TRAVAIL. CAPITAL
50 novembre 1838.
Vous vous rappelez ce que nous avons dit sur l’influence économique des capitaux et du travail, qui sont les véritables sources de la production et comme les deux grands bras du progrès. Malheureusement, ainsi que plusieurs exemples nous en ont fourni la preuve, leur emploi n’est pas aussi simple qu’on pourrait le désirer ; il est entravé souvent ou du moins rendu difficile par des embarras et des complications de toute nature.
Chaque jour on voit des hommes réussir où d’autres se sont ruinés, et d’autres échouer lorsque tout semblait "devoir les faire prospérer. Ces contradictions apparentes , que l’ignorance rejette sur le hasard , sur la bonne ou mauvaise fortune, s’expliquent presque toujours par des différences dans l’observation des lois rigoureuses de l’économie industrielle. Un exemple fera mieux ressortir l’exactitude de cette proposition.
Soit , deux capitalistes voulant tous deux établir une filature de coton, et ayant tous deux une somme de 3oo,ooo francs à consacrer à cette entreprise.
Admettons que tous deux se conforment égale-
ment à cette prescription de la science, qui veut que les établissements industriels soient placés dans les meilleures conditions pour l’approvisionnement des matières premières et des débouchés, c’est-àdire à proximité des grandes places de commerce et sur les bords de routes, canaux, fleuves ou rivières y conduisant.
Tout, jusqu’ici, est égal entre les deux concurrents, parce que tous deux ont été également sages et prévoyants; mais supposons que le choix de l’emplacement une fois fait , l’un des deux entrepreneurs soit possédé, ce qui n’arrive que trop souvent, de la manie du luxe architectural ; qu’il fasse élever sa fabrique en pierre de taille , que l’entrée soit un riche portique, que le fronton et les colonnes, leurs chapiteaux et leurs corniches , soient décorés par d’habiles artistes ; le tout d’un ensemble à la fois noble et gracieux. Une somme de 200,000 francs aura été facilement engagée dans ces constructions à la fois élégantes et solides ; elle grèvera le chapitre des frais généraux d’une somme de 12,000 francs pour intérêt du capital mort , et ne laissera au propriétaire , d’ailleurs homme de goût, qu’une somme de r 00,000 francs pour son capital circulant, pour ses approvisionnements de matières premières, ses avances de salaires , ses crédits, etc.
Le second capitaliste, au contraire, qui aura plus étudié Barème que Vitruve, aura construit simplement en brique, ses murs seront minces, la porte principale dépourvue d’ornements; le seul luxe du bâtiment et de ses dépendances sera sa propreté et
son bon état d’entretien; on peut hardiment supposer que le tout n’aura coûté que 100,000 francs, ce qui laissera 200,000 francs pour le capital circulant ou roulant, dont vous savez l’usage.
Enfin le moment de se mettre à l’œuvre, de lutter, sera venu; mais vous voyez déjà quelle supériorité aura le calculateur sur l’architecte: celle d’un général d’armée possédant un parc d’artillerie de deux cents bouches à feu . quand celui de son adversaire n’en compte que cent; son épée sera deux fois plus longue.
La position de nos deux industriels sera absolulemcnt la même : l’un pourra profiter de toutes les occasions, faire des approvisionnements plus considérables et à de meilleures conditions, passer les moments de crise et emmagasiner ses produits sans être obligé de les vendre à perte pour faire de l’argent, supporter des faillites, faire des crédits plus longs, etc.; tandis que l’autre succombera au premier choc.
Cet exemple est suffisant, je pense, pour faire comprendre commept , suivant ce que je disais plus liant, les uns se ruinent où d’autres s’enrichissent ; et il est inutile d’ajouter que la ruine viendra plus promptement encore pour les premiers: lorsque, toujours avec les mêmes capitaux, ils auront moins bien choisi leur emplacement et tourné contre eux non seulement la différence des capitaux circulants, mais encore celle des transports ou des salaires.
Ce parallèle , que nous venons d’établir entre deux industriels , peut également s’appliquer à deux na-
tions comme la France et l’Angleterre. Nous sommes les hommes de goiit , les architectes , et nous avons des moyens de transport imparfaits; ils sont les calculateurs, ils bâtissent en brique, disposent des capitaux les plus considérables et transportent leurs produits, aussi bien au dedans qu’au dehors, à bien meilleur compte que nous.
J’ajouterai que cette faute n’est pas seulement la maladie des industriels français, mais encore de 41 * leurs intermédiaires avec les consommateurs : les négociants et les marchands, particulièrement de ces derniers qui, dans toutes les grandes villes, engloutissent la plus forte partie de leurs capitaux dans des devantures en marbre, en cuivre et en glace, dans des peintures et de l’acajou f^t auxquels il ne reste plus rien pour renouveler leurs assortiments et faire les crédits nécessaires; ils ressemblent à des artilleurs dont les pièces seraient dorées, mais qui n’auraient pas de poudre pour tirer.
Cette question de la proportion à conserver entre les capitaux engagés et les capitaux de roulement est , vous le voyez, assez importante; bien d’autres encore viennent s’y joindre et donner à nos études un intérêt matériel. Il en est une surtout sur laquelle je veux revenir ce soir, tout en me réservant d en reparler encore, c’est la multiplication des capitaux au moyen de l’épargne.
J .es institutions et les lois peuvent beaucoup pour encourager les travailleurs à épargner une partie de leurs gains, et à se former ainsi une ressource contre l’adversité. Aussi peut-on dire que toute
nation qui, à capital égal au point de départ, fera le plus pour l'accumulation des capitaux au moyen des petites épargnes , sera bientôt plus riche que les autres, car elle aura une population active, plus rangée, mieux vêtue et mieux nourrie. Tout ce que les caisses d’épargnes et les établissements de prévoyance reçoivent est autant d’arraché aux gouffres du cabaret, du jeu et du libertinage-, ouvrons donc de toutes parts des exutoires aussi salutaires; que chaque quartier , chaque industrie ait leur tirelire prête à conserver le dépôt de la prévoyauce. L’Etat y gagnera en sécurité, les ouvriers en indépendance, les entrepreneurs en bons services. Personne, en effet, ne troublera l’ordre lorsqu’il sera intéressé à diminuer le tenftps que durent les crises; personne n’aura de prétentions injustes lorsque chacun sera en quelque sorte sur un pied d’égalité ; que les chefs d’industrie , propriétaires de capitaux, n’auront plus à faire seulement à des journaliers , mais bien à des travailleurs capitalistes comme eux , et dont l’association pourrait un jour leur susciter une redoutable concurrence.
Les assurances contre toutes les chances de perte et de mort sont un mode d’association , de prévoyance, qui a rendu de grands services à la multiplication des capitaux , non pas en les cumulant d’un manière directe, mais en permettant de risquer certaines entreprises , d’ailleurs très-fructueuses , mais dont les chances ne sauraient être courues par un seul individu. Lorsqu’un armateur assure un navire , il associe tous les actionnaires de la com-
pagilie d'assurance à la réussite de son expédition ; lorsqu'un industriel assure sa vie pour vingt ans, il appelle en garantie de ses succès.et en partage de ses bénéfices tous les intéressés de la compagnie qui s’est engagée à payer une prime en cas de prédécès , comme à en recevoir une en cas de survie.
La question du travail, dont nous nous sommes déjà occupés, se présente sous tant de faces différentes qu’il est bien difficile de n’éfre pas ramené fréquemment à en parler.
Nous avons vu que le travail était soumis à certaines lois fixes, mais que leur application pouvait être faite suivant différents modes, et nous avons insisté principalement sur la nécessité de sa subdivision. Peu importe du reste, pourvu qu’elle existe, que l’industrie qui y a recours s’exerce en chambres ou dans de vastes manufactures, avec les seuls doigts de l’homme ou par l’intermédiaire des machines; c’est ainsi que les mouvements d’horlogerie exécutés à la main rivalisent pour le fini du travail et la modicité des prix avec ceux faits à la mécanique, que la serrurerie commune qui se fait en Picardie est à aussi bon compte que celle qu’il serait possible d’établir avec des machines.
Dans les deux cas les résultats sont les mêmes, à la condition d’observer le principe de la division du travail; mais ce qu’il faut bien reconnaître, c’est que les progrès de notre civilisation nous conduisent chaque jour davantage à remploi exclusif des machines, c’est-à-dire des grands capitaux.
Notre époque, qui ne veut plus voir dans l’homme
qu’un directeur intelligent , demande aux éléments asservis, au feu, à l’air et à l’eau, ce qu’on eaigeait hier du travail manuel II découle de là que chacun de nos progrès est un nouveau pas vers la ruine du simple journalier, qui ne peut trouver de refuge que dans les rangs des capitalistes et des entrepreneurs, vers lesquels l’épargne et l’association lui tracent une route naturelle. Chaque jour son émancipation devient plus complète; mais, pour devenir vraiment le roi de la matière , il doit se vaincre luimême, imposer silence à ses appétits brutaux, oublier sa force pour ne plus cultiver que son esprit; rester sourd aux sollicitations de quelques besoins matériels pour satisfaire plus facilement à tous ceux de l’intelligence; en un mot, faire taire l’amourpropre , et quitter le banc du cabaret pour celui de l’école.
La France se trouve placée dans cette position , que de tous les côtés elle se trouve environnée de peuples plus ou moins avancés qu’elle sous ces différents rapports; et qui lui montrent ainsi en même temps, et ce qu’elle fut et ce qu’elle sera.
Au Nord se trouve l'Angleterre, qui a puisé dans l’accumulation des capitaux par le travail et l’épargne les moyens de faire marcher son industrie, tout en soutenant contre nous une guerre qui ne lui a pas coûté moins de vingt-cinq milliards de dette ; de remplacer des soldats qu’elle n’avait pas ou qu’elle avait engagés dans ses bataillons de travailleurs, par des soldats soudoyés, comme les compagnies d’aventuriers du moyen âge ; et de garantir
les premiers derrière la poitrine et les canons de ses auxiliaires recrutés en Russie , en Autriche et en Prusse.
Au nord de l'Angleterre est l’Ecosse, chez laquelle nous voyons le simple ouvrier s’associant avec quelques voisins pour faire établir une petite fabrique, mue par une machine acquise à frais communs, y installer ses métiers sur lesquels il travaille avec sa famille; et trouvant dans celte organisation si simple et dans l'appui de banques auxquelles il ne donne que sa moralité pour caution, la force de lutter avec avantage contre les plus grandes manufactures et les capitaux les plus considérables.
Au midi de la France, au contraire, nous trouvons l’Espagne, pour laquelle le ciel a tout fait, mais qui est pauvre parce qu elle n’a p3s voulu aider le ciel; parce qu’elle a négligé le travail pour dépenser l’or que le Mexique lui envoyait, et qui s’est épuisé quand sa paresse, son horreur du travail était arrivée a son maximum. Aujourd’hui elle n’a plus le Mexique et pas encore de machines, ni surtout pas d’hommes pour les conduire ; car , enveloppés dans leur misère, ils préfèrent la vie de privations à l’aisance laborieusement acquise.
Lorsque l industrie est convenablement dirigée , elle subit sans inconvénient l’introduction des machines nouvelles, dont l’effet ordinaire est de se créer à elles-mêmes des consommateurs. On croit à tort qu’une réduction de quelques centimes obtenue, sur les prix de certains objets, par suite de l’emploi d’agents mécaniques , est insignifiante et 38-39. 5
sans influence sur la consommation; c’est là une erreur qui tombe devant la plus légère observation des faits (i). C’est parce que nous faisons quelques pour 100 trop cher que nous manquons à vendre
(z) On peut , il me semble, représenter la collection des revenus privés, c’est-à-dire les contre-valeurs offertes à la consommation, comme une pyramide dont la base est formée par les revenus les plus modiques mais les plus nombreux , et chaque degré supérieur se compose des fortunes plus considérables mais plus rares. Je formerai, par exemple, ma pyramide avec les chiffres des cotes foncières.
de
1,000 fr. «» «u-dw. i3,36l à» p. c. ou »op. 1.
fr. de revenu et eudeetui.
5oo à 1 , 000
1 5,ooo
en moyenne.
3oo à 5oo
34* ,*5çj
3,eoo
5o à loo
i,5oo
Soo
5oo
3oo
au-
■dess . de 5 f.
5,ao5,4> ■
et au-dessous.
Il m’eût été possible d’élever ma pyramide jusqu'à l’unité simple, représentant un revenu de plusieurs millions , et de décomposer mon dernier chiffre pour arriver aux terres du plus petit rapport. J'aipréféré m’en tenir à cette division qui suffira pour démontrer ma propositiun.
Supposons une réduction sur un objet de luxe , les pianos par exemple, dont l'usage se répand avec le goût de la musique et n’a de limites que le pris élevé de ces instruments ; admettons que ce qui se vend aujourd’hui 1,800 à a, 000 francs chez les bons facteurs, puisse s’obtenir pour 1,000 francs, cc qui n’est pas impossible. Aussitôt que celte économie sera obtenue, le nombre des consommateurs de pianos qui, jusque là, ne s'était composé que des 104, lia fortune* de
8.000 francs et au-dessus, s’accroîtra des 3 ji.i:>Q revenus moyens de
3.000 francs , qui en quelques années pourront économiser la somme nécessaire, et qui ne le faisaient pas auparavant parce qu’il eût fallu attendre trop loog-lemps. Voilà donc tout à couple marché élargi
une foule de choses ; — c’est parce que notre outillage mécanique n’est pas complet, que nous ne pouvons pas fournir assez vite, assez bien, ni à assez bas prix , certaines machines spéciales ; qu’on va
du triple, et «'augmentait encore de l'impulsion donnée à une industrie qui trouve un débouche de 340 millions et un entretien annuel de 45 millions environ; voyez que de nouveau* ouvrier» employés , que de revenus de 1 ,5oo francs s'élevant à 3,ooo francs, et devenant eus aussi consommateurs de pianos.
Prenons maintenant un objet de nécessité, la toile par exemple: tant que le chanvre s’est filé à la main et ti.sé au métier ordinaire, la toile pour chemise d’ouvrier s’est vendue environ a francs Panne* soit 5 francs pour une chemise ; il est permis d’espérer, aujourd’hui qu’on a découvert des procédés mécaniques pour employer toutes les étoupe» et les filasses les plus communes , qu’avant deux ans le prix de la toile aura baissé de moitié; supposons que ce ne soit que de a5 pour 100, 1 économie sera encore de 5o c. par aune, ou 1 franc a5 cent, par chemise, celle-ci ne revenant plus qu’à 3 francs ;5 cent, au lieu de 5 francs.
Il arrivera nécessairement de cette baisse ce qn’on a remarqué pour le coton; que si les 998,501 fortunes de i.ôoo francs et audessus ne consomment pa> davantage, les 2.937.612 propriétaires dont les revenus s’élèvent de 3oo à 8.u, francs et qui se faisaient faire quatre chemises par an, en auront cinq pour le même prix; et que les 6,g5;,4o5 titulaires de revenus de i5o francs et au-dessous qui n’en achetaient pas ou n’en avaient que deux en moyenne, en auront iid quart de plus, soit une par individu.
Voila donc par le seul fait d’une économie qui sera certainement plus forte que nous la fixons ici, une augmentation de débouchés pour l’agriculture, égale à la quantité de chanvre nécessaire pour la confection de 9.985,015 cliem ses ou 24.737,507 aunes de toile.
Auparavant on n’en usait, pour 3,937,612 consommateurs à 4 chcmises, que 29,376.220 aunes; et pourle» 998,501 consommateurs à 6 chemises que 1 4,977,5 1 5 aunes:
ensemble 44,353,735 aunes. L’augmentation serait ainsi de plus de moitié, seulement pour les chemises des propriétaires fonciers; tout cela par suite d’une économie de 10 sous par aune de toile.
Ces chiffres n’ont rien de précis , je ne tiens qu’au raisonnement.
( N olr du rédacteur,)
plutôt les demander aux constructeurs anglais qu’aux nôtris. Quelques perfectionnements de la mécanique, une plus large application de ses ressources à certains travaux secondaires , et nous pourrons lutter avec nos voisins, et la consommation des machines françaises augmentera de tout ce que nos propres industriels tiraient de l’étranger. Mais tout doit venir de l'habileté de nos mécaniciensqui ne doivent rien ou presque rien demander à la protection des tarifs , qui cause plus de dommages qu’elle ne procure d’avantages aux industries qui la réclament. Au reste, je ne la blâmerais pas si fortement si on ne l’accordait jamais qu’à des arts spéciaux , et qui ont en quelque sorte un caractère d’utilité publique; mais je ne puis la trouver que nuisible ou tout au moins ridicule, lorsqu’elle a pour objet, par exemple, d’encourager la production des allumettes nationales ou celles des plants d’arbres.
Cette digression m’a éloigné de mon sujet ; je reviens à ce qui concerne les applications de nos principes fondamentaux : le capital et le travail.
Les économistes leur ont subordonné toütes les branches de la production , qu’ils ont désignées sous les noms d’ACRiciiLTURE , d’iNDUSTRiE et de commerce. Je crois utile d’en ajouter une quatrième que j’appellerais les arts lireraux , non pas que l’agriculture ne soit fort libérale, que l’industrie le soit moins, non plus que le commerce ; je n’ai adopté ce terme qu’à défaut d’autres et suis prêt à passer condamnation sur ce qui peut lui manquer d’exac-
titude rigoureuse ; mais arrivons au rapport de ces quatre branches de la production des richesses avec nos deux principes fondamentaux.
Vous avez pu remarquer déjà combien leur appli» cation différait suivant la nature spéciale de chaque industrie; je vous en citerai encore un exemple. Voyez l'agriculture: elle est dans une condition tout à fait opposée à celle de l'industrie et du commerce , tant pour la production que pour ce qui s’y rattache.
Tandis que chez les deux dernières tout est soumis à la règle de la plus sévère économie: le temps, la place, etc. , la première au contraire prodigue mille choses importantes , et chôme pendant des mois entiers.
Dans une fabrique, le travail se poursuit tout le jour et souvent même la nuit , sans que le travail du lendemain diffère de celui de la veille: c’est toujours du coton, ou delà toile, ou du drap, qui se fait; et pendant des années les mêmes hommes et les mêmes machines feront par les mêmes moyens du coton, de la toile ou du drap. En agriculture il n’en est pas ainsi; le champ qui a produit du blé l’année dernière, e-t converti en pté pour cette saison ; il sera plantéde betteraves l’année prochaine, et de méteil la suivante.
Tout d’ailleurs est aveugle dans cette industrie: la production n’a pas et ne peut pas avoir de limite; elle travaille pour un marché qu’elle 11e connaît pas, car il ne lui est pas donnée de prévoir la disette ou l’abondance; force est donc toujours au cultivateur
de semer, sauf à n’avoir pas de récolte; ce qui, pour lui, n’est pas un embarras plus grand que d’en avoir de trop riches, qui déprécient ce qui n’est pas encore vendu des précédentes , et coûtent parfois davantage à conserver qu’elles ne produiront plus tard au marché.
Tels sont les inconvénients principaux de l’agriculture ; j’y ajouterai encore la lenteur des travaux; on sème à la fin d’octobre, on moissonne en juillet; on bat en octobre, et l’on ne vend qu’en novembre, après les semailles; c’est un an d’avances de toutes natures! Tandis que le commerçant revend le soir ce qu’il a acheté le matiu , et recommence le lendemain avec l’argent ou les traites qu’il a reçu la veille: ici l’activité du crédit, là l’immobilité et la lenteur des opérations au comptant; d’un côté le négociant qui peut emprunter sur marchandises en entrepôt quand il ne peut pas les vendre; de l’autre, le fermier ne pouvant ni vendre ni emprunter, car sa marchandise est chez lui , personne ne peut la voir ni être sûr de sa conservation toujours si difficile.
Il n’y a de salut pour l’agriculture (qui rte peut procéder que par petites exploitations de cinq cents arpents au plus, au-delà desquels l’œil du maître ne voit plus, et qui ne demandent pas plus de 5o,ooo fr. de fonds de roulement) qu’à la condition de se faire industrielle , de joindre à la culture des terres une féculerie, une distillerie, une sucrerie, ou toute autre entreprise semblable. Hors de cette route elle ne peut que succomber ; elle se sauvera au contraire
en la suivant, ainsi que le démontrent les succès obtenus dans toutes les localités où l’on s’est conformé à ce système; dans tous ces villages transformés en véritables manufactures agricoles, en fabriques de légumes chez nos maraîchers, de beurre en Normandie, de pêches à Montreuil, de raisins à Thomery , de fleurs chez nos jardiniers.
Encore une fois, c’est dans cette direction donnée aux travailleurs des campagnes et des environs des villes, qu’est la prospérité de l’agriculture, qui bientôt sera ruinée si elle persiste à ne faire que des céréales , et ne cherche fie refuge que dans des lois soi-disant protectrices, comme celles des bestiaux, des laines, etc.; qui nuisent à toutes les autres industries et ne lui sont à elles d’aucune véritable utilité.