exigent pour le solde des balances l’emploi de aoo,ooo livres, 5 millions «le francs, en bank-noles , et de ao livres, 5oo francs, en espèces.
Vous voyez combien tous ces procédés, ces warrantse t ces liquidations sont simples, et combien ils multiplient les capitaux, les rendent plus véloces, et leur donnent en quelque sorte des ailes; ce sont de précieuses conquêtes que nous avons à faire et que nos entretiens contribueront peut-être à ainener.
Parmi les questions que nous aurons à examiner, il en est une dont je ne vous ai pas encore parlé et qui tient à la fois de nos deux grands principes fondamentaux : le travail et le capital. Cette question , toute moderne, est celle des machines, de ces merveilleux instruments qui, inventés par l’homme, le supplée à leur tour, se font intelligentes à son image et accomplissent tout le labeur matériel pour ne plus lui laisser que le soin de la direction ; des machines, en un mot, qui exigent le concours du . travail des plus savants et des plus habiles , et des capitaux des plus tiches et des plus puissants.
Malheureusement les machines, comme toutes les choses humaines, ne sont pas parfaites. Si elles ont l’avantage de produire beaucoup, vite, mieux et à plus bas prix , elles ont aussi le grave inconvénient de supprimer le travail, et de réduire, pour un temps, à une misère profonde ceux qu’elle récompensera plus tard , sans doute , avec usure , mais peut-être trop tard !
Voyez une filature de coton , travailleuse infatigable, marchant jour et nuit tant que le feu dévore ses poumons de fer; pénétrez dans ses salles et admirez avec quelle facilité un homme et un enfant font en se jouant le travail de 3 à 4oo fileuses d’autrefois. N’est-ce pas là un magnifique résultat? Et lorsque vous vous rappelez que , malgré cet immense économie de main-d’œuvre, il y a cependant aujourd’hui vingt fois plus d’ouvriers employés à 'a filature du coton qu’avant la découverte d’Higbs, perfectionnée par Arkwrigtt et Hargreaves, n’avez-vous
pas un irréfutable argument contre ceux qui se plaignent des machines ? Oui sans doute. Mais songeons cependant qu’avant d’en arriver à cette révolution si heureuse, il a fallu traverser des temps bien durs, et que beaucoup de travailleurs dépossédés sont morts de faim ou tombés à la charge de la paroisse.
Sans doute , malgré les maladies de la croissance, l’humanité avance et marche; mais devons-nous considérer les choses seulement de ce point de vue, et devons-nous détourner les yeux du spectacle affligeant de tant de laborieux travailleurs, que chaque machine nouvelle vient jeter en proie à l’oisiveté et à ses déloyales suggestions?
Qu’importe à l’ouvrier auquel vous promettez dans deux ans un salaire raisonnable, et du drap ou de la toile à meilleur marché qu’aujourd’hui, s’il ne peut dîner demain ? Ah ! combien il escompterait volontiers cet avenir si attrayant pour la sécurité qu’il n’a plus.
Cette question, quoique posée depuis longtemps, est encore pendante. Elle a inspiré le livre d’économie politique le plus éloquent que je connaisse, les Nouveaux Principes de M. de Sismondi, et ni lui, ni d’autres, jusqu’ici n’ont pu la résoudre. Elle soulève avec elle toutes les difficultés attachées à ces grands problèmes des salaires, de l’intérêt de l’argent, de l’usure, etc.; et, comme vous le pensez bien, elle ne concerne pas seulement la fdature du coton, mais toutes les industries, depuis la plus humble en apparence jusqu’à la plus importante : la navigation
à la vapeur, les chemins de fer, les scieries mécaniques, les moulins à vapeur, les terrassements mécaniques, les ciselures, les gravures mécaniques; les procédés Collas, Gavard et Grimpé; un pour dessiner et lever les plans sans calcul et triangulation, l’autre pour produire sur le papier le relief des médailles, et des bas-reliefs; l’autre enfin pour sculpter en quelques minutes, et pour trente-cinq centimes, des bois de fusil que les ouvriers les plus habiles ne pouvaient faire qu’en un jour, et au prix de 4 francs 5o centimes et encore maintenant au prix de 2 francs 5o centimes. Les mêmes machines, différemment disposées, vont être employées pour la sculpture des bois destinés à la décoration intérieure des appartements. Il y aura là encore bénéfice pour la consommation ; mais , pendant un temps, souffrances pour les ouvriers momentanément privés de travail.
Ce sont toutes ^ces complications, et celles dont je vous ai parlé précédemment, dont nous aurons à nous occuper ensemble, pour leur trouver, s’il est possible , un remède efficace.